| Mauriac
: « Thérèse Desqueyroux » De quelle façon Thérèse semble-t-elle être plus victime que coupable ? Quand je lisais ce roman, le personnage de Thérèse m'a frappé comme celui d'une personne en couleur piégée dans un monde en blanc et noir. Elle est différente de tout le monde ; elle le sait, mais elle ne sait pas pourquoi. Cette recherche nous attire, et le fait que les autres ne peuvent pas la comprendre tourne à son avantage dans nos yeux. Qui n'aime pas celle que l'on opprime ? Et s'il y avait jamais une perdante, c'est Thérèse Desqueyroux. Dès le début nous éprouvons de la pitié pour elle. Au fond, Thérèse ne veut qu'être comprise. Mais le problème se trouve ici: Pour être compris, il faut qu'on se comprenne, et Thérèse n'a jamais réussi à se connaître. Pour nous les lecteurs elle est encore mystérieuse. Pourquoi a-t-elle fait ce qu'elle a fait ? Et pourquoi a-t-elle menti après ? Il y a toutes ces indications de sa culpabilité, mais à la fin nous trouvons qu'elle n'est qu'une victime des autres. Comment est-ce qu'on peut encager un oiseau qui exige la liberté ? C'est ce que tout le monde essaie de faire, y compris Thérèse elle-même. On ne dit pas qu'elle est sainte ; simplement qu'elle a été mal comprise. Pour la mieux voir, regardons-la par les yeux des personnages du roman. Tout d'abord, il y a Bernard, le mari qui s'est presque empoisonné pendant que Thérèse gardait son silence. C'est clair que Thérèse n'a jamais aimé Bernard, qu'elle l'a épousé pour sa propriété (et pour se caser, elle s'est dit), qu'elle déteste l'idée de coucher avec lui. La vie pour lui doit être toujours en ordre, y compris sa femme. Après le procès, quand il donne des ordres à Thérèse, ce fait devient clair : « Cette femme, qu'il n'entendait même plus respirer, gisait enfin ; elle avait trouvé sa vraie place. Tout rentrait dans l'ordre » (111). Quel niais, on se dit. Quel dommage ! D'autres personnages finissent par nous persuader que leurs perceptions ne sont pas méritées. Ces personnages sont statiques - je veux dire, leurs sentiments envers Thérèse ne changent presque jamais. Prenons, par exemple, les parents - le père de Thérèse et la mère de Bernard. M. Larroque est gêné par les actions de Thérèse, n'est pas satisfait par ses explications, et ne tient qu'à « sa carrière, son parti, les idées qu'il représente » (109). La mère de Bernard nous montre le sentiment le plus froid de toutes. Elle a vraiment de la haine pour Thérèse. « Ne me demande pas de l'embrasser » a-t-elle déclaré à Bernard. « On ne peut pas demander ça à ta mère » (132). Ou prenons Balionte, qui n'a aucun problème avec la séquestration de Thérèse et même se plaint du travail qu'elle doit faire, un personnage qui ne montre à Thérèse qu'une haine à peine voilée. Ou la multitude de personnages secondaires, comme les métayers, qui faisait comme si elle n'était pas là. Enfin, il y a Thérèse, qui semble être toujours en lutte contre elle-même. Elle sait ce qu'il faut faire - dire la vérité au docteur après l'empoisonnement, dire la vérité à son père à propos des ordonnances - mais elle ne peut pas, en mettant les choses au pire. « Inutilité de ma vie - néant de ma vie - solitude sans bornes - destinée sans issue » a-t-elle pensé (104). Quand elle essaie de comprendre ses actions, nous sentons aussi perdus qu'elle : « "Comment des choses pareilles sont-elles possibles ?" Parce qu'elle est un monstre, Thérèse sent profondément que cela est possible et que pour un rien » (117). Plus elle se punit, plus nous trouvons qu'elle ne le mérite pas sa punition. Ce sont ces perspectives qui nous convainquent, enfin, qu'elle est plus victime que coupable. On peut y ajouter celle de l'auteur, qui semble en train de la découvrir pendant qu'il écrit. Dans sa préface, il admet qu'elle est fascinante, qu'il est complètement hypnotisé par cet être qu'il a créé. Du début, donc, on nous demande de la comprendre - et si cela n'est pas possible, d'essayer de l'accepter et de ne pas la juger comme font les autres. Et tout d'un coup nous nous rendons compte que peut-être le désir d'être compris suffit - c'est tout ce qu'il faut pour rendre cet être mal compris plus victime que coupable, et de nous faire lui donner l'absolution qu'elle cherche. |