Des querelles communautaires aux enjeux sociaux.

Le coût écrasant d'un divorce belge.


RIEN n'émeut ni n'ébranle les classes dirigeantes en Belgique.  Les scandales politico-financiers à répétition, l'affaire Dutroux, le chômage pandémique, la paupérisation n'ont conduit à aucun changement dans le choix des priorités gouvernementales.  L'euro demeure l'objectif à atteindre, coûte que coûte.  En dépit des antagonismes communautaires, encore ravivés par les souvenirs douloureux de l'occupation, 'qui' ne manqueront pas de s'exacerber à mesure que se rapprochera l'échéance électorale de juin 1999.



 

Le 13 juin 1999, théoriquement, les Belges auront un rendez-vous électoral inédit.  Ce jour-là, en effet, se tiendront pour la première fois simultanément les élections européennes, fédérales, communautaires et régionales.  A moins d'un an de cette échéance particulière, les partis tant de la majorité que de l'opposition ont commencé d'ores et déjà à songer aux contours de la Belgique du troisième millénaire.  Car ce pays soumis depuis sa création, en 1830, à des forces politiques, culturelles et économiques centrifuges a connu, de 1970 à 1994, quatre phases de réformes institutionnelles destinées à façonner un Etat fédéral qui demeure inachevé (1).

Ces étapes, franchies sans trop de heurts, répondent à la nécessité de satisfaire un besoin d'autonomie politico-écononique et culturelle.  Elles interviennent à un moment où le rapport de forces se révèle nettement favorable aux Flamands: jusqu'au début de ce siècle, ceux-ci avaient vécu dans un régime dominé par la bourgeoisie francophone qui avait tout fait pour nier leur spécificité.

Après la seconde guerre mondiale, alors que le déclin industriel de la Wallonie connaît une nette accélération, la Flandre entame la reconquête d'un pays dont elle va progressivement contrôler tous les centres névralgiques.  Si le fédéralisme s'est imposé comme un moyen pacifique de régler les contentieux entre Flamands et Wallons, entre Belges d'expression flamande et française, il n'a pas eu comme corollaire le développement d'une authentique culture fédérale.  Le « communautaire » est donc nus à toutes les sauces et conditionne, en permanence, les termes des débats politiques.

Si, comme le prédisent la plupart des observateurs, la dynamique de fragmentation devait continuer, la prochaine législature fournira-t-elle l'occasion d'affiner, simplement, le « fédéralisme d'union (2) » consacré par la dernière modification constitutionnelle ou bien ouvrira-t-elle la voie au séparatisme ?

La marge de manoeuvre des décideurs politiques apparaît étroite quelle que soit la composition de la future coalition gouvernementale.  Car, paradoxalement, le schéma voulu et enclenché par les dirigeants ne dispose pas d'assise populaire.  Flamands et Wallons, néerlandophones et francophones ont subi cette évolution plus qu'ils ne l'ont soutenue.  D'une manière générale, depuis une vingtaine d'années désormais, les discours et les préoccupations des gouvernants, d'une part, et des citoyens, d'autre part, ont cessé de coïncider.  L'aggravation de la crise a contribué à accroître la distance qui sépare la société civile des responsables politiques.

A preuve: en 1998, à ceux qui, dans la foulée de l'affaire Dutroux (3) et du traumatisme immense qu'elle a provoqué au sein de la population, réclament une société qui place l'être humain en son centre, où l'on s'emploie, efficacement, à suturer les pilles douloureuses causées par deux décennies de restructurations d'entreprises, de coupes claires dans les budgets de l'enseignement, de la Sécurité sociale, etc., avec à la clé un chômage massif et une paupérisation grandissante, les gouvernants 'répondent par la norme européenne des 3 %, la maîtrise de l'inflation, la nécessité d'un franc fort, la résorption de la dette, l'assainissement des finances publiques.  Faute de maintenir le cap, argumente-t-on dans les cercles politiques et financiers, la Belgique risque d'aller au-devant d'une catastrophe économique et sociale.
 
 

Inextricable écheveau économique


POURTANT le désastre est déjà là, P mesurable à l'aune du nombre d'individus concernés, directement ou indirectement par l'assurance-chômage : plus de 1 million pour une population active de 3,8 millions de personnes, dans un pays qui compte un peu plus de 10 millions d'habitants (4).  La multiplication des grèves - gardiens de prison, convoyeurs de fonds, enseignants, étudiants, travailleurs du secteur non marchand, etc. - est révélatrice de la douleur ressentie par un corps social soumis à des cures répétées et draconiennes d'austérité.
Sans oublier les conclusions de la commission d'enquête parlementaire sur « Dutroux-Nihoul et consorts (5) » c'est aussi le délabrement de l'appareil judiciaire et policier, en particulier, et de l'Etat en général, qui a permis à un monstrueux bourreau d'enfants d'agir impunément pendant des mois.  Il va de soi que l'actuelle coalition quadripartite, composée des sociaux-chrétiens et des socialistes tant flamands que francophones, porte une responsabilité écrasante dans cette situation.

Ce très noir contexte n'empêchera probablement pas les démons communautaires de venir occuper les devants de la scène politique à mesure que se rapprochera l'échéance électorale.  Les porte-parole du mouvement flamand rappellent sans cesse que la Flandre fournit l'essentiel de la richesse nationale (6) - mais les Wallons n'en n'ont-ils pas fait autant pendant un siècle '? et qu'elle demeure, par conséquent, Ia mère nourricière des deux autres régions : Bruxelles et la Wallonie.

On comprend mieux ainsi pourquoi les accès de fièvre autonomiste ou séparatiste sont plus fréquents dans le nord que dans le sud du pays.  Et pourquoi des voix réclament, notamment, la scission de la Sécurité sociale, jusqu'ici matière fédérale.  Les Wallons n'en veulent évidemment pas.  Et pour cause: la Flandre apporte beaucoup plus - les cotisations étant liées aux salaires (7) - 'que la Wallonie dans le pot commun de la Sécurité sociale. « Fédéraliser » cette dernière signifierait, par conséquent, mettre un terme à la solidarité qui unit encore les régions et les citoyens.

Les Flamands peuvent-ils pour autant exiger un divorce rapide, 6mtal ? Pas sûr.  La Wallonie représente toujours le premier partenaire commercial de la Flandre, qui y écoule 70 % de sa production (8).  Et même si M. Karel Vinck, le patron des patrons flamands, rêve de transformer sa région en - Si4gapour d'Europe », au sein de la Fédération des entrepreneurs belges (FEB) le CNPF belge -, on n'ignore pas à quel point il serait hasardeux de vouloir trancher l'inextricable écheveau économique constitué au fil des cent soixante-huit ans d'histoire commune.

Des mêmes cénacles politiques flamands s'élève une autre antienne : celle de la « fédéralisation » de la dette colossale de l'Etat, qui pèse environ 10 700 milliards de francs-belges (1 FB = 0,16 F), soit environ 122,2 % du PIB.  Les partisans d'une telle option feignent d'oublier que ce gouffre financier est d'abord le résultat d'un système de gestion de la chose publique façonné également par les Flamands : « L'usage intensif des compromis, mode de gouvernement typiquement belge, permettait certes d‘éviter de réels affrontements, mais compliquait aussi singulièrement la gestion quotidienne de l'Etat.  La dispersion du pouvoir de décision entre d@ multiples centres aux idées contradictoires se traduira évidemment par d'énormes gaspillages d'énergie et d'argent public (9). »

Ce mode de gouvernement et de partage du gâteau tient à l'histoire du pays, à la culture politique de ses dirigeants.  La Belgique repose sur des « piliers » antagonistes certes, mais qui supportent solidairement tout l'édifice : « La "pillarisation" est l'organisation de la vie politique, sociale, culturelle en "piliers", en "mondes" de sensibilités politique et philosophique différentes (... ), ces piliers articulés autour des partis forment de véritables @contre-sociétés". Chaque pilier est composé d'un parti, d'une organisation syndicale, d'une mutualité et d'une multitude d’associations périphériques.  Entre ces "mondes" les rapports sont rares.  La division historique de la société belge est donc verticales Sauf à un échelon : celui des élites politiques, où se débattent et se prennent les compromis.  Cela explique la qualification de démocratie consociative pour la Belgique (10). »

D'autres éléments entravent la liberté d'action des décideurs politiques et réduisent les risques de fracture institutionnelle intempestive. « Si la réforme de l'Etai est d'abord et surtout un processus qui ne s'arrêtera peut-être jamais, d'aucuns ont pris conscience brutalement en Flandre que celle-ci n'est pas à l'abri de certains problèmes et que le slogan "C'est la faute aux Wallons si cela va mal" ne convainc plus.  La fermeture de l'usine de Renault-Vilvorde a brisé net l'illusion de l'invulnérabilité de la Flandre ?que cultivaient un certain nombre de leaders du mouvement flamand >, explique Guido Fonteyn, journaliste au quotidien catholique flamand De Standaard.

Renault-Vilvorde a rappelé, dramatiquement, que les peuples qui composent la Belgique ainsi que leurs représentants maîtrisent de moins en moins le devenir de leur pays.  Economiquement, celui-ci dépend toujours plus des sociétés étrangères, qui fournissent un emploi industriel sur deux.  Les entreprises françaises, entre autres, ont fait main basse sur des pans entiers du monde bancaire, de l'industrie alimentaire, etc. (11).  En outre, de manière générale, le développement de l'Union européenne diminue chaque jour un peu plus la souveraineté des Etats membres.

Les cris de guerre « flamingants » ou « wallingants » n'ont dès lors qu'une portée très relative par rapport aux contingences imposées par l'Europe, qui limitent indirectement toute modification du régime de financement des communautés et des régions ainsi que toute avancée fédérale.  D'autant qu'il convient de répéter qu'il ne s'agit sans doute pas d'une urgence pour tout le monde.  A cet égard, l'exemple de la région de Bruxelles ne rassure guère.  Enclave francophone en terre de Flandre, la ville qui abrite la Commission européenne suscite bien des convoitises.  A commencer par celle du Vlaams Blok, parti d'extrême droite, qui ambitionne de devenir, à l'issue des prochaines élections, la première formation politique flamande au sein du conseil régional bruxellois - ce qui lui permettrait d'en paralyser le fonctionnement - en profitant d'un environnement socio-économique fertile à la prolifération de ses idées (12).

Tout occupés à marchander le dépeçage de l'Etat, aveuglés par des objectifs strictement budgétaires, les partis démocratiques traditionnels au pouvoir n'ont pas compris à quel point ils ont contribué, ce faisant, à alimenter l'exaspération, la rancoeur et la désespérance d'une partie des électeurs.  Si, comme l'affirme M. Jean-Luc Dehaene; le premier ministre, « personne ne sait ce qui se passera en 1999 (13) », les dissensions communautaires masquent de moins en moins un enjeu bien plus crucial - qui transcende les frontières linguistiques et régionales ainsi que les clivages traditionnels -, cristallisé par la « crise blanche (14) » qu'a connue la Belgique, en 1996 @ celui, fondamental, du type de société globale que l'on entend construire.

Par SERGIO CARROZZO, journaliste, Bruxelles.
 © Le Monde Diplomatique. septembre 1998.


(1) En 1970. la Belgique a été partagée trois communautés (française. flamande et allemande) et trois régions (la Wallonie, la Flandre et Bruxelles), 1980 a vu la définition des compétences régionales (aménagement du territoire, logement, politique économique, etc.). En 1988-1989, l'enseignement a été communautarisé.  Si. du côté flamand, les conseils de la communauté siègent au sein d'une même instance, le Vlaamse Raad, installé à Bruxelles, du côté francophone, en revanche, les régions wallonne et bruxelloise ont chacune leur propre conseil.  Le Conseil de la communauté française regroupe des élus de ces deux régions.  Enfin, en 1993-1994, on a instauré des gouvernements de législature, élargi les compétences (agriculture, commerce extérieur, programmes sociaux ... ) et accru les moyens financiers des conseils régionaux et communautaires ; et les conseillers régionaux ont été élus au suffrage universel, etc.  Lire Xavier Mabille, Histoire Politique de la Belgique, Editions du Crisp, Bruxelles, 1997.

(2) lire . Une dernière chance pour l'unité de la Belgique ? », Le Monde diplomatique, juin 1993 et Florence Beaugé, « La Belgique en ses habits fédéraux », Le Monde diplomatique, février 1994.

(3) M. Marc Dutroux est le responsable présume du rapt et de la mort de plusieurs enfants pendant la période qui va de juin 1995 au mois d'août 1996.

(4) Avancées, Bruxelles, mars 1998, n, 64.

(5) Enquête parlementaire sur la manière dont l'investigation dans ses volets policier et judiciaire a été menée dans « l'affaire Dutroux-Nihoul et consorts », rapport complémentaire, Chambre des représentants de Belgique, 16 février 1998.

(6) En termes de taux de croissance, la Flandre occupe la première position avec une augmentation moyenne de la valeur ajoutée brute de 2.6 % sur la période 1985-1995. Les taux de croissance de la Région wallonne et de la Région bruxelloise sont respectivement de 1,8 % et de 1.2 %. (L'Echo, Bruxelles, 15 mars 1997).

(7) En termes de PIB, la part de la Flandre était, en 1996, de 60,4 %, et celle de la Wallonie de (Le Soir Bruxelles, 31 juillet 1997).

(8) Belgique, disparition d'une nation européenne ? ouvrage collectif coordonné par Christophe Derenne et Colette De Troy, Editions Luc Pire, Bruxelles, 1997, p. 48.

(9) Claude Haim, La Belgique mise à nu, Editions du Félin, Paris, 1995, p. 209.

(10) L'Affaire Dutroux, la Belgique malade de son système, ouvrage collectif, Complexe, Bruxelles, 1997, p. 165.

(11) Belgique, la force de la désunion, sous la direction d'Alain Dieckhoff, Complexe, Bruxelles, 1996, p. 191.

(12) Lire Serge Govaert, « Bruxelles convoitée par L'extrême droite flamande », Le Monde diplomatique, janvier 1998.

(13) Le Soir Bruxelles, 13 octobre 1997.

(14) Lire Jean-Marie Chauvier, « En Belgique, "affaires" et crises de régime », Le Monde diplomatique, octobre 1996, ainsi que « En Belgique 1'l'année branches vire au gris », Le Monde diplomatique, octobre 1997.


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