ROCHAMBEAU ET LE QUÉBEC EN 1779-81.

Bonjour à tous,

C'est un fait que l'amiral français Henri, comte d'Estaing a reçu des instructions précises sur la conduite à tenir pour la conquête de la "Province de Québec."

Se basant sur ce point précis de ses instructions, le comte d'Estaing fait imprimer un manifeste à l'intention des Canadiens le 28 octobre 1778. Les copies sont tirées au moyen d'une petite imprimerie mobile qu'il a fait installer à bord du Languedoc.

Le manifeste du comte d'Estaing commence à circuler dans la province de Québec. Des Amérindiens et des Canadiens se chargent de la diffusion. Haldimand enjoindra au brigadier Maclean de faire saisir «morts ou vifs ces Indiens qui distribuaient cette proclamation à travers les campagnes.»

Malgré le style employé qui ne leur était pas familier, la conclusion du manifeste est claire et se comprend d'elle-même. Alors que d'Estaing propose une union de la province de Québec aux États-Unis, plusieurs Canadiens commencent à rêver d'un retour à la France!

La proclamation est affichée à la porte de quelques églises. Peu de curés protestent. Haldimand fulmine; «aucune autre copie (que celles envoyées par les curés de Saint-Denis et de Saint-Ours) ne nous a été apportée, quoique probablement beaucoup d'habitants et certainement la plupart des curés en ont eu connaissance.»

Il ajoutera, dans une autre lettre à lord Germain, le 25 octobre 1780: «Depuis l'alliance des Français avec les colons rebelles, le clergé canadien, qui s'est si bien comporté en 1775 et 76, est bien refroidi à l'égard des intérêts britanniques. Cette alliance a certainement opéré un grand changement dans l'esprit du clergé; et ce changement a eu une grande influence sur tout le peuple.»

Les sentiments des Canadiens semblent évoluer de façon plus précise à partir du début 1781: si les États-Unis envahissent la province pour en faire un état américain, les nouveaux sujets ne marcheront pas. Si d'autre part, la France entreprenait la reconquête de son ancienne colonie, il est probable que plusieurs Canadiens prendraient les armes pour l'aider et que la plupart manifesteraient une attitude sympathique.

Le 23 novembre 1781, soit un mois après la victoire franco-américaine de Yorktown, Haldimand faisait parvenir à Lord Germain, à Londres, une note avec inscription "très secrète":

"Si les rebelles envahissent la Province avec quelques centaines de soldats français, les Canadiens vont prendre les armes en leur faveur, vont servir de guides et fournir des vivres. On ne peut leur confier des armes pour la défense de la province, car ce serait dangereux. Ils servent déjà avec répugnance comme matelots sur les lacs."

Notons que l'insurrection américaine n'a pas eu le même écho romantique de ce côté-ci de l'Atlantique qu'en Europe. Chez les Acadiens rapatriés au Québec, les appels à la liberté sonnaient faux lorsqu'on sait de façon précise que ceux déportés au Massachusetts furent réduits à l'état d'esclavage pendant une période de plus de 10 ans.

(Voir note sur le présent Forum, datée du 25 mai 2000: "Déportés acadiens au Massachusetts.)

Quelque furent les intentions de Rochambeau, la Fayette et d'Estaing, pour venir dans la "Province de Québec" il y avait de forts obstacles à surmonter en plus de l'opposition déclarée de Washington.

Même après la victoire franco-américaine de Yorktown, les armées germano-britanniques n'étaient pas écrasées. On ne peut faire abstraction de la présence de mercenaires prussiens qui formaient la majorité des forces britanniques. New-York était toujours occupée par un contingent de 17000 Prussiens. un autre corps d'armée d'au moins 2500 Prussiens étaient stationnés aux frontières du Québec prenant appui sur une ligne de fortifications construite au fil des ans dans le but de parer à toute invasion en provenance du sud. Cette ligne fortifiée suivait le Richelieu et s'étendait jusqu'au Lac St-Pierre.

De sorte, qu'on ne peut faire l'évaluation de cette situation sans tenir compte de cette donnée. L'expérimenté Rochambeau en aurait sûrement tenu compte si on lui avait donné instruction de conduire son corps expéditionnaire dans la Vallée du St-Laurent.

Le gros perdant suite au traité de Versailles reconnaissant l'indépendance américaine, était la Province de Québec qui s'est vue amputer du riche territoire de la Vallée de l'Ohio, cette partie de la Nouvelle-France qui lui avait été rendue par l'Acte de Québec en 1774. (Quebec Act 1774, un des actes intolérables fustigés par le Congrès américain.)

Ne soyons pas naïfs pour croire que c'était pour nos beaux yeux. La Grande-Bretagne avait décidé de se réserver cet immense territoire pour ses fins propres. Elle avait décidé de reprendre la politique du Régime français et de bloquer toute expansion vers l'ouest les colonies qui s'apprêtaient à devenir la nouvelle république.

Il est assez ironique de penser que l'intervention française dans le conflit anglo-américain ait pu contribuer à cette perte de la Vallée de l'Ohio ou plusieurs milliers d'agriculteurs québecois étaient déjà installés dans l'Illinois, en particulier ceux dans la région de Kaskaspias Prairie du Rocher, etc. Pas facile, pas facile d'intervenir en territoire étranger.

Commentant cet abandon de territoire, le Major Général von Reidesel, chef de l'armée allemande, écarté des négociations comme les Français, affirmait que la Grande-Bretagne avait cédé plus de territoire que ce qui lui avait été demandé.

Comme dans les pays de l'Est, encore il y a quelques années, dans la série télévisée "le Canada, une histoire populaire" on a sauté la période de 1778 à 1783, de la guerre d'Indépendance américaine, et évité ainsi de mentionner le rôle important joué par les régiments allemands dans cette guerre au côté des Britanniques. Bref, on a escamoté toute la durée du mandat de Haldimand (1778-1784), et effacé toute trace de présence de soldats allemands pendant cette période en plus de tous les évènements qui s'y rattachent.

Lorsque l'on veut se servir de l'histoire à des fins de propagande politique, on verse dans l'absurdité.

Sources:
--Histoire populaire du Québec (Jacques Lacoursière),
--Dictionnaire biographique du Canada,
--The Life and Times of Washington, Curtis Books 1967.
--Collection Haldimand,
-- Les Mercenaires allemands au Québec; 1776-1783.

(Jean-Pierre Wilhelmy)

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