| Proust
: « Du côté de chez Swann » Faites un portrait du personnage d'Eulalie. Bien que le personnage d'Eulalie dans « Du coté de chez Swann » soit statique (je veux dire qu'elle ne change pas au cours du livre), le moyen qu'utilise Proust de nous la présenter est, comme avec beaucoup d'autres personnages de ce livre, lent et même un peu illusoire. Nous voyons tout d'abord, par exemple, une femme qui nous semble bien ordinaire, nous découvrons peu à peu qu'elle est hypocrite qui est toujours à fourrer son nez partout, et nous finissons malgré tout par l'aimer, à cause de ses idiosyncrasies. Qui est Eulalie, en fait ? Commençons par une description physique. Bien que Proust emploie le mot « fille » pour la décrire, elle est assez âgée, ayant passé plusieurs années en travaillant pour Mme de la Bretonnerie depuis son enfance. D'une part, elle est sourde; de l'autre, elle peut bien entendre ce qu'elle veut (elle converse avec Léonie sans problème). D'une part, elle est boiteuse ; de l'autre, elle est active, avec des joues et un nez qui apparaissent roses et vifs et débordés de vie. D'une part, elle porte habituellement une mante de drap noire et un petit béguin blanc, ce qui lui donne une apparence de religieuse ; de l'autre part, elle n'assiste à l'église que pour pouvoir raconter à Léonie (et à d'autres) des histoires des gens qui y vont. D'une part, elle semble altruiste ; de l'autre, « elle ne dédaignait pas d'ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait la famille de ses maîtres » (68). C'est bien ces visites à Léonie que Proust emploie pour compléter notre image d'Eulalie. Si c'est vrai qu'on voit le vrai caractère de quelqu'un en le voyant avec des autres, Eulalie ne serait rien sans Léonie ni sa servante Françoise. Eulalie est une des deux personnes que permet Léonie à lui rendre visite, car la tante voulait à la fois l'approbation pour son régime et la pitié de ses maladies. « C'est à quoi Eulalie excellait » (69). Léonie tombait même malade quand Eulalie était en retard, nous donnants des parties vraiment comiques : « Eulalie ne viendra plus, soupira ma tante, » écrit Proust avec, il me semble, un clin d'il (101). Plus tard, quand Léonie est devenue plus folle, Eulalie devient une des acteurs dans les pièces que Léonie « voulait faire jouer » (116). Mais en racontant à Léonie « une révélation » de Françoise et la voiture, Eulalie nous fait penser que peut-être elle n'est pas aussi stupide qu'elle avait apparu au début - mais son hypocrisie ne change jamais. Une fois ayant reçu de l'argent par Léonie, Eulalie montre sa fausse modestie : « -- Ah ! mais Madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien que ce n'est pas pour ça que je viens ! disait Eulalie avec la même hésitation et le même embarras, chaque fois, que si c'était la première » (105) Si les interactions avec Léonie nous donnent une idée de la façade que présente Eulalie, les rapports entre elle et Françoise nous montrent une autre conception. En fait, le vrai caractère d'Eulalie émerge. Appelée une des « personnes flatteuses » par la servante, c'est clair que Eulalie, en dépit de son habitation auprès de l'église, n'est pas sainte : « C'est vrai qu'Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise » (106). Le courant entre ces deux femmes est assez hostile. Le personnage d'Eulalie nous est présenté par un narrateur omniscient, manifesté par son introduction (sa vie habituelle est décrite), et par ses interactions avec Léonie et Françoise. L'effet produit par ses descriptions d'Eulalie est, pour moi, drôle et divertissant. Comme toutes les personnes qui rencontrent cette famille un peu bizarre, Eulalie est elle-même un peu étrange et ajoute, avec sa personnalité bien dessinée, une petite quantité d'humour. Ses interactions avec Léonie sont impayables et se ressemblent à une satire sociale : Eulalie est utilisée par Proust, je trouve, pour nous montrer un aspect satirique de la famille dans laquelle il a grandi. La raison pour sa présence dans ce roman est de mieux dessiner d'autres personnages. |