Carl Magnan (Eric Lemieux)
Le printemps
À cette fontaineÀ cette fontaine du centre de la ville
Les pieds de la jeune femme en son eau
De lents gestes cajolants d'espoir
Attirer au regard quelque amoureuxÀ toutes ces lumières chatouillant
le crépuscule de la cité
Brillances s'élevant dans la nitescence
Découpent l'air de leur silenceÀ toutes les pierres de cette cathédrale
Sablent les cieux de leurs sensuels grains
Encore chaudes des rayonnements du soleilÀ cet homme gris, méconnaissable,
qui tend la main, avec plus aucun regret
Aux bleus caressants du léger vent de sa mortÀ toutes les âmes qui espèrent encore la joie.
Tu danses de tes pinceauxPlace Jacques-Cartier la nuit
Deux spots te contrejourent,
toi et ton autre amie tatoueuse,
chevelure pourpre, punk modePieds nus
Tu danses de tes pinceaux
Tu danses de ta jeunesse
Ghettoblaster, beat de terre
Tu danses de ta fougue de vivre
Distorsion ou écho,
une autre musique me transperce,
quelques airs modes anciens,
celle des anges qui m'appellentTu danses de ta joie
Tu danses de ton indolence
Avec son new-look Spot-Disneyland,
l'hôtel de ville danse avec tes chaînes
Un marcheur s'assoit à ta chaise,
quelques bouffées de cigarettes,
tu l'enfiles d'un destinT'arrive-t-il de soupeser ta vie
comme maladie c'est pour moi?
Si je me tatouais l'âme de l'instant
et abandonnais mes vieilles chaînes,
m'accompagnerais-tu un moment
pour ce poème au cour sarabande?
Il y a bien des siècles
Il y a bien des siècles,
dans une contrée lointaine,
une femme n'a laissé qu'un seul poème
Ce court poème était sa vieLe chant d'une femme
abandonnée par son amant
au pied d'un peuplier
«Pourquoi ne m'es-tu pas revenu?
Je t'attends depuis vingt ans»
avait-elle écritJ'en ai versé des larmes
Ne me raconte pas
tes états d'âme
Ne me parle pas
de psychologie
Ce serait vulgaire.
À Luc Granger
Là où certains n'y voyaient que bleu,
là où d'autres n'y voyaient que rouge,
toi, tu y voyais pourpre
Ô clairvoyant capitaine de ta barque!
Tu usais seul de ta voix de canon
contre les ouates de ce monde
Ça t'a rendu sourd comme un phoque mon poteLes plis de nos médiocres civilités t'horripilaient
Tu combattais des fantômes de vampiriques vies
d'impératrices sans frontières
Te suçaient à force de doutes sur ton port d'origine
Contre la machinerie lourde de l'inconsistance,
contre toute ornière linguistique et conceptuelle,
tu forçais la dose par ta présence remarquable,
hautement qualifiable et si riche en couleursT'avais compris que plus important que le pouvoir
était ce qui se cachait derrière le silence, la liberté,
l'amour qu'il peut y avoir en arrière des mots
T'as osé vivre ce que personne, personne,
personne ne comprenait
Tuiles te l'ont fait payer cher mon vieux.
Au boulevard des Laurentides
Au boulevard des Laurentides,
dans le quartier Vimont à Laval,
je finis toujours par repasserAu fil des décennies, les âmes trépassent,
pourtant les structures demeurent intactes
Elles restent tellement, tellement intactesFranchement bordé de ses racoleuses
publicitaires,
se cajolant toutes les unes les autres,
nées au hasard des modes et circonstances,
dans la totale inconsistance temporelleDans la frénésie aveugle et sourde
des feux de circulation
Dans le fumet hétéroclite des hamburgers,
du gaz propane et des cimenteries,
les âmes y passent sans rien y voir
Les âmes y passent sans rien y ressentir
de particulierC'est ce qui fait la totale, sublime,
absolue gigantesque poésie.
Green Spot Montréal
Green Spot Montréal, onze heures p.m.
Deux moutarde-chou, une patate
Quatre en cuisine, dix clients
Une femme entre
Prend la serveuse dans ses bras
La femme un peu cernée
Une rousse dépendante qui en a vu d’autres
Le sourire de la vie en coin
Jimmy le cuisinier type
Tout de blanc têtu
Tout de graisse vêtu
Fidèle au poste
Cerné lui aussi mais plus léger
que la rousseOù était-il Jimmy en l’an 1755?
Où était-il?
Où était-il en 557?
On n’invente pas un gars comme ça
en un seul siècle
«In Dreams» de Roy Orbisson
Ça réveillerait les mortsL’autre couple de jeunes dans le vent
Attendent pour emporter
Belle brune, cheveux de salope
Elle danse sans danser réellement
La fille, où sera-t-elle en l’an 2045?
Où sera-t-elle?
Comment dansera-t-elle?La rousse voit tout à travers son filtre
Roger, le caissier, bête comme une carpe
Je l’adore
Tous je les adore
«Sweet Dreams» de Eurythmics
Un vrai tableau vénitien.
Les femmes veulent des glorieux
Les femmes veulent des glorieux
Les glorieux prennent
Ils prennent sans demander
Les femmes souffrent
Souffrent mais jouissentLes femmes souffrent
Elles veulent des sauveurs
L'enfant à naître sera l'élu
Ce héros devra s'inventer une guerre
Car sans drapeau, pas de héros.
J’y suis repassé
J’y suis repassé
J’y suis repassé dans ce parc
de mon enfance
J’y suis repassé, j’y ai trouvé,
j’y ai trouvé un revolver
Un revolver de plastique rouge
Un revolver de plastique rouge
fendu en deux.
Mon Maître
Mon Maître est Beethoven
réduit à faire des «jingles»
Mon Maître est mon père
qui courtise et m'arrache
ma tendre moitiéMon Maître est la prostituée
qui fait des enfants au futur
président de la république
Mon Maître est l'OccidentJe n'avais pas d'ego
quand je suis allé vers lui
la première foisJe n'avais pas d'ego
quand il me racontait
toutes ses histoires délirantesJe n'avais pas d'ego
quand il m'a crucifiéMon Maître est la connerie
aux mille visages
Mon Maître est une vigne
transgénique qui aime à tuer
Mon Maître est ce pseudo-mystique
qui sodomise un enfant de sept ansMon Maître est une brise matinale,
un soleil, une goutte d'eau, une feuilleMon Maître est ce qui est.
Poème d’amour
Elle lui avait écrit: «Tu iras loin dans la vie»
Il lui avait répondu: «Tu parles trop»
Que pouvait-il trouver d’autre à dire?
Que dire d’autre à son amour?
Que dire d’autre au plus grand amour qui puisse être?Cette habitude
qu’avaient les maîtresses d’école
de séparer ceux qui s’aiment.
Vous me semblez vraiment très gentille
Vous me semblez vraiment très gentille
Seulement, j'ai l'habitude
de ne pas répondre aux sondages
En principe je suis contre ça
Vous comprenez...
Soir de printemps
La voûte est bleue au couchant
Le cloître côtoie Ultramar
Là ils nous ont cassés,
là ils nous plient encoreLa lune salue les trois feux
Aucune lisière entre la fin du jour
et le début de la nuitLes bagnoles crient d'ennui
Les hommes fabriquent
des tomates au poisson
Il fallait s'y attendre
Le serpent,
le serpent en nousJe veux prier
Je veux prier
J'en suis incapable
Les commerçants ont envahi le temple
Les commerçants ont envahi le temple.
Poème d’amour II
Il avait été omis de dire
qu’entre-temps
elle s’était fait
un autre petit ami.
Diane
Diane, chère Diane
Tant besoin
du regard des hommes
Tant besoin d’être adorée
D’être adorée
Si remplie de ton sexe...
Si remplie
N’y vois plus rien,
N’y comprends plus rien
N’y ressens plus rien
Ton sexe
Tant besoin
du regard des hommesDiane, chère Diane
Tant besoin d’être adorée
Quand tu enlèves tes dessous…
Tu te souviens jadis,
c’est toi qui admirais la beauté
Jadis, tu admirais tant
Si remplie de ton sexe
Ton sexe…
Quand tu enlèves tes dessous,
passions comme peurs,
déchirent au cœur
Passions et peurs sont sœursCela, ne l'oublie pas
Chère Diane.
Maintenant ils recyclent
Maintenant ils recyclent
Maintenant ils cherchent des coupables
Maintenant ils dénoncentLa tomate quatre-mille-cent-quarante-deux
Le plus haut taux de suicide au monde
Ils vont jusqu'à faire le ménage de vos orduresLes lendemains de veilles,
les bien-pensants écoutent encore
les meilleurs talk-showsLes lendemains de veilles,
les bien-mangeants baisent encore
les plus belles saucissesLes lendemains de veilles,
des conseillers municipaux jettent encore
leurs matières recyclables aux orduresBeaucoup de bruit pour le pouvoir
C'est bien connu,
c'est le règne des humoristesTintin au Tibet-chinois
Passe-Partout au Canada-QuébecIls n'ont pas songé
à la possibilité de recycler leur âme.
J'aurais voulu revenir en espion
J'aurais voulu revenir en espion
en tous ces lieux sacrés de nos étreintes
J'aurais voulu repasser en ces lieux
sous la forme d'un oiseau, d'un insecte,
seulement pour ressentir
le poids de notre éternité.
J’ai l'âme en dérive
J’ai l’âme en dérive
Depuis les travaux forcés
J’ai l’âme en dérive
Depuis que je suis le Maître
J’ai l’âme en dérive
Depuis que je suis l’esclave
J’ai l’âme en dérive
Depuis que je veux oublier
J’ai l’âme en dérive
J’ai l’âme en dérive
J’ai l’âme en dérive.
Quand tu regardes les objets
Quand tu regardes les objets,
tes yeux ne sont pas tes yeux
Quand tu goûtes les éléments,
ta langue n'est pas ta langue
Quand tu écoutes les sons,
tes oreilles ne sont pas tiennes
Quand tu touches et sens les choses,
tes sens ne t'appartiennent pas
Quand tu penses que tu penses,
encore là, tu n'es pas toi-mêmePlus tu parles, plus tu disparais
Plus tu écris, plus tu t'obscurcis
Plus tu chantes, plus tu t'évapores
Plus tu dessines, plus tu t'effaces
Plus tu sèmes, plus tu nourris ta faim
Plus tu cours, plus tu deviens nourritureNulle part où aller, nul à rencontrer
Les paradis sont pour les sots
Les cieux sont pour les Saints.
Mes trois vers du corps
C'est ça
C'est tout
C'est oui
Mes trois vers du corpsTrois mantras,
trois imposteursÇa, la tête
Tout, le cour
Oui, le sexeSatori
Aucune pensée n'est mienne
Aucune parole n'est mienne
Aucun geste n'est mienC'est ça
C'est tout
C'est ouiLa crisse de trinité d'enfer
qui vous ronge la lumière à l'os,
qui vous pulvérise tout espoir de vie
Son avidité vous engloutit
Son acidité vous anéantit
Elle s'en donne à cul de haine
pour que vous vous vomissiezJ'ai réalisé que je n'étais pas moi-même
C'est certainement un bon pas de fait.
Le blanc est rose
Le blanc est rose
dans l'immense bleu
Le blanc est roseLes montagnes d'ouate
nous parlent d'autres mondes
Les rues d'asphalte
en ont des sueurs froidesLa boule de feu s'endort
La lune n'est qu'un croissant
timide dans l'opaleLe blanc est rose,
comme le doux rideau
de cette jeune femme,
comme les fins pastels
des son intérieurLe blanc est rose
Les dieux se font la cour
Je fais l'amour aux maisons.
De la plus grande joie
De la plus grande joie
naît la plus grande souffrance
De la plus grande souffrance
naît l'espoirCe qui réconforte emprisonne,
ce qui fait plaisir fait souffrir
Ce qui fait naître tue,
ce qui tue fait naîtreAlors le paradoxe tue,
alors le paradoxe guérit
Forcément
Le paradoxe est la vie
Impossible de l'éviter
Tant que l'on reste humainGuérir par la vie
Devenir la vie pour guérir
Pour guérir la vie
Voilà le paradoxe.
Avec tous tes vêtements
Avec tous tes vêtements,
tu es nue comme une pieuvre
Tous tes artifices,
tes ruses et maladresses,
laissent passer la lumière
Tu es l'eau qui se prend
pour un vernis à ongleTu ne vois rien de ta vérité
si touchante
Si tu t'obstines à rester idiote,
ce n'est pas la faute aux magazines
Mais de toute façon tu t'en balances
tu n'as que faire des sermonsSi seulement j'avais les couilles
de te parler.
Hommes et femmes
Hommes et femmes
ne peuvent étreindre
que la névrose
Ils ne peuvent vivre
la fleur se trouvant
au centre du soleil
Poètes illuminés,
comme poètes maudits,
seront crucifiés.
La honte
Quand je te vois si près, si loin
C'est preuve de mon incomplétudeLa femme n'est pas l'homme
L'homme n'est pas la femmeC'est pourquoi je vis
de honte et d'abstinence.