Carl Magnan (Eric Lemieux) 

 

L’hiver

(Saisons en Amérique)
 



 

Les nuages s’épanchent sur les rues 

Les nuages s’épanchent sur les rues
De brume en cristaux liquides
Les écorces coulent vers le bas
Leurs veines se couvrent de gel

Luminescences de décembre
Dans la ville des elfes
Comme une pluie caressante
Verse l’air dans ma gorge

Bien que fragile et trébuchante
La soirée est éternelle
Tout doucement
En moi, la cité mourra.
 
 
 
 
 


 
 
 

Froid de janvier 

Froid de janvier au Lac des Cygnes
Les néons caressent leurs veines
Toujours ils y suspendront de fiers lampions
Les étoiles crient tout leur soûl
En écho, un Haydn trop propre
Il y a dix ans, en ma mémoire cet amour 
Les lieux, les temps le ravivent
Cet amour dont je me souviens
Malgré les saisons qui passent
Comme si j’avais perdu l’être

Alors nous y dansions en ritournelles
Patins aux pieds comme des enfants
Les lieux désertés, les hommes trop affairés
Je ne m’aventurerai plus sur la glace
De peur d’y sombrer englouti
Comme si cette vie n’était qu’un songe 
Que des traces de pas dans la neige
Des flocons dans l’éternité
Retrouver l’être c’est perdre
C’est perdre ses raisons.
 
 
 
 
 
 
 

Au pays de la glace sèche 

Au pays de la glace sèche
la neige se casse à la pelle
Le vent sidéral nous sillonne
Les étoiles, notre feu vital

Neuf heures, fini le travail,
Rose la blanchisseuse, 
prend le taxi vers son éternel 
Une autre journée, sommeil mérité
Ne me voit pas, ne me sait pas

La rafale est mon souffle
La noirceur mon étreinte
Les toits grincent des dents
L’éternel me sourit

Ce froid si vide, si infini 
m’emplit d’une joie ineffable
La douleur des membres 
est une étreinte au cœur.
 
 
 
 
 
 
 

Avant l’aurore de janvier 

Avant l’aurore de janvier
mes yeux s’arrêtent sur une porte ouverte

Derrière ma vision,
ce sont encore des milliards d’étoiles
imprégnées à jamais sur ma rétine 
Pastels de Seurat aux mille oui et non
L’or de l’ampoule ne se fondra jamais 
                       vraiment à l’azur de la nuit
Je ne vois aucun spectre et c’est tant mieux

Derrière mon audition
la mer enchanteresse me berce encore 
Comme dans l’enfance
                      j’écoute le vide sidéral 
Il éclipse le tic tac de l’horloge
Je n'entends pas de mots et c’est tant mieux
Seuls les fantômes du passé me hantent encore.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Spaghetti western

De réécouter cette voix magnifique 
D’irréelle femme réelle au buste d’airain
Surplombant cors et cordes nouées 
Cet air du temps de notre naissance
Où tous les idéaux semblaient possibles

De réentendre cet air d’un autre siècle
Avec les oreilles de notre vie achevée
Avec les yeux de nos coeurs écharpés
Avec la pensée de l’époque qui s’effrite

Spaghettis rêvant d’une Amérique mythique 
Où même les règlements de comptes sont sublimes
Où même l’horrible est grand et esthétique 
de pleurer à ces mirages

Et de comprendre le film maintenant.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Un jour tu te réveilles et t’es vieux 

Un jour tu te réveilles et t’es vieux
T’es vieux car tu ne te souviens plus 
                             du nom de la partie
Tu ne te souviens plus de rien
Plus de rien ni de personne
                     dans la neige de l’hiver

Tu ressembles encore à ton père
Tous les jours tu regardes ta montre
Un homme devient chauve
           plus rapidement que tu penses
C’est à peine le temps 
                  de te souvenir de ton nom
Un abîme aux yeux clairs
qui n’a pas de souvenirs millénaires.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La mémoire

C’est peut-être ça à l’origine un trou noir
Comme une éclipse de la mémoire
Comme une absence à l’instant
            d’une mécanique qui se détraque

À l’ombre obscure de plus de pouvoir,
des catacombes informatiques 
                          aux ramifications infinies
La désinformation systématique
Tout ça ne tient à rien de vrais
Ils nous vident avec toutes leurs questions
Leurs formulaires et statistiques 
                                 ne valent rien de bon
C’est ainsi qu’ils agissent
Ils se nourrissent de nos pertes

Ce sont trois moines silencieux
Ils laissent leur ombre verdâtre
                                      sur nos échecs
Nous nourrir d’eux, nous courrions à notre perte
Ils attendent l’homme de pouvoir, le faible, 
le vaniteux depuis des millénaires 
Sage de se prémunir contre eux. 
 
 
 
 
 
 
 
 

Sur les rails de fer 

Sur les rails de fer au loin deux clochers
L'azur en toi déverse ce vide,
ce manque, cette présence à l'amour oublié
Le temps s’abat sur toi comme une roche 
que tu n’as pas commandée
Tu ne peux plus t’obscurcir,
c’est en toi cet abandon au réel qui s’affirme
Les poètes sont des fous au rire large 
Ce sont eux qui sauvent la terre de ses entraves
Les plaques tectoniques sont comme les glaciers 
Elles n’ont pas de vie au delà de ce qui est demandé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Franchir le mur

Franchir le mur de notre ignorance
Fondamentale
Qui nous fait répéter les mêmes bourdes
Seconde après seconde, siècle après siècle
Encore toujours qu’une mécanique qui s’effrite

Après tant de combats, d’espoirs vains
Franchir la barricade de notre répulsion
Congénitale
À objectiver les fins de nos mesquineries
Qui nous font encore raconter les mêmes inepties
Vie après vie, cinéma après cinéma

Aller vers notre lumière 
Toucher l’essence de notre être
Donner à la terre sans plus rien attendre
Notre vie si enflée, si infime, si fragile
Et puis aussi toutes ces illusions millénaires 
Pour qu’enfin puisse naître le germe d’un monde
Où les enfants et les vieux ne vivront plus de la honte 
Où les fous seront des sages, où les sots seront des saints.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Au crépuscule de février

Au crépuscule de février
les deux pagodes reposent 
                     sur des blocs 
phò Bâng New York
Aux portes de Chinatown,
un message de sagesse oubliée
Le temps en a appauvri le sens 
Sous moi l’autoroute gronde
Les néons m’enjôlent 
La lumière céleste se meurt au loin 
        et les bâtiments pleurent
La lueur de la ville rejaillit des nuages
Le palais de justice est aveugle
L’hôtel de ville est en délire
Les clochards attendent toujours 
                               à l’accueil.
Je voudrais écrire un poème
 
Je n’en ai plus le temps.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La mort 

La mort, la mort s’approche de moi 
Ça a commencé par le chat de ma voisine 
Et puis ça été le fils de P 
Maintenant, c’est le tour du père de T 
Elle rôde, elle prépare son dessein 
Et bientôt ce sera... Bientôt ce sera... 

Surprenant, elles ne m’attristent pas 
Les morts ne m’attristent pas 
Surprenant ces morts me rendent un peu léger 
Elles me chagrinent moins que l’absence  
                                        de ton sourire 

Les morts des proches,  
toutes ces morts à venir, 
comment les vivrai-je? 
Comment les vivrai-je 
quand je ne serai plus q... 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Les habitants de la planète Mercure

Les habitants de la planète Mercure 
croient que la Terre est un désert de glace
Les habitants de la planète Saturne 
croient que la Terre est une planète de feu sans vie
Chaque habitant de la planète Terre 
se croit le centre de l’univers
Les habitants du soleil sourient.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Il y a de ces nuits et de ces jours

Il y a de ces nuits et de ces jours,
je vous jure je regrette l’époque des cirques
Il y a des moments comme ça 
je me lancerais dans la fosse aux lions
C’est terrible d’avoir été engraissé si longtemps, 
de n’avoir même pas le privilège de servir de nourriture
Cela sans doute on doit le mériter
On doit le mériter bien fort
Que cela est triste de servir de dînette
qu’à des spectres mal intentionnés
Même les vers ne veulent pas de moi
C'est le lot de l’animal intellectuel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Tes yeux recèlent des mers célestes

Tes yeux recèlent des mers célestes 
Je ne sais plus combien de siècles j’y ai pris 
pour n’y voir plus que ton corps
Pour l’exprimer trop pâteux sont les mots

De toute façon tu te jouis de mon aveuglement
Mes désillusions ne sont que d’autres illusions
Tu te jouis de ce jeu de masques c’est certain
Tu te jouis des velléités de l’être

La lumière du matin caresse ton visage
Sous ta jupe de soie en dentelle
Tu déploies la moule au cramoisi
Tu te jouis du sacre de ta matérialité

Ta soif est sans fin et tu subis
                             en ton for intérieur
Tu feras souffrir ta descendance
Toi, mère de toutes les guerres.
 
 
 
 
 
 
 
 

J’entre dans ta nuit obscure 

J’entre dans ta nuit obscure 
Loin de la pénombre tiède et molle  
                de l’aspiration et des doutes 
Loin de la complainte flasque  
                      et couarde du terroir 

Oui je l’avoue, suis gourmand,  
                                menteur et vaniteux  
Ai jeté toutes mes pierres et n’attend plus  
Suis le dernier des aspirants 
Suis le dernier des souriants 
J’entre dans ta nuit obscure. 
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Foutus poètes

Foutus poètes qui ne veulent écouter
que ce qu’ils aiment à entendre
C’est une guerre de mots 
Pauvres oiseaux qui se battent 
             à grands coups de mélopées,
à grandes bourrades de couleurs.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Génération x je suis

Génération x je suis
Vous ne me verrez pas sur les magasines 
Pas plus que sur les réclames de Reers
Carl Magnan est un pseudonyme
Je parle pour les laissés pour compte

Sous le couvert de la fleur,
les enfants de la guerre
ont abusé de la Terre
C’étaient de faux prophètes
engagés dans de fausses causes
Ventres repus
Couilles vidées
Libérations bidon

Rien n’égale mon tourment
Enfant du mensonge je suis
Génération x je suis
La vague avalera l'infâme
Le feu se chargera du reste.
 
 






Ces Nelligans de luxe

Ces Nelligans de luxe
reliés grand format
grand public plaqués or,
comme ces tristes Van Gogh
côtoyant le contre-plaqué
                          des bonnes gens,
c'est le pied de nez suprême
de ceux qui s'en contre-câlissent
C'est le pied de nez suprême
des pauvres qui ont souffert
et qui souffrent encore
                            de la connerie
Ça compense pour les autres pantins
                       qui se la sont coulée douce

Récupérés pensez-vous?
Faites encore des profits sur leur dos
De toute façon, tout ça comme le reste
retournera au feu à l'ère où n'existeront
                    plus les dictionnaires.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Tout

Ce qu’il te sera bon de retenir
c’est que tout ce que tu auras vu
touché, goûté, entendu et senti
aura été ta propre œuvre d’art,
ta propre sculpture

Ces tonnes de merde, de poison et de lèpre
qu’on t’aura balancées sur la tête
par pure malveillance ou vile inconscience;
ce n’est pas du tout personnel
C’est simplement la mémoire
qui ne se peut plus et perdure

Va, tu es guéri
Tu es l’obscure lumière
Même si tu ne peux plus respirer
que monoxyde de plutonium recyclé,
et te nourrir que de dioxyde de silicone transgénique,
que tu brûles dans les vifs tourments de transes psychotiques,
que tu patauges dans le pus de tes plaies ouvertes au ciel,
tu es le Grand Esprit qui observe et se rit de ses cancers
Tu es l’auteur de tout ce qui est et ta propre négation
Tu es l’assassine vérité nue qui se joue de la sépulture,
libre et prisonnière de la conscience et de l’amour.
 
 
 
 
 




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