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Pauline
Gravel
Édition du
samedi 31 mai et du dimanche 1er juin 2003
Mots clés : Québec (province), Allemagne (Pays), Science, généalogie
Maints Québécois francophones ont à leur insu du sang allemand dans leurs veines. Leur patronyme à consonance saxonne a souvent été francisé ou a disparu en raison d’une descendance uniquement féminine. Qui plus est, pendant longtemps, il était tabou d’afficher ses origines alémaniques au Québec. Quoi qu’il en soit, ce dernier a bel et bien connu une importante immigration germanique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Et la contribution de ces nouveaux venus au patrimoine génétique des Canadiens français est loin d’être négligeable.
Voilà les conclusions auxquelles en est arrivé le Dr Christian
Allen Drouin, dermatologue au Centre hospitalier du Grand-Portage de
Rivière-du-Loup, dans ses recherches visant à identifier l’ancêtre qui aurait
introduit au Québec le gène du syndrome de Rothmund-Thomson, une maladie
génétique qui se caractérise par des lésions cutanées, des cataractes précoces
ainsi que des malformations osseuses, qui dégénèrent fréquemment en cancer des
os dès l’enfance.
«En dressant les arbres généalogiques de nos patients
issus de la région de Kamouraska–Rivière-du Loup–Témiscouata–Les Basques, on
s’est aperçu qu’il y avait beaucoup plus d’Allemands que nous l’imaginions dans
les lignées de ces Québécois francophones », a déclaré le Dr Drouin dans le
cadre du 71e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), qui
s’est terminé le week-end dernier à Rimouski.
Que les ancêtres allemands
soient légion dans les ascendances de plusieurs Québécois s’explique par les
quatre vagues d’immigration germanique qu’a connues le Québec au cours des XVIIe
et XVIIIe siècles. Des dizaines d’Européens germanophones, — Allemands,
Flamands, Hollandais, Autrichiens, Suisses alémaniques, Alsaciens et Lorrains —
ont gagné la Nouvelle-France entre 1621 et 1749, a raconté le médecin féru
d’histoire. Parmi eux figuraient l’Autrichien Johan Deigne (1686) qui a donné
naissance à la famille Daigle, Hans Bernhard (1680) dont le patronyme a été
transformé en Bernard, et Jean-Marc Bouliane provenant de Bâle, en Suisse.
À
ces immigrants libres se sont joints des Allemands acadiens qui ont suivi leur
épouse lors du Grand Dérangement de 1755. Soldats des régiments étrangers
(intégrés à l’armée française) postés à la forteresse de Louisbourg pour la
plupart, ces Allemands avaient épousé des Acadiennes qui ont fui au Québec
(notamment dans la région de Saint-Gervais-de-Bellechasse) pour échapper à la
déportation. Ensuite, de 1756 à 1763, des soldats germaniques engagés dans les
régiments étrangers de l’armée française, puis de l’armée anglaise, ont
finalement élu domicile en terre québécoise. Et ce, sans oublier les commerçants
juifs allemands qui accompagnaient les effectifs de l’armée anglaise.
Mais
le mouvement migratoire le plus consistant fut sans contredit celui des
mercenaires allemands enrôlés dans l’armée britannique venue étouffer les
velléités indépendantistes des futurs citoyens des États-Unis d’Amérique. «
Comme nombre de Britanniques ne voulaient pas aller combattre leurs frères
anglais en Amérique, le roi George III, monarque du Royaume-Uni et de Hanovre
(en Allemagne), a demandé à ses cousins et amis des duchés et principautés (de
l’Allemagne d’aujourd’hui) de lui fournir des soldats, a précisé Christian
Drouin. Entre 7000 et 10 000 mercenaires allemands ont séjourné au Québec
durant la guerre d’Indépendance des États-Unis, qui a duré de 1776 à 1783. Parmi
eux, plusieurs étaient cantonnés à Lotbinière, Sorel et Québec pour protéger le
Bas-Canada de toute invasion des Américains indépendantistes. Maîtrisant le
français, plusieurs de ces soldats allemands se sont liés aux habitants de ces
régions. La tradition de l’arbre de Noël fut justement introduite au Québec par
l’un de ces militaires, le major général von Riedesel, des troupes de Brunswick,
et son épouse. »
De cette dizaine de milliers de soldats germaniques
dépêchés en Amérique, nombre d’entre eux sont tombés au combat, et d’autres sont
rentrés en Europe. Néanmoins, 2500 sont restés au Canada, dont 1300 à 1400 au
Québec, pour la plupart dans la région du Bas-Saint-Laurent, où ils ont presque
tous marié des Canadiennes françaises. Dans le Québec de 1783, 7 % de la
population mâle en âge de procréer était d’origine alémanique, a précisé le
chercheur.
Ajoutés aux quelque 100 à 200 immigrants libres, Allemands
acadiens et soldats de l’armée française arrivés avant 1760, ces 1400
mercenaires germaniques comptent pour près de 10 % des ancêtres fondateurs
des Québécois francophones avant 1783, a indiqué le scientifique. « On compte à
cette époque quelque 1500 ancêtres fondateurs d’origine allemande sur un total
de 13 200, comprenant, outre ces 1500 Germaniques, 10 000 Français,
1500 Acadiens et 300 Britanniques mariés, voire assimilés à des Canadiens
français. La composante germanique est donc aussi importante que celle des
Acadiens. »
Comment se fait-il qu’une telle contribution migratoire au pool
génique québécois soit demeurée si peu connue ? « Durant les années 1850,
alors qu’on glorifiait la race canadienne-française, et catholique, les
descendants de ces immigrants allemands ont tu leurs origines allemandes, a
relevé le Dr Drouin. Il était tabou de dire que l’on pouvait avoir des ancêtres
allemands. Puis, les deux guerres mondiales, dont la deuxième qui fut marquée
par l’horreur de l’Holocauste, n’ont fait que renforcer cette tendance. »
«
Principalement de sexe masculin, les immigrants germaniques ont été assimilés en
l’espace d’une génération en raison de leur mariage avec des Canadiennes
françaises, a-t-il poursuivi. Plus de 50 % d’entre eux ont vu leur
patronyme se modifier ou disparaître en raison d’une progéniture essentiellement
féminine. »
«Plusieurs patronymes ont en effet été francisés [voir encadré]
ou anglicisés. Comme les curés avaient du mal à orthographier correctement ces
noms allemands lors des mariages, ils ont parfois voulu les rendre plus faciles
à prononcer et les ont transcrits au son. »
Le Dr Drouin est persuadé que
cette migration germanique, qui a ponctué l’histoire du Québec, a eu des effets
significatifs sur le patrimoine génétique des habitants de Lotbinière. « Alors
que la généticienne des populations, Évelyne Heyer, a mesuré des taux de
consanguinité aussi élevés dans la région de Lotbinière que dans Charlevoix pour
le milieu du XVIIIe siècle, il y a aujourd’hui très peu, voire aucune maladie
génétique à Lotbinière, contrairement à ce qu’on observe dans Charlevoix,
dit-il. Les immigrants allemands ont vraisemblablement contribué à la dilution
du patrimoine génétique des Canadiens français dans la région de Lotbinière. Et
à cela s’est probablement ajouté le fait que Lotbinière a longtemps été un
important couloir de migration. »
Pour souligner l’ampleur de la présence
germanique en terre québécoise, Christian Drouin rappelle par ailleurs qu’à la
fin du XVIIIe siècle, plus de 20 % des médecins certifiés au Bas-Canada
étaient d’origine germanique, dominant de loin les Canadiens français. Parmi ces
médecins allemands, qui étaient souvent des officiers de l’armée de mèche avec
les Anglais, figurent Daniel Arnoldi, qui fut le premier président de la
corporation médicale canadienne, et Henri Pierre Loedel, qui fonda l’Hôpital
général de Montréal et la faculté de médecine de l’Université McGill.
Christian Allen Drouin a maintenant l’intention de calculer plus précisément
la contribution réelle de ces immigrants d’origine germanique au patrimoine
génétique québécois. Car, même si le patronyme de plusieurs d’entre eux a
disparu parce qu’ils n’auraient donné naissance qu’à des filles, les gènes, eux,
ont continué de se propager par les mères.
***
Patronymes d’immigrants
allemands qui ont été francisés au Québec
- Besserer : Besré
-
Maher : Maheux
- Beyer : Payeur
- Schumpff : Jomphe
- Schenaille : Chenaille
- Goebell : Kable, Kaeble, Keable
- Numberger : Berger
- Pauzer : Pauzé
- Froebe :
Frève
- Wolf : Leloup
- Amaringer : Maringer et Marenger
- Hartoung : Harton
- Heyberts : Hébert
- Dayme :
Daigle
- Dahler : Dallaire
- Piuze : Piuze
- Quintal
: Quintal
- Steben : Steben
Les patronymes français Dion et
Gervais sont soit le résultat d’une transformation d’un nom allemand, affirme le
Dr Christian Allen Drouin, soit des Huguenots français qui vivaient en Allemagne
depuis plusieurs générations.