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Allocution d'Yves Frenette au Conseil de la vie française en Amérique Le 9 juin 2000
Monsieur le président, Monsieur le directeur général Mesdames et messieurs les membres du Conseil de la vie française en Amérique, Je veux d'abord vous remercier de m'avoir invité à prononcer un discours à ce moment important de l'histoire du Conseil. L'historien que je suis n'est pas certain d'avoir beaucoup à vous apporter, surtout que je partage les idées, ou plutôt la vision, que Dean Louder vous a présenté l'an dernier. Comme Dean, j'ai eu la chance d'arpenter le territoire français d'Amérique, en commençant par mon Québec natal, d'où je suis passé pendant quelques années en Nouvelle-Angleterre; il me fait d'ailleurs chaud au coeur de voir dans la salle mes premiers guides dans ma découverte de la Franco-Américanie, Claire Quintal, Robert Couturier, Paul Paré. Les idées que je vais vous exposer se fondent sur cette expérience franco-américaine, mais elles doivent aussi beaucoup à ma transformation de Québécois en Franco-Ontarien dans les douze dernières années et à des séjours prolongés en Acadie. Malheureusement, je n'ai effectué que de courtes visites dans l'Ouest américain et canadien, mais, dans ce dernier cas, André Lalonde m'a promis de m'éduquer dès cet été. Quant à la Louisiane, je n'en connais malheureusement pas grand-chose. L'année dernière, Dean Louder vous a fait une synthèse documentée et lucide de la francophonie nord-américaine et il s'est montré assez critique envers l'action passée du Conseil. Je pourrais pousser plus loin son argumentation et montrer comment le Comité permanent de la survivance française en Amérique, puis le Conseil de la vie française en Amérique ont contribué, sans s'en rendre compte, à éloigner les francophones "ordinaires" de la langue et de la culture françaises, en promouvant des activités qui ne correspondaient pas nécessairement aux aspirations de la masse. Mais je ne le ferai pas. Par définition, on ne change pas le passé et il ne sert à rien de livrer des combats aux chefs de file d'hier. Ceux-ci étaient bourrés de bonnes intentions et, de toute façon, ils sont pour la plupart disparus. Je vous propose plutôt quelques réflexions qui, je l'espère, vous aideront à prendre un tournant que j'applaudis.
L'ASSIMILATION Qu'on le veuille ou non, le premier problème auquel nous sommes confrontés est celui de notre survie collective. L'indice de continuité linguistique est de 1,01 au Québec, mais il baisse à 0,65 dans le reste du Canada et, dans certaines provinces, il prend des allures inquiétantes: 0,36 en Alberta, 0,33 en Saskatchewan, 0,28 en Colombie-Britannique. Dans plusieurs parties de l'ancien Canada français et de l'Acadie, s'est développé ce que Roger Bernard a appelé une identité bilingue. Pour ce sociologue, le bilinguisme des francophones minoritaires ne réfère pas seulement à une habileté linguistique; il est au coeur des représentations que les individus se font d'eux-mêmes et il contribue à une dissociation de la langue et de la culture françaises. Plus. On peut se demander s'il n'est guère plus qu'une étape vers l'unilinguisme anglais, comme le montre l'expérience des Franco-Américains. En effet, à partir de la Première Guerre mondiale, une bonne partie d'entre eux sont devenus bilingues. Aujourd'hui, pour la majorité, l'unilinguisme a remplacé le bilinguisme. Selon le recensement de 1991, 15% seulement utilisent encore le français à la maison. Ce qui inquiète aussi, c'est qu'au seuil de la Deuxième Guerre mondiale, les Franco-Américains étaient encadrés dans un réseau institutionnel presque complet. En 1938, ils possédaient 300 paroisses, 200 écoles paroissiales, 32 couvents, cinq collèges, seize hospices, douze hôpitaux, six orphelinats, cinq quotidiens, quatorze hebdomadaires, cinq revues mensuelles, cinq sociétés nationales, sans compter une pléthore d'associations et de clubs locaux. Ce réseau institutionnel n'a pas réussi à maintenir le français dans la région, tout comme le réseau institutionnel acadien ou canadien-français ne réussit pas de nos jours à enrayer l'assimilation dans l'est de la Nouvelle-Écosse, à l'Île-du-Prince-Édouard, dans le sud-ouest et le nord-ouest de l'Ontario, dans l'Ouest canadien. Bien sûr, les francophones du Canada sont dans une meilleure position que ceux des États-Unis, ne fût-ce qu'en raison du cadre juridico-politique dans lequel ils évoluent. Il est tout de même significatif qu'au moment où nous avons connu des victoires retentissantes au plan juridique et politique, nous semblons menacés plus que jamais. Certains jours, il m'arrive même de me demander si ces victoires ne sont pas des coups d'épée dans l'eau, si elles n'arrivent pas trop tard. Quelle serait notre situation si le gouvernement fédéral avait institué le bilinguisme officiel en 1929 plutôt qu'en 1969 et si les grands jugements de la Cour suprême avaient été rendus trente ans plus tôt? Mais voilà de très mauvais réflexes pour un historien car, avec des "si", on pourrait mettre Saint-Boniface en bouteille.
ACTION ET LUCIDITÉ Vous me trouvez sans doute pessimiste, pour ne pas dire carrément déprimant, mais je crois que sans lucidité, l'action n'est guère possible, du moins une action qui se veuille efficace. En étant conscients des défis qui nous attendent, nous serons plus en mesure de les relever. Surtout, il ne faut pas tomber dans une nostalgie paralysante. Nous ne recréerons jamais l'Empire français d'Amérique et nous ne reverrons jamais les jours glorieux du vieux Canada français et de l'ancienne Acadie. Pour moi, les défis que doit relever le Conseil dans les prochaines décennies, en collaboration avec tous ceux qui veulent préparer l'avenir des francophones nord-américains, sont ceux de la diversité (le "morcellement" de Dean Louder), de la mondialisation, du réalisme politique et du virage technologique.
LA DIVERSITÉ DES FRANCOPHONIES NORD-AMÉRICAINES
Vous avez remarqué que j'utilise "francophonies nord-américaines" au pluriel. On m'a déjà reproché d'accorder une importance démesurée aux différences par rapport à ce qui nous unit. Mais, justement, c'est l'ignorance et le non-respect des différences qui nous ont aveuglé dans le passé et qui ont fait de nos bonnes intentions des outils d'assimilation. Avant d'entreprendre toute action, il faut reconnaître nos distinctions géo-historiques, ethnoculturelles, identitaires et idéologiques, tout en mettant l'emphase publiquement sur ce qui nous unit: dans certains cas l'origine, dans certains cas la langue, dans certains cas la culture, ou une combinaison de ces éléments. À des fins politiques, il est donc tout à fait approprié de parler de "francophonie nord-américaine" au singulier. Je vous avouerai d'ailleurs, sous le sceau du secret, que c'est ce que je fais dans mes demandes de subvention. Nos distinctions géo-historiques remontent à l'établissement de quatre foyers originaux de peuplement français en Amérique du Nord: le foyer acadien en 1604, le foyer de la vallée du Saint-Laurent en 1608, le foyer des Pays d'en Haut à partir du début du 17e siècle, le foyer louisianais au tournant du 18e. Les populations qui colonisèrent ces aires ne provenaient pas des mêmes régions françaises et elles ne s'acculturèrent pas de la même manière en raison d'environnements spécifiques. Les anciens Acadiens pratiquaient l'agriculture et la pêche sur les bords de la baie de Fundy, et leur identité fut modelée par le conflit séculaire entre la France et l'Angleterre qui se disputaient le territoire acadien. Après une phase d'exploitation commerciale dans la première moitié du 17e siècle, la vallée du Saint-Laurent devint le centre de l'Empire français d'Amérique avec Québec comme capitale et une population de paysans enracinés sur les rives du fleuve et de ses affluents. Par ailleurs, dans les Pays d'en Haut, c'est à dire dans la région des Grands-Lacs et dans les plaines de l'Ouest, la traite des fourrures amena Français et Amérindiens à interagir de façon quotidienne, ce qui donna naissance au peuple métis à la fin du 18e siècle. Quant au foyer louisianais, son caractère fut grandement modelé par son statut d'avant-poste stratégique, convoité par l'Angleterre et l'Espagne, et par l'esclavage qui en constituait la base économique et qui provoqua l'implantation d'une population africaine au côté des Européens. La Louisiane française fut dès lors multiculturelle. Les rivalités coloniales et les révolutions eurent une grande influence sur les migrations et les mutations identitaires des Acadiens, des Canayens et des Louisianais. Déportés en 1755, les premiers établirent de nouvelles Acadies dans l'est du Canada, au Québec et en Louisiane, souvent dans des conditions difficiles; ils devinrent minoritaires au sein de populations anglophones, tout comme les Canayens des Grands-Lacs et ceux de l'Ouest après la cession du Canada à l'Angleterre en 1763, et l'indépendance américaine vingt ans plus tard. En dépit de l'achat de la Louisiane par les États-Unis en 1803, les créoles continuèrent à bénéficier d'autonomie culturelle jusqu'au milieu du 19e siècle, quoique leur identité fut en constante mutation en raison de la cohabitation avec les Acadiens, les immigrants de France et de Saint-Domingue, les esclaves africains, les Noirs libres de couleur et plusieurs groupes amérindiens. Ce brassage de population et ce métissage culturel sont fort complexes et sont encore mal compris, mais il semble que le terme "cadjin" soit le plus approprié pour désigner la population francophone de la Louisiane. À partir de la guerre de Sécession, les "cadjins" devinrent de plus en plus minoritaires. Le statut de minoritaires fut aussi le lot des Métis après les rébellions de 1869 et de 1880, et la pendaison de leur chef, Louis Riel. Des groupes français d'Amérique, seuls les Canayens de la vallée du Saint-Laurent demeurèrent majoritaires, mais il n'y a aucun doute que la donne changea à partir de 1760. La Conquête introduisit l'élément anglais et lui conféra le pouvoir politique et économique. Dans l'optique de bien des Canayens, le Britannique devint "l'Anglais", symbole de leurs maux. Cette altérité s'ancra profondément dans la conscience collective. Le sentiment national, timide sous le régime français, fut attisé par la présence du conquérant. Il faut toutefois attendre l'insurrection de 1837 et la répression sauvage qui s'ensuivit, pour que les Canayens se rendent à l'évidence: les Britanniques ne repartiraient pas; en fait, bénéficiant de nouvelles vagues migratoires, ils seraient bientôt majoritaires dans le Canada-Uni (1841-1867). Les Britanniques s'approprièrent même l'identité canadienne en se définissant comme Canadians. L'intelligentsia francophone dut donc se redéfinir. Apparu dans les années 1820, le vocable "Canadien français" se répandit au milieu du siècle. L'intelligentsia en vint même à considérer les Canadiens d'origine française comme une race. La nouvelle identité canadienne-française n'était pas seulement linguistique et généalogique; elle était également religieuse. Être canadien-français, c'était aussi être catholique. C'est à cette époque que naquit le Canada français de la diaspora. Avec une économie en pleine croissance, les États-Unis constituèrent le premier pôle d'attraction. Quelques Canadiens français du Québec participèrent à la ruée vers l'or en Californie en 1849. D'autres s'établirent dans ce nouvel État américain et firent fortune dans les affaires. De nombreux migrants furent, de leur côté, attirés par la grande étendue des terres de l'Ouest, ces espaces où tout semblait encore possible; ils s'installèrent aussi loin que Saint-Ignatius et Frenchtown dans le Montana, Coeur d'Alène dans l'Idaho, la vallée de la rivière Rouge dans le Minnesota et le Dakota du Nord. D'autres encore furent attirés par les régions forestières et minières de la vallée de la Saginaw dans le Michigan. Les migrants se dirigèrent aussi vers Grand Rapids et d'autres centres forestiers de cet État. Et, surtout, des centaines de milliers de Canadiens français prirent la route de la Nouvelle-Angleterre. Le clergé et les élites laïques, catastrophés par l'importance de cet exode, et par sa valeur de symbole d'échec politique et économique, furent forcés d'accepter cette saignée démographique. Des rangs entiers se vidaient et les autorités religieuses devaient même parfois fermer une paroisse. Les élites déployèrent beaucoup d'efforts pour arrêter ce flot, mais rien n'y fit. Au tournant du 20e siècle, les Canadiens français représentaient 10% de la population de la Nouvelle-Angleterre. Ils travaillaient dans la construction, mais surtout dans les manufactures de chaussures et de textile, où ils avaient gagné la faveur des entreprises. Ils implantèrent de nombreux "petits Canadas", lieux à la fois de reproduction des traditions canadiennes-françaises et de création d'une nouvelle identité, l'identité franco-américaine. Les Canadiens français ne choisirent pas seulement les États-Unis comme terre promise à l'extérieur du Québec, mais aussi, quoique dans une proportion moins grande, l'Ontario, les provinces des Prairies, la Colombie-Britannique, les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon. À maints endroits, l'Église joua un rôle clé dans ces migrations. Ainsi, Mgr Bruno Guigues, le premier évêque de Bytown, l'actuelle Ottawa, encouragea des jeunes à prendre des terres le long de la rivière des Outaouais, entre Rigaud et Bytown. En peu de temps, les comtés de Prescott et de Russell devinrent majoritairement francophones. On trouvait aussi des Canadiens français dans les centres industriels de la province, notamment à Toronto et à Cornwall. Capitale du Canada à partir de 1865 et petit centre industriel, Ottawa, quant à elle, attirait des fonctionnaires, des membres d'une profession libérale, des artisans et des manoeuvres. Au début du 20e siècle, c'est cependant dans le nord de la province qu'émergea le plus un prolétariat canadien-français, à mesure qu'on construisait des voies ferrées, qu'on ouvrait des mines et des usines de pâte et papier, qu'on développait l'hydroélectricité. Dans l'Ouest canadien, le clergé, Mgr Taché en tête, essaie de maintenir la parité numérique avec les anglophones et de ralentir le mouvement d'émigration vers les États-Unis en attirant le surplus de population du Québec. Mais les cultivateurs demeurent généralement sourds aux appels du clergé. On tente de compenser en rapatriant des Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre. Là aussi, les résultats ne sont guère probants. Néanmoins, quelques propagandistes cléricaux, la plupart du temps des missionnaires-colonisateurs engagés par le gouvernement fédéral, réussissent à donner naissance à des hameaux canadiens-français dans la région. Il s'effectue aussi un recrutement en Europe et, à l'aube de la Première Guerre mondiale, l'Ouest francophone est devenu multiculturel. En plus des Métis et des Canadiens français du Québec et de la Nouvelle-Angleterre, on y trouve des immigrants français, belges et suisses avec tout ce que cette diversité amène en accommodements et en conflits. Les premiers francophones à s'installer en Colombie-Britannique y sont attirés par la traite des fourrures et, lorsque cette activité périclite au milieu du 19e siècle, plusieurs restent dans la colonie. En 1857, ils constituent le groupe d'origine européenne le plus nombreux, une situation qui est renversée par une ruée vers l'or un an plus tard. Dispersés dans de petits groupements aux structures communautaires déficientes, ces pionniers s'assimilent rapidement. À la veille de la Première Guerre mondiale, une nouvelle communauté canadienne-française s'épanouit dans le sud de la province. En juillet 1909, les propriétaires de la Fraser River Lumber Company se tournent vers le Québec pour recruter des ouvriers dociles et peu dispendieux. Une centaine de familles déménagent leurs pénates en Colombie-Britannique. Un prêtre venu de France, l'abbé Edmond Maillard, est le curé fondateur de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes et il donne son nom au village. Pendant deux décennies, la communauté peut vivre quasi en vase clos. En plus de l'accroissement naturel, Maillardville bénéficie de l'arrivée d'autres migrants canadiens-français, des parents et des amis venus rejoindre les premiers arrivants, ainsi que des gens originaires des petits centres agonisants de la Colombie-Britannique. Ce tour d'horizon du Canada français d'autrefois permet de voir que, en dépit d'une unité idéologique promue en grande partie par le clergé et les élites laïques, les Canadiens français ont essaimé dans des milieux forts différents. Les distinctions entre les groupes francophones de la diaspora vont prendre encore plus d'importance au 20e siècle, à mesure que se modifie le bagage culturel qu'ils ont apporté du Québec et que naissent de nouvelles identités. Ainsi, dès la fin du 19e siècle, quelques francophones d'Ontario commencent à parler des "Canadiens français d'Ontario" comme d'un groupe distinct des francophones des autres provinces. En Saskatchewan, au moment de la création d'une association provinciale en 1912, les participants au congrès de fondation sont particulièrement soucieux de choisir une appellation qui rallierait le plus grand nombre et engendrerait le moins d'exclusion. Ils optent pour le terme "Franco-Canadien" plutôt que "Canadien français". Quarante ans plus tard, lors du Troisième Congrès de la langue française du Canada, Louis-Philippe Mousseau parle longuement à ses compatriotes du Québec des Canadiens français de l'Alberta, qu'il désigne du vocable de "Franco-Albertains". En fait, depuis le tournant du 20e siècle, les conflits scolaires, que l'historien Marcel Martel qualifie de mythes fondateurs des minorités francophones canadiennes, ont fait prendre conscience aux francophones de chaque province de leurs différences. Aux États-Unis, le processus d'éloignement socioculturel du Québec s'est amorcé encore plus rapidement. Les francophones du Midwest et de l'Ouest sont, dans bien des cas, complètement assimilés en 1918. Quant aux Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre, ils sont devenus des Franco-Américains, un terme qui fait ressortir les racines françaises et la nouvelle patrie américaine, mais qui ignore les origines canadiennes. Contrairement à leurs cousins du Canada, les Franco-Américains appuient avec enthousiasme la conscription militaire aux États-Unis en 1917 et ils s'enrôlent en grand nombre. Comme le notait Dean Louder l'année dernière, l'identité acadienne devient aussi éclatée. On parle de plus en plus d'Acadies provinciales dans les Maritimes, en même temps que s'afirme une identité franco-terreneuvienne dont les origines sont doubles: française, plus précisément bretonne, et acadienne. Comme vous pouvez le constater, les distinctions entre les francophonies nord-américaines ne datent pas d'hier et, au risque de me répéter, un organisme comme le Conseil de la vie française en Amérique doit en tenir compte, tout en bâtissant bien sûr aussi sur les éléments communs aux différents groupes francophones du continent. La situation se complique encore quand on songe qu'à l'intérieur de chaque province, territoire canadien ou État américain, on trouve des régions fort diverses. Qu'on pense à l'Ontario: l'Est, en grande partie francophone, partage sa frontière avec le Québec; le Nord, ouvrier, est encore fortement catholique et traditionnel; le Centre-Sud-Ouest, très urbanisé, possède une grande métropole multiculturelle, Toronto, et il se sent mal à l'aise dans les cadres franco-ontariens. Mais ce n'est pas là encore votre défi le plus grand pour gérer la diversité francophone. Votre défi le plus grand, c'est d'arriver à réunir des gens qui semblent n'avoir pas grand-chose en commun, même s"ils habitent parfois la même province, le même État, voire la même ville. En effet, prenons le cas d'une localité, qui pourrait être située à Terre-Neuve, en Ontario ou en Saskatchewan. On trouve dans cette localité une école secondaire de langue française dont les élèves parlent très bien français, mais seulement dans la salle de classe. Dans les corridors, dans la cour de récréation, dans la rue, dans la famille, tout se fait en anglais. Qui plus est, pour ces jeunes, le français est uniquement une langue de communication, une "valeur ajoutée", qui va leur permettre d'obtenir un bon emploi. Aucune référence culturelle n'accompagne leur usage de la langue. Franco-Terreneuvien, Fransaskois, Franco-Ontarien? Connaît pas. Ils ne se posent pas de question sur leur identité culturelle. Il est vrai que certains la redécouvriront lorsqu'ils atteindront la vingtaine, mais, pour d'autres, la référence culturelle francophone semble perdue à jamais. Ils sont de bons Canadiens bilingues, produits types de cette nouvelle identité que veut nous vendre le ministère du Patrimoine. Il faudra beaucoup d'efforts pour que ces jeunes absorbent un peu de culture franco-ontarienne ou fransaskoise. Et on n'y arrivera pas seulement en leur racontant les exploits d'Étienne Brûlé ou l'exécution de Riel. Il va falloir leur prouver qu'on peut être jeune, "cool" et francophone. Il faudra encore plus d'efforts quand ces jeunes proviennent de familles de la classe ouvrière, les parents leur ayant transmis une certaine honte d'être francophone, une identité associée dans leur esprit à une condition socio-économique inférieure à celle des anglophones. Ces parents sont très ambivalents face à l'éducation en français: soit qu'ils l'acceptent comme un mal nécessaire, soit qu'ils la rejettent carrément. En contraste, on peut évoquer un couple d'âge mûr, appelons-les John et Rita Landry. John et Rita ont complètement oublié les bribes de français apprises à Pomquet dans leur jeunesse mais, à 45 ans, ils viennent de retrouver leurs racines par le biais de la généalogie et ils se passionnent pour l'Acadie. Pour bien des leaders, John et Rita sont perdus pour la cause francophone. En fait, on préférerait qu'ils n'existent pas, puisqu'ils nous renvoient peut-être l'image de notre propre avenir, ou plutôt celui de nos enfants et de nos petits-enfants. Pourtant sont-ils vraiment perdus? L'expérience des Franco-Américains est encore instructive ici. Entre 1980 et 1990, le nombre de locuteurs francophones a décliné de 13% en Nouvelle-Angleterre, mais le nombre de personnes ayant déclaré une origine française, a augmenté de 18%, et ce, en l'absence d'immigration francophone dans la région. L'augmentation a eu cours dans les six États de la Nouvelle-Angleterre, mais elle a été la plus forte au New-Hampshire, 37%, soit le double de l'ensemble de la région. N'est-ce pas dû au fait que Manchester a accrû ces dernières années son importance en Franco-Américanie, grâce au rayonnement de l'Association canado-américaine et au dynamisme de la Franco-American Genealogical Society. Après le New-Hampshire, c'est au Maine que la proportion de personnes s'étant déclarées entièrement ou partiellement d'origine française a le plus augmenté (26%). Cela s'explique sans doute par le fait que le Madawaska américain, fort de ses 4 000 locuteurs francophones, participe au renouveau acadien dans la province voisine du Nouveau-Brunswick. Mais ne peut-on pas aussi accorder une partie du crédit pour ce renouveau ethnoculturel à Yvon Labbé et au FAROG? Avec raison, on peut se demander si cette renaissance ethnoculturelle a une portée réelle. Trois, quatre, cinq fois dans une vie, on déclare fièrement qu'on est franco-américain, mais sans aucun risque, sans aucun coût. Pourtant, les sociologues du phénomène ethnique nous disent que s'ils savent s'y prendre, les entrepreneurs culturels peuvent mobiliser les membres assimilés des groupes ethniques. Ne pourrait-on pas mettre à profit cette leçon et ne pas laisser pour compte les "assimilés" qui montrent de l'intérêt pour la culture française et pour leurs origines? Ne peuvent-ils pas constituer un lobby politique? Peut-on penser à leur offrir des cours de conversation française, comme le font les deux grandes sociétés nationales franco-américaines? Il faut aller vers les francophones assimilés, il faut aller vers les jeunes pour qui la langue est complètement dissociée de la culture française, il faut même aller vers ces francophones qui réclament des écoles de langue anglaise pour leurs enfants, en essayant de comprendre leur point de vue. Ici, je dois vous avouer que, dans mes propres combats, j'ai de la difficulté à pratiquer l'ouverture d'esprit que je prône. Il y a de plus en plus au sein de nos minorités des individus venus d'ailleurs et dont le français est la ou une des langues apprises dans l'enfance. Ces immigrants sont souvent plus francophones que les francophones "de souche", parce qu'ils ne connaissent pas l'anglais. Ils ont parfois de la difficulté à saisir les enjeux de la langue et de la culture française au Canada; avec raison, ils se méfient des discours sur "les liens du sang qui nous unissent". Il faut travailler à l'intégration de ces gens dans nos communautés. Ils nous renforcent; ils empruntent de nous et ils nous donnent aussi. Ce n'est qu'un métissage de plus dans notre histoire. Il me semble que le Conseil de la vie française mouture 2000 devrait essayer de recruter des immigrants francophones en son sein.
LA MONDIALISATION
Parler des nouveaux arrivants francophones dans nos communautés, c'est parler de la mondialisation sur laquelle on a tellement écrit et qu'on a tellement discutée ces dernières années. Je ne répéterai pas ce que d'autres ont dit beaucoup mieux que moi sur les dangers et les opportunités qu'amène dans son sillon la mondialisation. Je me contenterai de faire remarquer que pour nous, la mondialisation devrait être l'occasion d'inscrire notre action dans le mouvement ascendant de la Francophonie mondiale. Il faut travailler à plusieurs niveaux, social, culturel, économique. Il faut surtout se servir de la Francophonie mondiale pour permettre à nos jeunes d'ouvrir leurs horizons et leur montrer qu'ils ne sont pas seuls dans leur petit coin de continent, que d'autres jeunes, très différents par leur mode de vie, ont des aspirations qui ressemblent aux leurs. Il faut toutefois s'assurer que les rencontres, qu'elles soient réelles ou virtuelles, soient bien préparées et qu'elles n'aient pas l'effet contraire à celui qui est souhaité.
LE RÉALISME POLITIQUE J'ai parlé tout à l'heure des identités multiples ayant surgi de l'éclatement du Canada français et de l'Acadie traditionnelle. Je n'ai pas mentionné le Québec, car les relations des Québécois avec les autres francophones nord-américains posent un problème particulier. L'identité québécoise qui naît des cendres de l'identité canadienne-française s'affirme avec force depuis la Révolution tranquille. Elle s'exprime avant tout par le maintien de la langue française; à une époque de désacralisation et de décléricalisation, celle-ci est demeurée le seul référent traditionnel. La nouvelle identité québécoise s'est aussi fondée sur un rétrécissement des frontières de la nation. Désormais, le territoire physique occupé par l'État du Québec se confond avec le territoire mental de la nation, qui se traduit par un "nous les Québécois" dont sont plus ou moins exclus les autres francophones nord-américains, perçus comme appartenant à un autre espace, canadien ou américain, donc à un État étranger. La scission a été d'autant plus forte que les chefs de file de la diaspora, qui se rendent de plus en plus compte que l'unilinguisme français est irréalisable, en viennent à penser dans les années 60 que le bilinguisme pourrait être gage de survie s'il faisait l'objet d'une législation fédérale. Une telle orientation s'oppose à celle que suivent les Québécois francophones depuis la Première Guerre mondiale. De l'éclatement identitaire du Canada français a aussi résulté un amenuisement de l'intérêt des Québécois pour les îlots francophones, sauf à titre d'exemple de ce qui menace le Québec, l'assimilation linguistique. En contrepartie, la plupart des leaders francophones de la diaspora craignent les conséquences négatives d'une éventuelle indépendance du Québec. Devant affronter leurs propres gouvernements provinciaux et les majorités anglophones qu'ils représentent, ne se reconnaissant pas dans la volonté souverainiste d'un grand nombre de Québécois, ces militants se tournent de plus belle vers le gouvernement fédéral. Dans ces circonstances, il ne faut guère se surprendre qu'ils se rangent majoritairement du côté du non lors de la campagne référendaire de l'automne 1995, accordant peu de crédibilité aux nationalistes québécois, qui leur tendent pourtant la main. En Ontario, un sondage révèle à la veille du référendum que 79% des francophones rejettent la souveraineté. Les francophones du reste du Canada accueillent la victoire fédéraliste avec soulagement, au contraire de la majorité de Québécois francophones, qui ont voté pour le oui. Anne Goulet, une Franco-Ontarienne de 24 ans ayant de la famille au Québec, donne un bon aperçu des divergences identitaires au sein des francophonies canadiennes lorsqu'elle déclare à une journaliste de la Presse canadienne: "Mes cousins (du Québec) sont séparatistes. Ils me proposent de déménager au Québec. Mais ils ne comprennent pas que je suis aussi fière d'être Franco-Ontarienne qu'eux sont fiers d'êtres Québécois". De leur côté, les Québécois ont du mal à saisir qu'on puisse à la fois revendiquer des droits linguistiques et passer dans la même phrase du français à l'anglais ou, pire encore selon leur point de vue, s'allier avec la minorité anglophone de Montréal dans les campagnes de promotion pour l'affichage bilingue. La politique des partenariats, qui est maintenant celle du gouvernement du Québec, a quelque peu rapproché les milieux associatifs de la diaspora et ceux du Québec. Des réseaux ont commencé à se former entre Québécois et autres Canadiens francophones. Il reste cependant beaucoup à faire. Il faudrait convaincre le leadership et l'intelligentsia francophone de la diaspora que le "Québec bashing" n'a rien de constructif. Il faut aussi, je crois, montrer plus de discernement dans nos alliances politiques. À long terme, il est en effet néfaste de s'allier avec la minorité anglophone du Québec, qui n'a pas grand-chose en commun avec les minorités francophones des autres provinces. Ce n'est pas une question d'être fédéraliste ou souverainiste. Il ne faut tout simplement pas mettre nos oeufs dans le même panier. Que feraient les francophones de la diaspora aux lendemains d'une victoire du oui pour laquelle ils ne se seraient pas préparés? Il faut être pragmatique et être prêt à travailler avec un gouvernement souverainiste, qu'elles que soient nos options politiques personnelles. C'est de la simple "realpolitik": les gouvernements, canadien, québécois, provinciaux, américain, d'État, vont essayer de se servir des francophones; rendons-leur la monnaie de leur pièce et servons-nous d'eux. En même temps, il faut travailler à jeter des ponts entre Québécois et francophones du Canada et des États-Unis, encore une fois en mettant l'emphase sur la jeunesse. Programmes d'échange et cours sont seulement deux moyens qu'on pourrait mettre en oeuvre pour que s'installe la compréhension et le respect entre jeunes francophones. Contrairement aux plus vieux, les jeunes font habituellement montre de beaucoup d'ouverture envers l'Autre. Mais briser le mur des solitudes n'est pas chose facile. À titre d'exemple, le Séminaire d'été sur la francophonie canadienne, qui en est à sa 8e édition, n'a jamais réussi à recruter au Québec, à l'exception, et c'est une exception importante, de l'Université Laval. Des efforts auprès des institutions et des collègues montréalais n'ont pas porté fruit jusqu'ici, et rien n'indique que cela va changer. Dans le même ordre d'idées, il faudrait s'assurer de la présence de Franco-Américains et de Louisianais à toutes nos activités franco-canadiennes.
EMPARONS-NOUS DES NOUVELLES TECHNOLOGIES Pour communiquer entre eux et avec le monde extérieur, il est impératif que les francophones nord-américains s'emparent des nouvelles technologies. Nous avons souffert de ne pas bénéficier plus tôt à l'extérieur du Québec de la radio et de la télévision françaises. À l'heure de l'éducation à distance, à l'heure de la toile, à l'heure des nouveaux médias interactifs, il faut se saisir de ces opportunités en or. Tout le monde peut profiter des nouvelles technologies, mais particulièrement des minorités comme les nôtres éparpillées sur de grandes distances et souvent isolées les unes des autres. De retour d'une tournée dans les écoles secondaires de langue française du centre-sud-ouest de l'Ontario, je suis revenu convaincu que, dans les régions où nos écoles plafonnent à cause du petit nombre d'élèves réels et potentiels, notre seule chance réside dans l'utilisation de l'éducation à distance, notamment les cours sur l'Internet. À la question: "Choisiriez-vous de rester à l'école française si on vous offrait un vaste éventail de cours à distance bien organisés, équivalents aux cours offerts dans les écoles anglophones?", la majorité des élèves a répondu par un "oui" enthousiaste. Ce n'est pas surprenant; les jeunes sont des internautes avertis. Convaincre les décideurs du domaine de l'éducation et les enseignants des bénéfices des nouvelles technologies est une autre paire de manche. Ils croient souvent que les cours à distance sont des cours à rabais qui, en plus, vont faire perdre des emplois aux enseignants. On cite toujours un ou deux exemples qui ont été des échecs totals. Comme si tous les cours de type traditionnel en salle de classe étaient de grands succès! Par ailleurs, je comprends la crainte de la perte d'emplois, puisque les gestionnaires voient souvent, hélas, l'éducation à distance comme une façon de couper dans les dépenses. Il n'en est rien. Les cours sur la toile ne coûtent pas beaucoup moins cher que les cours traditionnels et ils requièrent des compétences particulières de la part des enseignants. Ils sont très exigeants, pour l'élève comme pour le professeur. Mais, je le répète, ils sont d'une absolue nécessité. J'ai constaté avec plaisir en parcourant le plan stratégique du Conseil que vous voulez exploiter les nouvelles technologies pour rendre votre action plus efficace, notamment en améliorant votre site Internet et en lançant diverses initiatives. Prêchez par l'exemple et devenez de vigoureux propagandistes des nouvelles technologies auprès de vos partenaires et des francophones nord-américains en général. Facilitez la communication virtuelle en créant des forums où jeunes et moins jeunes pourront discuter d'une foule de sujets. Utilisez la toile ou la vidéo-conférence pour démocratiser votre fonctionnement en permettant à des personnes appartenant à des couches sociales diverses et vivant dans tous les coins du continent, de devenir membres du Conseil et de participer à vos activités. En terminant, j'aimerais vous mentionner brièvement deux initiatives dans lesquelles je suis impliqué. En tant que nouveau responsable du Réseau de la recherche sur la francophonie canadienne, je travaillerai dans les prochaines années à la création d'un Certificat d'études sur la francophonie canadienne qui sera en partie fondé sur l'Internet. Je suis également directeur du projet "Francophonies canadiennes: identités culturelles", un site multimédia interactif et interdisciplinaire qui vise en particulier les étudiants de la fin du secondaire, du collégial et de l'université, mais qui intéressera aussi les plus jeunes et les plus vieux. Il comprend des trames chronologiques, des capsules historiques, des profils biographiques, des cartes animées, des exercices pédagogiques, des bibliographies, ainsi que des centaines d'extraits de documents écrits, sonores et visuels. Tous ces éléments sont agencés dans des parcours thématiques interactifs et dans des constellations, dont le but est d'amener les usagers à explorer et à réfléchir à l'identité culturelle des francophones du Canada. Le site est réalisé au Collège universitaire Glendon en collaboration avec TFO, La Télévision française de l'Ontario (qui sous le couvert d'une restructuration est en train d'être démantelée). Le volet franco-ontarien est en ligne depuis septembre et il accueille mensuellement entre 5 000 et 6 000 internautes. Le volet acadien, réalisé en partenariat avec le Centre d'études acadiennes de l'Université de Moncton, sera en ligne en septembre 2000, et nous débutons le volet sur l'Ouest, cette fois-ci en collaboration avec nos collègues de l'Institut de formation linguistique de l'Université de Régina. Suivra le Québec, mais je vous avoue qu'il nous a été jusqu'ici impossible d'y trouver un ou des partenaires institutionnels. Je vous précise aussi que notre projet initial embrassait toutes les francophonies nord-américaines, mais la "realpolitik" des organismes subventionnaires canadiens nous a forcé à nous limiter, dans un premier temps, aux francophonies canadiennes. Je veux rassurer les membres franco-américains et louisianais du Conseil que ce n'est que partie remise. Sur ce, je vous remercie encore une fois de m'avoir permis de partager avec vous ces quelques réflexions sur les francophonies nord-américaines. Je vous applaudis de toutes mes forces pour votre nouvelle orientation et je vous offre mon appui, si modeste soit-il. Merci.
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