| Gide
: « L'Immoraliste » 1. Quel rôle Ménalque joue-t-il dans « L'Immoraliste »? Est-il, a votre avis, un personnage essentiel au drame? Le moment où Gide s'est décidé à mettre Ménalque sur scène a été parfait. Michel avait été préparé - on peut dire même qu'il était prêt - d'entendre son message. Michel était en train de découvrir ce que lui veut dire la liberté, et c'était Ménalque qui l'a poussé d'aller plus loin dans ses pensées d'où il était déjà allé. Michel s'était déjà comparé à Athalaric, le jeune roi qui s'est révolté contre sa mère, son éducation, sa vie prescrite par des autres. Utilisant ce scénario, on dirait que Ménalque se présente comme guide. Michel a déjà goûté de la vie sans bornes, d'une vie où toutes les sensations sont possibles, où n'importe quoi peut se passer - la seule limite étant son imagination. Fait entrer Ménalque là-dedans. Il suggère à Michel que son problème n'est pas le manque d'un « sens morale », mais celui de la propriété. Michel en possède trop, selon Ménalque, et ses mots me semblent paranoïdes: « J'ai l'horreur du repos; la possession y encourage et dans la sécurité l'on s'endort je ne peux pas dire que j'aime le danger, mais j'aime la vie hasardeuse et veux qu'elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé » (112). Ce n'est qu'un pas d'ici pour Michel de tirer la conclusion que sa femme, et toutes ses propres responsabilités, abusent son sens de liberté. De cette façon, je trouve que Ménalque joue un rôle assez important. 2. Expliquez et commentez le passage suivant. Le style de Gide nous est montré effectivement dans ce passage. Le paragraphe n'a que trois phrases. La première est tout à fait courte, bien que les deux suivantes soient bien plus longues. Ce mélange de rythmes passe bien ici; on sent les pensées de Michel dans les phrases plus longues. Elles nous montrent que la vie elle-même passait lentement. La première phrase nous indique la saison; la deuxième se concerne avec Marceline. Mais à la troisième nous voyons un peu l'impatience qu'a Michel vis-à-vis de sa femme. L'utilisation de l'imparfait pour la plupart des verbes de cet extrait nous donne un sens de la lenteur avec laquelle ces événements se passaient. Ce ne sont pas des situations qui ont lieu tout d'un coup; ils étaient en Suisse. Ils y étaient depuis quelques mois, et Marceline pendant cette époque « allait mieux », « marchait du nouveau volontiers » et « n'était plus comme avant constamment lasse » -- une progression, pas une chose faite et finie. En même temps, Gide emploie le conditionnel pour montrer ce qui peut être l'espoir de Michel envers la guérison de sa femme. Il lui « serait meilleur » d'aller en Italie où le printemps « achèverait de la guérir ». Ce passage est tiré de la troisième partie du livre, où Marceline tombe malade. Michel la fait voyager pour trouver des climats qui lui irait mieux. Plus tôt, Gide utilise le mot « lasse » pour décrire le statut de Marceline; mais, vers la fin du passage, il le juxtapose encore pour montrer l'état mental de Michel: « j'étais las de ces hauteurs ». D'autres mots sont ici mis en relief: « un sang plus frais ». Quand on parle de la tuberculose, on est habitué à entendre le mot « sang » -- mais pas dans ce contexte; donc, voilà des mots frappants. 3. Pour quelles raisons peut-on dire que Gide fait (ou ne fait pas) une apologie de l'immoralisme dans son récit? Je trouve que Gide ne voulait pas faire une apologie de l'immoralisme. Il avait plutôt comme but de nous montrer les dangers d'une vie sans bornes. L'immoralisme, il me semble qu'il dit, peut être une très bonne chose -- jusqu'à un certain point. Quel point? Pour Michel, c'était le moment où sa liberté lui est devenue plus importante que sa femme et son bon sens. Je trouve qu'il y a des leçons dans ce livre qui nous sont valables même aujourd'hui. Au début, nous voyons Michel comme homme sans un sens de la « liberté ». Il est marié, et il est devenu malade. C'est ici où sa transformation commence, dans la première partie. Il se concentre sur son corps et sur la reconquête de sa santé. En même temps, il voie comme Moktir vole des ciseaux, et voilà sa réaction: « Mon cur battit avec force un instant, mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte » (55). Il s'est trouvé au tournant de sa vie: la tentation de violer les règles lui apparaissait vraiment forte, et le reste du livre nous montre, en essayant de retrouver ce sens d'ivresse, sa course vers sa propre ruine. La tentation de dépasser des limites devient un penchant très fort! Prenons quelques exemples pour mieux montrer ce que je veux dire. Une fois invité par Ménalque de passer la soirée chez lui, Michel se sentait attiré et tenu par ses promesses d'y aller, quoique sa femme soit très malade. Voilà ses émotions en marchant chez Ménalque: « Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d'exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l'inquiétude douloureuse qui l'avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur ». Encore, c'est l'« exaltation » de l'interdit qui l'attire. Où plus tard, à la Morinière, quand il braconne dans ses propres forêts. La sensation d'être en train de faire des chasses illégales (même si elles n'étaient pas du tout) l'a complètement surmonté: « C'était vrai: je prenais en horreur mon lit, et j'eusse préféré la grange » (146). Et même à la fin, peu de temps après la mort de sa femme, il passe des nuits dans les bras d'une prostitue! Quand Michel explique à ses amis qu'il voulait être sincère, je trouve d'une part que Gide veut nous montrer une leçon: même des gens les plus sincères peuvent aller trop loin - au-delà de leurs responsabilités. Mais d'autre part, il me semble que son message se ressemble à celui de Thoreau, qui a écrit: « Most men lead lives of quiet desperation ». Au début, Michel a découvert la vie, les nouvelles sensations, et la beauté de la nature. Les descriptions de Gide de cette partie de la vie de Michel me font penser que l'auteur approuvait cette partie de sa transformation. |