| Le corridor |
| Maggie s'est lev�e du mauvais pied ce matin. Maggie ne se l�ve jamais du bon pied. Chaque matin, elle regarde ses pieds pour essayer de trouver lequel de ces �tranges porte-personnes pouvait bien �tre celui qui saurait la supporter toute la journ�e. Et chaque fois, c'�tait le mauvais. Rien, ni personne ne pourrait la supporter et encore bien moins elle-m�me. Maggie semble avoir beaucoup de mal � se supporter et esp�re, chaque matin, trouver quelque chose qui puisse le faire � sa place. Mais c'est toujours l'�chec. � chaque jour, elle se f�che contre ses pieds ou contre Dieu de l'avoir tromp�e encore une fois. Et elle attend la fin de la journ�e pour faire la le�on � ses pieds qui cette fois, avaient la nuit pour trouver lequel serait le bon pour le lendemain. Son �nigme est sans fin. Et moi, chaque matin, je la vois se lever et recommencer cette �trange lutte. Parfois �a dure des heures. Je la vois tenter de se raisonner, de se dire que son combat est absurde et qu'elle devrait se lever simplement, sans investir ses pieds de la responsabilit� totale et globale de ses jours. � force de la voir se triturer ainsi les esprits et s'engouffrer dans le cercle vicieux de la r�thorique soliloque... il me prend souvent l'envie de la pousser soudainement en bas du lit pour que le contact raide, dur et froid du plancher lui remette les id�es en place. Mais quelque chose me retient de le faire. Comme si j'avais un certain respect pour cette dr�le de d�marche ou comme si par le geste, j'enl�verais � Maggie son nom et perturberait dangereusement son rythme cardiaque. M'enfin. Mon questionnement ne persiste jamais asssez pour m'emp�cher de continuer mon chemin au-del� de la chambre de Maggie, la laissant sourcils fronc�s, � son propre questionnement. "Pied gauche, pied droit, le plus pr�s du bord, le plus droit, le plus d�tendu, le plus ferme ou peut-�tre les deux en m�me temps...". Rencontrer Maggie a certainement influenc� mes matins. Il m'arrive parfois de m'adonner � l'exercice du bon pied. Et si le premier pas aidait effectivement � orienter ma journ�e ? Je me suis pos�e la question. Je ne crois pas qu'il s'agit vraiment de choisir un pied ou l'autre, mais plut�t de penser � donner un souffle � ma journ�e, de la choisir... par contre, cette r�flexion, avais-je remarqu�, jette un sort sur ce fameux premier pas, lui donnant peut-�tre un poids d�mesur�ment trop important. Je peux comprendre que Maggie plonge dans une grande angoisse tous les jours que ses pieds doivent se poser par terre... Je me souviens d'un jour... Maggie a tent� de rester au lit toute la journ�e. J,ai pens� qu'elle devait ressentir une certaine victoire. Ses yeux me disaient qu'ils avaient �t� plus rus�s que ses pieds et qu'ils avaient �t� au-del� de Don Quichote, rel�gant aux oubliettes les affres du matin � pieds. Mais �a n'a pas dur�. Apr�s avoir fait ma ronde, en revenant � la chambre de Maggie, je l'ai vue compl�tement effondr�e. Comme si elle avait compris que le sentiment de fausse victoire est encore plus dur que celui qu'elle avait en choisissant le mauvais pied � chaque matin. Elle s'�tait sortie un peu de son cercle et j'avoue avoir cru au bienfait de ce bref �chapp�. Au lieu de �a, je crois bien qu'elle s'est retrouv�e avec un recul qui lui a inflig� la vision de l'absurdit� de ses matins. Ce n'�tait peut-�tre pas une bonne chose. Son petit cercle vicieux �tait peut-�tre plus confortable que l'angoisse qu'elle a d� vivre ce samedi qui �tait pour moi une journ�e comme les autres. Elle n'a jamais retent� le coup. Au lieu de �a, elle se refait le questionnement du bon pied du matin. Son lever est de plus en plus tardif. Que trouve-t-elle de plus � chaque matin ? il est vrai que si sa vie se r�sume � chercher tout ce qui pourrait lui indiquer le bon pied, Maggie doit bien trouver un tas de dimensions auxquelles je ne pense pas. ...Et auxquelles j'aime mieux ne pas penser... car il me semble que Maggie vieillit plus vite qu'elle ne le devrait. Je ne peux m'emp�cher de la sentir profond�ment troubl�e par ce tourment qu'elle s'impose tous les matins. Pourquoi ? Comment est-ce venu ? elle m'intrigue la petite. Ce matin, donc, elle s'est lev�e du mauvais pied. Comme tous les matins. Et comme tous les jours, elle va passer la journ�e � se demander quel morceau du casse-t�te elle doit modifier. Je l'ai crois�e dans le corridor et elle ne m'a m�me pas remarqu�e. Je l'ai pourtant salu�e et lui ai offert, comme � chaque fois que je la retrouve, mon regard le plus rassurant. Mais je savais que le sien, son regard, s'�tait encore une fois embrouill�. Elle ne pouvait que faire le mauvais choix et ne savait pas se sortir de ce mauvais pas. Et �a, elle le savait... Maggie a toujours �veill� en moi le sentiment de la fatalit�. J'avais m�me l'impression qu,elle en �tait l'incarnation. Et curieusement, son existence ne m'attristait pas. Je la laissais tourner en rond, pleine de compassion et me gardais de d�passer mon r�le d'observatrice, comme si je lui apportais quand m�me quelque chose, de par la stabilit� de ma pr�sence dans son univers. Ce matin, elle ne m'a pas vue. Il faudra par contre qu'elle m'int�gre dans son d�cor au moins une fois aujourd'hui et je sais qu'elle le fera. D'ailleurs, j'ai la conviction que dans ses divaguations, elle porte grande attention � mon pas dans le corridor et s'installe un peu en moi pour emp�cher que le plancher ne se d�robe vraiment sous ces pieds qu'elle doit poser par terre chaque matin. Quel est le pied que l'on doit poser le matin pour se lever du bon pied. Maggie pr�f�re rester dans cette angoisse plut�t que de perdre ce qui lui reste de vis�e pour chacun de ses jours d�j� d�nu�s de sens. J'arrive au bout du corridor. Il faut que je me retourne et remarche en sens inverse dans ce m�me corridor. Je croiserai peut-�tre Maggie. Je suis chanceuse de n'�tre pas encore entr�e dans sa chambre. Poursuivons notre marche. Bonne journ�e. |