Le temps d'un voyage

par StarLight

 

 

Rumina tournoyait sur elle-même dans sa tornade magique au-delà de la mer. Elle arriverait à destination très bientôt. Elle recherchait l’Île du Défunt, un endroit très propice à la méditation. Ce n’était pas vraiment son genre de faire un voyage si long, et encore moins pour méditer. Mais elle avait eu une vision lui disant que son père s’y trouvait. Elle était sceptique, certes, mais elle se dit que cela valait la peine d’essayer. Son père n’était pas mort lorsque la caverne s’était effondré, elle en était certaine. Cependant, il avait disparu par la suite pour elle ne savait quelle raison. Elle l’avait cherché depuis, et avait eu cette vision.

 

Cela faisait maintenant plusieurs jours qu’elle voyageait. Cette île était très recherchée, et par conséquent difficile à trouver. Elle n’accueillait que ceux qu’elle croyait digne d’aller y pénétrer. Rumina était déterminée à y arriver. Et si l’île la refusait, elle utiliserait la force.

 

~~~

 

Maeve referma son livre de magie. Plus de deux heures qu’elle lisait sans rien trouver. Elle eut soudain mal à la tête et décida de tout arrêter.

-         Demain, peut-être… soupira-t-elle.

Dermott quitta son perchoir et vint se poser près d’elle.

« Va prendre l’air sur le pont, cela fait des jours que tu travailles. »

« Mais Dermy, je dois trouver… »

« Cesse de te mettre tant de pression. Tu sais que je ne t’en veux pas pour ce qui est arrivé. Maintenant, pense un peu à toi. Va rejoindre les autres et n’y pense plus. »

-         C’est impossible Dermott.

Elle poussa le livre poussiéreux sur le coin de sa table et ferma les yeux.

 

-         Le ciel est bleu, la mer est calme… que pourrions-nous demander de mieux petit frère?

Sinbad sourit à son frère. L’équipage s’affairait tranquillement sur le pont en cette journée commencée depuis peu. Le temps s’annonçait favorable pour les prochains jours, juste ce qu’il leur fallait pour atteindre Jakar dans les temps. Un grand marchand réputé pour la qualité de ses tapis avait fait appel au capitaine du Nomade pour délivrer quelques-unes de ses œuvres. Sinbad avait promis d’arriver avant la fin de la semaine pour prendre la marchandise, et ensuite la livrer à Bassora.

-         Un bon prix pour les tapis que nous allons vendre.

Doubar partit à rire.

-         Depuis quand l’or te concerne-t-il?

-         Depuis que je me suis rendu compte que nos réserves de nourriture se vident à vue d’œil et que nous n’avons plus l’argent nécessaire pour faire un prochain voyage.

-         À ce point…?

Sinbad acquiesça tristement.

-         Peut-être aurais-je dû accepter les remerciements du prince Habyl…

-         Il aurait pu te donner sa fiancé, rétorqua Doubar.

-         Je ne m’en serais pas plaint!

Les deux frères partirent à rire. À ce moment, ils virent la silhouette de Maeve sortir des cabines et se turent. Elle avait été très réservée durant les derniers jours. Quelque chose la travaillait… seulement, ils n’avaient aucune idée sur ce que cela pouvait être. Elle ne parla à personne et alla à l’avant du bateau, perdue dans ses pensées.

 

-         Tu sais ce qu’elle a? demanda Doubar.

Sinbad secoua la tête. La voir dans cet état l’avait maintenant rendu inquiet. Elle semblait avoir des problèmes qu’elle ne voulait confier à personne. Elle était souvent en grande conversation avec Dermott, cela avait peut-être un lien.

-         Pas la moindre idée… non pas que j’aimerais bien découvrir ce qui la tracasse au point de s’enfermer dans sa cabine tous les jours, et de la voir en ressortir que pour manger.

-         Peut-être étudie-t-elle un sortilège important? suggéra Doubar.

-         J’aimerais que ce ne soit que ça.

Mais au fond de lui Sinbad savait que c’était beaucoup plus grave. Quelque chose la tracassait, il en était sûr. Du plus loin qu’il ne se souvienne, il l’avait rarement vu dans un état pareil, et c’était quand elle s’en voulait pour quelque chose. Et elle était déterminée à en trouver la solution.

 

Dermott vint se percher près d’elle. Ils conversaient. Encore. Maeve secoua la tête et regarda au loin à l’horizon. Définitivement quelque chose la travaillait. Dermott semblait vouloir lui faire entendre raison. Elle détourna la tête encore une fois et leva les yeux vers Sinbad. Ce dernier baissa les siens, honteux de s’être fait prendre à la regarder. Maeve soupira et reporta son attention à la nappe bleu infinie qui s’écoulait devant elle.

 

Dermott finit par s’envoler et alla porter compagnie à Rongar qui était à la vigie pour la matinée. Le more eut l’air content de le voir et lui caressa les ailes.

 

-         Sinbad!

Sinbad regarda avec surprise son frère.

-         Cela fait au moins cinq fois que je t’appelle.

-         Désolé… je devais être perdu dans mes pensées.

-         J’espère que c’était intéressant…

Il pointa Maeve.

-         Je vais prendre le gouvernail. Tu pourrais aller lui parler.

-         Et qu’est-ce que je suis sensé dire?

-         Ce qui te passera par la tête.

-         Tu as déjà été plus précis, merci quand même.

 

Il donna la barre à son frère et se dirigea vers la magicienne d’un pas hésitant. Il arriva près d’elle et lui fit savoir sa présence en la saluant. Maeve répondit vaguement en ne quittant pas l’océan des yeux. Sinbad ne se découragea pas et alla s’asseoir près d’elle.

-         Alors Maeve… tout va bien? demanda-t-il.

-         Hein? Ah je vais bien… bien… murmura-t-elle.

-         Ça m’en a tout l’air.

Il vit la magicienne soupirer et reporter son attention devant elle. Sinbad mit la main sur son épaule.

-         Qu’est-ce qui ne va pas? Tu agis de manière étrange depuis quelques jours. Tu sais que tu peux toujours me parler.

-         Je le sais Sinbad… mais tu t’en fais pour un rien. Tout va bien… je suis juste un peu fatiguée ces temps-ci.

Sinbad vit bien qu’elle ne lui disait pas tout, mais ne poussa pas plus loin. Elle lui parlerait bien si elle en avait envie.

-         Quand arriverons-nous au port de Jakar? demanda-t-elle après un moment.

-         Dans environ deux heures, si le vent reste favorable.

Elle acquiesça doucement. Sinbad ne savait pas s’il devait rester ou partir. Il sentit alors la main de Maeve se presser contre la sienne et décida finalement de s’asseoir près d’elle.

 

Étrangement, sa seule présence la rassurait. Elle savait qu’elle accomplirait sa quête un jour… seulement, ses conséquences la tourmentaient.

* Si tu lui en parlais, le poids sur tes épaules serait moindre. *

* Il ne doit pas savoir Dermott. Cela ne ferait que compliquer les choses. *

Dermott secoua sa tête plumée et abandonna. Pourquoi cela l’effrayait-elle à ce point?

Elle craint de le perdre...

 

-         Attention Rongar! C’est très fragile!

Rongar retint son geste, souriant aux précautions probablement exagérées de son ami scientifique. Cette fois-ci, il était en train de concevoir des plaquettes de bois dans lesquelles il gravait des lettres. Rongar l’aidait avec ses poignards car il avait une dextérité incroyable. Firouz quant à lui, concevait une substance noire dans laquelle il tremperait ses cubes de bois par la suite. Il disait que son liquide était plus adéquat que de l’encre ordinaire utilisé déjà à l’époque, par ses composantes chimiques et ses caractéristiques. Firouz avait passé la matinée à lui expliquer comment cette nouvelle invention révolutionnerait le monde.

 

Tout à coup, la porte s’ouvrir bruyamment, révélant Doubar qui semblait pressé.

-         Vite, sur le pont! Une tempête fonce droit sur nous.

-         J’active ma pompe à eau immédiatement! dit Firouz.

Rongar signala qu’il monterait avec Doubar.

-         Dans combien de temps crois-tu…

Le grondement du tonnerre les fit sursauter. Une puissante vague vint frapper la parois du Nomade et les cubes de bois de Firouz s’éparpillèrent sur le sol. Certain se brisèrent, d’autres s’égratignèrent au grand malheur de Firouz.

-         Mon invention…!

Rongar attrapa de justesse le chaudron d’encre noire avant qu’il ne tombe à son tour. Il jeta un coup d’œil à Firouz et alla le placer en sûreté dans une armoire. Il partit ensuite à la suite de Doubar. Firouz regarda le gâchis, un autre coup de tonnerre le ramenant à la réalité. La pompe à eau!

 

-         Doubar! Attache ces cordes! cria Sinbad en voyant apparaître son frère sur le pont.

Doubar ne perdit pas de temps et exécuta les ordres. Sinbad appela Rongar et lui passa le gouvernail.

-         Essaie de garder le cap, dit-il à travers la pluie. Nous devons arriver au port de Jakar aujourd’hui!

Rongar acquiesça, et se concentra. Le regard de Sinbad s’adoucit. Il lui tapa l’épaule.

-         Fais de ton mieux.

Rongar lui sourit et Sinbad partit aider Maeve à affaisser les voiles.

 

~~~

 

« Une tempête! En plein ce qui me fallait… »

Elle pensa durant un instant à utiliser ses pouvoirs magiques mais se ravisa. Elle perdrait sa concentration pour sa tornade et risquerait de tomber à l’eau. Elle n’allait quand même pas mouiller sa nouvelle robe! Elle décida de braver l’orage, en espérant ne pas trop s’éloigner de sa trajectoire.

« Je déteste la nature! »

 

~~~

 

La pluie lui brouillait la vue. Il ne savait plus depuis combien de temps ils luttaient. Firouz lui avait assuré quelques heures plus tôt que la pompe suffirait, il l’avait amélioré quelques jours auparavant et avait doublé son efficacité. Un éclair traversa le ciel et toucha le mat, l’enflammant.

-         Par tous les dieux! s’écria Sinbad.

-         Sinbad! cria Doubar. Le bateau est en feu!

-         Merci de préciser!

Il reporta son attention sur l’incendie. Bientôt il se propagea sur les voiles adjacentes. Il devait agir, et vite! Il s’empara du magnoscope et s’en alla à l’avant du bateau. Il scruta les environs, mais ne vit rien à part des nuages et de la pluie. Il était absolument impossible de savoir où ils se trouvaient, et dans quelle direction aller.

 

Maeve sentit son cœur battre rapidement. Cette sensation… cela était-il possible? Non elle devait divaguer. Elle s’avança comme dans un rêve dans la direction de Sinbad. Elle monta les quelques marches et se plaça près de lui.

-         Maeve?

Sinbad la regarda. Elle semblait perdue dans ses pensées. En fait, elle essayait de chasser les perturbations de son esprit et de se concentrer. Oh elle connaissait cet endroit… ces eaux… ce rivage qu’on ne pouvait présentement pas encore distinguer à l’horizon. Elle reconnaissait cet endroit… et ses craintes ressurgirent au même instant.

-         Maeve.

Elle tourna la tête et plongea son regard dans ses yeux bleus.

-         Dirige le bateau droit devant. Dans quelques instants tu pourras apercevoir la plage.

-         Mais de quoi parles-tu? Il n’y a rien à l’horizon.

-         C’est une illusion, répondit-elle simplement.

 

La voile principale se cassa et tomba au milieu du bateau, défonçant le plancher. Maeve lança un regard qui en disait long à son capitaine. Sinbad comprit la nécessité d’agir.

-         Rongar! Droit devant!

Il reporta son attention sur Maeve.

-         Fais-moi confiance, dit celle-ci.

Sinbad acquiesça à travers la pluie.

-         À jamais… murmura-t-il.

 

~~~

 

Le vieil homme regarda à travers la fenêtre la pluie venant se fracasser contre les vagues de la mer. Le temps était vraiment mauvais… et la brume que dégageait le pays à ce temps de l’année n’aidait pas non plus. Il sentit une main frêle se poser sur son épaule. Il comprit.

 

~~~

 

Le feu se propageait rapidement. Rongar signala à Sinbad qu’il se savait pas s’il pourrait rendre le bateau à destination dans un état pareil. Et la pluie qui n’arrivait pas à éteindre les flammes…

-         Doubar attention!

Sinbad se précipita sur son frère et le fit tomber un peu plus loin. Une voile secondaire en flammes s’effondra à l’endroit même où il s’était trouvé. Doubar remercia d’un regard son frère. Sinbad sourit. Son regard se dirigea ensuite vers la silhouette de la magicienne qui avait maintenant les bras tendus dans les airs. Elle semblait très concentrée.

 

Maeve regarda le ciel couvert de nuages et d’obscurité. Ses doigts pointés vers les cieux, elle tentait de se rappeler de l’incantation.

-         Je fais appel à toi… oh Poséïdon dieu des mers! Libère-nous le chemin vers la terre! Je fais appel à toi, en souvenir d’autrefois… oh Poséïdon aide-nous!

La mer devint alors encore plus agitée qu’elle ne l’était déjà et de puissantes vagues vinrent faire balancer le bateau de tous côtés. Maeve dut s’accrocher à la rampe pour ne pas tomber. Néanmoins elle devait rester concentrée.

-         Poséïdon, dieu des mers… nous faisons appel à toi!

Un grand souffle de vent se leva et une gigantesque vague se forma derrière le Nomade. Elle grossit et la masse d’eau souleva le bateau, le projeta vers l’avant. Des rafales de vent et de pluie balayèrent le bateau et ses occupants.

-         Maeve! cria Sinbad.

-         Accroche-toi! fut sa réponse.

Sinbad fit comme elle dit. Le bateau était maintenant au-dessus de l’océan, porté par la vague géante. Maeve se tenait toujours debout à l’avant du bateau.

-         Merci Poséïdon… murmura-t-elle.

La mer gronda et la vague prit de la vitesse. À l’horizon Rongar put maintenant distinguer une ombre lointaine. Sinbad leva la tête et l’aperçut aussi. Il lança un coup d’œil à Maeve. Elle avait su…

 

Il voulut se relever pour aller près d’elle mais une secousse le refit tomber. Tout d’un coup la vague perdit de la hauteur et de l’énergie. Le bateau revint se poser au niveau de la mer, et devant l’accueillit une terre inconnue.

 

Sinbad et Doubar se levèrent et allèrent à l’avant du bateau.

-         Il y a un port là-bas! dit Doubar.

-         Va prendre la barre et dirige-nous grand frère.

Le capitaine se tourna vers son bateau… qui s’offrait dans un état désastreux. Le bois était brûlé à plusieurs endroits, les voiles, réduites en cendres pour la plupart. Le plancher était défoncé par le mât auquel l’état ne valait même pas la peine d’être examiné. Il ne comprenait pas encore comment ils avaient fait pour s’en sortir.

 

Il jeta un coup d’œil à la magicienne près de lui. Ses mains tremblaient, et son regard semblait perdu à l’horizon.

-         Maeve? Qu’est-ce que tu as?

-         Rien… répondit-elle après un moment.

Elle secoua la tête.

-         Nous nous en sommes sortis…

-         Oui grâce à toi.

Maeve baissa les yeux. Sinbad n’arrivait pas à comprendre son attitude mais jugea qu’il devrait se taire pour l’instant. Le Nomade fit lentement son arrivée dans le port de l’endroit. La pluie tombait toujours, mais l’océan s’était calmé.

 

~~~

 

Toutes les têtes se tournèrent vers lui lorsqu’il mit les pieds dans la taverne. Sinbad vint s’asseoir à son tour et leurs yeux le bombardèrent de questions. Il soupira.

-         Le bateau…est dans un état lamentable. Cela va prendre au moins… des semaines avant de tout réparer.

Un silence complet envahit s’installa autour de la table, chacun songeant à la situation présente. Firouz prit la parole.

-         Des semaines? dit-il doucement. En es-tu sûr?

Sinbad acquiesça.

-         Et le cargo qui aurait dû être déjà arrivé…

Il savait que cet orage était un malheureux malheur de la vie, mais il aurait tout de même pu arriver à un autre moment! Ces tapis avaient une valeur précieuse… l’important était néanmoins que tout le monde s’en était sorti.

-         Si nous nous y mettons tous… peut-être qu’avec de la chance nous pourrons le rebâtir, dit-il après un moment.

-         Nous allons le réparer! s’écria Doubar. Le Nomade ne sera pas une pauvre épave tant que je serai de ce monde petit frère. Ce bateau nous appartient, et nous allons le sauver.

Sinbad sourit devant l’attitude de son frère.

-         Et nous nous mettrons à la tâche… après deux ou trois verres de vin.

Et cela en fut assez pour que tout le monde partent à rire! Même Maeve qui était restée assez silencieuse durant la discussion esquissa un petit sourire. Décidément, il ne changerait jamais… mais d’un autre côté, tous étaient fatigués de cette dure journée et du repos était bien mérité… enfin, pour ceux qui pourraient fermer l’œil cette nuit.

 

Sinbad déclara alors que tout le monde avait congé pour le restant de la journée, et de la soirée, et que les réparations débuteraient tôt le lendemain matin.

-         D’ici là, dit-il, nous aurons le temps de visiter ce pays. Je me demande bien d’ailleurs où nous pouvons bien nous trouver…

Firouz sortit l’une de ses cartes. Après une courte examination, il secoua la tête.

-         Je suis désolé Sinbad, nous avons complètement dévié de notre course.

-         Nous nous trouvons sur Eire, dit soudainement Maeve. Nous sommes en Irlande.

 

~~~

 

Rumina se réveilla sur une plage de sable. Elle ouvrit les yeux et se protégea contre le dur soleil.

-         Mais…

Elle se rendit alors compte dans quel piteux état elle se trouvait. Sa robe neuve… complètement fichue par la boue et le sel de mer. Elle soupira, frustrée. Elle se leva en vitesse et se secoua. Elle se souvenait de la tempête… elle avait dû perdre sa concentration. Était-ce possible? Elle devait être fatiguée…

 

Rumina regardait autour d’elle. Étrangement cet endroit lui rappelait quelque chose… elle y était déjà venue. Les paysages… l’endroit… de vieux souvenirs oubliés refaisant soudainement surface. Où se trouvait-elle donc?

 

~~~

 

-         En Irlande! s’exclama Firouz. Nous avions beaucoup plus dévié que je ne l’aurais cru… mais Maeve, comment le sais-tu?

Maeve semblait de nouveau perdue dans ses pensées.

-         Disons seulement… que j’y suis déjà venue.

 

Sinbad continuait de la fixer. Visiblement, ce qui la troublait était encore présent. Et tout devenait de plus en plus étrange… Maeve lui lança un coup d’œil et il détourna les yeux.

 

~~~

 

Le soleil s’endormait tranquillement à l’horizon, teintant ainsi le ciel d’une jolie touche orangée. Maeve avait laissé les autres assez tôt sous prétexte qu’elle avait besoin de prendre l’air. Elle avait emprunté un petit sentier qui longeait les falaises, s’aventurant ainsi un peu plus loin dans les terres. Elle marcha un bon moment, et atteignit finalement l’endroit qu’elle recherchait. Elle fit son chemin à travers les longues herbes et arriva à un rocher qui surplombait les falaises environnantes.

 

La présence de Dermott ne la surprit pas. Elle sourit à son jeune frère et vint s’asseoir près de lui.

-         Je vois que tu m’as devancé… lui dit-elle.

Elle caressa son doux plumage, perdue encore une fois dans ses pensées. Le faucon fixait l’horizon, se remémorant les souvenirs.

 

Au bas des falaises, les vagues salées venaient s’effondrer. Les brumes s’étaient levées, la nuit était tombée. Maeve tourna la tête vers l’étendue verte derrière eux.

 

-        Dermott! Redonne-moi ça!

-         Tu devras m’attraper d’abord!

-         Dermott! cria Maeve.

Elle se mit à courir après son jeune frère. Ce dernier s’était emparé d’un vieux pendentif qu’elle possédait depuis toujours. Maeve avait voulu le récupérer sur le champ, ce bijou étant l’une des choses les plus précieuses dans son cœur. Mais il ne pouvait comprendre, les hommes ne comprenaient jamais rien.

 

Dermott riait de bon cœur en voyant sa sœur réagir de la sorte. Ce n’était après tout, qu’un simple collier… Il courut du plus vite qu’il put et arriva dans une région du pays qu’il n’avait vu auparavant. La beauté de l’endroit le frappa et il s’arrêta net. Maeve arriva quelques instants plus tard.

-         Redonne-le moi! Maintenant!

Dermott le laissa tomber sur le sol. Maeve se pencha et le ramassa en vitesse. Elle allait lui faire connaître le fond de sa pensée mais s’arrêta.

-         Où sommes-nous?

-         Je ne sais pas… on n’est jamais venu si loin avant.

Maeve s’approcha de la falaise et contempla la mer en-dessous.

-         C’est haut, remarqua-t-elle.

Dermott fixait l’horizon, une étendue bleue si grande s’offrait devant ses yeux d’enfant.

 

*Tu y penses aussi…*

-         Comment oublié? répliqua-t-elle.

Ils restèrent un instant en silence. Maeve savait ce qui allait suivre.

*Tu devras leur dire…*

-         Je sais…

*Maeve… sais-tu s’il est toujours ici?*

-         Je préfère ne pas y penser. J’espère qu’il a quitté le pays comme il l’avait dit.

*C’était un beau parleur…*

-         S’il n’y avait eu que ça…

Elle accota son menton contre ses genoux et continua de fixer l’océan.

 

Time, sometimes the time just slips away
And you’re left with yesterday
Left with the memories

 

Cette nuit ils dormiraient à l’auberge. Le lendemain… sûrement là aussi. Et après? Il faudra trouver. Maeve connaissait trop bien dans quelle situation d’argent l’équipage se trouvait. Tôt ou tard elle devrait leur en parler. Mais elle vérifierait d’abord. Et elle espérait que tout se déroulerait bien.

 

~~~

 

Sinbad se retourna dans son lit. Il entendit des pas.

J'espère que c'est elle...

Il n’était pas arrivé à s’endormir tant elle le préoccupait. Il était maintenant vraiment très inquiet. Pourquoi refusait-elle de lui en parler? Les pas se rapprochaient. Ils s’arrêtèrent devant sa porte.

Maeve allait cogner mais retint son geste. Non. Non, elle ne pouvait pas tout lui dire. Comment s’y prendrait-elle? Elle se tint là, debout, devant sa porte sans faire un geste.

Sinbad entendit les pas s’éloigner de nouveau. Il se leva sans bruit et jeta un coup d’œil dans l’embrasure de la porte. Il eut juste le temps de voir sa chevelure couleur de feu avant que Maeve n’entre dans la chambre qui lui avait été réservée pour la nuit. Sinbad soupira, soulagé. Mais où avait-elle bien pu aller? Elle connaissait l’endroit… mais était restée distante sur le sujet. Il avait bien essayé de la questionner plus en profondeur durant la journée, mais elle avait toujours changé de sujet. Et cette marche nocturne? Elle lui cachait, leur cachait quelque chose. Et pour que ça la préoccupe autant, cela devait être grave. Il jeta un coup d’œil à son lit. Non, il ne dormirait pas cette nuit.

 

Dermott se percha sur le bord du lit. Maeve s’y laissa tomber, épuisée de sa journée. Elle tourna la tête vers le faucon. Elle y comprit la question.

Demain… demain peut-être, se dit-elle.

 

~~~

 

-         D’après ce que vous pouvez voir le bateau n’est pas en très bon état… la tempête…

Sinbad tournait en rond depuis quelques minutes. Avec la grande perte de marchandise qu’ils auraient dû vendre à Jakar, il ne pouvait s’offrir d’aussi grandes réparations. Les flammes avaient complètement détruit la plus grande partie du navire, le bois devait être remplacé ainsi que les voiles.

Sinbad leva la tête vers son frère qui lui faisait signe de venir.

-         Un instant Doubar!

Il se tourna vers celui qui dirigeait le port.

-         Nous avons perdu notre précieuse marchandise durant l’orage…

-         Cet homme s’appelle-t-il bien Doubar?

-         Oui… pourquoi?

-         A-t-il un frère?

-         Il se trouve que je suis son frère…

-         Vous être le légendaire Sinbad?

-         Hé bien légendaire…

-         Vous êtes cet homme!

L’homme n’en revint tout simplement pas. Il appela sur-le-champ quelques hommes.

-         Le bateau de cet homme a été endommagé hier soir durant la tempête. Aidez-le à le réparer.

-         Mais… dit Sinbad.

-         Il vous dirigera. Sinbad, si vous saviez à quel point c’est un honneur pour moi de vous accueillir dans le port d’Eire… nous ferons tout en notre pouvoir pour vous aider.

-         Je… je ne sais pas comment vous remercier…

-         Dans votre prochain voyage… parlez donc un peu de l’Irlande, enfin si vous le désirez. Nous recevons si peu de visiteurs…

-         Bien sûr! s’exclama-t-il.

Ils échangèrent une poignée de main.

-         Ainsi tout est réglé! dit-il. Mes hommes sont à vos ordres.

-         Encore une fois merci, dit Sinbad avec reconnaissance.

-         C’est nous qui vous remercions!

Sinbad sourit et conduit ses hommes vers le bateau. Doubar vint le rejoindre.

-         Et puis? demanda celui-ci.

-         Nous n’aurons rien à débourser.

-         Comment?

-         Ils le font de bonne volonté, répondit Sinbad, n’arrivant pas encore à le croire.

-         Hé bien… dit Doubar.

Doubar les regarda se mettre au travail.

-         En étant aussi nombreux, nous y arriverons beaucoup plus rapidement!

Sinbad acquiesça.

-         Au fait, demanda celui-ci, où est passée Maeve?

-         C’est ce que je voulais te demander tout à l’heure. Elle est partie tôt ce matin… sans parler à personne. Je commence vraiment à m’inquiéter pour elle.

-         Moi je le suis depuis un bon moment. J’espère juste qu’elle n’a pas de sérieux problèmes…

Il planta sa hache contre le mat brisé pour essayer de dégager ce dernier. Ses pensées ne purent cesser de tournoyer autour de la beauté celtique.

 

~~~

Maeve soupira et s’arrêta. Elle se tenait devant elle, haute et fière… sa maison. Où elle était née, où elle avait vécu ses premières peines, ses premiers rires… où elle avait débuté sa vie.

 

Who's to know what might have been
We'll leave behind a life and time
I'll never know again

*Vas-y Maeve...* lui dit Dermott.

-         Je… je ne peux pas Dermott. Ils doivent me détester maintenant.

*Mais qu’est-ce que tu racontes?*

-         Dermott tu sais autant que moi que je n’aurais pas dû partir. J’ai fuis la réalité.

*Tu es partie vers une vie meilleure! Et puis… j’en suis responsable moi aussi.*

-         Ne commence surtout pas à te blâmer pour ce qui est arrivé! Je te dois la vie Dermott.

*Et moi la mienne.*

 

Maeve prit une grande respiration. Un pas à la fois… elle y arriverait. Elle n’avait pas fait tout ce chemin pour rien… elle devrait y arriver, elle le devait. Ils devaient savoir la vérité… Ils lui manquaient tant… Étaient-ils toujours en vie?

 

Maeve baissa les yeux et se décida à avancer. Elle était forte… il fallait qu’elle les affronte une bonne fois pour toute. Après toutes ces années… elle espérait juste qu’ils lui pardonneraient. La maison semblait si loin… ses pas si lourds.

Ne regarde pas derrière toi… tu vas y arriver.

Elle craignait que si elle levait les yeux elle rebrousserait chemin. Après ce qui lui parut une éternité elle arriva devant la grande porte massive. Elle leva le bras pour frapper. Elle hésita un instant… et puis se dit qu’elle n’avait plus rien à perdre.

 

Elle attendit un instant, et quelqu’un ouvrit la porte tout doucement. Maeve se rappela à quel point elle était lourde. Un visage ridé, mais à la fois délicat l’accueillit. Elle était petite et frêle, ses longues boucles blanches descendant dans son dos. Maeve eut les larmes aux yeux en la voyant. Elle n’avait pas changé… la vieille dame la regarda et dans ses yeux s’alluma une étincelle qui s’était depuis maintenant bien des années éteinte.

-         Maeve… murmura-t-elle en lui ouvrant les bras.

Maeve s’avança doucement et la prit dans ses bras.

-         Oh mère…

Les deux éclatèrent en sanglots et serrèrent durant un très long moment.

Comme c’est bon… se dit Maeve, de la revoir après tant d’années.

 

Une autre silhouette apparut derrière elles. La mère de Maeve se tourna vers lui et l’invita à se joindre à eux.

-         Père… murmura Maeve.

Lui aussi avait vieillit. Ses mains étaient ridées et ses jointures meurtries par le temps. Il avait toujours travaillé sur la ferme… Maeve caressa son visage… toujours aussi doux. Les trois se serrèrent bien fort, finalement heureux de s’être retrouvé.

Dermott resta perché à la fenêtre, une vague de tristesse ombrait ses yeux. Il aurait dû être avec eux… il jeta un coup d’œil à ses ailes et à son plumage. Il secoua la tête et reporta son attention sur la réunion familial, heureux pour sa sœur.

 

~~~

 

Eire… ce nom lui semblait familier, comme le pays d’ailleurs, mais elle n’arrivait tout simplement pas à se souvenir. Un événement de sa jeunesse peut-être…

Rumina se mit à fixer les landes vertes. Déjà le brouillard commençait à s’installer. Non quelque chose de plus important était arrivé ici… dans ces lieux.

 

-         Rumina!

-         Oui père?

La petite fille accourut vers son père.

-         Je crois qu’il est temps.

-         Le temps pour quoi?

-         T’amener sur le terrain.

La jeune fille lui lança un regard interrogateur. Turok poursuivit.

-         Tu as fait des progrès énormes ces derniers mois. Tu maîtrises tes bases et connaît déjà quelques « bons » sortilèges. Je vais aujourd’hui te montrer à quoi tout cet entraînement va servir.

Ces débuts… oui elle commençait à se souvenir.

-         Tu vois ce village là-bas?

Il pointa un amas de chaumières. Rumina acquiesça.

-         Détruis-le.

Rumina l’examina un instant.

-         Par les flammes?

-         Si tu veux.

Un sourire diabolique apparut sur ses lèvres. Son père serait fier d’elle.

 

-         Je me souviens de ces maisons… leur toit était fait d’herbes sèches et de bois, tout brûlerait si facilement.

Rumina fit quelques pas et arriva à l’emplacement exact où elle et son père s’étaient préparés. Elle jeta un coup d’œil au village qui s’était rebâtit avec le temps. Comme si rien n’était jamais arrivé.

 

~~~

 

La nuit était maintenant tombée. Maeve se sentait si heureuse.

-         Mère… père… pour ce qui s’est passé il y a si longtemps maintenant…

-         Ne t’inquiète pas ma chérie. Après ton départ un vieil homme… Dim-Dim… nous est apparut et nous a tout expliqué.

-         Nous n’aurions jamais dû douter de toi, poursuivit son père. Ton récit semblait… tellement irréel!

Maeve eut les larmes aux yeux. Ainsi… ils ne lui en voulaient pas.

-         J’ai essayé de lui redonner sa forme humaine vous savez… mais je ne suis pas encore assez puissante…

La vieille dame la prit encore une fois dans ses bras. Elle aperçut par-dessus son épaule un faucon perché sur le bord de la fenêtre.

-         C’est lui? murmura-t-elle.

Maeve acquiesça.

-         Tu peux lui parler… il te comprendra.

 

Sa mère et son père s’approchèrent alors doucement de l’oiseau. Dermott essaya de sourire mais en fut évidemment incapable. Il regarda sa mère se pencher vers lui.

*Comme cela doit être difficile pour elle… je suis désolé…*

-         Dermy? C’est bien toi?

Dermott agita les ailes comme pour répondre. Un sourire apparut sur les lèvres de la vieille dame.

-         Oh Dermott, comme je suis contente de te revoir enfin! Tu nous as beaucoup manqué à ton père et à moi.

Dermott croisa le doux regard paternel qui se posait sur lui. Comme il aurait voulu les serrer dans ses bras, leur dire de ne pas s’inquiéter, qu’être un faucon avait ses bons côtés…

*Je vous aime…*

La vieille dame fit le saut.

-         Chéri l’as-tu entendu? s’écria-t-elle

Le vieil homme acquiesça. Ils se tournèrent vers Maeve.

-         Je n’y suis pour rien! Qu’avez-vous entendu au juste?

-         Il… il a dit… « Je vous aime… »!

Maeve sourit à son frère. La magie pouvait être si extraordinaire…et elle devait avouer que cette fois elle s’était surpassée. Son père et sa mère paraissaient en cet instant si heureux! Et cette lueur de bonheur qui rayonnait dans les yeux de Dermott!

 

Maeve leur avait par la suite parlé de Dim-Dim, du Nomade… et même raconté quelques aventures qu’elle avait vécues aux côtés de Sinbad. Ses parents n’en revenait tout simplement pas! Tant d’années d’inquiétude… Maeve leur promit de revenir les voir plus souvent à l’avenir. Elle était si soulagée maintenant… Après quelques minutes de réflexion elle leur raconta la véritable raison de sa venue sur Eire, et au sujet des réparations pour le Nomade. Sa mère l’assura qu’elle ferait tout en son possible pour les aider. Maeve la remercia infiniment. Il lui faudrait maintenant juste retrouver Sinbad… et tout lui raconter.

 

Elle arriva à la place centrale du village. Sa maison se trouvait un peu en retrait à cause de leurs étendues de terre. Maeve s’arrêta un instant, inhalant avec bonheur pour la première fois les douces bouffées d’air frais de l’Irlande… son pays.

 

-         Hé bien Maeve… je n’étais pas sûr que c’était toi jusqu’à ce que tu ailles voir les petits vieux.

Maeve se retourna vivement.

-         Tu m’as suivi?

-         N’oublie pas que j’ai tous les droits sur toi!

-         Tu n’en possèdes aucun!

-         Tu as perdu la mémoire avec le temps très chère…

 

Sinbad regarda son frère prendre un autre verre de vin.

-         Combien Doubar? demanda-t-il.

-         Pas assez.

-         Grand frère tu ne peux vraiment pas t’en empêcher!

Il prit une grande gorgée et reposa son verre sur la table.

-         Non.

Sinbad secoua la tête. Il se rendit alors compte de la noirceur de la nuit.

-         Est-ce que quelqu’un a vu Maeve aujourd’hui? demanda-t-il.

Ils se regardèrent et secouèrent la tête.

-         Elle aurait pu nous aider avec les réparations… grommela Firouz.

Mais Sinbad ne l’entendit pas. Son esprit était trop inquiet.

 

Après quelques instants Sinbad se leva.

-         Où vas-tu? demanda Doubar qui avait tout de même encore sa lucidité.

-         Prendre l’air.

Il regarda Rongar.

-         Veille à ce qu’il ne s’attire pas d’ennuis.

Ce dernier lui lança un sourire rassurant et acquiesça. Sinbad lui rendit son sourire et plaça quelques pièces d’or sur la table.

-         Ne dépassez pas.

Doubar commença à se plaindre mais Sinbad était déjà parti.

 

~~~

 

-         Je ne t’ai jamais aimé et ça tu le savais que trop bien!

-         Oh mais il n’était pas question d’amour, dit-il un sourire apparaissant sur ses lèvres. Ton père t’a offert à moi et tu n’y peux rien.

-         Les temps ont changé.

-         Je ne crois pas.

Il voulut l’agripper mais Maeve s’écarta.

-         Maintenant que je t’ai retrouvé j’ai bien l’intention de te garder.

-         Tu n’as aucun droit sur moi!

Elle commença à reculer.

-         Et je te conseille de ne pas me faire perdre patience.

-         Sinon quoi?

-         Tu vas le regretter.

Ylhaak partit à rire.

-         Ha oui et comment?

-         Tu ne veux pas savoir.

-         Oh mais je suis curieux.

Maeve secoua la tête.

-         Tu n’en vaux pas la peine.

Au son de la voix de Maeve, Sinbad accéléra le pas. Elle semblait avoir des problèmes…

Ylhaak la prit par les épaules et réussit à la plaquer contre le mur d’une maison. Maeve commença à se débattre mais il la retint fermement.

-         Lâche-moi, lui dit-elle en grinçant des dents.

-         Pourquoi…? Tu n’aimes pas être près de moi?

-         Je déteste tout de toi.

-         Je n’en suis pas si sûr.

Il pressa alors durement ses lèvres contre les siennes. Maeve rouspéta mais ce fut inutile. Elle sentit alors une boule de feu se former dans la paume de sa main… il l’avait cherché.

 

Tout à coup Ylhaak fut poussé par derrière et tomba sur le sol. Sinbad se plaça entre lui et Maeve.

-         Sinbad! Mêle-toi de tes affaires! s’écria-t-elle.

-         Un simple merci aurait été parfait tu sais.

Ylhaak se frotta doucement la mâchoire et le fusilla du regard.

-         Oui mêle-toi de ce qui te regarde…

Sinbad se retourna et le regarda à son tour.

-         Justement, cela me concerne.

Le capitaine du Nomade le frappa alors au visage et Ylhaak retomba sur le sol.

-         Surtout lorsqu’on s’en prend à un membre de mon équipage. N’as-tu pas honte de t’en prendre ainsi à une femme?

-         Membre de mon équipage… murmura Maeve.

-         Équipage?

Ylhaak se tourna vers Maeve.

-         Toi?

Il partit à rire.

-         Tu t’es abaissée à ce point? Tu aurais eu une bien meilleure vie à mes côtés… et compte-toi chanceuse car je suis prêt à te la procurer.

-         Alors ça il en n’est pas question! dit Sinbad.

Il voulut le frapper mais cette fois-ci Ylhaak para le coup et le poussa ensuite sur le sol. Il sortit un poignard de sa poche et blessa Sinbad.

-         Sinbad! cria Maeve.

Sinbad se releva et se rua alors sur Ylhaak, les deux tombèrent alors sur le sol. Ils roulèrent dans la poussière et le sable, se donnant des coups de poings à leur tour. Sinbad prit le dessus et le bombarda de ses poings. Il lui donnerait une bonne leçon. Ylhaak se libéra et se releva.

-         Que de bravoure pour une simple maîtresse, répliqua-t-il alors.

-         N’as-tu donc aucun respect? s’indigna Sinbad. Maeve est bien plus qu’une maîtresse à mes yeux. Ce qualificatif est tout à fait indigne d’elle!

-         Le marin est donc amoureux… je vois maintenant pourquoi il se bat.

Ylhaak commença à ricaner.

-         Une fois que j’en aurai fini avec toi, ta maîtresse changera de patron.

-         Dans tes rêves.

Maeve se permit d’interrompre leur petite conversation qui franchement commençait à prendre une mauvaise tournure. Boule de feu à la main, elle s’avança menaçante, vers ce qui fut autrefois son soi-disant fiancé. Ce dernier prit peur à la découverte qu’elle était une sorcière.

-         Sorcière! cria-t-il.

-         Bête répugnante! répliqua-t-elle.

Elle lui lança la magie de toutes ses forces et Ylhaak fut projeté un peu plus loin sur le chemin. Il se releva péniblement et décida qu’il était mieux de s’enfuir.

 

Maeve soupira de soulagement et se retourna alors vers Sinbad. Elle constata alors l’air piteux qu’il affichait. Il avait un œil meurtris, les poings en sang, quelques égratignures ici et là, sans parler de sa blessure à la poitrine à cause du poignard.

-         Allez viens, lui dit-elle simplement.

Sinbad ne posa pas de questions et la suivit à l’intérieur de la taverne où ils passèrent inaperçus. Maeve jeta un coup d’œil rapide au reste de l’équipage qui était pris dans un fou rire dans un coin de la salle. Elle haussa les épaules et indiqua à Sinbad de monter.

 

Ils gravirent les marches menant à l’étage supérieur et Maeve le conduisit vers la chambre qui lui avait été réservée. Toujours silencieux, ils entrèrent.

-         Étends-toi, dit-elle en pointant le lit.

-         Mais…

-         Je t’ai dit de t’étendre.

Sinbad ne répliqua pas et fit ce qu’elle dit. Maeve sortit quelques instants et revint avec une chaudière d’eau chaude et des morceaux de lins propres. Elle prit un siège et s’approcha de Sinbad. Elle s’assit et trempa un morceau de linge dans l’eau. Elle appuya ensuite sa main contre le front de Sinbad et commença à lui nettoyer le visage.

-         Mais qu’est-ce que tu fais?

-         Je te conseille de ne pas te regarder dans un miroir, ce n’est pas très joli. Qu’est-ce que tu crois? Je nettoie tes blessures.

-         Je n’en ai pas besoin.

-         Ne me force pas à te mettre sous l’effet d’un sortilège pour te tenir tranquille.

Sinbad ne répliqua plus. Il se contenta de la fixer. Après tout, ce n’était pas si désagréable d’être sous l’effet de ses caresses. Maeve sentit son regard sur elle et commença à rougir. Sinbad le remarqua et sourit davantage.

-         Tu n’avais pas à intervenir, lui dit-elle après un instant.

-         Il est vrai que j’aurais dû attendre que ce si beau baiser prenne fin.

-         Et comment savais-tu que je voulais qu’il prenne fin?

Il haussa les épaules et sourit, ce qui rendu Maeve mal à l’aise.

-         Je vous ai entendu… dit-il pour se justifier.

-         Et qu’as-tu entendu exactement?

Elle trempa de nouveau le vêtement dans l’eau.

-         Il parlait de droits qu’il avait sur toi… les temps avaient changé… et tu n’avais pas l’air d’apprécier sa venue.

Maeve baissa les yeux.

-         C’était… mon fiancé.

Sinbad haussa les sourcils.

-         Tu traites tous tes fiancés de cette façon?

-         Seulement ceux avec qui j’ai été unie contre mon gré.

-         Comment cela?

Maeve secoua la tête.

-         Ce serait trop long à expliquer.

-         On a tout notre temps.

-         Non Sinbad.

-         D’affreux secrets à cacher? dit-il avec un sourire.

Maeve eut un sourire en coin et commença à enlever la chemise blanche de Sinbad. Il l’arrêta.

-         Mais qu’est-ce que tu fais?

-         Il t’a blessé à la poitrine, je vais nettoyer la plaie.

-         Je peux me débrouiller tout seul…

-         Allez ne sois pas gêné…

Il se releva en s’appuyant sur ses coudes.

-         Si je commence à te dévoiler mes secrets, tu devras me dévoiler les tiens.

-         C’est du chantage!

Elle se demanda un instant si elle ne devrait pas le laisser seul. Pourquoi faisait-elle ça au juste? Elle préféra ne pas y penser dans l’instant présent.

 

Elle changea de morceau de lin et fit recoucher Sinbad sur le dos.

-         J’ai grandi ici…

Heureux d’avoir gagné cette fois-ci, Sinbad se tint tranquille et se laissa soigner. Il lui facilita même la tâche en enlevant lui même ses vêtements. Maeve dut retenir son souffle en voyant ainsi son torse nu.

N’y pense pas…oh non tu ne dois surtout pas commencer à y penser… se dit-elle.

Elle commença à frotter doucement son ventre.

-         Dans ce peuple, les hommes ont plus d’autorité sur les femmes. Nous, on doit obéir et garder le silence, telle est la règle. Mon père était éleveur de cochons, et voulut un jour augmenter ses biens. Notre voisin, le père d’Ylhaak, au fait c’est celui avec qui tu t’es battu tout à l’heure, détenait des chevaux. Ils pensèrent s’associer, ce qui fut fait. En preuve d’amitié, mon père eut la merveilleuse idée de m’offrir au fils du voisin alors que je commençais mon adolescence, dit-elle avec sarcasme.

Elle changea de lin et continua à le nettoyer. Sinbad sentit son cœur battre de plus en plus vite sous ses caresses. Il décida de parler pour se changer les idées.

-         Et qu’est-il arrivé ensuite? Tu t’es enfui?

-         En quelque sorte…

Elle hésita un instant avant de lui raconter ce qui était vraiment arrivé. Sinbad comprit son dilemme et mit sa main contre la sienne, l’arrêtant.

-         Tu sais que tu peux tout me dire Maeve. Mais si c’est trop douloureux je comprends…

-         Non… ça va… je te l’aurais dit de toute manière un jour ou l’autre.

Elle prit une grande respiration.

-         J’ai un frère Sinbad… il s’appelle Dermott.

Elle continua en voyant son visage lui poser mille questions.

-         On était vraiment proche… même s’il était plus jeune, nous nous entraidions. La vie sur la ferme était merveilleuse… jusqu’à ce que Rumina arrive au village. Elle a tout détruit Sinbad, c’était affreux. Tout brûlait, lorsque je suis revenue de la forêt avec Dermott, j’ai tout de suite courut chez moi. Voyant que mes parents allaient bien, je suis retournée au village pour les aider à arrêter les feux. Et c’est alors que je l’ai vu.

Maeve baissa les yeux. Sinbad pressa sa main contre la sienne.

-         Je connaissais déjà mes bases de magie… mais ce n’était pas suffisant. Bien vite elle prit le dessus, et si Dermott n’avait pas été là, c’est moi qui serait un faucon aujourd’hui.

Une larme coula sur sa joue. Sinbad se releva et prit l’initiative de la prendre dans ses bras. Maeve se laissa faire, heureuse d’avoir enfin partagé ce poids qui pesait sur ses épaules. Être ainsi serrée contre lui la réconforta plus que des années à essayer de tout garder pour elle. Se rappelant qu’il saignait toujours, elle le repoussa doucement. Sinbad s’étendit et elle put commencer à lui bander la poitrine.

-         Tu aurais pu intervenir plus rapidement, lui dit-il à travers un sourire.

Maeve lui sourit à son tour.

-         J’étais curieuse de connaître l’issus du combat.

-         Mais tu lui as tout de même lancé ta boule de feu.

-         Je te trouvais assez amoché.

Sinbad rit doucement.

-         Tu n’étais pas obligé de tout faire ça.

-         Faire quoi?

-         Ce que tu fais en ce moment.

Maeve arrêta son geste et laissa le bandage sur son ventre.

-         Tu veux que j’arrête?

-         Non.

Il plongea son regard dans le sien durant un instant. Maeve baissa les yeux et reprit son travail. Après quelques instants elle finit. Elle l’aida à remettre sa chemise.

 

Sinbad se leva et constata le lit maintenant mouillé et sale.

-         Tu ne pourras pas dormir ici ce voir. Viens dans ma chambre.

-         Je vais m’arranger, répliqua-t-elle.

-         C’est un ordre, lui dit-il sérieusement.

-         Et je décide de ne pas le suivre, dit-elle avec un sourire.

-         Oh parce que tu penses que tu peux me désobéir?

-         N’est-ce pas ce que j’ai l’habitude de faire?

Sinbad ne put s’empêcher d’esquisser un sourire à son tour.

-         Tout bon capitaine trouve le moyen de mettre au pas les esprits rebelles.

-         J’ai bien hâte de voir ces méthodes.

-         Ha oui?

Sans attendre il l’amena contre lui et posa ses lèvres contre les siennes. Surprise au début, Maeve se retrouva paralysée de stupeur. Sa bouche envoûtante se fit désirer et elle oublia bien vite tous ses soucis, se perdant alors dans son étreinte. Sinbad caressa doucement ses cheveux, la pressant contre lui. Maeve répondit à sa passion en s’offrant à lui totalement. Sinbad sourit contre ses lèvres et l’amena subtilement en dehors de la chambre.

 

Ils longèrent le corridor sans pour autant cesser de s’embrasser. La tentation devenait de plus en plus forte. Sinbad poussa la porte d’un coup de hanche et ils pénétrèrent dans la pièce qui lui avait été réservée pour passer la nuit. Maeve commença alors à se rendre compte de ce qui se passait et le repoussa.

-         Non… je ne peux pas faire ça.

Sinbad se dégagea et la regarda doucement.

-         Je suis désolé, dit-il. Je n’aurais pas dû faire ça.

-         Non… ne te blâme pas.

-         Maeve…

Mais Maeve ne l’écoutait plus. Quelque chose à l’extérieur attira son attention. Elle se dirigea vers la fenêtre et aperçut Dermott perché sur l’une des branches d’un arbre. Sinbad la suivit et aperçut le faucon.

*Maeve! s’écria-t-il. Cesse de te mentir et admet la vérité.*

*Je connais la vérité Dermott… mais je ne peux vivre avec elle.*

*Profite de ce que tu as… avant qu’il ne soit trop tard.*

*Que veux-tu dire?*

Dermott s’envola. Maeve haussa les épaules.

 

-         Y a-t-il un moyen de lui rendre sa forme humaine? demanda Sinbad.

Maeve détourna son regard de la fenêtre et acquiesça lentement. Sinbad attendit qu’elle en dise plus. Le voyant insistant, Maeve se dit que puisqu’il savait déjà pour son frère, elle n’avait plus rien à perdre.

-         Je dois détruire Rumina, dit-elle.

Cette simple phrase replaça toutes les pièces mystérieuses qui avaient jusqu’à lors habitées l’esprit de Sinbad.

-         Mais son esprit restera libre, dit-elle soudain. Elle pourra continuer à faire le mal.

 

Maeve marcha jusqu’au lit un peu plus loin et s’y assit. Sinbad s’empressa d’aller la rejoindre.

-         Le seul moyen de l’anéantir une fois pour toute, est de l’affronter le jour même où elle a changé Dermott en faucon, au même endroit.

-         Pourquoi exactement?

-         C’est le jour où elle a utilisé ses pouvoirs contre le bien pour la première fois.

-         Et… quand est-ce arrivé?

-         Ici même… dans le village. Il y a exactement 10 ans… aujourd’hui.

Sinbad resta silencieux et acquiesça doucement.

-         C’est ce qui serait le mieux à faire… dit-il après un moment.

Maeve resta songeuse. Sinbad lui demanda ce qui n’allait pas.

-         En la tuant ainsi, je vais changer le passé, et par conséquent le présent.

-         Qu’est-ce que tu veux dire…?

-         Tu ne me connaîtras pas, dit-elle dans un murmure. Je n’aurai pas rencontré Dim-Dim, ni aucun membre de l’équipage. Je serai sûrement mariée à Ylhaak, et aurai déjà commencé à fonder une famille. Mais Dermott serait avec moi.

Elle tourna son regard vers lui. Sinbad ne savait pas quoi dire, que pouvait-il dire? Ne l’avoir jamais connue… non cela ne se pouvait pas. Comment pourrait-il l’oublier? Elle à qui il avait donné son cœur? Il secoua la tête.

-         Maeve… je ne pourrais jamais t’oublier!

-         Tu ne t’en rendras pas compte. Le temps changera, peut-être vivras-tu les mêmes aventures, mais sans moi.

-         Mais Maeve… sans toi rien ne serait plus pareil.

-         Tu le penses vraiment?

Il acquiesça vivement et lui sourit.

-         Je ne serais plus le même.

-         Sinbad, ne dis pas n’importe quoi.

-         Mais c’est vrai Maeve. C’est toi qui illumine mes journées. Tu es toujours là pour moi, toujours grande et forte lorsqu’il le faut. Tu nous as sauvé de situations où l’on croyait qu’il n’y avait plus d’issus. Toujours là… pour nous tous. Sans toi, je ne sais pas ce que je deviendrais.

Maeve avait les larmes aux yeux. Sinbad s’approcha d’elle et la serra encore dans ses bras. Maeve se laissa bercer et pleura doucement.

-         Tu penses vraiment ce que tu dis? murmura-t-elle.

-         Chaque parole. Ne crois pas qu’un jour je puisse t’oublier… je t’aime trop pour ça.

Maeve se dégagea tranquillement.

-         Qu’est-ce que tu as dit?

-         Je t’aime Maeve…

-         Tu… tu m’aimes?

Il acquiesça et l’attira contre lui pour un long baiser. Comment pouvait-il l’aimer…? Il était toute sa vie, cela était trop beau pour être vrai. Maeve répondit de toutes ses forces à son baiser se promit alors que peu importe ce qui arriverait, il resterait à jamais gravé dans son cœur. Sinbad mit fin au baiser et attendit sa réaction. Maeve plongea son regard dans le sien.

-         J’ai attendu toute ma vie que tu me dises ces mots.

-         Tu les entendras plus souvent qu’il ne le faudra, la rassura-t-il.

Maeve lui sourit.

-         Oh Sinbad, si tu savais à quel point tu comptes pour moi! Je t’aime de tout mon cœur…

-         Sûrement pas autant que moi.

Il l’embrassa à nouveau et tout deux tombèrent l’un contre l’autre dans le lit. Sinbad commença à explorer son corps dans tous ces recoins. Il l’embrassa avec plus de passion et Maeve y répondit. Ils commencèrent à s’aimer comme ils n’avaient aimé auparavant.

The time was yours and mine
While we were wild and free  

~~~

Rumina sentait sa colère gronder. Il la laissait pour cette… cette paysanne!

-         Peut-être qu’un retour au passé lui changera les idées!

~~~

 

Un bruit d’explosion ramena vite Maeve à la réalité. Sinbad s’en rendit compte et ils allèrent voir ensemble ce qui se passait au dehors. Maeve vit avec horreur que des éclairs étaient projetés sur le village et avaient commencé à enflammer des maisons.

-         Non… murmura-t-elle.

*Rumina!*

-         Dermott?

Maeve vit le faucon voler près de la taverne.

*Rumina attaque! Vite Maeve!*

*Dermott…*

*C’est ta chance… peut-être la seule que tu n’auras jamais.*

-         Mais…

Elle se tourna vers Sinbad… l’homme qu’elle avait à présent avoué aimer. Il se tenait devant elle, vulnérable plus que jamais.

-         Rumina… elle attaque le village.

-         Rumina? s’exclama-t-il. Mais qu’est-ce qu’elle fait ici?

-         Elle finit une tâche d’autrefois.

Maeve tourna la tête.

-         Mais je ne la laisserai pas faire. Pas une seconde fois.

Elle prit son épée qui traînait sur le sol et replaça ses vêtements. Sinbad la regarda faire, sans bouger. Maeve allait sortir, mais retint son geste. Elle plongea son regard dans ses yeux couleur d’océan… elle hésita. Sinbad comprit le message.

-         Vas-y, lui dit-il.

-         Mais si jamais je réussis…

-         Tu vas y arriver.

-         Sinbad…

-         Peu importe ce qui arrivera, jamais je ne pourrai oublier ton amour…

 

Une nouvelle explosion les surprit tous les deux et la chambre prit feu. Sinbad fut projeté à l’extérieur.

-         Sinbad! cria Maeve.

 

Please remember, please remember
I was there for you
And you were there for me

 

Maeve sortit à l’extérieur dans un instant et rejoignit son corps inconscient étendu sur le sol. Elle prit sa tête dans ses mains.

-         Sinbad… Sinbad réponds-moi…

Elle n’eut aucune réponse. Maeve mit de côté ses émotions et lui donna un baiser sur la joue.

-         Je la ferai payer tu verras…

 

Elle se releva et fit face à Rumina qui avançait fièrement dans sa direction.

-         Comme c’est touchant, dit cette dernière. Je déteste ce qui est touchant!

-         Alors tu haïras pour l’éternité.

Sans attendre Maeve lui lança une boule de feu de toutes ses forces. Rumina se tassa et l’évita en riant.

-         Pauvre petite paysanne… est-ce tout ce que tu peux faire?

Maeve sentit la colère monter en elle mais tenta de se contrôler.

-         Tu m’as pris ma famille, mon frère… ce que j’avais de plus cher dans ma vie!

-         C’est vrai…

-         Et maintenant tu vas me prendre Sinbad. Jamais, jamais tu m’entends, jamais je ne te pardonnerai.

-         Tu n’en auras pas besoin, puisque tu seras morte.

Rumina continua de ricaner. Maeve se concentra sur une puissante boule d’énergie qu’elle lui lança à toute vitesse. Surprise, Rumina ne put se pousser à temps et la reçut à travers la poitrine. Elle recula de quelques pas mais ne perdit pas l’équilibre. Son sourire disparut de son visage et elle se tint prête à répliquer. Elle commença à réciter une incantation et Maeve sentit ses jambes se paralyser. Elle essaya de bouger mais ce fut en vain. Fière de son coup, Rumina s’approcha d’elle.

-         Tu n’as jamais su maîtriser la magie… de la blanche en plus. Totalement inutile…

-         Je n’ai pas eu vraiment le choix, murmura-t-elle.

Elle tenta de forcer l’un de ses pieds à bouger mais le sortilège était puissant. Elle se concentra et ferma les yeux. Il fallait qu’elle fixe son énergie sur une faille de la bulle qui retenait ses jambes. Après quelques instants de recherche, elle la trouva.

-         Je me demande de quelle façon je devrais te tuer… une mort lente et douloureuse en tout cas.

Ça y est… elle devait concentrer ses énergies. Tout son esprit travaillait.

 

Rumina leva la main, prête à lui lancer un torrent de feu. Les premières flammes s’envolèrent et Maeve plongea au dernier instant sur le côté.

-         Mais…

-         Meilleure chance la prochaine fois!

Rumina ne se laissa pas abattre et commença à lui lancer des éclairs. Maeve donna un franc coup de poing protégé d’un bouclier sur l’un d’eux et il se retourna vers la sorcière. Rumina poussa un cri en étant ainsi frappé de sa propre magie. Elle fit quelques pas arrières.

-         Dim-Dim fut tué avant qu’il n’ait pu t’enseigner de véritables sorts.

-         Je tiens à préciser que ton père tien aussi.

Rumina la fusilla du regard.

-         Mais au moins il est revenu à la vie. Et ce sera ta perte.

Elle leva les bras au ciel et fit appel aux forces cosmiques. Maeve vit Rumina briller d’une étrange lueur noire. Rumina la fixa des yeux et Maeve se sentit mourir à l’intérieur. À sa plus grande surprise, elle se rendit compte que ses pouvoirs avaient disparus. Elle tomba à genoux sur le sol, meurtrie par la douleur. Rumina eut un sourire satisfait et la bombarda d’éclairs venant droits de l’enfer.

 

Maeve cria de peine et de douleur à chaque coups. Les éclairs traversaient son corps en la brûlant. Rumina ne cessa ses attaques et sourit devant la défaite de rivale. Maeve lança un dernier cri avant de s’écrouler pour de bon sur le sol. Rumina revint tranquillement à son état mortel. Elle commença à rire en voyant le corps inerte de Maeve. Elle s’avança triomphante vers la magicienne.

-         Elle le méritait, se dit-elle.

 

Un peu plus loin Sinbad ouvrit les yeux. Un mal de tête l’accueillit à son réveil. Il se leva malgré tout et remarqua Rumina penchée sur Maeve.

-         Maeve! cria-t-il.

Rumina releva la tête, un sourire illuminant son visage.

-         Oh mais elle ne peut plus t’entendre mon amour… elle est morte.

-         Non… murmura Sinbad.

Maeve ne pouvait être morte. Non! Il voulut s’avancer mais Rumina le paralysa d’un sortilège.

-         Son corps va se désintégrer devant tes yeux.

-         Non! Laisse-là tranquille!

Rumina sourit. Elle commença à chanter son sortilège lorsque les yeux de Maeve s’ouvrirent d’un coup. Elle s’empressa de prendre le poignard de sa botte et l’enfonça directement dans le cœur de Rumina. La sorcière cria de douleur et de stupéfaction.

 

Sinbad fut relâché et courut vers elle, la prenant dans ses bras. Maeve regarda Rumina trembler et s’effondrer. Elle se cramponna sur Sinbad. Rumina les regarda, ébahie, et poussa son dernier soupir. Son corps fut envahi d’une lumière scintillante et elle disparut en cendres.

 

Maeve tourna la tête vers Sinbad, faiblement.

-         Je t’en prie... souviens-toi de moi…

-         Je t’aime… lui dit-il.

 

~~~

 

Time, sometimes the time just slips away
And you’re left with yesterday

Left with the memories

 

Maeve fixait l’océan du rocher où elle et Dermott avaient l’habitude de venir s’asseoir. Elle n’avait pas tout dévoilée à Sinbad… en fait, elle seule se souviendrait de lui.

 

I, I'll always think of you and smile
And be happy for the time
I had you with me

Elle n’avait pas voulu tout lui dire... pour ne pas qu’il s’inquiète pour elle. Cela faisait maintenant tant d’années que cela la torturait. Vivre à la pensée que son âme sœur vit quelque part, au-delà de cet océan.

 

Though we go our seperate ways
I won't forget so don't forget 
The memories we made

Longtemps déjà elle avait dû accepter son départ. Et même s’il naviguerait sur des eaux différentes des siennes, elle ne l’oublierait jamais.

 

~~~

 

-         Maeve! cria Dermott.

Il courut vers elle. Maeve commençait peu à peu à s’habituer à sa présence. Lui aussi avait perdu la mémoire, et n’avait aucune idée du sacrifice qu’elle avait fait pour lui… pour délivrer le monde d’une prochaine destruction. Elle se disait que c’était peut-être mieux ainsi…

 

Please remember, please remember
I was there for you 

And you were there for me

 

-         Mais qu’est-ce que tu fais encore ici? demanda-t-il. Depuis quelques jours que tu passes ton temps ici… Ylhaak va peut-être finir par se désintéresser de toi!

-         Si seulement cela pouvait se produire…

-         Au fait, combien de temps encore vas-tu retarder ta décision?

-         Père la connaît déjà. Qu’il s’arrange avec le reste.

Dermott resta silencieux un instant. Il vint s’asseoir près d’elle.

-         Au fait… pourquoi regardes-tu tout le temps la mer? Tu veux partir?

Maeve soupira.

-         Tu me laisserais seul?

Maeve le regarda et sourit.

-         Jamais je ne te laisserais seul. Viens par ici.

Elle ouvrit ses bras et l’accueillit. Dermott se laissa serrer en se questionnant sur la peine que sa sœur pouvait bien ressentir. Elle semblait si triste… Il l’avait épié quelques fois lorsqu’elle partait le soir pour venir s’asseoir sur ce rocher. Son regard semblait se perdre à l’horizon, et pour un bref instant, elle semblait heureuse.

 

Goodbye, there's just no sadder word to say
And it's sad to walk away 

With just the memories

 

Le soleil commença à descendre à l’horizon, les plongeant dans une vaste étendue de magnifiques couleurs.

-         Père va commencer à s’inquiéter, dit Dermott. On ferait mieux d’aller l’aider à fermer la grange.

-         Pars devant, je te rejoindrai.

Dermott haussa les épaules et partit en courant. Maeve le regarda s’éloigner et reporta son attention sur l’océan.

-         Oh Sinbad… où es-tu?

 

~~~

 

-         Attention Rongar! C’est très fragile!

Rongar retint son geste, souriant aux précautions probablement exagérées de son ami scientifique. Cette fois-ci, il était en train de concevoir des plaquettes de bois dans lesquelles il gravait des lettres. Rongar l’aidait avec ses poignards car il avait une dextérité incroyable. Firouz quant à lui, concevait une substance noire dans laquelle il tremperait ses cubes de bois par la suite. Il disait que son liquide était plus adéquat que de l’encre ordinaire utilisé déjà à l’époque, par ses composantes chimiques et ses caractéristiques. Firouz avait passé la matinée à lui expliquer comment cette nouvelle invention révolutionnerait le monde.

 

Tout à coup, la porte s’ouvrir bruyamment, révélant Doubar qui semblait pressé.

-         Vite, sur le pont! Une tempête fonce droit sur nous.

J’active ma pompe à eau immédiatement! dit Firouz.

 

Who's to know what might have been
We'll leave behind a life and time 
I'll never know again

 

-         Doubar! Attache ces cordes! cria Sinbad en voyant apparaître son frère sur le pont.

Doubar ne perdit pas de temps et exécuta les ordres. Sinbad appela Rongar et lui passa le gouvernail.

-         Essaie de garder le cap, dit-il à travers la pluie. Nous devons arriver au port de Jakar aujourd’hui!

Rongar acquiesça, et se concentra. Le regard de Sinbad s’adoucit. Il lui tapa l’épaule.

-         Fais de ton mieux.

Rongar lui sourit et Sinbad partit aider Mustapha à affaisser les voiles.

 

~~~

 

Maeve marchait tranquillement dans le sentier menant à leur demeure. Et que se serait-il passé? Elle avait quitté un monde qu’elle avait appris à aimer, à endurer, à combattre. Sinbad lui avait avoué l’aimer… est-ce que ce sacrifice en valait vraiment la peine?

 

Please remember, please remember
I was there for you 
And you were there for me
Please remember, our time together
The time was yours and mine 
While we were wild and free

Then remember, please remember me

Et cette merveilleuse soirée qu’ils avaient passé... même morte Rumina continuait de lui gâcher la vie.

 

~~~

 

La pluie lui brouillait la vue. Il ne savait plus depuis combien de temps ils luttaient. Firouz lui avait assuré quelques heures plus tôt que la pompe suffirait, il l’avait amélioré quelques jours auparavant et avait doublé son efficacité. Un éclair traversa le ciel et toucha le mat, l’enflammant.

-         Par tous les dieux! s’écria Sinbad.

-         Sinbad! cria Doubar. Le bateau est en feu!

-         Merci de préciser!

Il reporta son attention sur l’incendie. Bientôt il se propagea sur les voiles adjacentes. Il devait agir, et vite! Il s’empara du magnoscope et s’en alla à l’avant du bateau. Il scruta les environs, mais ne vit rien à part des nuages et de la pluie. Il était absolument impossible de savoir où ils se trouvaient, et dans quelle direction aller.

 

Please remember, please remember
I was there for you 
And you were there for me

And remember, Please remember me

 

Le feu se propageait rapidement. Rongar signala à Sinbad qu’il se savait pas s’il pourrait rendre le bateau à destination dans un état pareil. Et la pluie qui n’arrivait pas à éteindre les flammes…

-         Doubar attention!

Sinbad se précipita sur son frère et le fit tomber un peu plus loin. Une voile secondaire en flammes s’effondra à l’endroit même où il s’était trouvé. Doubar remercia d’un regard son frère. Sinbad sourit. Mais son sourire ne dura pas à longtemps en constatant les dégâts de son bateau.

-         Doubar… crois-tu sérieusement que nous y arriverons?

-         Nous devrons tout essayer petit frère.

 

~~~

 

Que de souvenirs assaillaient son esprit. Tant de joies et de peines partagées avec ces amis… avec lui. Comment était-il possible de vivre avec le passé qui était en fait le présent?

 

And how we laugh and how we smile
And how this heart was yours and mine
And how a dream was out of reach
I stood by you, you stood by me
We took each day and made it shine
We wrote our names across the sky
We ride so fast, we ride so free
And I knew that you had me

Maeve arriva devant chez elle et se dirigea vers la grange où elle devait aider son frère et son père à préparer les cochons pour la nuit.

 

~~~

 

-         Maeve! Un bateau est arrivé durant la nuit!

Maeve retourna sa tête vivement.

-         Le propriétaire du port demande aux gens de recruter des travailleurs. Il s’agit du bateau du célèbre Sinbad! Tu y crois toi? demanda Dermott.

-         Je…

Maeve n’arrivait pas à croire. Ils avaient donc réussi… Elle haussa les épaules et cacha sa surprise.

-         Vas donc les aider si tu en as envie.

-         Tu ne veux pas venir?

-         Peut-être… peut-être plus tard.

 

Please remember, please remember
I was there for you 
And you were there for me

Please remember, our time together

 

Maeve réfléchit un instant. Elle mourrait d’envie d’aller le rejoindre. Mais comment pourrait-elle lui dire? Lui expliquer ce qui s’était passé? Elle ne ferait que le troubler, si jamais il ne la traitait pas de folle. Non elle devait se faire à l’idée que maintenant elle devait faire son chemin sans lui… il était du passé.

Mais je ne veux pas qu’il soit du passé! cria son esprit. Je veux qu’il fasse parti de ma vie présente… dans mon cœur.

 

Elle hésita un instant, et puis laissa tomber le foin qu’elle tenait. Elle prit les reines de son cheval et partit à la poursuite de son frère.

 

~~~

 

Though we go our seperate ways
I won't forget so don't forget 

The memories we made

 

Toutes les têtes se tournèrent vers lui lorsqu’il mit les pieds dans la taverne. Sinbad vint s’asseoir à son tour et leurs yeux le bombardèrent de questions. Il soupira.

-         Le bateau…est dans un état lamentable. Cela va prendre au moins… des semaines avant de tout réparer.

Un silence complet envahit s’installa autour de la table, chacun songeant à la situation présente. Firouz prit la parole.

-         Des semaines? dit-il doucement. En es-tu sûr?

Sinbad acquiesça.

-         Et le cargo qui aurait dû être déjà arrivé…

Il savait que cet orage était un malheureux malheur de la vie, mais il aurait tout de même pu arriver à un autre moment! Ces tapis avaient une valeur précieuse… l’important était néanmoins que tout le monde s’en était sorti.

-         Si nous nous y mettons tous… peut-être qu’avec de la chance nous pourrons le rebâtir, dit-il après un moment.

-         Nous allons le réparer! s’écria Doubar. Le Nomade ne sera pas une pauvre épave tant que je serai de ce monde petit frère. Ce bateau nous appartient, et nous allons le sauver.

Sinbad sourit devant l’attitude de son frère. Il avait aussi eu la confirmation que des gens du village viendrait l’aider. Ce serait vraiment gentil de leur part.

 

Il prit une autre gorgé de vin et reporta son attention devant l’entrée de la taverne où une jeune femme venait d’entrer. Il semblait hypnotisé par ses cheveux couleur de feu.

 

Please remember, please remember

 

La jeune femme semblait hésiter. Elle regarda un peu partout dans la taverne… jusqu’à ce que son regard croise le sien. Et en un instant il y eut une collision entre le passé et le présent, leurs esprits confrontés entre le mensonge et la vérité.

 

I was there for you 
And you were there for me
Please remember, our time together

 

Maeve plongea son regard dans les yeux dont elle avait si souvent rêvé. Il était là, devant elle, et la regardait. Durant un instant elle crut qu’il commençait à se souvenir. Il secoua la tête. Elle avait envie de lui crier de ne pas refuser ses souvenirs, qu’ils étaient vrais… et qu’elle l’aimait.

 

And how we laugh and how we smile
And how this heart was yours and mine

And how a dream was out of reach

 

Confus, Sinbad se leva. Cette femme exerçait une attraction dans son corps qu’il ne pouvait expliquer. Doubar l’appela mais il ne l’entendit pas. Il se dirigea vers elle.

Maeve le vit s’en venir à sa rencontre. Son cœur commença à battre de plus belle. Au plus profond d’elle-même, elle savait qu’il était inutile d’espérer… le temps avait effacé ses souvenirs.

 

We took each day and made it shine
We wrote our names across the sky
We ride so fast, we ride so free
And I knew that you had me

-         Bonjour... lui dit-il en s’approchant.

Maeve ne put qu’acquiescer.

-         Votre visage m’est familier… on ne se serait pas déjà vu quelque part?

Oui! cria son esprit.

Sinbad voyait qu’elle semblait hésiter sur quoi répondre. Pourquoi pensait-il la connaître? Ces yeux… ces cheveux… cette allure… il l’avait déjà vu à quelque part… peut-être dans ses rêves.

Si cela ne marche pas… alors rien ne marchera jamais, se dit Maeve.

Qu’elle ne fut pas la surprise de Sinbad lorsqu’elle le prit par le cou et le fit perdre tous ses moyens dans un seul et unique baiser. Un baiser qu’il avait déjà connu… il se laissa terrasser par la soudaine passion qui s’éveillait dans son cœur. Il ferma les yeux et un océan de souvenirs assaillit son esprit. De leur première rencontre, en passant par les multiples aventures vécues, jusqu’à cet orage qui les avaient menés sur Eire. Son amour ressurgit dans son cœur, il voulut exploser. Sinbad se rappela avoir promis de ne pas l’oublier… tous ses rêves mystérieux s’expliquaient. Car il l’avait rêvé durant de si longues nuits, se demandant qui pouvait être cette femme magique qui l’envoûtait. Et maintenant elle se tenait devant lui, l’embrassant de tout son amour.

 

Sinbad ouvrit les yeux instantanément. Maeve mit fin au baiser et le regarda. Il semblait à la fois perdu et retrouvé. Elle attendit. Sinbad la regarda attentivement, et leurs regards se croisèrent de nouveau.

-   Maeve… murmura-t-il.

Fin

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