Fiche de lecture :
« Moderato cantabile »
par Marguerite Duras

L'auteur et son époque

Née Marguerite Donnadieu en 1914, la romancière a changé son nom à l'occasion de la publication de son premier livre, Les Impudents, en 1943. Elle a passé son enfance en Indochine et en Inde avec sa famille ; son père était fonctionnaire de l'État français. Il est mort en 1918. Elle avait deux frères; l'un a été envoyé en France à la mort de leur père, l'autre est mort pendant la seconde guerre mondiale.

En 1939, elle s'est mariée avec Robert Antelme, qui a survécu miraculeusement à une déportation pendant la guerre, mais qui a perdu Duras en 1946, quand ils ont divorcé. Les autres grands amours de sa vie étaient Dionys Mascolo, qui était toujours auprès d'elle et avec qui elle avait un fils; et Yann Andréa, qui est devenu une présence dans sa vieillesse. Pendant la guerre, elle est entrée dans la Résistance et a commencé à se faire connaître avec ses œuvres. C'était aussi pendant la guerre qu'elle s'est inscrite au Parti Communiste dont elle est sortie six ans plus tard. Prolifique toute sa vie, elle a fini par produire plus de 50 romans ou pièces. Son œuvre la plus connue, L'Amant, lui a fait gagner le Prix Goncourt en 1983. Hospitalisée en 1988-89, elle a passé cinq mois dans le coma, mais elle a continué à écrire après s'être réveillée.

En outre que la littérature, la politique, le cinéma et le théâtre étaient des grandes parties de la vie de Marguerite Duras. Très engagée, elle a lutté contre la guerre algérienne et, plus tard, contre le pouvoir gaulliste, exemplifié par ses actions en 1968 en France. Elle a cherché pendant les années 50 à donner la parole aux exclus de la société. Pendant sa vie, elle a assisté aussi aux tournages de ses films, y compris Moderato cantabile, India Song, et Hiroshima, mon amour, et elle allait voir ses pièces présentées au théâtre.

Le style de Duras a commencé avec la narration traditionnelle. Avec Petits Chevaux de Tarquinia, elle a trouvé son métier et son personnage favori : une femme inspirée d'une femme qu'elle a rencontrée pendant son adolescence. Cette femme se trouve aussi dans Moderato cantabile et Le Square. Ce thème, d'une femme qui demande l'amour mais qui se trouve toujours séparée des autres êtres, figure dans presque toutes ses œuvres jusqu'à sa mort en 1996.

Résumé de l'œuvre

Moderato cantabile est divisé en huit parties. La moitié de chaque section sauf qu'une se passe dans un bar en ville. Dans le premier chapitre, le fils têtu d'Anne Desbaresdes est en train de recevoir une leçon de piano quand un bruit annonce la police et un événement. On découvre qu'une femme est morte et qu'un homme qui l'a apparemment aimé est absolument chaviré.

Alors, le lendemain, Anne et son fils retournent au bar ou elle rencontre Chauvin, qui la laisse savoir qu'il sait son identité. C'était une curiosité morbide, et, on peut deviner, un désir de communiquer qui a poussé Anne à revenir. Peu à peu, elle devient fascinée par cet homme et leurs conversations ensemble, des discours qui se prolongent de plus en plus. Au cours d'une semaine, elle revient plusieurs fois et fini par être prise au piège, complètement immobilisé par Chauvin.

Chaque fois qu'elle arrive dans le bar, les deux suivent la même routine. Elle commande du vin, qui l'aide à se détendre, et il l'invite à parler avec lui au fond du bar. Elle sait que ses actions ne sont pas correctes, mais elle ne peut pas s'en empêcher. L'emprise de Chauvin sur elle est puissante et elle se trouve une nuit arrivant en retard à table pour un repas chic parce qu'elle avait été avec lui. L'histoire se termine par un baiser et tout de suite après, le rejet.

Des personnages principaux

Il y en a deux autour desquels l'action se passe :

Anne Desbaresdes. Elle est la femme du directeur d'Import Export et des Fonderies de la Côte. Elle a des cheveux blonds qui semble toujours être « d'un désordre profond ». Anne habite dans une grande maison sur la mer et vient en ville pour que son fils puisse apprendre à jouer du piano. C'est après une de ses sessions qu'elle rencontre Chauvin, un ancien employé des mêmes fonderies. Elle revient plusieurs fois le voir dans le même bar, et fini par embarrasser Chauvin, ce qui lui gagne l'appellation « femme adultère ».

Chauvin. Nous ne savons presque rien de lui, sauf qu'il semble être toujours là, dans ce bar, quand les autres travaillent car il a perdu sa poste. Il a été une fois chez elle, avec d'autres travailleurs, et il s'en souvient bien. C'était cette visite qui lui a donné un sens de sa maison dont il connaît le plan, et sa sensibilité qu'il se rappelle en détail. C'est un homme fort et brusque qui séduit Anne pendant une semaine. Il est reconnu par des autres travailleurs qui interrogent la patronne du bar quand ils le voient avec Anne, aussi reconnue comme la femme du directeur. Selon le modèle de Duras, l'homme n'est pas la vedette du roman; il est simplement là parce qu'il faut qu'elle ait quelqu'un avec qui elle peut communiquer.

Les thèmes traités dans l'œuvre

Dans cette œuvre, il y en a plusieurs. Je ne vais traiter que les principaux:

Le sens de l'irréalité. Un peu comme le mal du siècle (« Je ne sais pas ce que je veux, voyez-vous », dit Anne, ce qui est peut-être son plus grand problème), que les auteurs romantiques nous ont montré, le désir de savoir si on existe -- et de plus, si les autres existent -- est une des plus grandes idées qui poussent les actions d'Anne et de Chauvin. Par exemple, après avoir passé quelques heures avec lui, elle est partie et, en marchant, a dit à son fils: « Quelquefois je crois que je t'ai inventé, que ce n'est pas vrai, tu vois ».

Le désir de communiquer. Ce désir étant si fort, elle a pris l'habitude de commander beaucoup de vin avant de pouvoir parler, chaque fois, à Chauvin. Cela fait quatre verres qu'elle a bus dans la deuxième partie, et même cinq dans la troisième. Sans le vin, elle tremblerait de peur, un autre thème du roman. Sans le vin, elle n'aurait pas eu le courage de rester de plus en plus longtemps avec lui chaque fois. Sans le vin, elle ne serait pas devenue ivre, ce qui a donné à Chauvin le dessus. Sans le vin, elle ne serait pas tombée sous son pouvoir. Où peut-être le vin n'était pas nécessaire: « --Il m'aurait été impossible de ne pas revenir, dit-elle enfin. -- Je suis revenu moi aussi pour la même raison que vous ». La raison? Pour communiquer. Une phrase qui revient toujours dans cet œuvre est celle-ci: « Parlez-moi ». Elle ne veut que la conversation, que le contact avec des gens. Je trouve qu'il lui aurait été complètement égal si elle avait parlé à quelqu'un d'autre au début.

Le désespoir (la séparation des êtres). Pourquoi donc ce désir de communiquer? Nous savons qu'elle est mariée, qu'elle a une famille. Nous savons que « depuis dix ans, elle n'a pas fait parler d'elle ». On peut deviner que cette vie est sèche, qu'elle a vécu longtemps sans vraie interaction humaine, sans passion. C'était la passion de la première scène avec la femme assassinée qui l'avait attirée et qui sert d'un miroir à son âme. Des instances sont partout dans le livre, particulièrement dans la fable que raconte Chauvin.

L'adultère (le désir d'être aimé). Elle savait bien ce qu'elle faisait avec lui, mais le désir de se trouver, d'éprouver de la vie, l'a poussé à son insu vers lui. Au commencement de l'histoire, on apprend que « il était clair qu'elle n'avait pas l'habitude du vin, qu'à cette heure-là de la journée autre chose de bien différent l'occupait en général ». Et il est aussi clair que Chauvin sait ce qu'il fait. Le soir où elle devait donner un dîner, il lui a presque commandé de ne pas rentre à l'heure: « Vous allez arriver plus tard que d'habitude dans cette maison, vous y arriverez plus tard, peut-être trop tard, c'est inévitable. Faites-vous à cette idée ». Son attraction pour lui atteint un crescendo à la fin, quand ils s'embrassent. Duras emploie des mots qui sont complètement contraire à l'amour pour décrire ce baiser, des mots comme « froides », « mortuaires », et « tremblantes ». L'étreinte a fini la liaison, et quelle fin dégoûtante! Elle a découvert qu'elle était vivante, mais à quel prix?

La répétition. Ce roman appartient à une nouvelle classe de livres qu'on appelle le « nouveau roman ». Pas du tout long, avec une intrigue peu détaillée, il nous montre les mêmes scènes plusieurs fois. Nous voyons le bar quatre fois, la leçon de piano deux fois, et la maison une fois. Même l'action dans ces lieux semble répéter: le fils « têtu comme une chèvre » qui ne veut pas apprendre à jouer du piano; l'achat du vin par Anne avant le commencement de la conversation; et la présence omniprésente de la mer.

Explication d'un extrait

Tiré de la sixième partie, pp. 92-93:

« Elle but son verre de vin d'un trait. Il la laissa s'empoisonner à son gré. La nuit avait envahi définitivement la ville. Les quais s'éclairèrent de leurs hauts lampadaires. L'enfant jouait toujours. Il n'y eut plus trace dans le ciel de la moindre lueur du couchant.

-- Avant que je rentre, pria Anne Desbaresdes, si vous pouviez me dire, j'aimerais savoir un peu davantage. Même si vous n'êtes pas sûr de ne pas savoir très bien.

Chauvin raconta lentement, d'une voix neutre, inconnue jusque-là de cette femme.

-- Ils habitaient une maison isolée, je crois même au bord de la mer. Il faisait chaud. Ils ne savaient pas, avant d'y aller, qu'ils en viendraient là si vite. Qu'au bout de quelques jours il serait obligé de la chasser si souvent. Très vite, il a été obligé de la chasser, loin de lui, même loin de la maison, très souvent.

-- Ce n'était pas la peine.

-- Ça doit être difficile d'éviter ces sortes de pensées, on doit en avoir l'habitude, comme de vivre. Mais l'habitude seulement.

-- Elle, elle parlait?

-- Elle s'en allait quand et comme il le voulait, malgré son désir de rester.

Anne Desbaresdes fixa cet homme inconnu sans le reconnaître, comme dans le guet, une bête.

-- Je vous en prie, supplia-t-elle.

-- Puis le temps est venu où quand il la regardait, parfois, il ne la voyait plus comme il l'avait jusque-là vue. Elle cessait d'être belle, laide, jeune, vieille, comparable à quiconque, même à elle-même. Il avait peur. C'était aux dernières vacances. L'hiver est venu. Vous allez rentrer boulevard de la Mer. Ça va être la huitième nuit ».

-- IV, pp. 92-93

Tout d'abord, il faut situer l'extrait dans le contexte du livre. Jusqu'ici, Anne est venue au bar trois fois, mais pendant cette quatrième rencontre, il devient évident que Chauvin se met à exercer une force puissante sur Anne. Je pense que le thème principal se trouve dans cet extrait, celui d'une femme faible qui cherche quelque chose -- pas exactement l'amour, mais plutôt l'évidence qui lui prouve qu'elle est vivante. Ce qui est triste, et ce que nous voyons dans cet extrait, est qu'elle ne la trouve pas, découvrant plutôt le désespoir.

L'extrait commence avec le vin. Sans le vin, Anne ne peut pas parler, n'aurait pas le courage de parler avec cet homme « inconnu » dans la présence duquel elle se trouve si souvent. Il ne fait rien pour l'empêcher: « Il la laissa s'empoissonner à son gré ». L'auteur utilise la nature et nous fait penser que la nuit tombe sur la ville comme l'ivresse tombe sur elle. En décrivant Anne dans cette partie, Duras utilise les mots qui suggèrent la faiblesse d'Anne et le pouvoir de Chauvin. Par exemple, Anne « pria », « fixa », et « supplia » Chauvin. Elle ne peut pas même le reconnaître (est-elle ivre? ou est-ce que cela représente le thème d'un désir de communiquer avec n'importe qui?) et elle apparaît « comme dans le guet, une bête ». En revanche, c'est Chauvin qui a le dessus, qui lui jette des sorts, même s'il la vouvoie, ce qui suggère une certaine formalité entre les deux. Il raconte « lentement, d'une voix neutre » sa version de ce qui s'est passé entre les deux amants supposés dont la femme a été tuée par l'homme. Cette histoire se répète comme l'écho souvent dans le récit, et Duras l'utilise comme une parabole de la liaison entre Anne et Chauvin.

Alors qu'il narre des histoires inventées (ce dont nous sommes sûrs, car Chauvin utilise le mot « peut-être » souvent, et ici dit « je crois »), la réalité reflète la fable. Par exemple, quand Anne lui a demandé si cette femme a pu s'en aller, il a répondu qu'elle le pouvait seulement quand il lui donnerait la permission. Et en réalité, vers la fin de l'extrait, Chauvin lui commande de partir (« Vous allez rentrer ... »). Dans l'histoire qu'il lui raconte, la femme est devenue comme toutes les autres -- et même seulement après quelques jours, ce qui est une autre référence à leur situation, à laquelle il revient à la fin de l'extrait, en mentionnant « la huitième nuit ». La morale de cette histoire est que l'amour est éphémère et, quand on le trouve, court et pénible.

A propos du style, Duras emploie des phrases très courtes pour donner à son récit une sorte d'urgence. La plupart des phrases (et aussi des paragraphes) ne sont pas longues, mais plutôt assez simples, comme: « Il faisait chaud » ou « il a peur ». L'auteur utilise le passé simple pour décrire les actions d'Anne et de Chauvin, mais quand Chauvin invente des histoires, l'imparfait est utilisé, ce qui nous montre l'habitude, la routine dont les amants vivaient.

Opinion sur l'œuvre

Bien qu'il me faille lire ce roman deux fois pour commencer à le comprendre, je peux bien voir l'attraction de l'écriture et la raison pour laquelle il est devenu si connu. Le style est aussi simple et le vocabulaire direct et bien choisi. En dépit de sa brièveté, la plupart de cette œuvre se trouve en lisant entre les lignes. Comme un dessin qui n'a que quelques touches, ce livre se comprend facilement puisqu'il dépend au lecteur de trouver son propre sens. Je me suis reconnu dans le personnage tragique de la femme, et peut-être cela était le but de Duras. En revanche, il me faut dire que je préfère absolument les histoires qui ont des intrigues, des personnages bien dessinés, des lieux et des conflits intéressants -- trois choses qui ne se sont pas trouvées dans Moderato cantabile.

Last updated: Oct. 28, 1998

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