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License ABU
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Version 1, Aout 1997

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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------

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<IDENT cyrano>
<IDENT_AUTEURS rostande>
<IDENT_COPISTES bretl bretb bretjp>
<ARCHIVE http ://www.abu.org/ABU/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Cyrano de Bergerac>
<GENRE vers>
<AUTEUR Edmond Rostand>
<COPISTE Laetitia Bret et Boris Bret jpbret@dialup.francenet.fr>
<NOTESPROD>
 Edition Fasquelle 1930
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER cyrano1 --------------------------------

Premier Acte 
----------------------------------------- 
Une reprsentation  l'htel de Bourgogne 


La salle de l'Htel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar 
de jeu de paume amnag et embelli pour des reprsentations. 

La salle est un carr long ; on la voit en biais, de sorte 
qu'un de ses cts forme le fond qui part du premier plan,  
droite, et va au dernier plan,  gauche, faire angle avec la 
scne qu'on aperoit en pan coup. 

Cette scne est encombre, des deux cts, le long des 
coulisses, par des banquettes. Le rideau est form par deux 
tapisseries qui peuvent s'carter. Au-dessus du manteau 
d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade dans 
la salle par de longues marches. De chaque ct de ces 
marches, la place des violons. Rampe de chandelles... 

Deux rangs superposs de galeries latrales : le rang 
suprieur est divis en loges. Pas de siges au parterre, 
qui est la scne mme du thtre ; au fond de ce parterre, 
c'est--dire  droite, premier plan, quelques bancs formant 
gradins et, sous un escalier qui monte vers des places 
suprieures et dont on ne voit que le dpart, une sorte de 
buffet orn de petits lustres, de vases fleuris, de verres 
de cristal, d'assiettes de gteaux, de flacons, etc. 

Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entre du 
thtre. Grande porte qui s'entrebille pour laisser passer 
les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que 
dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches 
rouges sur lesquelles on lit : La Clorise. 

Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurit, 
vide encore. Les lustres sont baisss au milieu du parterre, 
attendant d'tre allums. 


Scne Premire - LE PUBLIC, qui arrive peu  peu. CAVALIERS, 
BOURGEOIS, LAQUAIS, PAGES, TIRE-LAINE, LE PORTIER, etc., 
puis LES MARQUIS, CUIGY, BRISSAILLE, LA DISTRIBUTRICE, 
LES VIOLONS, etc. 


On entend derrire la porte un tumulte de voix, puis un 
cavalier entre brusquement. 

LE PORTIER, le poursuivant : 
Hol ! Vos quinze sols ! 

LE CAVALIER : 
J'entre gratis ! 

LE PORTIER : 
Pourquoi ? 

LE CAVALIER : 
Je suis chevau-lger de la maison du Roi ! 

LE PORTIER,  un autre cavalier qui vient d'entrer : 
Vous ? 

DEUXIEME CAVALIER : 
Je ne paye pas ! 

LE PORTIER : 
Mais... 

DEUXIEME CAVALIER : 
Je suis mousquetaire. 

PREMIER CAVALIER, au deuxime : 
On ne commence qu' deux heures. Le parterre 
Est vide. Exerons-nous au fleuret. 
Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apports. 

UN LAQUAIS, entrant : 
Pst... Flanquin... 

UN AUTRE, dj arriv : 
Champagne ?... 

LE PREMIER, lui montrant des jeux qu'ils sort de son 
pourpoint : 
Cartes. Ds. 
Il s'assied par terre. 

LE DEUXIEME, mme jeu : 
Oui mon coquin. 

PREMIER LAQUAIS, tirant de sa poche un bout de chandelle 
qu'il allume et colle par terre : 
J'ai soustrait  mon matre un peu de luminaire. 

UN GARDE,  une bouquetire qui s'avance : 
C'est gentil de venir avant que l'on claire !... 
Il lui prend la taille. 

UN DES BRETTEURS, recevant un coup de fleuret 
Touche ! 

UN DES JOUEURS 
Trfle ! 

LE GARDE, poursuivant la fille 
Un baiser ! 

LA BOUQUETIERE, se dgageant 
On voit !... 

LE GARDE, l'entranant dans les coins sombres 
Pas de danger ! 

UN HOMME, s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de 
provisions de bouche 
Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. 

UN BOURGEOIS, conduisant son fils 
Plaons-nous l, mon fils. 

UN JOUEUR 
Brelan d'as ! 

UN HOMME, tirant une bouteille de sous son manteau et 
s'asseyant aussi 
Un ivrogne 
Doit boire son bourgogne... 
Il boit. 
...  l'htel de Bourgogne ! 

LE BOURGEOIS,  son fils 
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? 
Il montre l'ivrogne du bout de sa canne. Buveurs... 
En rompant, un des cavaliers le bouscule. Bretteurs ! 
Il tombe au milieu des joueurs. Joueurs ! 

LE GARDE, derrire lui, lutinant toujours la femme 
Un baiser ! 

LE BOURGEOIS, loignant vivement son fils 
Jour de Dieu ! 
- Et penser que c'est dans une salle pareille 
Qu'on joua du Rotrou, mon fils ! 

LE JEUNE HOMME 
Et du Corneille ! 

UNE BANDE DE PAGES, se tenant par la main, entre en 
farandole et chante 
Tra la la la la la la la la la la lre... 

LE PORTIER, svrement aux pages 
Les pages, pas de farce !... 

PREMIER PAGE, avec une dignit blesse 
Oh ! Monsieur ! ce soupon !... 
Vivement au deuxime, ds que le portier a tourn le dos. 
As-tu de la ficelle ? 

LE DEUXIEME 
Avec un hameon. 

PREMIER PAGE 
On pourra de l-haut pcher quelque perruque. 

UN TIRE-LAINE, groupant autour de lui plusieurs hommes de 
mauvaise mine 
Or , jeunes escrocs, venez qu'on vous duque 
Puis donc que vous volez pour la premire fois... 

DEUXIEME PAGE, criant  d'autres pages dj placs aux 
galeries suprieures 
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ? 

TROISIEME PAGE, d'en haut 
Et des pois ! 
Il souffle et les crible de pois. 

LE JEUNE HOMME,  son pre 
Que va-t-on nous jouer ? 

LE BOURGEOIS 
Clorise 

LE JEUNE HOMME 
De qui est-ce ? 

LE BOURGEOIS 
De monsieur Balthazar BARO. C'est une pice !... 
Il remonte au bras de son fils. 

LE TIRE-LAINE,  ses acolytes 
... La dentelle surtout des canons, coupez-la ! 

UN SPECTATEUR,  un autre, lui montrant une encoignure 
leve 
Tenez,  la premire du Cid, j'tais l ! 

LE TIRE-LAINE, faisant avec ses doigts le geste de 
subtiliser 
Les montres... 

LE BOURGEOIS, redescendant,  son fils 
Vous verrez des acteurs trs illustres... 

LE TIRE-LAINE, faisant le geste de tirer par petites 
secousses furtives 
Les mouchoirs... 

LE BOURGEOIS 
Montfleury... 

QUELQU'UN, criant de la galerie suprieure 
Allumez donc les lustres ! 

LE BOURGEOIS 
... Bellerose, l'Epy, la Beaupr, Jodelet ! 

UN PAGE, au parterre 
Ah ! voici la distributrice !... 

LA DISTRIBUTRICE, paraissant derrire le buffet 
Oranges, lait, 
Eau de framboise, aigre de cdre... 
Brouhaha  la porte. 

UNE VOIX DE FAUSSET 
Place, brutes ! 

UN LAQUAIS, s'tonnant. 
Les marquis !... au parterre ?... 

UN AUTRE LAQUAIS 
Oh ! pour quelques minutes. 
Entre une bande de petits marquis. 

UN MARQUIS, voyant la salle  moiti vide 
H quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, 
Sans dranger les gens ? sans marcher sur les pieds 
Ah ! fi ! fi ! fi ! 
Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrs peu avant. 
Cuigy ! Brissaille ! 
Grandes embrassades. 

CUIGY 
Des fidles !... 
Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles... 

LE MARQUIS 
Ah ! ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur... 

UN AUTRE 
Console-toi, marquis, car voici l'allumeur ! 

LA SALLE, saluant l'entre de l'allumeur 
Ah !... 

On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques 
personnes ont pris place aux galeries. Lignire entre au 
parterre, donnant le bras  Christian de Neuvillette. 
Lignire, un peu dbraill, figure d'ivrogne distingu. 
Christian, vtu lgamment, mais d'une faon un peu dmode, 
parat proccup et regarde les loges. 


Scne II - LES MEMES, CHRISTIAN, LIGNIERE, 
puis RAGUENEAU et LE BRET 


CUIGY 
Lignire ! 

BRISSAILLE, riant 
Pas encor gris !... 

LIGNIERE, bas  Christian 
Je vous prsente ? 
Signe d'assentiment de Christian. 
Baron de Neuvillette. 
Saluts. 

LA SALLE, acclamant l'ascension du premier lustre allum 
Ah ! 

CUIGY,  Brissaille, en regardant Christian 
La tte est charmante. 

PREMIER MARQUIS, qui a entendu 
Peuh !... 

LIGNIERE, prsentant  Christian 
Messieurs de Cuigy, de Brissaille... 

CHRISTIAN, s'inclinant 
Enchant !... 

PREMIER MARQUIS, au deuxime 
Il est assez joli, mais n'est pas ajust 
Au dernier got. 

LIGNIERE,  Cuigy 
Monsieur dbarque de Touraine. 

CHRISTIAN 
Oui, je suis  Paris depuis vingt jours  peine. 
J'entre aux gardes demain, dans les cadets. 

PREMIER MARQUIS, regardant les personnes qui entrent dans 
les loges 
Voil 
La prsidente Aubry ! 

LA DISTRIBUTRICE 
Oranges, lait... 

LES VIOLONS, s'accordant 
La... la... 

CUIGY,  Christian lui dsignant la salle qui se garnit 
Du monde ! 

CHRISTIAN 
Et ! oui, beaucoup. 

PREMIER MARQUIS 
Tout le bel air ! 

Ils nomment les femmes  mesure qu'elle entrent, trs 
pares, dans les loges. Envois de saluts, rponses de 
sourires. 

DEUXIEME MARQUIS 
Mesdames 
De Gumn... 

CUIGY : 
De Bois-Dauphin... 

PREMIER MARQUIS 
Que nous aimmes... 

BRISSAILLE 
De Chavigny... 

DEUXIEME MARQUIS 
Qui de nos coeurs va se jouant ! 

LIGNIERE 
Tiens, monsieur de Corneille est arriv de Rouen. 

LE JEUNE HOMME,  son pre 
L'Acadmie est l ? 

LE BOURGEOIS 
Mais... j'en vois plus d'un membre ; 
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; 
Porchres, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud... 
Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau ! 

PREMIER MARQUIS 
Attention ! nos prcieuses prennent place 
Barthnode, Urimdonte, Cassandace, 
Flixrie... 

DEUXIEME MARQUIS, se pmant 
Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis ! 
Marquis, tu les sais tous ? 

PREMIER MARQUIS 
Je les sais tous, marquis ! 

LIGNIERE, prenant Christian  part 
Mon cher, je suis entr pour vous rendre service 
La dame ne vient pas. Je retourne  mon vice ! 

CHRISTIAN, suppliant 
Non !... Vous qui chansonnez et la ville et la cour, 
Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour. 

LE CHEF DES VIOLONS, frappant sur son pupitre, avec son 
archet 
Messieurs les violons !... 
Il lve son archet. 

LA DISTRIBUTRICE 
Macarons, citronne... 
Les violons commencent  jouer. 

CHRISTIAN 
J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffine, 
Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit... 
Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on crit, 
Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. 
-- Elle est toujours,  droite, au fond : la loge est vide. 

LIGNIERE, faisant mine de sortir 
Je pars. 

CHRISTIAN, le retenant encore 
Oh ! non, restez ! 

LIGNIERE 
Je ne peux. D'assoucy 
M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. 

LA DISTRIBUTRICE, passant devant lui avec un plateau 
Orangeade ? 

LIGNIERE 
Fi ! 

LA DISTRIBUTRICE 
Lait ? 

LIGNIERE 
Pouah ! 

LA DISTRIBUTRICE 
Rivesalte ? 

LIGNIERE 
Halte ! 
A Christian. 
Je reste encor un peu. -- Voyons ce rivesalte ? 
Il s'assied prs du buffet. la distributrice lui verse son 
rivesalte. 

CRIS, dans le public  l'entre d'un petit homme 
grassouillet et rjoui 
Ah ! Ragueneau !... 

LIGNIERE,  Christian 
Le grand rtisseur Ragueneau. 

RAGUENEAU, costume de ptissier endimanch, s'avanant 
vivement vers Lignire 
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ? 

LIGNIERE, prsentant Ragueneau  Christian 
Le ptissier des comdiens et des potes ! 

RAGUENEAU, se confondant 
Trop d'honneur... 

LIGNIERE 
Taisez-vous, Mcne que vous tes ! 

RAGUENEAU 
Oui, ces messieurs chez moi se servent... 

LIGNIERE 
A crdit. 
Pote de talent lui-mme... 

RAGUENEAU 
Ils me l'ont dit. 

LIGNIERE 
Fou de vers ! 

RAGUENEAU 
Il est vrai que pour une odelette... 

LIGNIERE 
Vous donnez une tarte... 

RAGUENEAU 
Oh ! une tartelette ! 

LIGNIERE 
Brave homme, il s'en excuse !... Et pour un triolet 
Ne donntes-vous pas ? 

RAGUENEAU 
Des petits pains ! 

LIGNIERE, svrement 
Au lait. 
-- Et le thtre ! Vous l'aimez ? 

RAGUENEAU 
Je l'idoltre. 

LIGNIERE 
Vous payez en gteaux vos billets de thtre ! 
Votre place, aujourd'hui, l, voyons, entre nous, 
Vous a cot combien ? 

RAGUENEAU 
Quatre flans. Quinze choux. 
Il regarde de tous cts. 
Monsieur de Cyrano n'est pas l ? Je m'tonne. 

LIGNIERE 
Pourquoi ? 

RAGUENEAU 
Montfleury joue ! 

LIGNIERE 
En effet, cette tonne 
Va nous jouer ce soir le rle de Phdon. 
Qu'importe  Cyrano ? 

RAGUENEAU 
Mais vous ignorez donc ? 
Il fit  Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, 
Dfense, pour un mois, de reparatre en scne. 

LIGNIERE, qui en est  son quatrime petit verre 
Eh bien ? 

RAGUENEAU 
Montfleury joue ! 

CUIGY, qui s'est rapproch de son groupe 
Il n'y peut rien. 

RAGUENEAU 
Oh ! oh ! 
Moi, je suis venu voir ! 

PREMIER MARQUIS 
Quel est ce Cyrano ? 

CUIGY 
C'est un garon vers dans les colichemardes. 

DEUXIEME MARQUIS 
Noble ? 

CUIGY 
Suffisamment. Il est cadet aux gardes. 
Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme 
s'il cherchait quelqu'un. 
Mais son ami Le Bret peut vous dire... 
Il appelle. 
Le Bret ! 
Vous cherchez Bergerac ? 

LE BRET 
Oui, je suis inquiet !... 

CUIGY 
N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ? 

LE BRET, avec tendresse 
Ah ! c'est le plus exquis des tres sublunaires ! 

RAGUENEAU 
Rimeur ! 

CUIGY 
Bretteur ! 

BRISSAILLE 
Physicien ! 

LE BRET 
Musicien ! 

LIGNIERE 
Et quel aspect htroclite que le sien ! 

RAGUENEAU 
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne 
Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ; 
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, 
Il et fourni, je pense,  feu Jacques Callot 
Le plus fol spadassin  mettre entre ses masques 
Feutre  panache triple et pourpoint  six basques, 
Cape, que par derrire, avec pompe, l'estoc 
Lve, comme une queue insolente de coq, 
Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne 
Fut et sera toujours l'alme Mre Gigogne, 
Il promne, en sa fraise  la Pulcinella, 
Un nez !... Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-l !.... 
On ne peut voir passer un pareil nasigre 
Sans s'crier : "Oh ! non, vraiment, il exagre !" 
Puis on sourit, on dit : "Il va l'enlever..." Mais 
Monsieur de Bergerac ne l'enlve jamais. 

LE BRET, hochant la tte 
Il le porte,-- et pourfend quiconque le remarque ! 

RAGUENEAU, firement 
Son glaive est la moiti des ciseaux de la Parque ! 

PREMIER MARQUIS, haussant les paules 
Il ne viendra pas ! 

RAGUENEAU 
Si !... Je parie un poulet 
A la Ragueneau ! 

LE MARQUIS, riant 
Soit ! 

Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paratre 
dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa dugne prend 
place au fond. Christian, occup  payer la distributrice, 
ne regarde pas. 

DEUXIEME MARQUIS, avec des petits cris 
Ah ! messieurs ! mais elle est 
Epouvantablement ravissante ! 

PREMIER MARQUIS 
Une pche 
Qui sourirait avec une fraise ! 

DEUXIEME MARQUIS 
Et si frache 
Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur ! 

CHRISTIAN, lve la tte, aperoit Roxane, et saisit vivement 
Lignire par le bras 
C'est elle ! 

LIGNIERE, regardant 
Ah ! c'est elle ?... 

CHRISTIAN 
Oui. Dites vite. J'ai peur. 

LIGNIERE, dgustant son rivesalte  petits coups 
Magdeleine Robin, dite Roxane.-- Fine. 
Prcieuse. 

CHRISTIAN 
Hlas ! 

LIGNIERE 
Libre. Orpheline. Cousine 
De Cyrano,-- dont on parlait... 

A ce moment, un seigneur trs lgant, le cordon bleu en 
sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant 
avec Roxane. 

CHRISTIAN, tressaillant 
Cet homme ?... 

LIGNIERE, qui commence  tre gris, clignant de l'oeil 
H ! h !... 
-- Comte de Guiche. Epris d'elle. Mais mari 
A la nice d'Armand de Richelieu. Dsire 
Faire pouser Roxane  certain triste sire, 
Un monsieur de Valvert, vicomte... et complaisant. 
Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant 
Il peut perscuter une simple bourgeoise. 
D'ailleurs j'ai dvoil sa manoeuvre sournoise 
Dans une chanson qui... Ho ! il doit m'en vouloir ! 
- La fin tait mchante... Ecoutez... 
Il se lve en titubant, le verre haut, prt  chanter. 

CHRISTIAN 
Non. Bonsoir. 

LIGNIERE 
Vous allez ? 

CHRISTIAN 
Chez monsieur de Valvert ! 

LIGNIERE 
Prenez garde 
C'est lui qui vous tuera ! 
Lui dsignant du coin de l'oeil Roxane. 
Restez. On vous regarde. 

CHRISTIAN 
C'est vrai ! 

Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine,  partir 
de ce moment, le voyant la tte en l'air et bouche be, se 
rapproche de lui. 

LIGNIERE 
C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend 
- Dans des tavernes ! 
Il sort en zigzaguant. 

LE BRET, qui a fait le tour de la salle, revenant vers 
Ragueneau, d'une voix rassure 
Pas de Cyrano. 

RAGUENEAU, incrdule 
Pourtant... 

LE BRET 
Ah ! je veux esprer qu'il n'a pas vu l'affiche ! 

LA SALLE 
Commencez ! Commencez ! 


Scne III - LES MEMES, moins LIGNIERE ; DE GUICHE, 
VALVERT, puis MONTFLEURY. 


UN MARQUIS, voyant de Guiche, qui descend de la loge de 
Roxane, traverse le parterre, entour de seigneurs 
obsquieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert 
Quelle cour, ce de Guiche ! 

UN AUTRE 
Fi !... Encore un Gascon ! 

LE PREMIER 
Le Gascon souple et froid, 
Celui qui russit !... Saluons-le, crois-moi. 
Ils vont vers de Guiche. 

DEUXIEME MARQUIS 
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? 
Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ? 

DE GUICHE 
C'est couleur Espagnol malade. 

PREMIER MARQUIS 
La couleur 
Ne ment pas, car bientt, grce  votre valeur, 
L'Espagnol ira mal, dans les Flandres ! 

DE GUICHE 
Je monte 
Sur scne. Venez-vous ? 
Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes vers 
le thtre. Il se retourne et appelle. 
Viens, Valvert ! 

CHRISTIAN, qui les coute et les observe, tressaille en 
entendant ce nom 
Le vicomte ! 
Ah ! je vais lui jeter  la face mon... 
Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un 
tire-laine en train de le dvaliser. Il se retourne. 
Hein ? 

LE TIRE-LAINE 
Ay !... 

CHRISTIAN, sans le lcher 
Je cherchais un gant ! 

LE TIRE-LAINE, avec un sourire piteux 
Vous trouvez une main. 
Changeant de ton, bas et vite. 
Lchez-moi. Je vous livre un secret. 

CHRISTIAN, le tenant toujours 
Quel ? 

LE TIRE-LAINE 
Lignire... 
Qui vous quitte... 

CHRISTIAN, de mme 
Eh ! bien ? 

LE TIRE-LAINE 
... touche  son heure dernire. 
Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, 
Et cent hommes -j'en suis- ce soir sont posts !... 

CHRISTIAN 
Cent ! 
Par qui ? 

LE TIRE-LAINE 
Discrtion... 

CHRISTIAN, haussant les paules 
Oh ! 

LE TIRE-LAINE, avec beaucoup de dignit 
Professionnelle ! 

CHRISTIAN 
O seront-ils posts ? 

LE TIRE-LAINE 
A la porte de Nesle. 
Sur son chemin. Prvenez-le ! 

CHRISTIAN, qui lui lche enfin le poignet 
Mais o le voir ! 

LE TIRE-LAINE 
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir 
D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, 
Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,-et dans chaque, 
Laissez un petit mot d'crit l'avertissant. 

CHRISTIAN 
Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! 
Regardant Roxane avec amour. 
La quitter... elle ! 
Avec fureur, Valvert. 
Et lui !...- Mais il faut que je sauve 
Lignire !... 

Il sort en courant. - De Guiche, le vicomte, les marquis, 
tous les gentilshommes ont disparu derrire le rideau pour 
prendre place sur les banquettes de la scne. Le parterre 
est compltement rempli. Plus une place vide aux galeries et 
aux loges. 
LA SALLE 
Commencez. 

UN BOURGEOIS, dont la perruque s'envole au bout d'une 
ficelle, pche par un page de la galerie suprieure 
Ma perruque ! 

CRIS DE JOIE 
Il est chauve !... 
Bravo, les pages !.. Ha ! ha ! ha !... 

LE BOURGEOIS, furieux, montrant le poing 
Petit gredin ! 

RIRES ET CRIS, qui commencent trs fort et vont dcroissant 
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! 
Silence complet. 

LE BRET, tonn 
Ce silence soudain ?... 
Un spectateur lui parle bas. 
Ah ?... 

LE SPECTATEUR 
La chose me vient d'tre certifie. 

MURMURES, qui courent 
Chut ! -Il parat ?... -Non !... - Si ! -Dans la loge grille. 
-Le Cardinal ! -Le Cardinal ? -Le Cardinal ! 

UN PAGE 
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !... 
On frappe sur la scne. Tout le monde s'immobilise. Attente. 

LA VOIX D'UN MARQUIS, dans le silence, derrire le rideau 
Mouchez cette chandelle ! 

UN AUTRE MARQUIS, passant la tte par la fente du rideau 
Une chaise ! 
Une chaise est passe, de main en main, au-dessus des ttes. 
Le marquis la prend et disparat, non sans avoir envoy 
quelques baisers aux loges. 

UN SPECTATEUR 
Silence ! 

On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les 
marquis assis sur les cts, dans des poses insolentes. 
Toile de fond reprsentant un dcor bleutre de pastorale. 
Quatre petits lustres de cristal clairent la scne. Les 
violons jouent doucement. 

LE BRET,  Ragueneau, bas 
Montfleury entre en scne ? 

RAGUENEAU, bas aussi 
Oui, c'est lui qui commence. 

LE BRET 
Cyrano n'est pas l. 

RAGUENEAU 
J'ai perdu mon pari. 

LE BRET 
Tant mieux ! tant mieux ! 

On entend un air de musette, et Montfleury parat en scne, 
norme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau 
garni de roses pench sur l'oreille, et soufflant dans une 
cornemuse enrubanne. 

LE PARTERRE, applaudissant 
Bravo, Montfleury ! Montfleury ! 

MONTFLEURY, aprs avoir salu, jouant le rle de Phdon 
" Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, 
Se prescrit  soi-mme un exil volontaire, 
Et qui, lorsque Zphire a souffl sur les bois..." 

UNE VOIX, au milieu du parterre 
Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? 

VOIX DIVERSES 
Hein ? -Quoi ? -Qu'est-ce ?... 
On se lve dans les loges, pour voir. 

CUIGY 
C'est lui ! 

LE BRET, terrifi 
Cyrano ! 

LA VOIX 
Roi des pitres, 
Hors de scne  l'instant ! 

TOUTE LA SALLE, indigne 
Oh ! 

MONTFLEURY 
Mais... 

LA VOIX 
Tu rcalcitres ? 

VOIX DIVERSES, du parterre, des loges 
Chut ! -Assez ! -Montfleury jouez ! -Ne craignez rien !... 

MONTFLEURY, d'une voix mal assure 
"Heureux qui loin des cours dans un lieu sol..." 

LA VOIX, plus menaante 
Eh bien ? 
Faudra-t-il que je fasse,  Monarque des drles, 
Une plantation de bois sur vos paules ? 
Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des ttes. 

MONTFLEURY, d'une voix de plus en plus faible 
"Heureux qui..." 
La canne s'agite. 

LA VOIX 
Sortez ! 

LE PARTERRE 
Oh ! 

MONTFLEURY, s'tranglant 
"Heureux qui loin des cours..." 

CYRANO, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les 
bras croiss, le feutre en bataille, la moustache hrisse, 
le nez terrible 
Ah ! je vais me fcher !... 
Sensation  sa vue. 


Scne IV - LES MEMES, CYRANO, puis BELLEROSE, JODELET 


MONTFLEURY, aux marquis 
Venez  mon secours, 
Messieurs ! 

UN MARQUIS, nonchalamment 
Mais jouez donc ! 

CYRANO 
Gros homme, si tu joues 
Je vais tre oblig de te fesser les joues ! 

LE MARQUIS 
Assez ! 

CYRANO 
Que les marquis se taisent sur leurs bancs, 
Ou bien je fais tter ma canne  leurs rubans ! 

TOUS LES MARQUIS, debout 
C'en est trop !... Montfleury... 

CYRANO 
Que Montfleury s'en aille, 
Ou bien je l'essorille et le dsentripaille ! 

UNE VOIX 
Mais... 

CYRANO 
Qu'il sorte ! 

UNE AUTRE VOIX 
Pourtant... 

CYRANO 
Ce n'est pas encor fait ? 
Avec le geste de retrousser ses manches. 
Bon ! je vais sur la scne en guise de buffet, 
Dcouper cette mortadelle d'Italie ! 

MONTFLEURY, rassemblant toute sa dignit 
En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie ! 

CYRANO, trs poli 
Si cette Muse,  qui, Monsieur, vous n'tes rien, 
Avait l'honneur de vous connatre, croyez bien 
Qu'en vous voyant si gros et bte comme une urne, 
Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. 

LE PARTERRE 
Montfleury ! Montfleury ! -La pice de Baro !- 

CYRANO,  ceux qui crient autour de lui 
Je vous en prie, ayez piti de mon fourreau 
Si vous continuez, il va rendre sa lame ! 
Le cercle s'largit. 

LA FOULE, reculant 
H ! la !... 

CYRANO,  Montfleury 
Sortez de scne ! 

LA FOULE, se rapprochant et grondant 
Oh ! oh ! 

CYRANO, se retournant vivement 
Quelqu'un rclame ? 
Nouveau recul. 

UNE VOIX, chantant au fond 
Monsieur de Cyrano 
Vraiment nous tyrannise, 
Malgr ce tyranneau 
On jouera la Clorise. 

TOUTE LA SALLE, chantant 
La Clorise, la Clorise !... 

CYRANO 
Si j'entends une fois encor cette chanson, 
Je vous assomme tous. 

UN BOURGEOIS 
Vous n'tes pas Samson ! 

CYRANO 
Voulez-vous me prter, Monsieur, votre mchoire ? 

UNE DAME, dans les loges 
C'est inou ! 

UN SEIGNEUR 
C'est scandaleux ! 

UN BOURGEOIS 
C'est vexatoire ! 

UN PAGE 
Ce qu'on s'amuse ! 

LE PARTERRE 
Kss ! -Montfleury ! -Cyrano ! 

CYRANO 
Silence ! 

LE PARTERRE, en dlire 
Hi han ! B ! Ouah, ouah ! Cocorico ! 

CYRANO 
Je vous... 

UN PAGE 
Miou ! 

CYRANO 
Je vous ordonne de vous taire ! 
Et j'adresse un dfi collectif au parterre ! 
-J'inscris les noms ! -Approchez-vous, jeunes hros ! 
Chacun son tour ! Je vais donner des numros !- 
Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? 
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, 
Je l'expdie avec les honneurs qu'on lui doit ! 
-Que tous ceux qui veulent mourir lvent le doigt. 
Silence 
La pudeur vous dfend de voir ma lame nue ? 
Pas un nom ? -Pas un doigt ? -C'est bien. Je continue. 
Se retournant vers la scne o Montfleury attend avec 
angoisse. 
Donc, je dsire voir le thtre guri 
De cette fluxion. Sinon... 
La main  son pe. 
Le bistouri ! 

MONTFLEURY 
Je... 

CYRANO, descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui 
s'est form, s'installe comme chez lui 
Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! 
Vous vous clipserez  la troisime. 

LE PARTERRE, amus 
Ah ?... 

CYRANO, frappant dans ses mains 
Une ! 

MONTFLEURY 
Je... 

UNE VOIX, des loges 
Restez ! 

LE PARTERRE 
Restera... restera pas... 

MONTFLEURY 
Je crois, 
Messieurs... 

CYRANO : 
Deux ! 

MONTFLEURY 
Je suis sr qu'il vaudrait mieux que... 

CYRANO 
Trois ! 

Montfleury disparat comme dans une trappe. 
Tempte de rires, et sifflets de hues. 

LA SALLE 
Hu !... hu !... Lche !... Reviens !... 

CYRANO, panoui, se renverse sur sa chaise et croise ses 
jambes 
Qu'il revienne, s'il ose ! 

UN BOURGEOIS 
L'orateur de la troupe ! 
Bellerose s'avance et salue. 

LES LOGES 
Ah !... Voil Bellerose ! 

BELLEROSE, avec lgance 
Nobles seigneurs... 

LE PARTERRE 
Non ! Non ! Jodelet ! 

JODELET, s'avance, et, nasillard 
Tas de veaux ! 

LE PARTERRE 
Ah ! Ah ! Bravo ! trs bien ! bravo ! 

JODELET 
Pas de bravos ! 
Le gros tragdien dont vous aimez le ventre 
S'est senti... 

LE PARTERRE 
C'est un lche ! 

JODELET 
Il dut sortir ! 

LE PARTERRE 
Qu'il rentre ! 

LES UNS 
Non ! 

LES AUTRES 
Si ! 

UN JEUNE HOMME,  Cyrano 
Mais  la fin, monsieur, quelle raison 
Avez-vous de har Montfleury ? 

CYRANO, gracieux, toujours assis 
Jeune oison, 
J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. 
Primo : c'est un acteur dplorable, qui gueule, 
Et qui soulve avec des han ! de porteur d'eau, 
Le vers qu'il faut laisser s'envoler !-Secundo 
Est mon secret... 

LE VIEUX BOURGEOIS, derrire lui 
Mais vous nous privez sans scrupule 
De la Clorise ! Je m'entte... 

CYRANO, tournant sa chaise vers le bourgeois, 
respectueusement 
Vieille mule, 
Les vers du vieux Baro valant moins que zro, 
J'interromps sans remords ! 

LES PRCIEUSES, dans les loges 
Ha ! -Ho ! -Notre Baro ! 
Ma chre ! -Peut-on dire ?... Ah ! Dieu !... 

CYRANO, tournant sa chaise vers les loges, galant 
Belles personnes, 
Rayonnez, fleurissez, soyez des chansonnes 
De rve, d'un sourire enchantez un trpas, 
Inspirez-nous des vers... mais ne les jugez pas ! 

BELLEROSE 
Et l'argent qu'il va falloir rendre ! 

CYRANO, tournant sa chaise vers la scne 
Bellerose, 
Vous avez dit la seule intelligente chose ! 
Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous 
Il se lve, et lanant un sac sur la scne. 
Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous ! 

LA SALLE, blouie 
Ah !... Oh !... 

JODELET, ramassant prestement la bourse et la soupesant 
A ce prix-l, monsieur, je t'autorise 
A venir chaque jour empcher la Clorise !... 

LA SALLE 
Hu !... Hu !... 

JODELET 
Dussions-nous mme ensemble tre hus !... 

BELLEROSE 
Il faut vacuer la salle !... 

JODELET 
Evacuez !... 

On commence  sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air 
satisfait. Mais la foule s'arrte bientt en entendant la 
scne suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les 
loges, taient dj debout, leur manteau remis, s'arrtent 
pour couter, et finissent par se rasseoir. 

LE BRET,  Cyrano 
C'est fou !... 

UN FACHEUX, qui s'est approch de Cyrano 
Le comdien Montfleury ! Quel scandale ! 
Mais il est protg par le duc de Candale ! 
Avez-vous un patron ? 

CYRANO 
Non ! 

LE FACHEUX 
Vous n'avez pas ?... 

CYRANO 
Non ! 

LE FACHEUX 
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?... 

CYRANO, agac 
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? 
Non pas de protecteur... 
La main  son pe. 
mais une protectrice ! 

LE FACHEUX 
Mais vous allez quitter la ville ? 

CYRANO 
C'est selon. 

LE FACHEUX 
Mais le duc de Candale a le bras long ! 

CYRANO 
Moins long 
Que n'est le mien... 
Montrant son pe 
quand je lui mets cette rallonge ! 

LE FACHEUX 
Mais vous ne songez pas  prtendre... 

CYRANO 
J'y songe. 

LE FACHEUX 
Mais... 

CYRANO 
Tournez les talons, maintenant. 

LE FACHEUX 
Mais... 

CYRANO 
Tournez ! 
-Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. 

LE FACHEUX, ahuri 
Je... 

CYRANO, marchant sur lui 
Qu'a-t-il d'tonnant ? 

LE FACHEUX, reculant 
Votre Grce se trompe... 

CYRANO 
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?... 

LE FACHEUX, mme jeu 
Je n'ai pas... 

CYRANO 
Ou crochu comme un bec de hibou ? 

LE FACHEUX 
Je... 

CYRANO 
Y distingue-t-on une verrue au bout ? 

LE FACHEUX 
Mais... 

CYRANO 
Ou si quelque mouche,  pas lents, s'y promne ? 
Qu'a-t-il d'htroclite ? 

LE FACHEUX 
Oh !... 

CYRANO 
Est-ce un phnomne ? 

LE FACHEUX 
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder ! 

CYRANO 
Et pourquoi, s'il vous plat, ne pas le regarder ? 

LE FACHEUX 
J'avais... 

CYRANO 
Il vous dgote alors ? 

LE FACHEUX 
Monsieur... 

CYRANO 
Malsaine 
Vous semble sa couleur ? 

LE FACHEUX 
Monsieur ! 

CYRANO 
Sa forme, obscne ? 

LE FACHEUX 
Mais du tout !... 

CYRANO 
Pourquoi donc prendre un air dnigrant ? 
- Peut-tre que monsieur le trouve un peu trop grand ? 

LE FACHEUX, balbutiant 
Je le trouve petit, tout petit, minuscule ! 

CYRANO 
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? 
Petit, mon nez ? Hola ! 

LE FACHEUX 
Ciel ! 

CYRANO 
Enorme, mon nez ! 
- Vil camus, sot camard, tte plate, apprenez 
Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, 
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice 
D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, 
Libral, courageux, tel que je suis, et tel 
Qu'il vous est interdit  jamais de vous croire, 
Dplorable maraud ! car la face sans gloire 
Que va chercher ma main en haut de votre col, 
Est aussi dnue... 
Il le soufflette. 

LE FACHEUX 
A ! 

CYRANO 
De fiert, d'envol, 
De lyrisme, de pittoresque, d'tincelle, 
De somptuosit, de Nez enfin, que celle... 
Il le retourne par les paules, joignant le geste  la 
parole. 
Que va chercher ma botte au bas de votre dos ! 

LE FACHEUX, se sauvant 
Au secours ! A la garde ! 

CYRANO 
Avis donc aux badauds 
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, 
Et si le plaisantin est noble, mon usage 
Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, 
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir ! 

DE GUICHE, qui est descendu de la scne, avec les marquis 
Mais  la fin il nous ennuie ! 

LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les paules 
Il fanfaronne ! 

DE GUICHE 
Personne ne va donc lui rpondre ?... 

LE VICOMTE 
Personne ? 
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !... 
Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant 
lui d'un air fat. 
Vous.... vous avez un nez... heu... un nez... trs grand. 

CYRANO, gravement 
Trs. 

LE VICOMTE, riant 
Ha ! 

CYRANO, imperturbable 
C'est tout ?... 

LE VICOMTE 
Mais... 

CYRANO 
Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! 
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme... 
En variant le ton, -par exemple, tenez 
Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, 
Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !" 
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse 
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !" 
Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap ! 
Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une pninsule !" 
Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ? 
D'critoire, monsieur, ou de botes  ciseaux ?" 
Gracieux : "Aimez-vous  ce point les oiseaux 
Que paternellement vous vous proccuptes 
De tendre ce perchoir  leurs petites pattes ?" 
Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous ptunez, 
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez 
Sans qu'un voisin ne crie au feu de chemine ?" 
Prvenant : "Gardez-vous, votre tte entrane 
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !" 
Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol 
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !" 
Pdant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane 
Appelle Hippocampelephantocamlos 
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !" 
Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est  la mode ? 
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment trs commode !" 
Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral, 
T'enrhumer tout entier, except le mistral !" 
Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" 
Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !" 
Lyrique : "Est-ce une conque, tes-vous un triton ?" 
Naf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?" 
Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, 
C'est l ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !" 
Campagnard : "H, ard ! C'est-y un nez ? Nanain ! 
C'est queuqu'navet gant ou ben queuqu'melon nain !" 
Militaire : "Pointez contre cavalerie !" 
Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ? 
Assurment, monsieur, ce sera le gros lot !" 
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot 
"Le voil donc ce nez qui des traits de son matre 
A dtruit l'harmonie ! Il en rougit, le tratre !" 
-Voil ce qu' peu prs, mon cher, vous m'auriez dit 
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit 
Mais d'esprit,  le plus lamentable des tres, 
Vous n'en etes jamais un atome, et de lettres 
Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! 
Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut 
Pour pouvoir l, devant ces nobles galeries, 
me servir toutes ces folles plaisanteries, 
Que vous n'en eussiez pas articul le quart 
De la moiti du commencement d'une, car 
Je me les sers moi-mme, avec assez de verve, 
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. 

DE GUICHE, voulant emmener le vicomte ptrifi 
Valvert, laissez donc ! 

LE VICOMTE, suffoqu 
Ces grands airs arrogants ! 
Un hobereau qui... qui... n'a mme pas de gants ! 
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses ! 

CYRANO 
Moi, c'est moralement que j'ai mes lgances. 
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, 
Mais je suis plus soign si je suis moins coquet ; 
Je ne sortirais pas avec, par ngligence, 
Un affront pas trs bien lav, la conscience 
Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil, 
Un honneur chiffonn, des scrupules en deuil. 
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, 
Empanach d'indpendance et de franchise ; 
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est 
Mon me que je cambre ainsi qu'en un corset, 
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, 
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, 
Je fais, en traversant les groupes et les ronds, 
Sonner les vrits comme des perons. 

LE VICOMTE 
Mais, monsieur... 

CYRANO 
Je n'est pas de gants ?... La belle affaire ! 
Il m'en restait un seul d'une trs vieille paire ! 
-Lequel m'tait d'ailleurs encor fort importun 
Je l'ai laiss dans la figure de quelqu'un. 

LE VICOMTE 
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule. 

CYRANO, tant son chapeau et saluant comme si le vicomte 
venait de se prsenter 
Ah ?... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule 
De Bergerac. 
Rires. 

LE VICOMTE, exaspr 
Bouffon ! 

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une 
crampe 
Ay !... 

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant 
Qu'est-ce encor qu'il dit ? 

CYRANO, avec des grimaces de douleur 
Il faut la remuer car elle s'engourdit... 
- Ce que c'est que de la laisser inoccupe !- 
Ay !... 

LE VICOMTE 
Qu'avez-vous ? 

CYRANO 
J'ai des fourmis dans mon pe ! 

LE VICOMTE, tirant la sienne 
Soit ! 

CYRANO 
Je vais vous donnez un petit coup charmant. 

LE VICOMTE, mprisant 
Pote !... 

CYRANO 
Oui, monsieur, pote ! et tellement, 
Qu'en ferraillant je vais- hop ! -  l'improvisade, 
Vous composez une ballade. 

LE VICOMTE 
Une ballade ? 

CYRANO 
Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ? 

LE VICOMTE 
Mais... 

CYRANO, rcitant comme une leon 
La ballade, donc, se compose de trois 
Couplets de huit vers... 

LE VICOMTE, pitinant 
Oh ! 

CYRANO, continuant 
Et d'un envoi de quatre... 

LE VICOMTE 
Vous... 

CYRANO 
Je vais tout ensemble en faire une et me battre, 
Et vous touchez, monsieur, au dernier vers. 

LE VICOMTE 
Non ! 

CYRANO 
Non ? 
Dclamant 
"Ballade du duel qu'en l'htel bourguignon 
Monsieur de Bergerac eut avec un bltre !" 

LE VICOMTE 
Qu'est-ce que a, s'il vous plat ? 

CYRANO 
C'est le titre. 

LA SALLE, surexcite au plus haut point 
Place ! -Trs amusant ! -Rangez-vous ! -Pas de bruits ! 

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les 
officiers mls aux bourgeois et aux gens du peuple ; les 
pages grimps sur des paules pour mieux voir. Toutes les 
femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et ses 
gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc. 

CYRANO, fermant une seconde les yeux 
Attendez !... je choisis mes rimes... L, j'y suis. 
Il fait ce qu'il dit,  mesure. 
Je jette avec grce mon feutre, 
Je fais lentement l'abandon 
Du grand manteau qui me calfeutre, 
Et je tire mon espadon ; 
Elgant comme Cladon, 
Agile comme Scaramouche, 
Je vous prviens, cher Mirmydon, 
Qu' la fin de l'envoi je touche ! 
Premiers engagements de fer. 

Vous auriez bien d rester neutre ; 
O vais-je vous larder, dindon ?... 
Dans le flanc, sous votre maheutre ?... 
Au coeur, sous votre bleu cordon ?... 
-Les coquilles tintent, ding-don ! 
Ma pointe voltige : une mouche ! 
Dcidment... c'est au bedon, 
Qu' la fin de l'envoi je touche. 

Il me manque une rime en eutre... 
Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? 
C'est pour me fournir le mot pleutre ! 
- Tac ! je pare la pointe dont 
Vous espriez me faire dont :- 
J'ouvre la ligne,- je la bouche... 
Tiens bien ta broche, Laridon ! 
A la fin de l'envoi, je touche 
Il annonce solennellement 

ENVOI 
Prince, demande  Dieu pardon ! 
Je quarte du pied, j'escarmouche, 
je coupe, je feinte... 
Se fendant. 
H ! l donc 
Le vicomte chancelle ; Cyrano salue. 
A la fin de l'envoi, je touche. 

Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et 
des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et flicitent 
Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux 
et navr. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmnent. 

LA FOULE, en un long cri 
Ah !... 

UN CHEVAU-LEGER 
Superbe ! 

UNE FEMME 
Joli ! 

RAGUENEAU 
Pharamineux ! 

UN MARQUIS 
Nouveau !... 

LE BRET 
Insens ! 
Bousculade autour de Cyrano. On entend 
...Compliments... Flicite... bravo... 

VOIX DE FEMME 
C'est un hros !... 

UN MOUSQUETAIRE, s'avanant vivement vers Cyrano, la main 
tendue 
Monsieur, voulez-vous me permettre ?... 
C'est tout  fait trs bien, et je crois m'y connatre ; 
J'ai du reste exprim ma joie en trpignant !... 
Il s'loigne. 

CYRANO,  Cuigy 
Comment s'appelle donc ce monsieur ? 

CUIGY 
D'Artagnan. 

LE BRET,  Cyrano, lui prenant le bras 
C, causons !... 

CYRANO 
Laisse un peu sortir cette cohue... 
A Bellerose. 
Je peux rester ? 

BELLEROSE, respectueusement 
Mais oui !... 
On entend des cris au dehors. 

JODELET, qui a regard 
C'est Montfleury qu'on hue ! 

BELLEROSE, solennellement 
Sic transit !... 
Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles. 
Balayer. Fermer. N'teignez pas. 
Nous allons revenir aprs notre repas. 
Rpter pour demain une nouvelle farce. 
Jodelet et Bellerose sortent, aprs de grands saluts  
Cyrano. 
LE PORTIER,  Cyrano 
Vous ne dnez donc pas ? 

CYRANO 
Moi ?... Non. 
Le portier se retire. 

LE BRET,  Cyrano 
Parce que ? 

CYRANO, firement 
Parce... 
Changeant de ton, en voyant que le portier est loin. 
Que je n'ai pas d'argent !... 

LE BRET, faisant le geste de lancer un sac 
Comment ! le sac d'cus ?... 

CYRANO 
Pension paternelle, en un jour, tu vcus ! 

LE BRET 
Pour vivre tout un mois, alors ?... 

CYRANO 
Rien ne me reste. 

LE BRET 
Jeter ce sac, quelle sottise ! 

CYRANO 
Mais quel geste !... 

LA DISTRIBUTRICE, toussant derrire son petit comptoir 
Hum !... 
Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimide. 
Monsieur... Vous savoir jener... le coeur me fend... 
Montrant le buffet. 
J'ai l tout ce qu'il faut... 
Avec lan. 
Prenez ! 

CYRANO, se dcouvrant 
Ma chre enfant, 
Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise 
D'accepter de vos doigts la moindre friandise, 
J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, 
Et j'accepterais donc... 
Il va au buffet et choisis. 
Oh ! peu de chose ! - Un grain de ce raisin... 
Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain. 
Un seul !... Ce verre d'eau... 
Elle veut y verser du vin, il l'arrte. 
Limpide ! 
-Et la moiti d'un macaron ! 
Il rend l'autre moiti. 

LE BRET 
Mais c'est stupide ! 

LA DISTRIBUTRICE 
Oh ! quelque chose encor ! 

CYRANO 
La main  baiser. 
Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui 
tend. 

LA DISTRIBUTRICE 
Merci, monsieur. 
Rvrence. 
Bonsoir. 
Elle sort. 


Scne V - CYRANO, LE BRET, puis LE PORTIER. 


CYRANO,  Le Bret 
Je t'coute causer. 
Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le 
macaron. 
Dner !... 
... le verre d'eau. 
Boisson !... 
... le grain de raisin. 
Dessert !... 
Il s'assied. 
L, je me mets  table ! 
-Ah !... j'avais une faim, mon cher, pouvantable ! 
Mangeant. 
-Tu disais ? 

LE BRET 
Que ces fats aux grands airs belliqueux 
Te fausseront l'esprit si tu n'coutes qu'eux !... 
Va consulter des gens de bon sens, et t'informe 
De l'effet qu'a produit ton algarade. 

CYRANO, achevant son macaron 
Enorme. 

LE BRET 
Le Cardinal 

CYRANO, s'panouissant 
Il tait l, le Cardinal ? 

LE BRET 
A d trouver cela... 

CYRANO 
Mais trs original. 

LE BRET 
Pourtant... 

CYRANO 
C'est un auteur.Il ne peut lui dplaire 
Que l'on vienne troubler la pice d'un confrre. 

LE BRET 
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis ! 

CYRANO, attaquant son grain de raisin 
Combien puis-je,  peu prs, ce soir, m'en tre mis ? 

LE BRET 
Quarante-huit. Sans compter les femmes. 

CYRANO 
Voyons, compte ! 

LE BRET 
Montfleury, le bourgeois, De Guiche,le vicomte, 
Baro, l'Acadmie... 

CYRANO 
Assez ! tu me ravis ! 

LE BRET 
Mais o te mnera la faon dont tu vis ? 
Quel systme est le tien ? 

CYRANO 
J'errais dans un mandre ; 
J'avais trop de partis, trop compliqus,  prendre ; 
J'ai pris... 

LE BRET 
Lequel ? 

CYRANO 
Mais le plus simple, de beaucoup. 
J'ai dcid d'tre admirable, en tout, pour tout ! 

LE BRET, haussant les paules 
Soit !- Mais enfin,  moi, le motif de ta haine 
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi ! 

CYRANO, se levant 
Ce Silne, 
Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, 
Pour les femmes encor se croit un doux pril, 
Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, 
Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles !... 
Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, 
De poser son regard, sur celle... Oh ! j'ai cru voir 
Glisser sur une fleur une longue limace ! 

LE BRET, stupfait 
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?... 

CYRANO, avec un rire amer 
Que j'aimasse ?... 
Changement de ton et gravement. 
J'aime. 

LE BRET 
Et peut-on savoir ? Tu ne m'a jamais dit ?... 

CYRANO 
Qui j'aime ?... Rflchis, voyons. Il m'interdit 
Le rve d'tre aim mme par une laide, 
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me prcde ; 
Alors moi, j'aime qui ?... Mais cela va de soit ! 
J'aime -mais c'est forc !- la plus belle qui soit ! 

LE BRET 
La plus belle ?... 

CYRANO 
Tout simplement, qui soit au monde ! 
La plus brillante, la plus fine, 
Avec accablement 
La plus blonde ! 

LE BRET 
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?... 

CYRANO 
Un danger 
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, 
Un pige de nature, une rose muscade 
Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! 
Qui connat son sourire a connu le parfait. 
Elle fait de la grce avec rien, elle fait 
Tenir tout le divin dans un geste quelconque, 
Et tu ne saurais pas, Vnus, monter en conque, 
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, 
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !... 

LE BRET 
Sapristi ! Je comprends. C'est clair ! 

CYRANO 
C'est diaphane. 

LE BRET 
Magdeleine Robin, ta cousine ! 

CYRANO 
Oui, -Roxane. 

LE BRET 
Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! 
Tu t'es couvert de gloire  ses yeux aujourd'hui ! 

CYRANO 
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle esprance 
Pourrait bien me laisser cette protubrance ! 
Oh ! je ne me fais pas d'illusions ! -Parbleu, 
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ; 
J'entre en quelque jardin o l'heure se parfume ; 
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume 
L'avril, -je suis des yeux, sous un rayon d'argent, 
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant 
Que pour marcher,  petits pas, dans de la lune, 
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, 
Je m'exalte, j'oublie... et j'aperois soudain 
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin ! 

LE BRET, mu 
Mon ami !... 

CYRANO 
Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! 
De me sentir si laid, parfois, tout seul... 

LE BRET, vivement, lui prenant la main 
Tu pleures ? 

CYRANO 
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, 
Si le long de ce nez une larme coulait ! 
Je ne laisserai pas, tant que j'en serai matre, 
La divine beaut des larmes se commettre 
Avec tant de laideur grossire !... Vois-tu bien, 
Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, 
Et je ne voudrais pas qu'excitant la rise, 
Une seule, par moi, fut ridiculise !... 

LE BRET 
Va ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard ! 

CYRANO, secouant la tte 
Non ! J'aime Cloptre : ai-je l'air d'un Csar ? 
J'adore Brnice : ai-je l'aspect d'un Tite ? 

LE BRET 
Mais ton courage ! ton esprit ! -Cette petite 
Qui t'offrait l, tantt, ce modeste repas, 
Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te dtestaient pas ! 

CYRANO, saisi 
C'est vrai ! 

LE BRET 
H ! Bien ! alors ?... Mais, Roxane, elle-mme, 
Toute blme a suivi ton duel !... 

CYRANO 
Toute blme ? 

LE BRET 
Son coeur et son esprit dj sont tonns ! 
Ose, et lui parle, afin... 

CYRANO 
Qu'elle me rie au nez ? 
Non ! -C'est la seule chose au monde que je craigne ! 

LE PORTIER, introduisant quelqu'un  Cyrano 
Monsieur, on vous demande... 

CYRANO, voyant la dugne 
Ah ! mon Dieu ! Sa dugne ! 


Scne VI - CYRANO, LE BRET, LA DUEGNE 


LA DUEGNE, avec un grand salut 
De son vaillant cousin on dsire savoir 
O l'on peut, en secret, le voir. 

CYRANO, boulevers 
Me voir ? 

LA DUEGNE, avec une rvrence 
Vous voir. 
-- On a des choses  vous dire. 

CYRANO 
Des ?... 

LA DUEGNE, nouvelle rvrence 
Des choses ! 

CYRANO, chancelant 
Ah ! mon Dieu ! 

LA DUEGNE 
L'on ira, demain, aux primes roses 
D'aurore, -our la messe  Saint-Roch. 

CYRANO, se soutenant sur Le Bret 
Ah ! mon Dieu ! 

LA DUEGNE 
En sortant, -- o peut-on entrer, causer un peu ? 

CYRANO, affol 
O ?... Je... Ah ! mon Dieu !... 

LA DUEGNE 
Dites vite. 

CYRANO 
Je cherche !... 

LA DUEGNE 
O ?... 

CYRANO 
Chez... chez... Ragueneau... le ptissier... 

LA DUEGNE 
Il perche ? 

CYRANO 
Dans la rue -Ah ! mon Dieu, mon Dieu !- Saint-Honor !... 

LA DUEGNE, remontant 
On ira. Soyez-y. Sept heures. 

CYRANO 
J'y serai. 
La dugne sort. 


Scne VII - CYRANO, LE BRET, puis LES COMEDIENS, 
LES COMEDIENNES, CUIGY, BRISSAILLE, LIGNIERE, 
LE PORTIER, LES VIOLONS. 


CYRANO, tombant dans les bras de Le Bret 
Moi !... D'elle !... Un rendez-vous !... 

LE BRET 
Eh bien ! tu n'es plus triste ? 

CYRANO 
Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe ! 

LE BRET 
Maintenant, tu vas tre calme ? 

CYRANO, hors de lui 
Maintenant... 
Mais je vais tre frntique et fulminant ! 
Il me faut une arme entire  dconfire ! 
J'ai dix coeurs ; j'ai vingts bras ; il ne peut me suffire 
De pourfendre des nains... 
Il crie  tue-tte. 
Il me faut des gants ! 
Depuis un moment, sur la scne, au fond, des ombres de 
comdiens et de comdiennes s'agitent, chuchotent : on 
commence  rpter. Les violons ont repris leur place. 

UNE VOIX, de la scne 
H ! pst ! l-bas ! Silence ! on rpte cans ! 

CYRANO, riant 
Nous partons 
Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, 
Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignire 
compltement ivre. 

CUIGY 
Cyrano ! 

CYRANO 
Qu'est-ce ? 

CUIGY 
Une norme grive 
Qu'on t'apporte ! 

BRISSAILLE 
Il ne peut rentrer chez lui ! 

CYRANO 
Pourquoi ? 

LIGNIERE, d'une voix pteuse, lui montrant un billet tout 
chiffonn 
Ce billet m'avertit... cent hommes contre moi... 
A cause de... chanson... grand danger me menace... 
Porte de Nesle... Il faut, pour rentrer, que j'y passe... 
Permets-moi donc d'aller coucher sous... sous ton toit ! 

CYRANO 
Cent hommes, m'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi ! 

LIGNIERE, pouvant 
Mais... 

CYRANO, d''une voix terrible, lui montrant la lanterne 
allum que le portier balance en coutant curieusement cette 
scne 
Prends cette lanterne !... 
Lignire saisit prcipitamment la lanterne. 
Et marche ! -Je te jure 
Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !... 
Aux officiers. 
Vous, suivez  distance, et vous serez tmoins ! 

CUIGY 
Mais cent hommes !... 

CYRANO 
Ce soir, il ne m'en faut pas moins ! 
Les comdiens et les comdiennes, descendus de scne, se 
sont rapprochs dans leurs divers costumes. 

LE BRET 
Mais pourquoi protger... 

CYRANO 
Voil Le Bret qui grogne ! 

LE BRET 
Cet ivrogne banal ?... 

CYRANO, frappant sur l'paule de Lignire 
Parce que cet ivrogne, 
Ce tonneau de muscat, ce ft de rossoli, 
Fit quelque chose un jour de tout  fait joli 
Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, 
Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bnite, 
Lui que l'eau fait sauver, courut au bnitier, 
Se pencha sur sa conque et le but tout entier !... 

UNE COMEDIENNE, en costume de soubrette 
Tiens, c'est gentil, cela ! 

CYRANO 
N'est-ce pas, la soubrette ? 

LA COMEDIENNE, aux autres 
Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre pote ? 

CYRANO 
Marchons. 
Aux officiers. 
Et vous, messieurs, en me voyant charger, 
Ne me secondez pas, quel que soit le danger ! 

UNE AUTRE COMEDIENNE, sautant de la scne 
Oh ! mais moi je vais voir ! 

CYRANO 
Venez !... 

UNE AUTRE, sautant aussi,  un vieux comdien 
Viens-tu Cassandre ?... 

CYRANO 
Venez tous, le Docteur, Isabelle, Landre, 
Tous ! Car vos allez joindre, essaim charmant et fol, 
La farce italienne  ce drame espagnol, 
Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque, 
L'entourer de grelots comme un tambour basque !... 

TOUTES LES FEMMES, sautant de joie 
Bravo ! -Vite, une mante ! -Un capuchon ! 

JODELET 
Allons ! 

CYRANO, aux violons 
Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! 
Les violons se joignent au cortge qui se forme. On s'empare 
des chandelles allumes de la rampe et on se les distribue. 
Cela devient une retraite aux flambeaux. 
Bravo ! des officiers, des femmes en costume, 
Et vingt pas en avant... 
Il se place comme il dit. 
Moi, tout seul, sous la plume 
Que la gloire elle-mme  ce feutre piqua, 
Fier comme un Scipion triplement Nasica !... 
-C'est compris ? Dfendu de me prter main-forte ! 
On y est ?... Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! 
Le portier ouvre  deux battants. Un coin du vieux Paris 
pittoresque lunaire parat. 
Ah !... Paris fuit, nocturne et quasi nbuleux ; 
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ; 
Un cadre se prpare, exquis, pour cette scne ; 
L-bas, sous des vapeurs en charpe, la Seine, 
Comme un mystrieux et magique miroir, 
Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir ! 

TOUS 
A la porte de Nesle ! 

CYRANO, debout sur le seuil 
A la porte de Nesle ! 
Se retournant avant de sortir,  la soubrette. 
Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, 
Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? 
Il tire l'pe et, tranquillement. 
C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! 
Il sort. Le cortge, -Lignire zigzaguant en tte, -puis les 
comdiennes aux bras des officiers, -puis les comdiens 
gambadant, -se met en marche dans la nuit au son des 
violons, et  la lueur falote des chandelles. 

RIDEAU 


Deuxime Acte 
------------------------ 
La rtisserie des potes 


La boutique de Ragueneau, rtisseur-ptissier, vaste ouvroir 
au coin de la rue Saint-Honor et de la rue de l'Arbre-Sec 
qu'on aperoit largement au fond, par le vitrage de la 
porte, grises dans les premires lueurs de l'aube. 

A gauche, premier plan, comptoir surmont d'un dais en fer 
forg, auquel sont accrochs des oies, des canards, des 
paons blancs. Dans de grands vases de faence de hauts 
bouquets de fleurs naves, principalement des tournesols 
jaunes. Du mme ct, second plan, immense chemine devant 
laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte 
une petite marmite, les rtis pleurent dans les lchefrites. 

A droite, premier plan avec porte. Deuxime plan, un 
escalier montant  une petite salle en soupente, dont on 
aperoit l'intrieure par des volets ouverts ; une table y 
est dresse, un menu lustre flamand y luit : c'est un rduit 
o l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant 
suite  l'escalier, semble mener  d'autres petites salles 
analogues. 

Au milieu de la rtisserie, un cercle en fer que l'on peut 
faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pices 
sont accroches, fait un lustre gibier. 

Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des 
cuivres tincellent. Des broches tournent. Des pices 
montes pyramident. Des jambons pendent. C'est le coup de 
feu matinal. Bousculade de marmitons effars, d'normes 
cuisiniers et de minuscules gte-sauces. Foisonnement de 
bonnets  plume de poulet ou  aile de pintade. On apporte, 
sur des plaques de tle et des clayons d'osier, des 
quinconces de brioches, des villages de petits-fours. 

Des tables sont couvertes de gteaux et de plats. D'autres 
entoures de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. 
Une plus petite, dans un coin, disparat sous les papiers. 
Ragueneau y est assis au lever du rideau, il crit. 


Scne Premire - RAGUENEAU, PATISSIER, puis LISE. 


Ragueneau,  la petite table, crivant d'un air inspir, 
et comptant sur ses doigts. 

PREMIER PATISSIER, apportant une pice monte 
Fruits en nougat ! 

DEUXIEME PATISSIER, apportant un plat 
Flan ! 

TROISIEME PATISSIER, apportant un rti par de plumes 
Paon ! 

QUATRIEME PATISSIER, apportant une plaque de gteaux 
Roinsoles ! 

CINQUIEME PATISSIER, apportant une sorte de terrine 
Boeuf en daube ! 

RAGUENEAU, cessant d'crire et levant la tte 
Sur les cuivres, dj, glisse l'argent de l'aube ! 
Etouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! 
L'heure du luth viendra, -c'est l'heure du fourneau ! 
Il se lve. -A un cuisinier. 
Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte ! 

LE CUISINIER 
De combien ? 

RAGUENEAU 
De trois pieds. 
Il passe. 

LE CUISINIER 
Hein ! 

PREMIER PATISSIER 
La tarte ! 

DEUXIEME PATISSIER 
La tourte ! 

RAGUENEAU, devant la chemine 
Ma Muse, loigne-toi, pour que tes yeux charmants 
N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! 
A un ptissier, lui montrant des pains. 
Vous avez mal plac la fente de ces miches 
Au milieu la csure, -entre les hmistiches ! 
A un autre, lui montrant un pt inachev. 
A ce palais de crote, il faut, vous, mettre un toit... 
A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des 
volailles. 
Et toi, sur cette broche interminable, toi, 
Le modeste poulet et la dinde superbe, 
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe 
Alternait les grands vers avec les plus petits, 
Et fais tourner au feu des strophes de rtis ! 

UN AUTRE APPRENTI, s'avanant avec un plateau recouvert 
d'une assiette 
Matre, en pensant  vous, dans le four, j'ai fait cuire 
Ceci, qui vous plaira, je l'espre. 
Il dcouvre un plateau, on voit une grande lyre de 
ptisserie. 

RAGUENEAU, bloui 
Une lyre ! 

L'APPRENTI 
En pte de brioche. 

RAGUENEAU, mu 
Avec des fruits confits ! 

L'APPRENTI 
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. 

RAGUENEAU, lui donnant de l'argent 
Va boire  ma sant ! 
Apercevant Lise qui entre. 
Chut ! ma femme ! Circule, 
Et cache cet argent ! 
A Lise, lui montrant la lyre d'un air gn. 
C'est beau ? 

LISE 
C'est ridicule ! 
Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier. 

RAGUENEAU 
Des sacs ?... Bon. Merci. 
Il les regarde. 
Ciel ! Mes livres vnrs ! 
Les vers de mes amis ! dchirs ! dmembrs ! 
Pour en faire des sacs  mettre des croquantes... 
Ah ! vous renouvelez Orphe et les bacchantes ! 

LISE, schement 
Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment 
Ce que laissent ici, pour unique paiement, 
Vos mchants criveurs de lignes ingales ! 

RAGUENEAU 
Fourmi !... n'insulte pas ces divines cigales ! 

LISE 
Avant de frquenter ces gens-l, mon ami, 
Vous ne m'appeliez pas bacchante, -ni fourmi ! 

RAGUENEAU 
Avec des vers, faire cela ! 

LISE 
Pas autre chose. 

RAGUENEAU 
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ? 


Scne II - LES MEMES, DEUX ENFANTS qui viennent d'entrer 
dans la ptisserie. 


RAGUENEAU 
Vous dsirez, petits ? 

PREMIER ENFANT 
Trois pts. 

RAGUENEAU, les servant 
L, bien roux... 
Et bien chauds. 

DEUXIEME ENFANT 
S'il vous plat, enveloppez-les-nous ? 

RAGUENEAU, saisi,  part 
Hlas ! un de mes sacs ! 
Aux enfants. 
Que je les enveloppe ?... 
Il prend un sac et au moment d'y mettre les pts, il lit. 
"Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pnlope..." 
Pas celui-ci !... 
Il le met de ct et en prend un autre. Au moment d'y mettre 
les pts, il lit. 
"Le blond Phoebus..." Pas celui-l ! 
Mme jeu. 

LISE, impatiente 
Eh bien ! qu'attendez-vous ? 

RAGUENEAU 
Voil, voil, voil ! 
Il en prend un troisime et se rsigne. 
Le sonnet  Philis !... mais c'est dur tout de mme ! 

LISE 
C'est heureux qu'il se soit dcid ! 
Haussant les paules. 
Nicodme ! 
Elle monte sur une chaise et se met  ranger des plats sur 
une crdence. 

RAGUENEAU, profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle 
les enfants dj  la porte 
Pst !... Petits !... Rendez-moi le sonnet  Philis, 
Au lieu de trois pts je vous en donne six. 
Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les 
gteaux et sortent. Ragueneau, dfripant le papier, se met  
lire en dclamant. 
"Philis !..." Sur ce doux nom, une tache de beurre !... 
"Philis !... ! 
Cyrano entre brusquement. 


Scne III - RAGUENEAU, LISE, CYRANO,puis LE MOUSQUETAIRE. 


CYRANO 
Quelle heure est-il ? 

RAGUENEAU, le saluant avec empressement 
Six heures. 

CYRANO, avec motion 
Dans une heure ! 
Il va et vient dans la boutique. 

RAGUENEAU, le suivant 
Bravo ? J'ai vu... 

CYRANO 
Quoi donc ! 

RAGUENEAU 
Votre combat !... 

CYRANO 
Lequel ? 

RAGUENEAU 
Celui de l'Htel de Bourgogne ! 

CYRANO, avec ddain 
Ah !... Le duel !... 

RAGUENEAU, admiratif 
Oui, le duel en vers !... 

LISE 
Il en a plein la bouche ! 

CYRANO 
Allons ! tant mieux ! 

RAGUENEAU, se fendant avec une broche qu'il a saisi 
"A la fin de l'envoi, je touche !... 
A la fin de l'envoi, je touche !..." Que c'est beau ! 
Avec un enthousiasme croissant. 
"A la fin de l'envoi..." 

CYRANO 
Quelle heure, Ragueneau ? 

RAGUENEAU, restant fendu pour regarder l'horloge. 
Six heures cinq !... "...Je touche !" 
Il se relve. 
... Oh ! faire une ballade 

LISE,  Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a 
serr distraitement la main 
Qu'avez-vous  la main ? 

CYRANO 
Rien. Une estafilade. 

RAGUENEAU 
Courtes-vous quelque pril ? 

CYRANO 
Aucun pril. 

LISE, le menaant du doigt 
Je crois que vous mentez ! 

CYRANO 
Mon nez remuerait-il ? 
Il faudrait que ce ft pour un mensonge norme ! 
Changeant de ton. 
J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, 
Vous nous laisserez seuls. 

RAGUENEAU 
C'est que je ne peux pas ; 
Mes rimeurs vont venir... 

LISE, ironique 
Pour leur premier repas. 

CYRANO 
Tu les loigneras quand je te ferai signe... 
L'heure ? 

RAGUENEAU 
Six heures dix. 

CYRANO, s'asseyant nerveusement  la table de Ragueneau et 
prenant du papier 
Une plume ?... 

RAGUENEAU, lui offrant celle qu'il a  son oreille 
De cygne. 

UN MOUSQUETAIRE, superbement moustachu, entre et d'une voix 
de stentor 
Salut ! 
Lise remonte vivement vers lui. 

CYRANO, se retournant 
Qu'est-ce ? 

RAGUENEAU 
Un ami de ma femme. Un guerrier 
Terrible, - ce qu'il dit !... 

CYRANO, reprenant la plume et loignant du geste Ragueneau 
Chut !... 
Ecrire, -plier,- 
A lui-mme. 
Lui donner, -me sauver... 
Jetant la plume. 
Lche !... Mais que je meure, 
Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot... 
A Ragueneau 
L'heure ? 

RAGUENEAU 
Six et quart !... 

CYRANO, se frappant sa poitrine 
...un seul mot de tous ceux que j'ai l ! 
Tandis qu'en crivant... 
Il reprend la plume. 
Eh bien ! crivons-l, 
Cette lettre d'amour qu'en moi-mme j'ai faite 
Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prte, 
Et que mettant mon me  ct du papier, 
Je n'ai tout simplement qu' la recopier. 
Il crit. Derrire le vitrage de la porte on voit s'agiter 
des silhouettes maigres et hsitantes. 


Scne IV - RAGUENEAU, LISE, LE MOUSQUETAIRE,CYRANO,  la 
petite table crivant, LES POETES, vtus de noir,les bas 
tombants, couverts de boue 


LISE, entrant,  Ragueneau 
Les voici vos crotts ! 

PREMIER POETE, entrant,  Ragueneau 
Confrre !... 

DEUXIEME POETE, de mme, lui secouant les mains 
Cher confrre ! 

TROISIEME POETE 
Aigle des ptissiers ! 
Il renifle. 
Ca sent bon dans votre aire. 

QUATRIEME POETE 
O Phoebus-Rtisseur ! 

CINQUIEME POETE 
Apollon matre-queux !... 

RAGUENEAU, entour, embrass, secou 
Comme on est tout de suite  son aise avec eux !... 

PREMIER POETE 
Nous fmes retards par la foule attroupe 
A la porte de Nesle !... 

DEUXIEME POETE 
Ouverts  coups d'pe, 
Huit malandrins sanglants illustraient les pavs ! 

CYRANO, levant une seconde la tte 
Huit ?... Tiens, je croyais sept. 
Il reprend sa lettre. 

RAGUENEAU,  Cyrano 
Est-ce que vous savez 
Le hros du combat ? 

CYRANO,ngligemment 
Moi ?... Non ! 

LISE, au mousquetaire 
Et vous ? 

LE MOUSQUETAIRE, se frisant la moustache 
Peut-tre ! 

CYRANO, crivant,  part, on l'entend murmurer de temps en 
temps 
Je vous aime... 

PREMIER POETE 
Un seul homme, assurait-on, sut mettre 
Toute une bande en fuite !... 

DEUXIEME POETE 
Oh ! c'tait curieux ! 
Des piques, des btons jonchait le sol !... 

CYRANO, crivant 
...vos yeux... 

TROISIEME POETE 
On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfvres ! 

PREMIER POETE 
Sapristi ! ce dut tre froce... 

CYRANO, mme jeu 
...vos lvres... 

PREMIER POETE 
Un terrible gant, l'auteur de ces exploits ! 

CYRANO, mme jeu 
...Et je m'vanouis de peur quand je vous vois. 

DEUXIEME POETE, happant un gteau 
Qu'as-tu rim de neuf, Ragueneau ? 

CYRANO, mme jeu 
... qui vous aime... 
Il s'arrte au moment de signer, et se lve, mettant sa 
lettre dans son pourpoint. 
Pas besoin de signer. Je la donne moi-mme. 

RAGUENEAU, au deuxime pote 
J'ai mis une recette en vers. 

TROISIEME POETE, s'installant prs d'un plateau de choux  
la crme 
Oyons ces vers ! 

QUATRIEME POETE, regardant une brioche qu'il a prise 
Cette brioche a mis son bonnet de travers. 
Il la dcoiffe d'un coup de dent. 

PREMIER POETE 
Ce pain d'pice suit le rimeur famlique, 
De ses yeux en amande aux sourcils d'anglique ! 
Il happe le morceau de pain d'pice. 

DEUXIEME POETE 
Nous coutons. 

TROISIEME POETE, serrant lgrement un chou entre ses doigts 
Ce chou bave sa crme. Il rit. 

DEUXIEME POETE, mordant  mme la grande lyre de ptisserie 
Pour la premire fois la Lyre me nourrit ! 

RAGUENEAU, qui s'est prpar  rciter, qui a touss, assur 
son bonnet, pris une pose 
Une recette en vers... 

DEUXIEME POETE, au premier, lui donnant un coup de coude 
Tu djeunes ? 

PREMIER POETE, au deuxime 
Tu dnes ! 

RAGUENEAU 
Comment on fait les tartelettes amandines. 
Battez, pour qu'ils soient mousseux, 
Quelques oeufs ; 
Incorporez  leur mousse 
Un jus de cdrat choisi ; 
Versez-y 
Un bon lait d'amande douce ; 

Mettez de la pte  flan 
Dans le flanc 
De moules  tartelette ; 
D'un doigt preste, abricotez 
Les cts ; 
Versez goutte  gouttelette 

Votre mousse en ces puits, puis 
Que ces puits 
Passent au four, et, blondines, 
Sortant en gais troupelets, 
Ce sont les 
Tartelettes amandines ! 

LES POETES, la bouche pleine 
Exquis ! Dlicieux ! 

UN POETE, s'touffant 
Homph ! 

Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a 
observ s'avance vers Ragueneau. 

CYRANO 
Bercs par ta voix, 
Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ? 

RAGUENEAU, plus bas, avec un sourire 
Je le vois... 
Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ; 
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, 
Puisque je satisfais un doux faible que j'ai 
Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mang ! 

CYRANO, lui frappant sur l'paule 
Toi tu me plais !... 
Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, 
puis, un peu brusquement. 
H l, Lise ? 
Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, 
tressaille et descend vers Cyrano. 
Ce capitaine... 
Vous assige ? 

LISE, offense 
Oh ! mes yeux, d'une oeillade hautaine, 
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. 

CYRANO 
Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. 

LISE, suffoque 
Mais... 

CYRANO, nettement 
Ragueneau me plat. C'est pourquoi, dame Lise, 
Je dfends que quelqu'un le ridicoculise. 

LISE 
Mais... 

CYRANO, qui a lev la voix assez pour tre entendu du 
galant 
A bon entendeur... 
Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation,  
la porte du fond, aprs avoir regard l'horloge 

LISE, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut  
Cyrano 
Vraiment, vous m'tonnez !... 
Rpondez... sur son nez... 

LE MOUSQUETAIRE 
Sur son nez... sur son nez... 
Il s'loigne vivement, Lise le suit. 

CYRANO, de la porte du fond, faisant signe  Ragueneau 
d'emmener les potes 
Pst !... 

RAGUENEAU, montrant aux potes la porte de droite 
Nous serons bien mieux par l... 

CYRANO, s'impatientant 
Pst ! pst !... 

RAGUENEAU, les entranant 
Pour lire 
Des vers... 

PREMIER POETE, dsespr, la bouche pleine 
Mais les gteaux !... 

DEUXIEME POETE 
Emportons-les ! 
Il sortent tous derrire Ragueneau, processionnellement, et 
aprs avoir fait une rafle de plateaux. 


Scne V - CYRANO, ROXANE, LA DUEGNE 


CYRANO 
Je tire 
Ma lettre si je sens seulement qu'il y a 
Le moindre espoir !... 
Roxane, masque, suivie de la dugne, parat derrire le 
vitrage. Il ouvre vivement la porte. 
Entrez !... 
Marchant sur la dugne. 
Vous, deux mots dugna ! 

LA DUEGNE 
Quatre. 

CYRANO 
Etes-vous gourmande ? 

LA DUEGNE 
A m'en rendre malade. 

CYRANO, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir 
Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade... 

LA DUEGNE, piteuse 
Heu !... 

CYRANO 
...que je vous remplis de darioles. 

LA DUEGNE, changeant de figure 
Hou ! 

CYRANO 
Aimez-vous le gteaux qu'on nomme petit chou ? 

LA DUEGNE, avec dignit 
Monsieur, j'en fais tat, lorsqu'il est  la crme. 

CYRANO 
J'en plonge six pour vous dans le sein d'un pome 
De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain 
Je dpose un fragment, moins lourd, de poupelin. 
-Ah ! Vous aimez les gteaux frais ? 

LA DUEGNE 
J'en suis frue ! 

CYRANO, lui chargeant les bras de sacs remplis 
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. 

LA DUEGNE 
Mais... 

CYRANO, la poussant dehors 
Et ne revenez qu'aprs avoir fini ! 
Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrte, 
dcouvert,  une distance respectueuse. 


Scne VI - CYRANO, ROXANE, LA DUEGNE, un instant. 


CYRANO 
Que l'instant entre tous les instants soit bni, 
O, cessant d'oublier qu'humblement je respire 
Vous venez jusqu'ici pour me dire... me dire ?... 

ROXANE, qui s'est dmasque 
Mais tout d'abord merci, car ce drle, ce fat 
Qu'au brave jeu d'pe, hier, vous avez fait mat, 
C'est lui qu'un grand seigneur... pris de moi... 

CYRANO 
De Guiche ? 

ROXANE, baissant les yeux 
Cherchait  m'imposer... comme mari... 

CYRANO 
Postiche ? 
Saluant. 
Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, 
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. 

ROXANE 
Puis... je voulais... Mais pour l'aveu que je viens faire, 
Il faut que je revoie en vous le... presque frre, 
Avec qui je jouais, dans le parc-prs du lac !... 

CYRANO 
Oui... Vous veniez tous les ts  Bergerac !... 

ROXANE 
Les roseaux fournissaient le bois pour vos pes... 

CYRANO 
Et les mas, les cheveux blonds pour vos poupes ! 

ROXANE 
C'tait le temps des jeux... 

CYRANO 
Des mrons aigrelets... 

ROXANE 
Le temps o vous faisiez tout ce que je voulais !... 

CYRANO 
Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine... 

ROXANE 
J'tais jolie, alors ? 

CYRANO 
Vous n'tiez pas vilaine. 

ROXANE 
Parfois, la main en sang de quelque grimpement, 
Vous accourriez ! - Alors, jouant  la maman, 
Je disais d'une voix qui tchait d'tre dure 
Elle lui prend la main. 
"Qu'est-ce que c'est encore que cette gratignure ?" 
Elle s'arrte stupfaite. 
Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! 
Cyrano veut retirer sa main. 
Non ! montrez-la ! 
Hein ?  votre ge, encor ! -O t'es-tu fait cela ? 

CYRANO 
En jouant, du ct de la porte de Nesle. 

ROXANE, s'asseyant  une table, et trempant son mouchoir 
dans un verre d'eau 
Donnez ! 

CYRANO, s'asseyant aussi 
Si gentiment ! Si gaiement maternelle ! 

ROXANE 
Et, dites-moi, -pendant que j'te un peu le sang,- 
Ils taient contre vous ? 

CYRANO 
Oh ! pas tout  fait cent. 

ROXANE 
Racontez ! 

CYRANO 
Non. Laissez. Mais vous, dites la chose 
Que vous n'osiez tantt me dire... 

ROXANE, sans quitter sa main 
A prsent j'ose, 
Car le pass m'encouragea de son parfum ! 
Oui, j'ose maintenant. Voil. J'aime quelqu'un. 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE 
Qui ne le sait pas d'ailleurs. 

CYRANO ; 
Ah !... 

ROXANE 
Pas encore. 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE 
Mais qui va bientt le savoir, s'il l'ignore. 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE 
Un pauvre garon qui jusqu'ici m'aima 
Timidement, de loin, sans oser le dire... 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE 
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fivre.- 
Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lvre. 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE, achevant de lui faire un petit bandage avec son 
mouchoir 
Et figurez-vous, tenez, que, justement 
Oui, mon cousin, il sert dans votre rgiment ! 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE, riant 
Puisqu'il est cadet dans votre compagnie ! 

CYRANO 
Ah !... 

ROXANE 
Il a sur son front de l'esprit, du gnie, 
Il est fier, noble, jeune, intrpide, beau... 

CYRANO, se levant tout ple 
Beau ! 

ROXANE 
Quoi ? Qu'avez-vous ? 

CYRANO 
Moi, rien... c'est... c'est... 
Il montre sa main, avec un sourire. 
C'est ce bobo. 

ROXANE 
Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous dise 
Que je ne l'ai jamais vu qu' la Comdie... 

CYRANO 
Vous ne vous tes donc pas parl ? 

ROXANE 
Nos yeux seuls. 

CYRANO 
Mais comment savez-vous, alors ? 

ROXANE 
Sous les tilleuls 
De la place Royale, on cause... Des bavardes 
M'ont renseigne... 

CYRANO 
Il est cadet ? 

ROXANE 
Cadet aux gardes. 

CYRANO 
Son nom ? 

ROXANE 
Baron Christian de Neuvillette. 

CYRANO 
Hein ?... 
Il n'est pas aux cadets. 

ROXANE 
Si, depuis ce matin 
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux. 

CYRANO 
Vite, 
Vite, on lance son coeur !... Mais ma pauvre petite... 

LA DUEGNE, ouvrant la porte du fond 
J'ai fini les gteaux , monsieur de Bergerac ! 

CYRANO 
Eh bien ! lisez les vers imprims sur le sac ! 
La dugne disparat. 
...Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, 
Bel esprit, -si c'tait un profane, un sauvage. 

ROXANE 
Non, il a les cheveux d'un hros de d'Urf ! 

CYRANO 
S'il tait aussi maldisant que bien coiff ! 

ROXANE 
Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine ! 

CYRANO 
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. 
-Mais si c'tait un sot !... 

ROXANE, frappant du pied 
Eh bien ! j'en mourrais, l ! 

CYRANO, aprs un temps 
Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? 
Je n'en sens pas trs bien l'utilit, madame. 

ROXANE 
Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'me, 
Et me disant que tous, vous tes tous Gascons 
Dans votre compagnie... 

CYRANO 
Et que nous provoquons 
Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre 
Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l'tre ? 
C'est ce qu'on vous a dit ? 

ROXANE 
Et vous pensez si j'ai 
Trembl pour lui ! 

CYRANO, entre ses dents 
Non sans raison ! 

ROXANE 
Mais j'ai song 
Lorsque invincible et grand, hier, vous nous appartes, 
Chtiant ce coquin, tenant tte  ces brutes, - 
J'ai song : s'il voulait, lui que tous ils craindront... 

CYRANO 
C'est bien, je dfendrai votre petit baron. 

ROXANE 
Oh, n'est-ce pas que vous allez me le dfendre ? 
J'ai toujours eu pour vous une amiti si tendre. 

CYRANO 
Oui, oui. 

ROXANE 
Vous serez son ami ? 

CYRANO 
Je le serai. 

ROXANE 
Et jamais il n'aura de duel ? 

CYRANO 
C'est jur. 

ROXANE 
Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. 
Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, 
et, distraitement. 
Mais vous ne m'avez pas racont la bataille 
De cette nuit. Vraiment ce dut tre inou !... 
-Dites-lui qu'il m'crive. 
Elle lui envoie un petit baiser de la main. 
Oh ! je vous aime ! 

CYRANO 
Oui, oui. 

ROXANE 
Cent hommes contre vous ? Allons adieu.-Nous sommes 
De grands amis ! 

CYRANO 
Oui, oui. 

ROXANE 
Qu'il m'crive ! -Cent hommes !- 
Vous me direz plus tard. Maintenant je ne puis. 
Cent hommes ! Quel courage ! 

CYRANO, la saluant 
Oh ! j'ai fait mieux depuis. 
Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux  terre. Un 
silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la 
tte. 


Scne VII - CYRANO, RAGUENEAU, LES POETES, 
CARBON DE CASTEL-JALOUX, LES CADETS, 
LA FOULE, etc., puis DE GUICHE. 


RAGUENEAU 
Peut-on rentrer ? 

CYRANO, sans bouger 
Oui... 
Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En mme temps,  
la porte du fond parat Carbon de Castel-Jaloux, costume de 
capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en 
apercevant Cyrano. 

CARBON DE CASTEL-JALOUX 
Le voil ! 

CYRANO, levant la tte 
Mon capitaine... 

CARBON, exultant 
Notre hros ! Nous savons tout ! Une trentaine 
De mes cadets sont l !... 

CYRANO, reculant 
Mais... 

CARBON, voulant l'entraner 
Viens ! on veut te voir ! 

CYRANO 
Non ! 

CARBON 
Ils boivent en face,  la Croix du Trahoir. 

CYRANO 
Je... 

CARBON, remontant  la porte, et criant  la cantonade, 
d'une voix de tonnerre 
Le hros refuse. Il est d'humeur bourru ! 

UNE VOIX, au dehors 
Ah ! Sandious ! 
Tumulte au dehors, bruits d'pes et de bottes qui se 
rapprochent. 

CARBON, se frottant les mains 
Les voici qui traversent la rue !... 

LES CADETS, entrant dans la rtisserie 
Mille dious ! -Capdedious ! -Mordious ! -Pocapdedious ! 

RAGUENEAU, reculant pouvant 
Messieurs, vous tes donc tous de la Gascogne ! 

LES CADETS 
Tous ! 

UN CADET,  Cyrano 
Bravo ! 

CYRANO 
Baron ! 

UN AUTRE, lui secouant les mains 
Vivat ! 

CYRANO 
Baron ! 

TROSIEME CADET 
Que je t'embrasse ! 

CYRANO 
Baron !... 

PLUSIEURS GASCONS 
Embrassons-le ! 

CYRANO, ne sachant auquel rpondre 
Baron... baron... de grce... 

RAGUENEAU 
Vous tes tous barons, messieurs ? 

LES CADETS 
Tous ? 

RAGUENEAU 
Le sont-ils ?... 

PREMIER CADET 
On ferait une tour rien qu'avec nos tortils ! 

LE BRET, entrant, et courant  Cyrano 
On te cherche ! Une foule en dlire conduite 
Par ceux qui cette nuit marchrent  te suite... 

CYRANO, pouvant 
Tu ne leur as pas dit o je me trouve ?... 

LE BRET, se frottant les mains 
Si ! 

UN BOURGEOIS, entrant suivi d'un groupe 
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! 
Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises  
porteurs, des carrosses s'arrtent. 

LE BRET, bas, souriant,  Cyrano 
Et Roxane ? 

CYRANO, vivement 
Tais-toi ! 

LA FOULE, criant dehors 
Cyrano !... 
Une cohue se prcipite dans la ptisserie. Bousculade. 
Acclamations. 

RAGUENEAU, debout sur une table 
Ma boutique 
Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique ! 

DES GENS, autour de Cyrano 
Mon ami... mon ami... 

CYRANO 
Je n'avais pas hier 
Tant d'amis !... 

LE BRET, ravi 
Le succs ! 

UN PETIT MARQUIS, accourant, les mains tendues 
Si tu savais, mon cher... 

CYRANO 
Si tu ?... Tu ?... Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardmes ? 

UN AUTRE 
Je veux vous prsenter, Monsieur,  quelques dames 
Qui l, dans mon carrosse... 

CYRANO, froidement 
Et vous d'abord,  moi, 
Qui vous prsentera ? 

LE BRET, stupfait 
Mais qu'as-tu donc ? 

CYRANO 
Tais-toi ! 

UN HOMME DE LETTRE, avec une critoire 
Puis-je avoir des dtails sur ?... 

CYRANO 
Non. 

LE BRET, lui poussant le coude 
C'est Thophraste 
Renaudot ! l'inventeur de la gazette. 

CYRANO 
Baste ! 

LE BRET 
Cette feuille o l'on fait tant de choses tenir ! 
On dit que cette ide a beaucoup d'avenir ! 

LE POETE, s'avanant 
Monsieur... 

CYRANO 
Encor ! 

LE POETE 
Je veux faire une pentacrostiche 
Sur votre nom... 

QUELQU'UN, s'avanant encore 
Monsieur... 

CYRANO 
Assez ! 
Mouvement. On se range. De Guiche parat escort 
d'officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont 
partis avec Cyrano  la fin du premier acte. Cuigy vient 
vivement  Cyrano. 

CUIGY,  Cyrano 
Monsieur de Guiche ! 
Murmure. Tout le monde se range. 
Vient de la part du marchal de Gassion ! 

DE GUICHE, saluant Cyrano 
...Qui tient  vous mander son admiration 
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. 

LA FOULE 
Bravo !... 

CYRANO, s'inclinant 
Le marchal s'y connat en bravoure. 

DE GUICHE 
Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs 
N'avaient pu lui jurer l'avoir vu. 

CUIGY 
De nos yeux. 

LE BRET, bas  Cyrano, qui a l'air absent 
Mais... 

CYRANO 
Tais-toi ! 

LE BRET 
Tu parais souffrir ! 

CYRANO, tressaillant et se redressant vivement 
Devant ce monde ?... 
Sa moustache se hrisse ; il poitrine. 
Moi souffrir ?... Tu vas voir ! 

DE GUICHE, auquel Cuigy a parl  l'oreille 
Votre carrire abonde 
De beaux exploits, dj. -Vous servez chez ces fous 
De gascons, n'est-ce pas ? 

CYRANO 
Aux cadets, oui. 

UN CADET, d'une voix terrible 
Chez nous ! 

DE GUICHE, regardant les Gascons, rangs derrire Cyrano 
Ah ! ah !... Tous ces messieurs  la mine hautaine, 
Ce sont donc les fameux ?... 

CARBON DE CASTEL-JALOUX 
Cyrano ! 

CYRANO 
Capitaine ? 

CARBON 
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, 
Veuillez la prsenter au comte, s'il vous plat. 

CYRANO, faisant deux pas vers De Guiche, et montrant les 
cadets 
Ce sont les cadets de Gascogne 
De Carbon de Castel-Jaloux ; 
Bretteurs et menteurs sans vergogne, 
Ce sont les cadets de Gascogne ! 
Parlant blason, lambel, bastogne, 
Tous plus nobles que des filous, 
Ce sont les cadets de Gascogne 
De Carbon de Castel-Jaloux 

Oeil d'aigle, jambe de cigogne, 
Moustache de chat, dents de loups, 
Fendant la canaille qui grogne, 
Oeil d'aigle, jambe de cigogne, 
Ils vont, -coiffs d'un vieux vigogne 
Dont la plume cache les trous !- 
Oeil d'aigle, jambe de cigogne, 
Moustache de chat, dents de loups ! 

Perce-Bedaine et Casse-Trogne 
Sont leurs sobriquets les plus doux ; 
De gloire, leur me est ivrogne ! 
Perce-Bedaine et Casse-Trogne, 
Dans tous les endroits o l'on cogne 
Ils se donnent des rendez-vous... 
Perce-Bedaine et Casse-Trogne 
Sont leurs sobriquets les plus doux ! 

Voici les cadets de Gascogne 
Qui font cocus tous les jaloux ! 
O femme, adorable carogne, 
Voici les cadets de Gascogne ! 
Que le vieil poux se renfrogne 
Sonnez, clairons ! chantez, coucous ! 
Voici les cadets de Gascogne 
Qui font cocus tous les jaloux ! 

DE GUICHE, nonchalamment assis dans un fauteuil que 
Ragueneau a vite apport 
Un pote est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. 
-- Voulez-vous tre  moi ? 

CYRANO 
Non, Monsieur,  personne. 

DE GUICHE 
Votre verve amusa mon oncle Richelieu, 
Hier. Je veux vous servir auprs de lui. 

LE BRET, bloui 
Grand Dieu ! 

DE GUICHE 
Vous avez bien rim cinq actes, j'imagine ? 

LE BRET,  l'oreille de Cyrano 
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! 

DE GUICHE 
Portez-les-lui. 

CYRANO, tent et un peu charm 
Vraiment... 

DE GUICHE 
Il est des plus experts. 
Il vous corrigera seulement quelques vers... 

CYRANO, dont le visage s'est immdiatement rembruni 
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule 
En pensant qu'on y peut changer une virgule. 

DE GUICHE 
Mais quand un vers lui plat, en revanche, mon cher, 
Il le paye trs cher. 

CYRANO 
Il le paye moins cher 
Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, 
Je me le paye, en me le chantant  moi-mme ! 

DE GUICHE 
Vous tes fier. 

CYRANO 
Vraiment, vous l'avez remarqu ? 

UN CADET, entrant avec, enfils  son pe, des chapeaux aux 
plumets miteux, aux coiffes troues, dfonces 
Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai, 
Le bizarre gibier  plumes que nous prmes ! 
Les feutres des fuyards !... 

CARBON 
Des dpouilles opimes ! 

TOUT LE MONDE, riant 
Ah ! Ah ! Ah ! 

CUIGY 
Celui qui posta ces gueux, ma foi, 
Doit rager aujourd'hui. 

BRISSAILLE 
Sait-on qui c'est ? 

DE GUICHE 
C'est moi. 
Les rires s'arrtent. 
Je les avais chargs de chtier, -- besogne 
Qu'on ne fait pas soi-mme, -- un rimailleur ivrogne. 
Silence gn. 

LE CADET,  mi-voix,  Cyrano, lui montrant les feutres 
Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras... Un salmis ? 

CYRANO, prenant l'pe o ils sont enfils, et les faisant, 
dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche 
Monsieur, si vous voulez les rendre  vos amis ? 

DE GUICHE, se levant et d'une voix brve 
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte. 
A Cyrano, violemment. 
Vous, Monsieur !... 

UNE VOIX, dans la rue, criant 
Les porteurs de monseigneur le comte 
De Guiche ! 

DE GUICHE, qui s'est domin, avec un sourire 
... Avez-vous lu Don Quichot ? 

CYRANO 
Je l'ai lu. 
Et me dcouvre au nom de cet hurluberlu. 

DE GUICHE 
Veuillez donc mditer alors... 

UN PORTEUR, paraissant au fond 
Voici la chaise. 

DE GUICHE 
Sur le chapitre des moulins ! 

CYRANO, saluant 
Chapitre treize. 

DE GUICHE 
Car lorsqu'on les attaque, il arrive souvent... 

CYRANO 
J'attaque donc des gens qui tournent  tout vent ? 

DE GUICHE 
Qu'un moulinet de leurs grands bras chargs de toiles 
Vous lance dans la boue !... 

CYRANO 
Ou bien dans les toiles ! 
De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs 
s'loignent en chuchotant. Le Bret les raccompagne. La 
foule sort. 


Scne VII - CYRANO, LE BRET, LES CADETS, qui se sont 
attabls  droite et  gauche et auxquels on sert  boire et 
 manger. 


CYRANO, saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans 
oser le saluer 
Messieurs... Messieurs... Messieurs... 

LE BRET, dsol, redescendant, les bras au ciel 
Ah ! dans quels jolis draps... 

CYRANO 
Oh ! toi ! tu vas grogner ! 

LE BRET 
Enfin, tu conviendras 
Qu'assassiner toujours la chance passagre, 
Devient exagr. 

CYRANO 
H bien oui, j'exagre ! 

LE BRET, triomphant 
Ah ! 

CYRANO 
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, 
Je trouve qu'il est bon d'exagrer ainsi. 

LE BRET 
Si tu laissais un peu ton me mousquetaire 
La fortune et la gloire... 

CYRANO 
Et que faudrait-il faire ? 
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, 
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc 
Et s'en fait un tuteur en lui lchant l'corce, 
Grimper par ruse au lieu de s'lever par force ? 
Non, merci. Ddier, comme tous ils le font, 
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon 
Dans l'espoir vil de voir, aux lvres d'un ministre, 
Natre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? 
Non, merci. Djeuner, chaque jour, d'un crapaud ? 
Avoir un ventre us par la marche ? une peau 
Qui plus vite,  l'endroit des genoux, devient sale ? 
Excuter des tours de souplesse dorsale ?... 
Non, merci. D'une main flatter la chvre au cou 
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, 
Et donneur de sn par dsir de rhubarbe, 
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? 
Non, merci ! Se pousser de giron en giron, 
Devenir un petit grand homme dans un rond, 
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, 
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? 
Non, merci ! Chez le bon diteur de Sercy 
Faire diter ses vers en payant ? Non, merci ! 
S'aller faire nommer pape par les conciles 
Que dans les cabarets tiennent des imbciles ? 
Non, merci ! Travailler  se construire un nom 
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, 
Merci ! Ne dcouvrir du talent qu'aux mazettes ? 
Etre terroris par de vagues gazettes, 
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois 
Dans les petits papiers du Mercure Franois ?"... 
Non, merci ! Calculer, avoir peur, tre blme, 
Prfrer faire une visite qu'un pome, 
Rdiger des placets, se faire prsenter ? 
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter, 
Rver, rire, passer, tre seul, tre libre, 
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre, 
Mettre, quand il vous plat, son feutre de travers, 
Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers ! 
Travailler sans souci de gloire ou de fortune, 
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! 
N'crire jamais rien qui de soi ne sortt, 
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, 
Sois satisfait des fleurs, des fruits, mme des feuilles, 
Si c'est dans ton jardin  toi que tu les cueilles ! 
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, 
Ne pas tre oblig d'en rien rendre  Csar, 
Vis--vis de soi-mme en garder le mrite, 
Bref, ddaignant d'tre le lierre parasite, 
Lors mme qu'on n'est pas le chne ou le tilleul, 
Ne pas monter bien haut, peut-tre, mais tout seul ! 

LE BRET 
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable 
As-tu donc contract la manie effroyable 
De te faire toujours, partout, des ennemis ? 

CYRANO 
A force de vous voir vous faire des amis, 
Et rire  ces amis dont vous avez des foules, 
D'une bouche emprunte au derrire des poules ! 
J'aime rarfier sur mes pas les saluts, 
Et m'crie avec joie : un ennemi de plus ! 

LE BRET 
Quelle aberration ! 

CYRANO 
Eh bien ! oui, c'est mon vice. 
Dplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me hasse. 
Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux 
Sous la pistoltade excitante des yeux ! 
Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches 
Le fiel des envieux et la bave des lches ! 
-Vous, la molle amiti dont vous vous entourez, 
Ressemble  ces grands cols d'Italie, ajours 
Et flottants, dans lesquels votre cou s'effmine 
On y est plus  l'aise... et de moins haute mine, 
Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, 
S'abandonne  pencher dans tous les sens. Mais moi, 
La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprte 
La fraise dont l'empois force  lever la tte ; 
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron 
Qui m'ajoute une gne, et m'ajoute un rayon 
Car, pareille en tous points  la fraise espagnole, 
La Haine est un carcan, mais c'est une aurole ! 

LE BRET, aprs un silence, passant son bras sous le sien 
Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais tout bas, 
Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas ! 

CYRANO, vivement 
Tais-toi ! 
Depuis un moment, Christian est entr, s'est ml aux 
cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini 
par s'asseoir seul  une petite table o Lise le sert. 


Scne IX - CYRANO, LE BRET, LES CADETS, CHRISTIAN DE 
NEUVILLETTE. 


UN CADET, assis  une table du fond, le verre en main 
H ! Cyrano ! 
Cyrano se retourne. 
Le rcit ? 

CYRANO 
Tout  l'heure ! 
Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas. 

LE CADET, se levant, et descendant 
Le rcit du combat ! Ce sera la meilleure 
Leon 
Il s'arrte devant la table o est Christian. 
pour ce timide apprentif ! 

CHRISTIAN, levant la tte 
Apprentif ? 

UN AUTRE CADET 
Oui, septentrional maladif ! 

CHRISTIAN 
Maladif ? 

PREMIER CADET, goguenard 
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose 
C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause 
Pas plus que de cordon dans l'htel d'un pendu ! 

CHRISTIAN 
Qu'est-ce ? 

UN AUTRE CADET, d'une voix terrible 
Regardez-moi ! 
Il pose trois fois, mystrieusement, son doigt sur son nez. 
M'avez-vous entendu ? 

CHRISTIAN 
Ah ! c'est le... 

UN AUTRE 
Chut !... jamais ce mot ne se profre ! 
Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret. 
Ou c'est  lui, l-bas, que l'on aurait affaire ! 

UN AUTRE, qui, pendant qu'il tait tourn vers les premiers, 
est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos 
Deux nasillard par lui furent extermins 
Parce qu'il lui dplut qu'ils parlassent du nez ! 

UN AUTRE, d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table 
o il s'est gliss  quatre pattes 
On ne peut faire, sans dfuncter avant l'ge, 
La moindre allusion au fatal cartilage ! 

UN AUTRE, lui posant la main sur l'paule 
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! 
Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul ! 
Silence. Tous autour de lui, les bras croiss, le regardent. 
Il se lve et va  Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec 
un officier, a l'air de ne rien voir. 

CHRISTIAN 
Capitaine ! 

CARBON, se retournant et le toisant 
Monsieur ? 

CHRISTIAN 
Que fait-on quand on trouve 
Des mridionaux trop vantard ?... 

CARBON 
On leur prouve 
Qu'on peut tre du Nord et courageux. 
Il lui tourne le dos. 

CHRISTIAN 
Merci. 

PREMIER CADET,  Cyrano 
Maintenant, ton rcit ! 

TOUS 
Son rcit ! 

CYRANO, redescendant vers eux 
Mon rcit ?... 
Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, 
tendent le col. Christian s'est mis  cheval sur une chaise. 
Eh bien ! donc je marchais tout seul,  leur rencontre. 
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, 
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger 
S'tant mis  passer un coton nuager 
Sur le botier d'argent de cette montre ronde, 
Il se fit une nuit la plus noire du monde, 
Et les quais n'tant pas du tout illumins, 
Mordious ! on n'y voyait pas plus loin... 

CHRISTIAN 
Que son nez. 
Silence. Tout le monde se lve lentement. On regarde Cyrano 
avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupfait. Attente. 

CYRANO 
Qu'est-ce que c'est que cet homme-l ? 

UN CADET,  mi-voix 
C'est un homme 
Arriv ce matin. 

CYRANO, faisant un pas vers Christian 
Ce matin ? 

CARBON,  mi-voix 
Il se nomme 
Le baron de Neuvil... 

CYRANO, vivement, s'arrtant 
Ah ! c'est bien... 
Il plit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur 
Christian. 
Je... 
Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde. 
Trs bien... 
Il reprend. 
Je disais donc... 
Avec un clat de rage dans la voix. 
Mordious !... 
Il continue d'un ton naturel. 
que l'on n'y voyait rien. 
Stupeur. On se rassied en se regardant. 
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince 
J'allais mcontent quelque grand, quelque prince, 
Qui m'aurait srement... 

CHRISTIAN 
Dans le nez... 

Tout le monde se lve. Christian se balance sur sa chaise. 

CYRANO, d'une voix trangle 
Une dent,- 
Qui m'aurait une dent... et qu'en somme, imprudent, 
J'allais fourrer... 

CHRISTIAN 
Le nez... 

CYRANO 
Le doigt... entre l'corce 
Et l'arbre, car ce grand pouvait tre de force 
A me faire donner... 

CHRISTIAN 
Sur le nez... 

CYRANO, essuyant la sueur  son front 
Sur les doigts. 
- Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! 
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, 
Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte... 

CHRISTIAN 
Une nasarde. 

CYRANO 
Je la pare et soudain me trouve... 

CHRISTIAN 
Nez  nez... 

CYRANO, bondissant vers lui 
Ventre-Saint-Gris ! 
Tous les Gascons se prcipitent pour voir ; arriv sur 
Christian, il se matrise et continue. 
avec cent braillards avins 
Qui puaient... 

CHRISTIAN 
A plein nez... 

CYRANO, blme et souriant 
L'oignon et la litharge ! 
Je bondis, front baiss... 

CHRISTIAN 
Nez au vent ! 

CYRANO 
Et je charge ! 
J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! 
Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte... 

CHRISTIAN 
Pif ! 

CYRANO, clatant 
Tonnerre ! Sortez tous ! 
Tous les cadets se prcipitent vers les portes. 

PREMIER CADET 
C'est le rveil du tigre ! 

CYRANO 
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme ! 

DEUXIEME CADET 
Bigre ! 
On va le retrouver en hachis ! 

RAGUENEAU 
En hachis ? 

UN AUTRE CADET 
Dans un de vos pts ! 

RAGUENEAU 
Je sens que je blanchis, 
Et que je m'amollis comme une serviette ! 

CARBON 
Sortons ! 

UN AUTRE 
Il n'en va pas laissez une miette ! 

UN AUTRE 
Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi ! 

UN AUTRE, refermant la porte de droite 
Quelque chose d'pouvantable ! 
Ils sont tous sortis, -soit par le fond, soit par les 
cts,- quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et 
Christian restent face  face, et se regardent un moment. 


Scne X - CYRANO, CHRISTIAN 


CYRANO 
Embrasse-moi ! 

CHRISTIAN 
Monsieur... 

CYRANO 
Brave. 

CHRISTIAN 
Ah  ! mais !... 

CYRANO 
Trs brave. Je prfre. 

CHRISTIAN 
Me direz-vous ?... 

CYRANO 
Embrasse-moi. Je suis son frre. 

CHRISTIAN 
De qui ? 

CYRANO 
Mais d'elle ! 

CHRISTIAN 
Hein ?... 

CYRANO 
Mais de Roxane ! 

CHRISTIAN, courant  lui 
Ciel ! 
Vous, son frre ? 

CYRANO 
Ou tout comme : un cousin fraternel. 

CHRISTIAN 
Elle vous a ?... 

CYRANO 
Tout dit ! 

CHRISTIAN 
M'aime-t-elle ? 

CYRANO 
Peut-tre ! 

CHRISTIAN, lui prenant les mains 
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connatre ! 

CYRANO 
Voil ce qui s'appelle un sentiment soudain. 

CHRISTIAN 
Pardonnez-moi... 

CYRANO, le regardant, et lui mettant la main sur l'paule 
C'est vrai qu'il est beau, le gredin ! 

CHRISTIAN 
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire ! 

CYRANO 
Mais tous ces nez que vous m'avez... 

CHRISTIAN 
Je les retire ! 

CYRANO 
Roxane attend ce soir une lettre... 

CHRISTIAN 
Hlas ! 

CYRANO 
Quoi ! 

CHRISTIAN 
C'est de me perdre que de cesser de rester coi ! 

CYRANO 
Comment ? 

CHRISTIAN 
Las ! je suis sot  m'en tuer de honte ! 

CYRANO 
Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte. 
D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqu comme un sot. 

CHRISTIAN 
Bah ! on trouve des mots quand on monte  l'assaut ! 
Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, 
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. 
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bonts... 

CYRANO 
Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrtez ? 

CHRISTIAN 
Non ! car je suis de ceux, -je le sais... et je tremble !- 
Qui ne savent parler d'amour. 

CYRANO 
Tiens !... Il me semble 
Que si l'on et pris soin de me mieux modeler, 
J'aurais t de ceux qui savent en parler. 

CHRISTIAN 
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grce ! 

CYRANO 
Etre un joli petit mousquetaire qui passe ! 

CHRISTIAN 
Roxane est prcieuse et srement je vais 
Dsillusionner Roxane ! 

CYRANO, regardant Christian 
Si j'avais 
Pour exprimer mon me un pareil interprte ! 

CHRISTIAN, avec dsespoir 
Il me faudrait de l'loquence ! 

CYRANO, brusquement 
Je t'en prte ! 
Toi du charme physique et vainqueur, prte-m'en 
Et faisons  nous deux un hros de roman ! 

CHRISTIAN 
Quoi ? 

CYRANO 
Te sentirais-tu de rpter les choses 
Que chaque jour je t'apprendrais ?... 

CHRISTIAN 
Tu me proposes ?... 

CYRANO 
Roxane n'aura pas de dsillusion ! 
Dis, veux-tu qu' nous deux nous la sduisions ? 
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle 
Dans ton pourpoint brod, l'me que je t'insuffle !... 

CHRISTIAN 
Mais, Cyrano !... 

CYRANO 
Christian, veux-tu ? 

CHRISTIAN 
Tu me fais peur ! 

CYRANO 
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur, 
Veux-tu que nous fassions -et bientt tu l'embrases !- 
Collaborer un peu tes lvres et mes phrases ?... 

CHRISTIAN 
Tes yeux brillent !... 

CYRANO 
Veux-tu ?... 

CHRISTIAN 
Quoi ! cela te ferait 
Tant de plaisir ?... 

CYRANO, avec enivrement 
Cela... 
Se reprenant, et en artiste. 
Cela m'amuserait ! 
C'est une exprience  tenter un pote. 
Veux-tu me complter et que je te complte ? 
Tu marcheras, j'irai dans l'ombre  ton ct 
Je serai ton esprit, tu seras ma beaut. 

CHRISTIAN 
Mais la lettre qu'il faut, au plus tt, lui remettre ! 
Je ne pourrai jamais... 

CYRANO, sortant de son pourpoint la lettre qu'il a crite 
Tiens, la voil, ta lettre ! 

CHRISTIAN 
Comment ? 

CYRANO 
Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien. 

CHRISTIAN 
Je... 

CYRANO 
Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien. 

CHRISTIAN 
Vous aviez ?... 

CYRANO 
Nous avons toujours, nous, dans nos poches, 
Des ptres  des Chloris... de nos caboches, 
Car nous sommes ceux-l qui ont pour amantes n'ont 
Que du rve souffl dans la bulle d'un nom !... 
Prends, et tu changeras en vrits ces feintes ; 
Je lanais au hasard ces aveux et ces plaintes 
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. 
Tu verras que je fus dans cette lettre -prends !- 
D'autant plus loquent que j'tais moins sincre ! 
-Prends donc, et finissons ! 

CHRISTIAN 
N'est-il pas ncessaire 
De changer quelques mots ? Ecrite en divaguant, 
Ira-t-elle  Roxane ? 

CYRANO 
Elle ira comme un gant ! 

CHRISTIAN 
Mais... 

CYRANO 
La crdulit de l'amour-propre est telle, 
Que Roxane croira que c'est crit pour elle ! 

CHRISTIAN 
Ah ! mon ami ! 
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrasss. 


Scne XI - CYRANO, CHRISTIAN, LES GASCONS, 
LE MOUSQUETAIRE, LISE 


UN CADET, entr'ouvrant la porte 
Plus rien... Un silence de mort... 
Je n'ose regarder... 
Il passe la tte. 
Hein ? 

TOUS LES CADETS, entrant et voyant Cyrano et Christian qui 
s'embrassent 
Ah !... Oh !... 

UN CADET 
C'est trop fort ! 
Consternation. 

LE MOUSQUETAIRE, goguenard 
Ouais ?... 

CARBON 
Notre dmon est doux comme un aptre ! 
Quand sur une narine on le frappe, -il tend l'autre ? 

LE MOUSQUETAIRE 
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?... 
Appelant Lise, d'un air triomphant. 
- Eh ! Lise ! Tu vas voir ! 
Humant l'air avec affectation. 
Oh !... oh !... c'est surprenant ! 
Quelle odeur !... 
Allant  Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence. 
Mais monsieur doit l'avoir renifle ? 
Qu'est-ce que cela sent ici ?... 

CYRANO, le souffletant 
La girofle ! 
Joie. Les cadets ont retrouv Cyrano : ils font des culbutes. 

RIDEAU 


TROISIEME ACTE 
------------------- 
Le baiser de Roxane 


Une petite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons. 
Perspectives de ruelles. A droite, la maison de Roxane et le 
mur de son jardin que dbordent de larges feuillages. Au- 
dessus de la porte, fentre et balcon. Un banc devant le 
seuil. 

Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, 
frissonne et retombe. 

Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut 
facilement grimper au balcon. 

En face, une ancienne maison de mme style, brique et 
pierre, avec une porte d'entre. Le heurtoir de cette porte 
est emmaillot de linge comme un pouce malade. 

Au lever du rideau, la dugne est assise sur le banc. La 
fentre est grande ouverte sur le balcon de Roxane. 

Prs de la dugne se tient debout Ragueneau, vtu d'une 
sorte de livre : il termine un rcit en s'essuyant les yeux. 


Scne Premire - RAGUENEAU, LA DUEGNE, puis ROXANE, 
CYRANO et DEUX PAGES 


RAGUENEAU 
... Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! 
Seul, ruin, je me pends. J'avais quitt la terre. 
Monsieur de Bergerac entre, et, me dpendant, 
Me vient  sa cousine offrir comme intendant. 

LA DUEGNE 
Mais comment expliquer cette ruine o vous tes ? 

RAGUENEAU 
Lise aimait les guerriers, et j'aimais les potes ! 
Mars mangeait les gteaux que laissaient Apollon 
- Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long ! 

LA DUEGNE, se levant et appelant vers la fentre ouverte 
Roxane, tes-vous prte ?... On nous attend ! 

LA VOIX DE ROXANE, par la fentre 
Je passe 
Une mante ! 

LA DUEGNE,  Ragueneau, lui montrant la porte d'en face 
C'est l qu'on nous attend, en face. 
Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son rduit. 
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. 

RAGUENEAU 
Sur le Tendre ? 

LA DUEGNE, minaudant 
Mais oui !... 
Criant vers la fentre. 
Roxane, il faut descendre, 
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre ! 

LA VOIX DE ROXANE 
Je viens ! 
On entend un bruit d'instruments  cordes qui se rapproche. 

LA VOIX DE CYRANO,chantant dans la coulisse 
La ! la ! la ! la ! 

LA DUEGNE, surprise 
On nous joue un morceau ? 

CYRANO, suivi de deux pages porteurs de thorbes 
Je vous dis que la croche est triple, triple sot ! 

PREMIER PAGE, ironique 
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ? 

CYRANO 
Je suis musicien, comme tous les disciples 
De Gassendi ! 

LE PAGE, jouant et chantant 
La ! la ! 

CYRANO, lui arrachant le thorbe et continuant la phrase 
musicale 
Je peux continuer !... 
La ! la ! la ! la ! 

ROXANE, paraissant sur le balcon 
C'est vous ? 

CYRANO, chantant sur l'air qu'il continue 
Moi qui viens saluer 
Vos lys, et prsenter mes respects  vos ro...ses ! 

ROXANE 
Je descends ! 
Elle quitte le balcon. 

LA DUEGNE, montrant les pages 
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ? 

CYRANO 
C'est un pari que j'ai gagn sur d'Assoucy. 
Nous discutions un point de grammaire. -Non !-Si !- 
Quand soudain me montrant ces deux escogriffes 
Habiles  gratter les cordes de leurs griffes, 
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit 
"Je te parie un jour de musique !" Il perdit. 
Jusqu' ce que Phoebus recommence son orbe, 
J'ai donc sur mes talons ces joueurs de thorbe, 
De tout ce que je fais harmonieux tmoins !... 
Ce fut d'abord charmant, et ce l'est dj moins. 
Aux musiciens. 
Hep !... Allez de ma part jouer un pavane 
A Montfleury !... 
Les pages remontent pour sortir. -A la dugne. 
Je viens demander  Roxane 
Ainsi que chaque soir... 
Aux pages qui sortent. 
Jouez longtemps, -et faux ! 
A la dugne. 
...Si l'ami de son coeur est toujours sans dfauts ? 

ROXANE, sortant de la maison 
Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime ! 

CYRANO, souriant 
Christian a tant d'esprit ?... 

ROXANE 
Mon cher, plus que vous-mme ! 

CYRANO 
J'y consens. 

ROXANE 
Il ne peut exister  mon got 
Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout. 
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ; 
Puis, tout  coup, il dit des choses ravissantes ! 

CYRANO, incrdule 
Non ? 

ROXANE 
C'est trop fort ! Voil comme les hommes sont 
Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garon ! 

CYRANO 
Il sait parler du coeur d'une faon experte ? 

ROXANE 
Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte ! 

CYRANO 
Il crit ? 

ROXANE 
Mieux encor ! Ecoutez donc un peu 
Dclamant. 
"Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !..." 
Triomphante. 
Eh bien ! 

CYRANO 
Peuh !... 

ROXANE 
Et ceci : "Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, 
Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vtre !" 

CYRANO 
Tantt il en a trop et tantt pas assez. 
Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?... 

ROXANE, frappant du pied 
Vous m'agacez ! 
C'est la jalousie... 

CYRANO, tressaillant 
Hein !... 

ROXANE 
...d'auteur qui vous dvore ! 
- Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? 
"Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri, 
Et que si les baisers s'envoyaient par crit, 
Madame, vous liriez ma lettre avec les lvres !..." 

CYRANO, souriant malgr lui de satisfaction 
Ha ! ha ! ces lignes-l sont... h ! h ! 
Se reprenant et avec ddain. 
mais bien mivres ! 

ROXANE 
Et ceci... 

CYRANO, ravi 
Vous savez donc ses lettres par coeur ? 

ROXANE 
Toutes ! 

CYRANO, frisant sa moustache 
Il n'y a pas  dire : c'est flatteur ! 

ROXANE 
C'est un matre ! 

CYRANO, modeste 
Oh !... un matre !... 

ROXANE, premptoire 
Un matre !... 

CYRANO, saluant 
Soit !... un matre !... 

LA DUEGNE, qui tait remonte, redescend vivement 
Monsieur de Guiche ! 
A Cyrano, le poussant vers la maison. 
Entrez !... car il vaut mieux, peut-tre, 
Qu'il ne vous trouve pas ici ; Cela pourrait 
Le mettre sur la piste... 

ROXANE,  Cyrano 
Oui, de mon cher secret ! 
Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! 
Il peut dans mes amours donner un coup de hache ! 

CYRANO, entrant dans la maison 
Bien ! bien ! bien ! 
De Guiche parat. 


Scne II - ROXANE, DE GUICHE, LA DUEGNE  l'cart. 


ROXANE,  de Guiche, lui faisant une rvrence 
Je sortais. 

DE GUICHE 
Je viens prendre cong. 

ROXANE 
Vous partez ? 

DE GUICHE 
Pour la guerre. 

ROXANE 
Ah ! 

DE GUICHE 
Ce soir mme. 

ROXANE 
Ah ! 

DE GUICHE 
J'ai 
Des ordres. On assige Arras. 

ROXANE 
Ah !... on assige ?... 

DE GUICHE 
Oui... Mon dpart a l'air de vous laisser de neige. 

ROXANE, poliment 
Oh !... 

DE GUICHE 
Moi, je suis navr. Vous reverrai-je ?... Quand ? 
-Vous savez que je suis nomm mestre de camp ? 

ROXANE, indiffrente 
Bravo. 

DE GUICHE 
Du rgiment des gardes. 

ROXANE, saisie 
Ah ! des gardes ? 

DE GUICHE 
O sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. 
Je saurai me venger de lui, l-bas. 

ROXANE, suffoque 
Comment ! 
Les gardes vont l-bas ? 

DE GUICHE, riant 
Tiens ! c'est mon rgiment ! 

ROXANE, tombant assise sur le banc, - part 
Christian ! 

DE GUICHE 
Qu'avez-vous ? 

ROXANE, toute mue 
Ce... dpart... me dsespre ! 
Quand on tient  quelqu'un, le savoir  la guerre ! 

DE GUICHE, surpris et charm 
Pour la premire fois me dire un mot si doux, 
Le jour de mon dpart ! 

ROXANE, changeant de ton et s'ventant 
Alors, -vous allez vous 
Venger de mon cousin ?... 

DE GUICHE, souriant 
On est pour lui ? 

ROXANE 
Non, -contre ! 

DE GUICHE 
Vous le voyez ? 

ROXANE 
Trs peu. 

DE GUICHE 
Partout on le rencontre 
Avec un des cadets... 
Il cherche le nom. 
ce Neu... villen... viller... 

ROXANE 
Un grand ? 

DE GUICHE 
Blond. 

ROXANE 
Roux. 

DE GUICHE 
Beau ! 

ROXANE 
Peuh ! 

DE GUICHE 
Mais bte. 

ROXANE 
Il en a l'air ! 
Changeant de ton. 
...Votre vengeance envers Cyrano,-c'est peut-tre 
De l'exposer au feu, qu'il adore ?... Elle est pitre ! 
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant ! 

DE GUICHE 
C'est ?... 

ROXANE 
Mais si le rgiment, en partant, le laissait 
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, 
A Paris, bras croiss !... C'est la seule manire, 
Un homme comme lui, de le faire enrager 
Vous voulez le punir ? privez-le de danger. 

DE GUICHE 
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme 
Pour inventer ce tour ! 

ROXANE 
Il se rongera l'me, 
Et ses amis les poings, de n'tre pas au feu 
Et vous serez veng ! 

DE GUICHE, se rapprochant 
Vous m'aimez donc un peu ! 
Elle sourit. 
Je veux voir dans ce fait d'pouser ma rancune 
Une preuve d'amour, Roxane !... 

ROXANE 
C'en est une. 

DE GUICHE, montrant plusieurs plis cachets 
J'ai les ordres sur moi qui vont tre transmis 
A chaque compagnie,  l'instant mme, hormis... 
Il en dtache un. 
Celui-ci ! C'est celui des cadets. 
Il le met dans sa poche. 
Je le garde. 
Riant. 
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !... Son humeur bataillarde !... 
-Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?... 

ROXANE, le regardant 
Quelquefois. 

DE GUICHE, tout prs d'elle 
Vous m'affolez ! Ce soir-coutez- oui, je dois 
Etre parti. Mais fuir quand je vous sens mue !... 
Ecoutez. Il y a, prs d'ici dans la rue 
D'Orlans, un couvent fond par le syndic 
Des capucins, le Pre Athanase. Un lac 
N'y peut entrer. Mais les bons Pres, je m'en charge !... 
Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large. 
-Ce sont les capucins qui servent Richelieu 
Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.- 
On me croira parti. Je viendrai sous le masque. 
Laisse-moi retarder d'un jour, chre fantasque ! 

ROXANE, vivement 
Mais si cela s'apprend, votre gloire... 

DE GUICHE 
Bah ! 

ROXANE 
Mais 
Le sige, Arras... 

DE GUICHE 
Tant pis ! Permettez ! 

ROXANE 
Non ! 

DE GUICHE 
Permets ! 

ROXANE, tendrement 
Je dois vous le dfendre ! 

DE GUICHE 
Ah ! 

ROXANE 
Partez ! 
A part. 
Christian reste. 
Haut. 
Je vous veux hroque, -Antoine ! 

DE GUICHE 
Mot cleste ! 
Vous aimez donc celui ?... 

ROXANE 
Pour lequel j'ai frmi. 

DE GUICHE, transport de joie 
Je pars ! 
Il lui baise la main. 
Etes-vous contente ? 

ROXANE 
Oui, mon ami ! 
Il sort. 

LA DUEGNE, lui faisant dans le dos une rvrence comique 
Oui mon ami ! 

ROXANE,  la dugne 
Taisons ce que je viens de faire 
Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! 
Elle appelle vers la maison. 
Cousin ! 


Scne III - ROXANE, LA DUEGNE, CYRANO. 


ROXANE 
Nous allons chez Clomire. 
Elle dsigne la porte d'en face. 
Alcandre y doit 
Parler, et Lysimon ! 

LA DUEGNE, mettant son petit doigt dans son oreille 
Oui ! mais mon petit doigt 
Dit qu'on va les manquer ! 

CYRANO, Roxane 
Ne manquer pas ces singes. 
Ils sont arriv devant la porte de Clomire. 

LA DUEGNE, avec ravissement 
Oh ! voyez ! le heurtoir est entour de linges !... 
Au heurtoir. 
On vous a billonn pour que votre mtal 
Ne troublt pas les beaux discours, -petit brutal ! 
Elle le soulve avec des soins infinis et frappe doucement. 

ROXANE, voyant qu'on ouvre 
Entrons !... 
Du seuil,  Cyrano. 
Si Christian vient, comme je prsume, 
Qu'il m'attende ! 

CYRANO, vivement comme elle va disparatre 
Ah !... 
Elle se retourne. 
Sur quoi, selon votre coutume, 
Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ? 

ROXANE 
Sur... 

CYRANO, vivement 
Sur ? 

ROXANE 
Mais vous serez muet, l-dessus ! 

CYRANO 
Comme un mur. 

ROXANE 
Sur rien !... Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride ! 
Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide ! 

CYRANO, souriant 
Bon. 

ROXANE 
Chut !... 

CYRANO 
Chut !... 

ROXANE 
Pas un mot !... 
Elle rentre et referme la porte. 

CYRANO, la saluant, la porte une fois ferme 
En vous remerciant. 
La porte se rouvre et Roxane passe la tte. 

ROXANE 
Il se prparerait !... 

CYRANO 
Diable, non !... 

TOUS LES DEUX, ensemble 
Chut !... 
La porte se ferme. 

CYRANO, appelant 
Christian ! 


Scne IV - CYRANO, CHRISTIAN. 


CYRANO 
Je sais tout ce qu'il faut. Prpare ta mmoire. 
Voici l'occasion de se couvrir de gloire. 
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. 
Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre... 

CHRISTIAN 
Non ! 

CYRANO 
Hein ? 

CHRISTIAN 
Non ! J'attends Roxane ici. 

CYRANO 
De quel vertige 
Es-tu frapp ? Viens vite apprendre... 

CHRISTIAN 
Non, te dis-je ! 
Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, 
Et de jouer ce rle, et de trembler toujours !... 
C'tait bon au dbut ! Mais je sens qu'elle m'aime ! 
Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-mme. 

CYRANO 
Ouais ! 

CHRISTIAN 
Et qui te dit que je ne saurai pas ?... 
Je ne suis pas si bte  la fin ! Tu verras ! 
Mais, mon cher, tes leons m'ont t profitables. 
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, 
Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !... 
Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire. 
-C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas ! 

CYRANO, le saluant 
Parlez tout seul, Monsieur. 
Il disparat derrire le mur du jardin. 


Scne V - CHRISTIAN, ROXANE,quelques Prcieux et Prcieuses, 
et la dugne , un instant. 


ROXANE, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie 
qu'elle quitte : rvrences et saluts 
Barthnode ! -- Alcandre ! -- 
Grmione !... 

LA DUEGNE, dsespre 
On a manqu le discours sur le Tendre ! 
Elle rentre chez Roxane. 

ROXANE, saluant encore 
Urimdonte... Adieu !... 
Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se sparent et 
s'loignent par diffrentes rues. Roxane voit Christian. 
C'est vous !... 
Elle va  lui. 
Le soir descend. 
Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. 
Asseyons-nous. Parlez. J'coute. 

CHRISTIAN, s'assied prs d'elle, sur le banc. Un silence. 
Je vous aime. 

ROXANE, fermant les yeux 
Oui, parlez-moi d'amour. 

CHRISTIAN 
Je t'aime. 

ROXANE 
C'est le thme. 
Brodez, brodez. 

CHRISTIAN 
Je vous... 

ROXANE 
Brodez ! 

CHRISTIAN 
Je t'aime tant. 

ROXANE 
Sans doute. Et puis ? 

CHRISTIAN 
Et puis... je serai si content 
Si vous m'aimiez ! -Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes ! 

ROXANE, avec une moue 
Vous m'offrez du brouet quand j'esprais des crmes ! 
Dites un peu comment vous m'aimez ?... 

CHRISTIAN 
Mais... beaucoup. 

ROXANE 
Oh !... Dlabyrinthez vos sentiments ! 

CHRISTIAN,qui s'est rapproch et dvore des yeux la nuque 
blonde 
Ton cou ! 
Je voudrais l'embrasser !... 

ROXANE 
Christian ! 

CHRISTIAN 
Je t'aime ! 

ROXANE,voulant se lever 
Encore ! 

CHRISTIAN, vivement, la retenant 
Non, je ne t'aime pas ! 

ROXANE, se rasseyant 
C'est heureux. 

CHRISTIAN 
Je t'adore ! 

ROXANE, se levant et s'loignant 
Oh ! 

CHRISTIAN 
Oui... je deviens sot ! 

ROXANE 
Et cela me dplat ! 
Comme il me dplairait que vous devinssiez laid. 

CHRISTIAN 
Mais... 

ROXANE 
Allez rassembler votre loquence en fuite ! 

CHRISTIAN 
Je... 

ROXANE 
Vous m'aimez, je sais. Adieu. 
Elle va vers la maison. 

CHRISTIAN 
Pas tout de suite ! 
Je vous dirai... 

ROXANE,poussant la porte pour rentrer 
Que vous m'adorez... oui, je sais. 
Non ! non ! Allez-vous-en ! 

CHRISTIAN 
Mais je... 
Elle lui ferme la porte au nez. 

CYRANO, qui depuis un moment est rentr sans tre vu 
C'est un succs. 


Scne VI - CHRISTIAN, CYRANO, les Pages, un instant. 


CHRISTIAN 
Au secours ! 

CYRANO 
Non, monsieur. 

CHRISTIAN 
Je meurs si je ne rentre 
En grce,  l'instant mme... 

CYRANO 
Et comment puis-je, diantre ! 
Vous faire  l'instant mme, apprendre ?... 

CHRISTIAN, lui saisissant le bras 
Oh ! l, tiens, vois ! 
La fentre du balcon s'est claire. 

CYRANO, mu 
Sa fentre ! 

CHRISTAN, criant 
Je vais mourir ! 

CYRANO 
Baissez la voix ! 

CHRISTIAN, tout bas 
Mourir !... 

CYRANO 
La nuit est noire... 

CHRISTIAN 
Eh bien ? 

CYRANO 
C'est rparable ! 
Vous ne mritez pas... Mets-toi l, misrable ! 
L, devant le balcon ! Je me mettrai dessous... 
Et je te soufflerai tes mots. 

CHRISTIAN 
Mais... 

CYRANO 
Taisez-vous ! 

LES PAGES, reparaissant au fond,  Cyrano 
Hep 

CYRANO 
Chut !... 
Il leur fait signe de parler bas. 

PREMIER PAGE, a mi-voix 
Nous venons de donner la srnade 
A Montfleury !... 

CYRANO, bas, vite 
Allez vous mettre en embuscade 
L'un  ce coin de rue, et l'autre  celui-ci ; 
Et si quelque passant gnant vient par ici, 
Jouez un air ! 

DEUXIEME PAGE 
Quel air, monsieur le gassendiste ? 

CYRANO 
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! 
Les pages disparaissent, un  chaque coin de rue. -A 
Christian. 
Appelle-la ! 

CHRISTIAN 
Roxane ! 

CYRANO, ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres 
Attends ! Quelques cailloux. 


Scne VII - ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d'abord cach sous le 
balcon. 


ROXANE, entrouvrant sa fentre 
Qui donc m'appelle ? 

CHRISTIAN 
Moi. 

ROXANE 
Qui, moi ? 

CHRISTIAN 
Christian. 

ROXANE, avec ddain 
C'est vous ? 

CHRISTIAN 
Je voudrais vous parler. 

CYRANO, sous le balcon,  Christian 
Bien. Bien. Presque  voix basse. 

ROXANE 
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! 

CHRISTIAN 
De grce !... 

ROXANE 
Non ! Vous ne m'aimez plus ! 

CHRISTIAN,  qui Cyrano souffle ses mots 
M'accuser, -justes dieux ! 
De n'aimez plus... quand... j'aime plus ! 

ROXANE, qui allait refermer sa fentre, s'arrtant 
Tiens, mais c'est mieux ! 

CHRISTIAN, mme jeu 
L'amour grandit berc dans mon me inquite... 
Que ce... cruel marmot prit pour... barcelonnette ! 

ROXANE, s'avanant sur le balcon 
C'est mieux ! -Mais, puisqu'il est cruel, vous ftes sot 
De ne pas, cet amour, l'ettouffer au berceau ! 

CHRISTIAN, mme jeu 
Aussi l'ai-je tent, mais tentative nulle 
Ce... nouveau-n, Madame, est un petit... Hercule. 

ROXANE 
C'est mieux ! 

CHRISTIAN, mme jeu 
De sorte qu'il... strangula comme rien... 
Les deux serpents... Orgueil et... Doute. 

ROXANE, s'accoudant au balcon 
Ah ! c'est trs bien. 
-Mais pourquoi parlez-vous de faon peu htive ? 
Auriez-vous donc la goutte  l'imaginative ? 

CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant  sa 
place 
Chut ! Cela devient trop difficile !... 

ROXANE 
Aujourd'hui... 
Vos mots sont hsitants. Pourquoi ? 

CYRANO, parlant  mi-voix, comme Christian 
C'est qu'il fait nuit, 
Dans cette ombre,  tatons, ils cherchent votre oreille. 

ROXANE 
Les miens n'prouvent pas difficult pareille. 

CYRANO 
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, 
Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reois ; 
Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite. 
D'ailleurs vos mots  vous descendent : ils vont plus vite, 
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps ! 

ROXANE 
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. 

CYRANO 
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude ! 

ROXANE 
Je vous parle en effet d'une vraie altitude ! 

CYRANO 
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur 
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur ! 

ROXANE, avec un mouvement 
Je descends ! 

CYRANO, vivement 
Non ! 

ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon 
Grimpez sur le banc, alors, vite ! 

CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit 
Non ! 

ROXANE 
Comment... non ? 

CYRANO, que l'motion gagne de plus en plus 
Laissez un peu que l'on profite... 
De cette occasion qui s'offre... de pouvoir 
Se parler doucement, sans se voir. 

ROXANE 
Sans se voir ? 

CYRANO 
Mais oui, c'est adorable. On se devine  peine. 
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui trane, 
J'aperois la blancheur d'une robe d't 
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clart ! 
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! 
Si quelquefois je fus loquent... 

ROXANE 
Vous le ftes ! 

CYRANO 
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti 
De mon vrai coeur... 

ROXANE 
Pourquoi ? 

CYRANO 
Parce que... jusqu'ici 
Je parlais  travers... 

ROXANE 
Quoi ? 

CYRANO 
...le vertige o tremble 
Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me 
semble... 
Que je vais vous parler pour la premire fois ! 

ROXANE 
C'est vrai que vous avez une toute autre voix. 

CYRANO, se rapprochant avec fivre 
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protge 
J'ose tre enfin moi-mme, et j'ose... 
Il s'arrte et, avec garement. 
O en tais-je ? 
Je ne sais... tout ceci, -pardonnez mon moi,- 
C'est si dlicieux... c'est si nouveau pour moi ! 

ROXANE 
Si nouveau ? 

CYRANO, boulevers, et essayant toujours de ratraper ses 
mots 
Si nouveau... mais oui... d'tre sincre 
La peur d'tre raill, toujours au coeur me serre... 

ROXANE 
Raill de quoi ? 

CYRANO 
Mais de... d'un lan !... Oui, mon coeur 
Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur 
Je pars pour dcrocher l'toile, et je m'arrte 
Par peur du ridicule,  cueillir la fleurette ! 

ROXANE 
La fleurette a du bon. 

CYRANO 
Ce soir, ddaignons-la ! 

ROXANE 
Vous ne m'aviez jamais parler comme cela ! 

CYRANO 
Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flches, 
On se sauvait un peu vers des choses... plus fraches ! 
Au lieu de boire goutte  goutte, en un mignon 
D  coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, 
Si l'on tentait de voir comment l'me s'abreuve 
En buvant largement  mme le grand fleuve ! 

ROXANE 
Mais l'esprit ?... 

CYRANO 
J'en ai fait pour vous faire rester 
D'abord, mais maintenant ce serait insulter 
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, 
Que de parler comme un billet doux de Voiture ! 
-Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel 
Nous dsarmer de tout notre artificiel 
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise 
Le vrai du sentiment ne se volatilise, 
Que l'me ne se vide  ces passe-temps vains, 
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! 

ROXANE 
Mais l'esprit ?... 

CYRANO 
Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime 
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! 
Le moment vient d'ailleurs invitablement, 
-Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! 
O nous sentons qu'en nous une amour noble existe 
Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! 

ROXANE 
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, 
Quels mots me direz-vous ? 

CYRANO 
Tous ceux, tous ceux, tous ceux 
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, 
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'touffe, 
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ; 
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, 
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, 
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! 
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aim 
Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, 
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! 
J'ai tellement pris pour clart ta chevelure 
Que, comme lorsqu'on a trop fix le soleil, 
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, 
Sur tout, quand j'ai quitt les feux dont tu m'inondes, 
Mon regard bloui pose des taches blondes ! 

ROXANE, d'une voix trouble 
Oui, c'est bien de l'amour... 

CYRANO 
Certes, ce sentiment 
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment 
De l'amour, il en a toute la fureur triste ! 
De l'amour, -et pourtant il n'est pas goste ! 
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, 
Quand mme tu devrais n'en savoir jamais rien, 
S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse 
Rire un peu le bonheur n de mon sacrifice ! 
-Chaque regard de toi suscite une vertu 
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu 
A comprendre,  prsent ? voyons, te rends-tu compte ? 
Sens-tu mon me, un peu, dans cette ombre, qui monte ?... 
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop 
doux ! 
Je vous dis tout cela, vous m'coutez, moi, vous ! 
C'est trop ! Dans mon espoir mme le moins modeste, 
Je n'ai jamais espr tant ! Il ne me reste 
Qu' mourir maintenant ! C'est  cause des mots 
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! 
Car vous tremblez ! car j'ai senti, que tu le veuilles 
Ou non, le tremblement ador de ta main 
Descendre tout le long des branches du jasmin !` 

Il baise perdument l'extrmit d'une branche pendante. 

ROXANE 
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! 
Et tu m'as enivre ! 

CYRANO 
Alors, que la mort vienne ! 
Cette ivresse, c'es moi, moi, qui l'ai su causer ! 
Je ne demande plus qu'une chose... 

CHRISTIAN, sous le balcon 
Un baiser ! 

ROXANE, se rejetant en arrire 
Hein ? 

CYRANO 
Oh ! 

ROXANE 
Vous demandez ? 

CYRANO 
Oui... je... 
A Christian bas. 
Tu vas trop vite. 

CHRISTIAN 
Puisqu'elle est si trouble, il faut que j'en profite ! 

CYRANO,  Roxane 
Oui, je... j'ai demand, c'est vrai... mais justes cieux ! 
Je comprends que je fus bien trop audacieux. 

ROXANE, un peu due 
Vous n'insistez pas plus que cela ? 

CYRANO 
Si ! j'insiste... 
Sans insister !... Oui, oui ! votre pudeur s'attriste ! 
Eh bien ! mais, ce baiser... ne me l'accordez pas ! 

CHRISTIAN,  Cyrano, le tirant par son manteau 
Pourquoi ? 

CYRANO 
Tais-toi, Christian ! 

ROXANE,se penchant 
Que dites-vous tout bas ? 

CYRANO 
Mais d'tre all trop loin, moi-mme je me gronde ; 
Je me disais : tais-toi, Christian !... 
Les thorbes se mettent  jouer. 
Une seconde !... 
On vient ! 
Roxane referme la fentre. Cyrano coute les thorbes, dont 
un joue un air foltre et l'autre un air lugubre. 
Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ? 
Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin ! 
Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne  
la main, regardant les portes. 


Scne VIII - CYRANO, CHRISTIAN, UN CAPUCIN. 


CYRANO, au capucin 
Quel est ce jeu renouvel de Diogne ? 

LE CAPUCIN 
Je cherche la maison de madame... 

CHRISTIAN 
Il nous gne ! 

LE CAPUCIN 
Magdeleine Robin... 

CHRISTIAN 
Que veut-il ? 

CYRANO, lui montrant une rue montante 
Par ici ! 
Tout droit, toujours tout droit... 

LE CAPUCIN 
Je vais pour vous 
Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. 
Il sort. 

CYRANO 
Bonne chance ! mes voeux suivent votre cuculle ! 
Il redescend vers Christian. 


Scne IX - CYRANO, CHRISTIAN 


CHRISTIAN 
Obtiens-moi ce baiser !... 

CYRANO 
Non ! 

CHRISTIAN 
Tt ou tard... 

CYRANO 
C'est vrai ! 
Il viendra, ce moment de vertige enivr 
O vos bouches iront l'une vers l'autre,  cause 
De ta moustache blonde et de sa lvre rose ! 
A lui-mme. 
J'aime mieux que ce soit  cause de... 
Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le 
balcon. 


Scne X - CYRANO, CHRISTIAN, ROXANE. 


ROXANE, s'avanant sur le balcon 
C'est vous ? 
Nous parlions de... de... d'un... 

CYRANO 
Baiser. Le mot est doux ! 
Je ne vois pas pourquoi votre lvre ne l'ose ; 
S'il la brle dj, que sera-ce la chose ? 
Ne vous en faites pas un pouvantement 
N'avez-vous pas tantt, presque insensiblement, 
Quitt le badinage et gliss sans alarmes 
De sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! 
Glisser encore un peu d'insensible faon 
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson ! 

ROXANE 
Taisez-vous ! 

CYRANO 
Un baiser, mais  tout prendre, qu'est-ce ? 
Un serment fait d'un peu plus prs, une promesse 
Plus prcise, un aveu qui veut se confirmer, 
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ; 
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, 
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, 
Une communication ayant un got de fleur, 
Une faon d'un peu se respirer le coeur, 
Et d'un peu se goter, au bord des lvres, l'me ! 

ROXANE 
Taisez-vous ! 

CYRANO 
Un baiser, c'est si noble, Madame, 
Que la reine de France, au plus heureux des lords, 
En a laiss prendre un, la reine mme ! 

ROXANE 
Alors ! 

CYRANO, s'exaltant 
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, 
J'adore comme lui la reine que vous tes, 
Comme lui je suis triste et fidle... 

ROXANE 
Et tu es 
Beau comme lui ! 

CYRANO,  part, dgris 
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais ! 

ROXANE 
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille... 

CYRANO, poussant Christian vers le balcon 
Monte ! 

ROXANE 
Ce got de coeur... 

CYRANO 
Monte ! 

ROXANE 
Ce bruit d'abeille... 

CYRANO 
Monte ! 

CHRISTIAN, hsitant 
Mais il me semble  prsent que c'est mal ! 

ROXANE 
Cet instant d'infini !... 

CYRANO, le poussant 
Monte donc, animal ! 
Christian s'lance, et par le banc, le feuillage, les 
piliers, atteint les balustres qu'il enjambe. 

CHRISTIAN 
Ah ! Roxane ! 
Il l'enlace et se penche sur ses lvres. 

CYRANO 
Ae ! au coeur, quel pincement bizarre ! 
-Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! 
Il me vient de cette ombre une miette de toi,- 
Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reoit, 
Puisque sur cette lvre o Roxane se leurre 
Elle baise les mots que j'ai dits tout  l'heure ! 
On entend les thorbes. 
Un air triste, un air gai : le capucin ! 
Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une 
voix claire. 
Hol ! 

ROXANE 
Qu'est-ce ? 

CYRANO 
Moi. Je passai... Christian est encor l ? 

CHRISTIAN, trs tonn 
Cyrano ! 

ROXANE 
Bonjour, cousin ! 

CYRANO 
Bonjour, cousine ! 

ROXANE 
Je descends ! 
Elle disparat dans la maison. Au fond rentre le capucin. 

CHRISTIAN, l'apercevant 
Oh ! encor ! 
Il suit Roxane. 


Scne XI - CYRANO, CHRISTIAN, LE CAPUCIN, RAGUENEAU. 


LE CAPUCIN 
C'est ici, -- je m'obstine-- 
Magdeleine Robin ! 

CYRANO 
Vous aviez dit : Ro-lin. 

LE CAPUCIN 
Non : bin. B, i, n, bin ! 

ROXANE, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de 
Ragueneau, qui porte une lanterne, et de Christian 
Qu'est-ce ? 

LE CAPUCIN 
Une lettre. 

CHRISTIAN 
Hein ? 

LE CAPUCIN,  Roxane 
Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! 
C'est un digne seigneur qui... 

ROXANE,  Christian 
C'est De Guiche ! 

CHRISTIAN 
Il ose ? 

ROXANE 
Oh ! mais il ne va pas m'importunez toujours ! 
Dcachetant la lettre. 
Je t'aime, et si... 
A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit,  l'cart, 
 voix basse. 
"Mademoiselle, 
Les tambours 
Battent ; mon rgiment boucle sa soubreveste ; 
Il part ; moi, l'on me croit dj parti : je reste. 
Je vous dsobis. Je suis dans ce couvent. 
Je vais venir, et vous le mande auparavant 
Par un religieux simple comme une chvre 
Qui ne peut rien comprendre  ceci. Votre lvre 
M'a trop souri tantt : j'ai voulu la revoir. 
L'audacieux dj pardonn, je l'espre, 
Qui signe votre trs... et caetera..." 
Au capucin. 
Mon pre, 
Voici ce que me dit cette lettre. Ecoutez. 
Tous se rapprochent, elle lit  haute voix. 
"Mademoiselle, 
Il faut souscrire aux volonts 
Du cardinal, si dur que cela vous puisse tre. 
C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre 
Ces lignes en vos mains charmantes, d'un trs saint, 
D'un trs intelligent et discret capucin ; 
Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, 
La bndiction 
Elle tourne la page. 
Nuptiale sur l'heure. 
Christian doit en secret devenir votre poux ; 
Je vous l'envoie. Il vous dplat. Rsignez-vous. 
Songez bien que le ciel bnira votre zle, 
Et tenez pour tout assur, Mademoiselle, 
Le respect de celui qui fut et qui sera 
Toujours votre trs humble et trs... et caetera." 

LE CAPUCIN, rayonnant 
Digne seigneur !... Je l'avais dit. J'tais sans crainte ! 
Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte ! 

ROXANE, bas  Christian 
N'est-ce pas que je lis trs bien les lettres ? 

CHRISTIAN 
Hum ! 

ROXANE, haut, avec dsespoir 
Ah !... c'est affreux ! 

LE CAPUCIN, qui a dirig sur Cyrano la clart de sa lumire 
C'est vous ? 

CHRISTIAN 
C'est moi ! 

LE CAPUCIN,tournant la lumire vers lui, et, comme si un 
doute lui venait, en voyant sa beaut 
Mais... 

ROXANE, vivement 
Post-scriptum 
"Donnez pour le couvent cent vingt pistoles." 

LE CAPUCIN 
Digne, 
Digne seigneur ! 
A Roxane. 
Rsignez-vous ! 

ROXANE, en martyre 
Je me rsigne ! 
Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que 
Christian invite  entrer, elle dit bas  Cyrano 
Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir ! 
Qu'il n'entre pas tant que... 

CYRANO 
Compris ! 
Au capucin. 
Pour les bnir 
Il vous faut ?... 

LE CAPUCIN 
Un quart d'heure. 

CYRANO,les poussant tous vers la maison 
Allez ! moi, je demeure ! 

ROXANE,  Christian 
Viens !... 
Ils entrent. 


Scne XII - CYRANO, seul. 


CYRANO 
Comment faire perdre  De Guiche un quart d'heure ? 
Il se prcipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon. 
L !... grimpons !... J'ai mon plan !... 
Les thorbes se mettent  jouer une phrase lugubre. 
Ho ! c'est un homme ! 
Le trmolo devient sinistre. 
Ho ! ho ! 
Cette fois, c'en est un !... 

Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, 
te son pe, se drape dans sa cape, puis se penche et 
regarde au-dehors. 
Non, ce n'est pas trop haut... 
Il enjambe les balustres et attirant  lui la longue branche 
d'un des arbres qui dbordent le mur du jardin, il s'y 
accroche des deux mains, prt  se laisser tomber. 
Je vais lgrement troubler cette atmosphre !... 


Scne XIII - CYRANO, DE GUICHE. 


DE GUICHE, qui entre, masqu, ttonnant dans la nuit 
Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ? 

CYRANO 
Diable ! et ma voix ?... S'il la reconnaissait ? 
Lchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible 
clef. 
Cric ! Crac ! 
Solennellement. 
Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !... 

DE GUICHE, regardant la maison 
Oui, c'est l. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! 
Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant  la 
branche, qui plie, et le dpose entre la porte et De Guiche ; 
il feint de tomber lourdement, comme si c'tait de trs 
haut, et s'aplatit par terre, o il reste immobile, comme 
tourdi. De Guiche fait un bon en arrire. 
Hein ? quoi ? 
Quand il lve les yeux, la branche s'est redresse ; il ne 
voit que le ciel ; il ne comprend pas. 
D'o tombe cet homme ? 

CYRANO,se mettant sur son sant, et avec l'accent de 
Gascogne 
De la lune ! 

DE GUICHE 
De la ?... 

CYRANO, d'une voix de rve 
Quelle heure est-il ? 

DE GUICHE 
N'a-t-il plus sa raison ? 

CYRANO 
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ? 

DE GUICHE 
Mais... 

CYRANO 
Je suis tourdi ! 

DE GUICHE 
Monsieur... 

CYRANO 
Comme une bombe 
Je tombe de la lune ! 

DE GUICHE, impatient 
Ah  ! Monsieur ! 

CYRANO, se relevant, d'une voix terrible 
J'en tombe ! 

DE GUICHE, reculant 
Soit ! soit ! vous en tombez !... c'est peut-tre un dment ! 

CYRANO, marchant sur lui 
Et je n'en tombe pas mtaphoriquement !... 

DE GUICHE 
Mais... 

CYRANO 
Il y a cent ans, ou bien une minute, 
-- J'ignore tout  fait ce que dura ma chute !-- 
J'tais dans cette boule  couleur de safran ! 

DE GUICHE, haussant les paules 
Oui. Laissez- moi passer ! 

CYRANO, s'interposant 
O suis-je ? Soyez franc ! 
Ne me dguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, 
Viens-je de choir, Monsieur, comme un arolithe ? 

DE GUICHE 
Morbleu !... 

CYRANO 
Tout en cheyant je n'ai pu faire choix 
De mon point d'arrive, -et j'ignore o je chois ! 
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, 
Que vient de m'entraner le poids de mon postre ? 

DE GUICHE 
Mais je vous dis, Monsieur... 

CYRANO, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche 
Ha ! grand Dieu !... je crois voir 
Qu'on a dans ce pays le visage tout noir ! 

DE GUICHE, portant la main  son visage 
Comment ? 

CYRANO, avec une peur emphatique 
Suis-je en Alger ? Etes-vous indigne ?... 

DE GUICHE, qui a senti son masque 
Ce masque !... 

CYRANO, feignant de se rassurer un peu 
Je suis donc  Venise, ou dans Gne ? 

DE GUICHE, voulant passer 
Une dame m'attend !... 

CYRANO, compltement rassur 
Je suis donc  Paris. 

DE GUICHE, souriant malgr lui 
Le drle est assez drle ! 

CYRANO 
Ah ! vous riez ? 

DE GUICHE 
Je ris, 
Mais veux passer ! 

CYRANO, rayonnant 
C'est  Paris que je retombe ! 
Tout  fait  son aise, riant, s'poussetant, saluant. 
J'arrive -excusez-moi- ! Par la dernire trombe. 
Je suis un peu couvert d'ther. J'ai voyag ! 
J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai 
Aux perons, encor, quelques poils de plante ! 
Cueillant quelque chose sur sa manche. 
Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comte !... 
Il souffle comme pour le faire envoler. 

DE GUICHE, hors de lui 
Monsieur !... 

CYRANO, au moment o il va passer, tend sa jambe comme pour 
y montrer quelque chose et l'arrte 
Dans mon mollet je rapporte une dent 
De la Grande Ourse, -et comme, en frlant le Trident, 
Je voulais viter une de ses trois lance, 
Je suis aller tomber assis dans les Balances,- 
Dont l'aiguille,  prsent, l-haut, marque mon poids ! 
Empchant vivement De Guiche de passer et le prenant  un 
bouton du pourpoint. 
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, 
Il jaillirait du lait ! 

DE GUICHE 
Hein ? du lait ?... 

CYRANO 
De la Voie 
Lacte !... 

DE GUICHE 
Oh ! par l'enfer ! 

CYRANO 
C'est le ciel qui m'envoie ! 
Se croisant les bras. 
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, 
Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? 
Confidentiel. 
L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! 
Riant. 
J'ai travers la Lyre en cassant une corde ! 
Superbe. 
Mais je compte en un livre crire tout ceci, 
Et les toiles d'or qu'en mon manteau roussi 
Je viens de rapporter  mes prils et risques, 
Quand on l'imprimera, serviront d'astrisques ! 

DE GUICHE 
A la parfin, je veux... 

CYRANO 
Vous, je vous vois venir ! 

DE GUICHE 
Monsieur ! 

CYRANO 
Vous voudriez de ma bouche tenir 
Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite 
Dans la rotondit de cette cucurbite ? 

DE GUICHE, criant 
Mais non ! Je veux... 

CYRANO 
Savoir comment j'y suis mont. 
Ce fut par un moyen que j'avais invent. 

DE GUICHE, dcourag 
C'est un fou ! 

CYRANO, ddaigneux 
Je n'ai pas refait l'aigle stupide 
De Regiomontanus, ni le pigeon timide 
D'Archytas !... 

DE GUICHE 
C'est un fou, -mais un fou savant. 

CYRANO 
Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! 
De Guiche a russi  passer et il marche vers la porte de 
Roxane. Cyrano le suit, prt  l'empoigner. 
J'inventai six moyens de violer l'azur vierge ! 

DE GUICHE, se retournant 
Six ? 

CYRANO, avec volubilit 
Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, 
Le caparaonner de fioles de cristal 
Toutes pleines des pleurs d'un ciel maturinal, 
Et ma personne, alors, au soleil expose, 
L'astre l'aurait hume en humant la rose ! 

DE GUICHE,surpris et faisant un pas vers Cyrano 
Tiens ! Oui, cela fait un ! 

CYRANO, reculant pour l'entraner de l'autre ct 
Et je pouvais encor 
Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, 
En rarfiant l'air dans un coffre de cdre 
Par des miroirs ardents, mis en icosadre ! 

DE GUICHE, fait encor un pas 
Deux ! 

CYRANO, reculant toujours 
Ou bien, machiniste autant qu'artificier, 
Sur une sauterelle aux dtentes d'acier, 
Me faire, par des feux sucessifs de salptre, 
Lancer dans les prs bleus o les astres vont patre ! 

DE GUICHE, le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses 
doigts 
Trois ! 

CYRANO 
Puisque la fume a tendance  monter, 
En souffler dans un globe assez pour m'emporter ! 

DE GUICHE, mme jeu, de plus en plus tonn 
Quatre ! 

CYRANO 
Puisque Phoeb, quand son acte est le moindre, 
Aime sucer,  boeufs, votre moelle... m'en oindre ! 

DE GUICHE, stupfait 
Cinq ! 

CYRANO, qui en parlant l'a amen jusqu' l'autre ct de la 
place, prs d'un banc 
Enfin, me plaant sur un plateau de fer, 
Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! 
Ca, c'est un bon moyen : le fer se prcipite, 
Aussitt que l'aimant bien vite, et caddis ! 
On peut monter ainsi indfiniment. 

DE GUICHE 
Six ! 
-Mais voil six moyens excellents !... Quel systme 
Choistes-vous des six, Monsieur ? 

CYRANO 
Un septime ! 

DE GUICHE 
Par exemple ! Et lequel ? 

CYRANO 
Je vous le donne en cent ! 

DE GUICHE 
C'est que ce mtin-l devient intressant ! 

CYRANO,faisant le bruit des vagues avec de grands gestes 
mystrieux 
Houh ! houh ! 

DE GUICHE 
Eh bien ! 

CYRANO 
Vous devinez ? 

DE GUICHE 
Non ! 

CYRANO 
La mare !... 
A l'heure o l'onde par la lune est attire, 
Je me mis sur le sable -aprs un bain de mer- 
Et la tte partan la premire, mon cher, 
-Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur franges !- 
Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. 
Je montais, je montais, doucement, sans efforts, 
Quand je sentis un choc !... Alors... 

DE GUICHE, entran par la curiosit et s'asseyant sur le 
banc 
Alors ? 

CYRANO 
Alors... 
Reprenant sa voix naturelle. 
Le quart d'heure est pass, Monsieur, je vous dlivre 
Le mariage est fait. 

DE GUICHE, se relevant d'un bond 
Ca, voyons, je suis ivre !... 
Cette voix ? 
La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent 
portant des candlabres allums. Lumire. Cyrano te son 
chapeau au bord abaiss. 
Et ce nez !... Cyrano ? 

CYRANO, saluant 
Cyrano. 
-Ils viennent  l'instant d'changer leur anneau. 

DE GUICHE 
Qui cela ? 
Il se retourne. -Tableau. Derrire les laquais, Roxane et 
Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en 
souriant. Ragueneau lve aussi un flambeau. La dugne ferme 
la marche, ahurie, en petit saut-de-lit. 
Ciel ! 


Scne XIV - LES MEMES, ROXANE, CHRISTIAN, Le Capucin, 
RAGUENEAU, Laquais, La Dugne. 


DE GUICHE,  Roxane 
Vous ! 
Reconnaissant Christian avec stupeur. 
Lui ? 
Saluant Roxane avec admiration. 
Vous tes des plus fines ! 
A Cyrano. 
Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines 
Votre rcit et fait s'arrter au portail 
Du paradis, un saint ! Notez-en le dtail, 
Car cela vraiment cela peut resservir dans un livre ! 

CYRANO, s'inclinant 
Monsieur, c'est un conseil que je m'engage  suivre. 

LE CAPUCIN, montrant les amants  De Guiche et hochant avec 
satisfaction sa grande barbe blanche 
Un beau couple, mon fils, runi l par vous ! 

DE GUICHE, le regardant d'un oeil glac 
Oui. 
A Roxane. 
Veuillez dire adieu, Madame,  votre poux. 

ROXANE 
Comment ? 

DE GUICHE,  Christian 
Le rgiment dja se met en route. 
Joignez-le ! 

ROXANE 
Pour aller  la guerre ? 

DE GUICHE 
Sans doute ! 

ROXANE 
Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas ! 

DE GUICHE 
Ils iront. 
Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche. 
Voici l'ordre. 
A Christian. 
Courez le portez, vous, baron. 

ROXANE, se jetant dans les bras de Christian 
Christian ! 

DE GUICHE, ricanant,  Cyrano 
La nuit de noce est encore lointaine ! 

CYRANO,  part 
Dire qu'il croit me faire normment de peine ! 

CHRISTIAN,  Roxane 
Oh ! tes lvres encor ! 

CYRANO 
Allons, voyons, assez ! 

CHRISTIAN, continuant  embrasser Roxane 
C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas... 

CYRANO, cherchant  l'entraner 
Je sais. 
On entend au loin des tambours qui battent une marche. 

DE GUICHE, qui est remont au fond 
Le rgiment qui part ! 

ROXANE, Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours 
d'entraner 
Oh !... je vous le confie ! 
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie 
En danger ! 

CYRANO 
J'essaierai... mais ne peux cependant 
Promettre... 

ROXANE, mme jeu 
Promettez qu'il sera trs prudent ! 

CYRANO 
Oui, je tcherai, mais... 

ROXANE, mme jeu 
Qu' ce sige terrible 
Il n'aura jamais froid ! 

CYRANO 
Je ferai mon possible. 
Mais... 

ROXANE, mme jeu 
Qu'il sera fidle ! 

CYRANO 
Eh oui ! sans doute, mais... 

ROXANE, mme jeu 
Qu'il m'crira souvent ! 

CYRANO, s'arrtant 
a, je vous le promets ! 

RIDEAU 


Quatrime Acte 
---------------------- 
Les cadets de gascogne 


Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux 
au sige d'Arras. 

Au fond, talus traversant toute la scne. Au-del s'aperoit 
un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de sige. 
Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, 
trs loin. 

Tentes ; armes parses ; tambours, etc. -- Le jour va se 
lever. Jaune Orient.-- Sentinelles espaces. Feux. 
Rouls dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. 
Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont trs 
ples et trs maigris. Christian dort, parmi les autres, 
dans sa cape, au premier plan, le visage clair par un feu. 
Silence. 


Scne Premire - CHRISTIAN, CARBON DE CASTEL-JALOUX, LE 
BRET, Les cadets, puis CYRANO. 


LE BRET 
C'est affreux ! 

CARBON 
Oui, plus rien. 

LE BRET 
Mordious ! 

CARBON, lui faisant signe de parler plus bas 
Jure en sourdine ! 
Tu vas les rveiller. 
Aux cadets. 
Chut ! Dormez ! 
A le Bret. 
Qui dort dne ! 

LE BRET 
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! 
Quelle famine ! 
On entend au loin quelques coups de feu. 

CARBON 
Ah ! maugrbis des coups de feu !... 
Ils vont me rveiller mes enfants ! 
Aux cadets qui lvent la tte. 
Dormez ! 
On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochs. 

UN CADET, s'agitant 
Diantre ! 
Encore ? 

CARBON 
Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre ! 
Les ttes qui s'taient releves se recouchent. 

UNE SENTINELLE,au dehors 
Ventrebieu ! qui va l ? 

LA VOIX DE CYRANO 
Bergerac ! 

LA SENTINELLE, qui est sur le talus 
Ventrebieu ! 
Qui va l ? 

CYRANO, paraissant sur la crte 
Bergerac, imbcile ! 
Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet. 

LE BRET 
Ah ! grand Dieu ! 

CYRANO, lui faisant signe de ne rveiller personne 
Chut ! 

LE BRET 
Bless ? 

CYRANO 
Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude 
De me manquer tous les matins ! 

LE BRET 
C'est un peu rude, 
Pour portez une lettre,  chaque jour levant, 
De risquer ! 

CYRANO, s'arrtant devant Christian 
J'ai promis qu'il crirait souvent ! 
Il le regarde. 
Il dort. Il est pli. Si la pauvre petite 
Savait qu'il meurt de faim... Mais toujours beau ! 

LE BRET 
Va vite 
Dormir ! 

CYRANO 
Ne grogne pas Le Bret !... Sache ceci 
Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi 
Un endroit o je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. 

LE BRET 
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. 

CYRANO 
Il faut tre lger pour passer ! -Mais je sais 
Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Franais 
Mangeront ou mourrons,- si j'ai bien vu... 

LE BRET 
Raconte ! 

CYRANO 
Non. Je ne suis pas sr... vous verrez !... 

CARBON 
Quelle honte, 
Lorsqu'on est assigeant, d'tre affam ! 

LE BRET 
Hlas ! 
Rien de plus compliqu que ce sige d'Arras 
Nous assigeons Arras, -nous-mmes, pris au pige, 
Le cardinal infant d'Espagne nous assige... 

CYRANO 
Quelqu'un devrait venir l'assiger  son tour. 

LE BRET 
Je ne ris pas. 

CYRANO 
Oh ! oh ! 

LE BRET 
Penser que chaque jour 
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vtre, 
Pour porter... 
Le voyant qui se dirige vers une tente. 
O vas-tu ? 

CYRANO 
J'en vais crire une autre. 
Il soulve la toile et disparat. 


Scne II - LES MEMES, MOINS CYRANO. 


CARBON, avec un soupir 
La diane !... Hlas ! 
Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'tirent. 
Sommeil succulent, tu prends fin !... 
Je sais trop quel sera leur premier cri ! 

UN CADET, se mettant sur son sant 
J'ai faim ! 

UN AUTRE 
Je meurs ! 

TOUS 
Oh ! 

CARBON 
Levez-vous ! 

TROISIEME CADET 
Plus un pas ! 

QUATRIEME CADET 
Plus un geste ! 

LE PREMIER, se regardant dans un morceau de cuirasse 
Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste ! 

UN AUTRE 
Mon tortil de baron pour un peu de Chester ! 

UN AUTRE 
Moi, si l'on ne veut pas fournir  mon gaster 
De quoi m'laborer une pinte de chyle, 
Je me retire sous ma tente, -comme Achille ! 

UN AUTRE 
Oui, du pain ! 

CARBON, allant  la tente o est entr Cyrano,  mi-voix 
Cyrano ! 

D'AUTRES 
Nous mourrons ! 

CARBON, toujours  mi-voix,  la porte de la tente 
Au secours ! 
Toi qui sais si gaiement leur rpliquer toujours, 
Viens les ragaillardir ! 

DEUXIEME CADET, se prcipitant vers le premier qui mchonne 
quelque chose 
Qu'est-ce que tu grignotes ? 

LE PREMIER 
De l'toupe  canon que dans les bourguignotes 
On fait frire en la graisse  graisser les moyeux. 
Les environs d'Arras sont trs peu giboyeux ! 

UN AUTRE, entrant 
Moi je viens de chasser ! 

UN AUTRE, mme jeu 
J'ai pch dans la Scarpe ! 

TOUS, debout, se ruant sur les deux nouveaux venus 
Quoi ? -- Que rapportez-vous ? -- Un faisan ? --Une carpe ? 
-- Vite, vite, montrez ! 

LE PECHEUR 
Un goujon ! 

LE CHASSEUR 
Un moineau ! 

TOUS, exasprs 
Assez ! -- Rvoltons-nous ! 

CARBON 
Au secours, Cyrano ! 
Il fait maintenant tout  fait jour. 


Scne III - LES MEMES, CYRANO. 


CYRANO, sortant de sa tente, tranquille, une plume  
l'oreille, un livre  la main 
Hein ? 
Silence. Au premier cadet. 
Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui trane ! 

LE CADET 
J'ai quelque chose dans les talons qui me gne !... 

CYRANO 
Et quoi donc ? 

LE CADET 
L'estomac ! 

CYRANO 
Moi de mme, pardi ! 

LE CADET 
Cela doit te gner ? 

CYRANO 
Non, cela me grandit. 

DEUXIEME CADET 
J'ai les dents longues ! 

CYRANO 
Tu n'en mordras que plus large. 

UN TROISIEME 
Mon ventre sonne creux ! 

CYRANO 
Nous y battrons la charge. 

UN AUTRE 
Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. 

CYRANO 
Non, non ; ventre affam, pas d'oreilles : tu mens ! 

UN AUTRE 
Oh ! manger quelque chose, - l'huile ! 

CYRANO, le dcoiffant et lui mettant son casque dans la main 
Ta salade. 

UN AUTRE 
Qu'est-ce qu'on pourrait bien dvorer ? 

CYRANO, lui jetant le livre qu'il tient  la main 
L'Iliade. 

UN AUTRE 
Le ministre,  Paris, fait ses quatres repas ! 

CYRANO 
Il devrait t'envoyer du perdreau ? 

LE MEME 
Pourquoi pas ? 
Et du vin ! 

CYRANO 
Richelieu, du bourgogne, if you please ? 

LE MEME 
Par quelque capucin ! 

CYRANO 
L'minence qui grise ? 

UN AUTRE 
J'ai des faims d'ogre ! 

CYRANO 
Eh ! bien !... tu croques le marmot ! 

LE PREMIER CADET, haussant les paules 
Toujours le mot, la pointe ! 

CYRANO 
Oui, la pointe, le mot ! 
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, 
En faisant un bon mot, pour une belle cause ! 
-Oh ! frapp par la seule arme noble qui soit, 
Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, 
Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fivres, 
Tomber la pointe au coeur en mme temps qu'aux lvres ! 

CRIS DE TOUS 
J'ai faim ! 

CYRANO, se croisant les bras 
Ah  ! mais ne pensez qu' manger ?... 
-Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; 
Du double tui de cuir tire l'un de tes fifres, 
Souffle et joue  ce tas de goinfres et de piffres 
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, 
Dont chaque note est comme une petite soeur, 
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimes, 
Ces airs dont la lenteur est celle des fumes 
Que le hameau natal exhale de ses toits, 
Ces airs dont la musique a l'air d'tre un patois !... 
Le vieux s'assied et prpare son fifre. 
Que la flte, aujourd'hui, guerrire qui s'afflige, 
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige 
Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, 
Qu'avant d'tre d'bne, elle fut de roseau ; 
Que sa chanson l'tonne, et qu'elle y reconnaisse 
L'me de sa rustique et paisible jeunesse !... 
Le vieux commence  jouer des airs languedociens. 
Ecoutez, les Gascons... Ce n'est plus, sous ses doigts, 
Le fifre aigu des camps, c'est la flte des bois ! 
Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lvres, 
C'est le lent galoubet de nos meneurs de chvres !... 
Ecoutez... C'est le val, la lande, la fort, 
Le petit ptre brun sous son rouge bret, 
C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, 
Ecoutez, les Gascons : c'est la Gascogne ! 
Toutes les ttes se sont inclins ; -tous les yeux rvent ;- 
et des larmes sont furtivement essuyes, avec un revers de 
manche, un coin de manteau. 

CARBON,  Cyrano, bas 
Mais tu les fais pleurer ! 

CYRANO 
De nostalgie !... Un mal 
Plus noble que la faim !... pas physique : moral ! 
J'aime que leur souffrance ait chang de viscre, 
Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre ! 

CARBON 
Tu vas les affaiblir en les attendrissant ! 

CYRANO, qui a fait signe au tambour d'approcher 
Laisse donc ! Les hros qu'ils portent dans leurs sang 
Sont vite rveills ! Il suffit... 
Il fait un geste. Le tambour roule. 

TOUS, se levant et se prcipitant sur leurs armes 
Hein ?... Quoi ?... Qu'est-ce ? 

CYRANO, souriant 
Tu vois, il a suffit d'un roulement de caisse ! 
Adieu, rves, regrets, vieille province, amour... 
Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour ! 

UN CADET, qui regarde au fond 
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche ! 

TOUS LES CADETS, murmurant 
Hou... 

CYRANO, souriant 
Murmure 
Flatteur ! 

UN CADET 
Il nous ennuie ! 

UN AUTRE 
Avec, sur son armure, 
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier ! 

UN AUTRE 
Comme si l'on portait du linge sur du fer ! 

LE PREMIER 
C'est bon lorsque  son cou l'on a quelque furoncle ! 

LE DEUXIEME 
Encore un courtisan ! 

UN AUTRE 
Le neveu de son oncle ! 

CARBON 
C'est un Gascon pourtant ! 

LE PREMIER 
Un faux !... Mfiez-vous ! 
Parce que, les Gascons... ils doivent tre fous 
Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. 

LE BRET 
Il est ple ! 

UN AUTRE 
Il a faim... autant qu'un pauvre diable ! 
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, 
Sa crampe d'estomac tincelle au soleil ! 

CYRANO,vivement 
N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, 
Vos pipes et vos ds... 
Tous rapidement se mettent  jouer sur des tambours, sur des 
escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument 
de longues pipes de ptun. 
Et moi, je lis Descartes. 
Il se promne de long en large et lit dans un petit livre 
qu'il a tir de sa poche. -Tableau.- De Guiche entre. Tout 
le monde a l'air absorb et content. Il est trs ple. Il va 
vers Carbon. 


Scne IV - LES MEMES, DE GUICHE. 


DE GUICHE,  Carbon 
Ah ! -- Bonjour ! 
Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction. 
Il est vert. 

CARBON, de mme 
Il n'a plus que les yeux. 

DE GUICHE, regardant les cadets 
Voici donc les mauvaises ttes ?... Oui, messieurs, 
Il me revient de tous cts qu'on me brocarde 
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, 
Hobereaux barnais, barons prigourdins, 
N'ont pour leur colonel pas assez de ddain, 
M'appellent intrigant, courtisan,-Qu'il les gne 
De voir sur ma cuirasse un col au point de Gne,- 
Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux 
Qu'on puisse tre Gascon et ne pas tre gueux ! 
Silence. On joue. On fume. 
Vous ferai-je punir par votre capitaine ? 
Non. 

CARBON 
D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine... 

DE GUICHE 
Ah ? 

CARBON 
J'ai pay ma compagnie, elle est  moi. 
Je n'obis qu'aux ordres de guerre. 

DE GUICHE 
Ah ?... Ma foi ! 
Cela suffit. 
S'adressant aux cadets. 
Je peux mpriser vos bravades. 
On connat ma faon d'aller aux mousquetades ; 
Hier,  Bapaume, on vit la furie avec quoi 
J'ai fait lcher le pied au comte de Bucquoi ; 
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, 
J'ai charg par trois fois ! 

CYRANO, sans lever le nez de son livre 
Et votre charpe blanche ? 

DE GUICHE, surpris et satisfait 
Vous savez ce dtail ?... En effet, il advint, 
Durant que je faisais ma caracole afin 
De rassembler mes gens pour la troisime charge, 
Qu'un remous de fuyards m'entrana sur la marge 
Des ennemis ; j'tais en danger qu'on me prt 
Et qu'on m'arquebust, quand j'eus le bon esprit 
De dnouer et de laisser couler  terre 
L'charpe qui disait mon grade militaire ; 
En sorte que je pus, sans attirer les yeux, 
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, 
Suivi de tous les miens rconforts, les battre ! 
-Eh bien ! que dites-vous de ce trait ? 
Les cadets n'ont pas l'air d'couter ; mais ici les cartes et 
les cornets  ds restent en l'air, la fume des pipes 
demeure dans les joues : attente. 

CYRANO 
Qu'Henri quatre 
N'et jamais consenti, le nombre l'accablant, 
A se diminuer de son panache blanc. 
Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les ds tombent. La 
fume s'chappe. 

DE GUICHE 
L'adresse a russi, cependant ! 
Mme attente suspendant les jeux et les pipes. 

CYRANO 
C'est possible. 
Mais on n'abdique pas l'honneur d'tre une cible. 
Cartes, ds, fumes, s'abattent, tombent, s'envolent avec 
une satisfaction croissante. 
Si j'eusse t prsent quand l'charpe coula 
-Nos courages, monsieur, diffrent en cela- 
Je l'aurais ramasse et me l'a serais mise. 

DE GUICHE 
Oui, vantardise, encor, de gascon ! 

CYRANO 
Vantardise ?... 
Prtez-l moi. Je m'offre  monter, ds ce soir, 
A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. 

DE GUICHE 
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'charpe 
Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, 
En un lieu que depuis la mitraille cribla,- 
O nul ne peut aller la chercher ! 

CYRANO, tirant de sa poche l'charpe blanche et la lui 
tendant 
La voil. 
Silence. les cadets touffent leurs rires dans les cartes et 
dans les cornets  ds. De Guiche se retourne, le regarde ; 
immdiatement ils reprennent leur gravit, leurs jeux ; l'un 
d'eux sifflote avec indiffrence l'air montagnard jou par 
le fifre. 

DE GUICHE, prenant l'charpe 
Merci. Je vais, avec ce bout d'toffe claire, 
Pouvoir faire un signal, -que j'hsitais  faire. 
Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'charpe 
en l'air. 

TOUS 
Hein ! 

LA SENTINELLE, en haut du talus 
Cet homme, l-bas qui se sauve en courant !... 

DE GUICHE, redescendant 
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend 
De grands services. Les renseignements qu'il porte 
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte 
Que l'on peut influer sur leurs dcisions. 

CYRANO 
C'est un gredin ! 

DE GUICHE, se nouant nonchalamment son charpe 
C'est trs commode. Nous disions ?... 
-Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit mme, 
Pour nous ravitailler tentant un coup suprme, 
Le marchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours ; 
Les vivandiers du Roi sont l ; par les labours 
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre, 
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre 
Que l'on aurait beau jeu, certes, en nous attaquant 
La moiti de l'arme est absente du camp ! 

CARBON 
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. 
Mais ils ne savent pas ce dpart ? 

DE GUICHE 
Ils le savent. 
Ils vont nous attaquer. 

CARBON 
Ah ! 

DE GUICHE 
Mon faux espion 
M'est venu prvenir de leur agression. 
Il ajouta : "J'en peux dterminer la place ; 
Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? 
Je dirai que de tous c'est le moins dfendu, 
Et l'effort portera sur lui." -J'ai rpondu 
"C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne 
Ce sera sur le point d'o je vous ferai signe." 

CARBON, aux cadets 
Messieurs prparez-vous ! 
Tous se lvent. Bruit d'pes et de ceinturons qu'on boucle. 

DE GUICHE 
C'est dans une heure. 

PREMIER CADET 
Ah !... bien !... 
Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue. 

DE GUICHE,  Carbon 
Il faut gagner du temps. Le marchal revient. 

CARBON 
Et pour gagner du temps ? 

DE GUICHE 
Vous aurez l'obligeance 
De vous faire tuer. 

CYRANO 
Ah ! voil la vengeance ? 

DE GUICHE 
Je ne prtendrai pas que si je vous aimais 
Je vous eusse choisis vous et les vtres, mais, 
Comme  votre bravoure on n'en compare aucune, 
C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune. 

CYRANO, saluant 
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant. 

DE GUICHE, saluant 
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. 
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. 
Il remonte, avec Carbon. 

CYRANO, aux cadets 
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, 
Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or, 
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! 
De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. 
On donne des ordres. La rticence se prpare. Cyrano va vers 
Christian qui est rest immobile, les bras croiss. 

CYRANO, lui mettant la main sur l'paule 
Christian ? 

CHRISTIAN, secouant le tte 
Roxane ! 

CYRANO 
Hlas ! 

CHRISTIAN 
Au moins, je voudrais mettre 
Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !... 

CYRANO 
Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. 
Il tire un billet de son pourpoint. 
Et j'ai fait tes adieux. 

CHRISTIAN 
Montre !... 

CYRANO 
Tu veux ?... 

CHRISTIAN, lui prenant la lettre 
Mais oui ! 
Il l'ouvre, lit et s'arrte. 
Tiens !... 

CYRANO 
Quoi ? 

CHRISTIAN 
Ce petit rond ?... 

CYRANO, reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air 
naf 
Un rond ?... 

CHRISTIAN 
C'est une larme ! 

CYRANO 
Oui... Pote, on se prend  son jeu, c'est le charme !... 
Tu comprends... ce billet, -c'tait trs mouvant 
Je me suis fait pleurer moi-mme en l'crivant. 

CHRISTIAN 
Pleurer ?... 

CYRANO 
Oui... parce que... mourir n'est pas terrible. 
Mais... ne plus la revoir jamais... Voil l'horrible ! 
Car enfin je ne la... 
Christian le regarde. 
nous ne la... 
Vivement. 
Tu ne la... 

CHRISTIAN, lui arrachant la lettre 
Donne-moi ce billet ! 
On entend une rumeur, au loin, dans le camp. 

LA VOIX D'UNE SENTINELLE 
Ventrebieu, qui va l ? 
Coups de feu. Bruits de voix. Grelots. 

CARBON 
Qu'est-ce ?... 

LA SENTINELLE, qui est sur le talus 
Un carrosse ! 
On se prcipite pour voir. 

CRIS 
Quoi ? Dans le camp ? -- Il y entre ! 
-- Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! -- Diantre ! 
Tirez ! -- Non ! le cocher a cri ! -- Cri quoi ? 
-- Il a cri : Service du Roi ! 
Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les 
grelots se rapprochent. 

DE GUICHE 
Hein ? Du Roi !... 
On redescend, on s'aligne. 

CARBON 
Chapeau bas, tous ! 

DE GUICHE,  la cantonnade 
Du Roi ! -Rangez-vous, vile tourbe, 
Pour qu'il puisse dcrire avec pompe sa courbe ! 
Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et 
de poussire. Les rideaux sont tirs. Deux laquais derrire. 
Il s'arrte net. 

CARBON, criant 
Battez aux champs ! 
Roulement de tambours. Tous les cadets se dcouvrent. 

DE GUICHE 
Baissez le marchepied ! 
Deux hommes se prcipitent. La portire s'ouvre. 

ROXANE, sautant du carrosse 
Bonjour ! 
Le son d'une voix de femme relve d'un seul coup tout ce 
monde profondment inclin. -Stupeur. 


Scne V - LES MEMES, ROXANE. 


DE GUICHE 
Service du Roi ! Vous ? 

ROXANE 
Mais du seul roi, l'Amour ! 

CYRANO 
Ah ! grand Dieu ! 

CHRISTIAN 
Vous ! Pourquoi ? 

ROXANE 
C'tait trop long, ce sige ! 

CHRISTIAN 
Pourquoi ?... 

ROXANE 
Je te dirai ! 

CYRANO, qui, au son de sa voix, est rest clou immobile, 
sans oser tourner les yeux vers elle 
Dieu ! La regarderai-je ? 

DE GUICHE 
Vous ne pouvez rester ici ! 

ROXANE, gaiement 
Mais si ! mais si ! 
Voulez-vous m'avancer un tambour ?... 
Elle s'assied sur un tambour qu'on avance. 
L, merci ! 
Elle rit. 
On a tir sur mon carrosse ! 
Firement. 
Une patrouille ! 
-Il a l'air d'tre fait avec une citrouille, 
N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais 
Avec des rats. 
Envoyant des lvres un baiser  Christian. 
Bonjour ! 
Les regardant tous. 
Vous n'avez pas l'air gais ! 
-Savez-vous que c'est loin, Arras ? 
Apercevant Cyrano. 
Cousin, charme ! 

CYRANO, s'avanant 
Ah  ! comment ?... 

ROXANE 
Comment j'ai retrouv l'arme ? 
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai 
March tant que j'ai vu le pays ravag. 
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse 
Pour y croire ! Messieurs, si c'est l le service 
De votre Roi, le mien vaut mieux ! 

CYRANO 
Voyons, c'est fou ! 
Par o diable avez-vous bien pu passer ? 

ROXANE 
Par o ? 
Par chez les Espagnols. 

PREMIER CADET 
Ah ! Qu'elles sont malignes ! 

DE GUICHE 
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ? 

LE BRET 
Cela dut tre trs difficile !... 

ROXANE 
Pas trop. 
J'ai simplement pass dans mon carrosse, au trot. 
Si quelque hidalgo montrait sa mine altire, 
Je mettais mon plus beau sourire  la portire, 
Et ces messieurs tant, n'en dplaise aux Franais, 
Les plus galantes gens du monde, -je passais ! 

CARBON 
Oui, c'est un passeport, certes que ce sourire ! 
Mais on a frquemment d vous sommer de dire 
O vous alliez ainsi, madame ? 

ROXANE 
Frquemment. 
Alors je rpondais : "Je vais voir mon amant." 
-Aussitt l'Espagnol  l'air le plus froce 
Refermait gravement la porte du carrosse, 
D'un geste de la main  faire envie au Roi 
Relevait les mousquets dj points sur moi, 
Et superbe de grce,  la fois, et de morgue, 
L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, 
Le feutre au vent pour que la plume palpitt, 
S'inclinait en disant : "Passez, senorita !" 

CHRISTIAN 
Mais, Roxane... 

ROXANE 
J'ai dit : mon amant, oui... pardonne ! 
Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne 
Ne m'et laiss passer ! 

CHRISTIAN 
Mais... 

ROXANE 
Qu'avez-vous ? 

DE GUICHE 
Il faut 
Vous en allez d'ici ! 

ROXANE 
Moi ? 

CYRANO 
Bien vite ! 

LE BRET 
Au plus tt ! 

CHRISTIAN 
Oui ! 

ROXANE 
Mais comment ? 

CHRISTIAN, embarrass 
C'est que... 

CYRANO, de mme 
Dans trois quarts d'heure... 

DE GUICHE, de mme 
ou... quatre... 

CARBON, de mme 
Il vaut mieux... 

LE BRET, de mme 
Vous pourriez... 

ROXANE 
Je reste. On va se battre. 

TOUS 
Oh ! non ! 

ROXANE 
C'est mon mari ! 
Elle se jette dans les bras de Christian. 
Qu'on me tue avec toi ! 

CHRISTIAN 
Mais quels yeux vous avez ! 

ROXANE 
Je te dirai pourquoi ! 

DE GUICHE, dsespr 
C'est un poste terrible ! 

ROXANE, se retournant 
Hein ! terrible ? 

CYRANO 
Et la preuve 
C'est qu'il nous l'a donn ! 

ROXANE,  de Guiche 
Ah ! vous me vouliez veuve ? 

DE GUICHE 
Oh ! je vous jure !... 

ROXANE 
Non ! Je suis folle  prsent ! 
Et je ne m'en vais plus ! D'ailleurs, c'est amusant. 

CYRANO 
Eh quoi ! la prcieuse tait une hrone ? 

ROXANE 
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine. 

UN CADET 
Nous vous dfendrons bien ! 

ROXANE, enfivre de plus en plus 
Je le crois, mes amis ! 

UN AUTRE, avec enivrement 
Tout le camp sent l'iris ! 

ROXANE 
Et j'ai justement mis 
Un chapeau qui fera trs bien dans la bataille !... 
Regardant de Guiche. 
Mais peut-tre est-il temps que le comte s'en aille 
On pourrait commencer. 

DE GUICHE 
Ah ! c'en est trop ! Je vais 
Inspecter mes canons, et reviens... Vous avez 
Le temps encor : changez d'avis ! 

ROXANE 
Jamais ! 
De Guiche sort. 


Scne VI - LES MEMES, moins DE GUICHE. 


CHRISTIAN, suppliant 
Roxane !... 

ROXANE 
Non ! 

PREMIER CADET, aux autres 
Elle reste ! 

TOUS, se prcipitant, se bousculant, s'astiquant 
Un peigne ! -Un savon ! -Ma basane 
Est trou : une aiguille ! -Un ruban ! -Ton miroir ! - 
Mes manchettes ! -Ton fer  moustaches ! -Un rasoir ! 

ROXANE,  Cyrano qui la supplie encore 
Non ! rien ne me fera bouger de cette place ! 

CARBON, aprs s'tre, comme les autres, sangl, pousset, 
avoir bross son chapeau, redress sa plume et tir ses 
manchettes, s'avance vers Roxane, et crmonieusement 
Peut-tre sirait-il que je vous prsentasse, 
Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs 
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. 
Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de 
Christian. Carbon prsente. 
Baron de Peyrescous de Colignac ! 

LE CADET, saluant 
Madame... 

CARBON, continuant 
Baron de Casterac de Cahuzac. -Vidame 
De Malgoyre Estressac Lsbas d'Escarabiot.- 
Chevalier d'Antignac-Juzet. -Baron Hillot 
De Blagnac-Salchan de Castel-Crabioules... 

ROXANE 
Mais combien avez-vous de noms chacun ? 

LE BARON HILLOT 
Des foules ! 

CARBON,  Roxane 
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir. 

ROXANE ouvre la main et le mouchoir tombe 
Pourquoi ? 
Toute la compagnie fait le mouvement de s'lancer pour le 
ramasser. 

CARBON, le ramassant vivement 
Ma compagnie tait sans drapeau ! Mais, ma foi, 
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle ! 

ROXANE, souriant 
Il est un peu petit. 

CARBON, attachant le mouchoir  la hampe de sa lance de 
capitaine 
Mais il est en dentelle ! 

UN CADET, aux autres 
Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois, 
Si j'avais dans le ventre une noix !... 

CARBON, qui l'a entendu, indign 
Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !... 

ROXANE 
Mais l'air du camp est vif et, moi-mme, m'affame 
Pts, chauds-froids, vins fins : -mon menu, le voil ! 
-Voulez-vous m'apportez tout cela ! 
Consternation. 

UN CADET 
Tout cela ! 

UN AUTRE 
O le prendrions-nous, grand Dieu ? 

ROXANE, tranquillement 
Dans mon carrosse. 

TOUS 
Hein ?... 

ROXANE 
Mais il faut qu'on serve et dcoupe, et dsosse ! 
Regardez mon cocher d'un peu plus prs messieurs, 
Et vous reconnatrez un homme prcieux 
Chaque sauce sera, si l'on veut, rchauffe ! 

LES CADETS, se ruant vers le carrosse 
C'est Ragueneau ! 
Acclamation. 
Oh ! Oh ! 

ROXANE, les suivants des yeux 
Pauvres gens ! 

CYRANO, lui baisant la main 
Bonne fe ! 

RAGUENEAU, debout sur le sige comme un charlatan en place 
publique 
Messieurs !... 
Enthousiasme. 

LES CADETS 
Bravo ! Bravo ! 

RAGUENEAU 
Les Espagnols n'ont pas, 
Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas ! 
Applaudissements. 

CYRANO, bas  Christian 
Hum ! hum ! Christian ! 

RAGUENEAU 
Distraits par la galanterie 
Ils n'ont pas vu... 
Il tire de son sige un plat qu'il lve. 
La galantine ! 
Applaudissements. La galantine passe de mains en mains. 

CYRANO, bas  Christian 
Je t'en prie, 
Un seul mot !... 

RAGUENEAU 
Et Vnus sut occuper leur oeil 
Pour que Diane, en secret, pt passer... 
Il brandit un gigot. 
son chevreuil ! 
Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingts mains tendues. 

CYRANO, bas  Christian 
Je voudrais te parler ! 

ROXANE, aux cadets qui redescendent, les bras chargs de 
victuailles 
Posez cela par terre ! 
Elle met le couvert sur l'herbe, aide des deux laquais 
imperturbables qui taient derrire le carrosse. 

ROXANE,  Christian, au moment o Cyrano allait l'entraner 
 part 
Vous, rendez-vous utile ! 
Christian vient l'aider. Mouvement d'inquitude de Cyrano. 

RAGUENEAU 
Un paon truff ! 

PREMIER CADET, panoui, qui descend en coupant une large 
tranche de jambon 
Tonnerre ! 
Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard 
Sans faire un geuleton... 
Se reprenant vivement en voyant Roxane. 
pardon ! un balthazar ! 

RAGUENEAU, lanant les coussins du carrosse 
Les coussins sont remplis d'ortolans ! 
Tumulte. On ventre les coussins. Rire. Joie. 

TROISIEME CADET 
Ah ! Vidaze ! 

RAGUENEAU, lanant des flacons de vin rouge 
Des flacons de rubis !... 
De vin blanc. 
Des flacons de topaze ! 

ROXANE, jetant une nappe plie  la figure de Cyrano 
Dfaites cette nappe !... Eh ! hop ! Soyez lger ! 

RAGUENEAU, brandissant une lanterne arrache 
Chaque lanterne est un petit garde-manger ! 

CYRANO, bas  Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe 
ensemble 
Il faut que je te parle avant que tu lui parles ! 

RAGUENEAU, de plus en plus lyrique 
Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles ! 

ROXANE, versant du vin, servant 
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons 
Du reste de l'arme ! -Oui ! tout pour les Gascons ! 
Et si de Guiche vient, personne ne l'invite ! 
Allant de l'un  l'autre. 
L, vous avez le temps. -Ne mangez pas si vite ! - 
Buvez un peu. -Pourquoi pleurez-vous ? 

PREMIER CADET 
C'est trop bon ! 

ROXANE 
Chut ! -Rouge ou blanc ? -Du pain pour monsieur de Carbon ! 
-Un couteau ! -Votre assiette ! -Un peu de croute ? Encore ? 
-Je vous sers ! -Du bourgogne ? -Une aile ? 

CYRANO, qui la suit, les bras chargs de plats, l'aidant  
servir 
Je l'adore ! 

ROXANE, allant  Christian 
Vous ? 

CHRISTIAN 
Rien. 

ROXANE 
Si ! ce biscuit, dans du muscat... deux doigts ! 

CHRISTIAN, essayant de la retenir 
Oh ! dites-moi pourquoi vous vntes ? 

ROXANE 
Je me dois 
A ces malheureux... Chut ! Tout  l'heure !... 

LE BRET, qui tait remont au fond, pour passer, au bout 
d'une lance, un pain  la sentinelle du talus 
De Guiche ! 

CYRANO 
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! 
Hop ! -N'ayons l'air de rien !... 
A Ragueneau. 
Toi, remonte d'un bond 
Sur ton sige ! -Tout est cach ?... 

En un clin d'oeil tout a t repouss dans les tentes, ou 
cach sous les vtement, sous les manteaux, dans les 
feutres. -- De Guiche entre vivement -- et s'arrte, tout 
d'un coup, reniflant. -- Silence. 


Scne VII - LES MEMES, DE GUICHE. 


DE GUICHE 
Cela sent bon. 

UN CADET, chantonnant d'un air dtach 
To lo lo !... 

DE GUICHE, s'arrtant et le regardant 
Qu'avez-vous, vous ?... Vous tes tout rouge ! 

LE CADET 
Moi ?... Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge ! 

UN AUTRE 
Poum... poum... poum... 

DE GUICHE, se retournant 
Qu'est cela ? 

LE CADET, lgrement gris 
Rien ! C'est une chanson ! 
Une petite... 

DE GUICHE 
Vous tes gai, mon garon ! 

LE CADET 
L'approche du danger ! 

DE GUICHE, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un 
ordre 
Capitaine ! je... 
Il s'arrte en le voyant. 
Peste ! 
Vous avez bonne mine aussi ! 

CARBON, cramoisi, et cachant une bouteille derrire son dos, 
avec un geste vasif 
Oh !... 

DE GUICHE 
Il me reste 
Un canon que j'ai fait porter... 
Il montre un endroit dans la coulisse. 
l, dans ce coin, 
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin. 

UN CADET, se dandinant 
Charmante attention ! 

UN AUTRE, lui souriant gracieusement 
Douce sollicitude ! 

DE GUICHE 
Ah  ! mais ils sont fous !- 
Schement. 
N'ayant pas l'habitude 
Du canon, prenez garde au recul. 

LE PREMIER CADET 
Ah ! pfftt ! 

DE GUICHE, allant  lui, furieux 
Mais !... 

LE CADET 
Le canon des Gascons ne recule jamais ! 

DE GUICHE, le prenant par le bras et le secouant 
Vous tes gris !... De quoi ? 

LE CADET, superbe 
De l'odeur de la poudre ! 

DE GUICHE, haussant les paules, les repousse et va vivement 
 Roxane 
Vite,  quoi daignez-vous, madame, vous rsoudre ? 

ROXANE 
Je reste ! 

DE GUICHE 
Fuyez ! 

ROXANE 
Non ! 

DE GUICHE 
Puisqu'il en est ainsi, 
Qu'on me donne un mousquet ! 

CARBON 
Comment ? 

DE GUICHE 
Je reste aussi. 

CYRANO 
Enfin, Monsieur ! voil de la bravoure pure ! 

PREMIER CADET 
Seriez-vous un Gascon malgr votre guipure ? 

ROXANE 
Quoi... ! 

DE GUICHE 
Je ne quitte pas une femme en danger. 

DEUXIEME CADET, au premier 
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner  manger ! 
Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement. 

DE GUICHE, dont les yeux s'allument 
Des vivres ! 

UN TROISIEME CADET 
Il en sort de toutes les vestes ! 

DE GUICHE, se matrisant, avec hauteur 
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ! 

CYRANO, saluant 
Vous faites des progrs ! 

DE GUICHE, firement, et  qui chappe sur le dernier mot 
une lgre pointe d'accent 
Je vais me battre  jeun ! 

PREMIER CADET, exultant de joie 
A jeung ! Il vient d'avoir l'accent ! 

DE GUICHE, riant 
Moi ! 

LE CADET 
C'en est un ! 
Ils se mettent tous  danser. 

CARBON, qui a disparu depuis un moment derrire le talus, 
reparaissant sur la crte 
J'ai rang mes piquiers, leur troupe est rsolue ! 
Il montre une ligne de piques qui dpasse la crte. 

DE GUICHE,  Roxane, en s'inclinant 
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?... 
Elle l'a prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde 
se dcouvre et les suit. 

CHRISTIAN, allant  Cyrano, vivement 
Parle vite ! 
Au moment o Roxane parat sur la crte , les lances 
disparaissent, abaisses pour le salut, un cri s'lve : elle 
s'incline. 

LES PIQUIERS, au-dehors 
Vivat ! 

CHRISTIAN 
Quel tait ce secret ! 

CYRANO 
Dans le cas o Roxane... 

CHRISTIAN 
Eh bien ? 

CYRANO 
Te parlerait 
Des lettres ? 

CHRISTIAN 
Oui, je sais !... 

CYRANO 
Ne fais pas la sottise 
De t'tonner... 

CHRISTIAN 
De quoi ? 

CYRANO 
Il faut que je te dise !... 
Oh !mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui 
En la voyant. Tu lui... 

CHRISTIAN 
Parle vite ! 

CYRANO 
Tu lui... 
As crit plus souvent que tu ne crois. 

CHRISTIAN 
Hein ? 

CYRANO 
Dame ! 
Je m'en tais charg : J'interprtais ta flamme ! 
J'crivais quelquefois sans te dire : j'cris ! 

CHRISTIAN 
Ah ? 

CYRANO 
C'est tout simple ! 

CHRISTIAN 
Mais comment t'y es-tu pris, 
De puis qu'on est bloqu pour ?... 

CYRANO 
Oh !... avant l'aurore 
Je pouvais traverser... 

CHRISTIAN, se croisant les bras 
Ah ! c'est tout simple encore ? 
Et qu'ai-je crit de fois par semaine ?... Deux ? -Trois ?... 
Quatre ?- 

CYRANO 
Plus. 

CHRISTIAN 
Tous les jours ? 

CYRANO 
Oui, tous les jours. -Deux fois. 

CHRISTIAN, violemment 
Et cela t'enivrait, et l'ivresse tait telle 
Que tu bravais la mort... 

CYRANO, voyant Roxane qui revient 
Tais-toi ! Pas devant elle ! 
Il rentre vivement dans sa tente. 


Scne VIII - ROXANE, CHRISTIAN ; au fond, alles et venues de 
cadets. CARBON et DE GUICHE donnent des ordres. 


ROXANE, courant  Christian 
Et maintenant, Christian !... 

CHRISTIAN, lui prenant les mains 
Et maintenant, dis-moi 
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi 
A travers tous ces rangs de soudards et de retres, 
Tu m'as rejoint ici ? 

ROXANE 
C'est  cause des lettres ! 

CHRISTIAN 
Tu dis ? 

ROXANE 
Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! 
Ce sont vos lettres qui m'ont grise ! Ah ! songez 
Combien depuis un mois vous m'en avez crites, 
Et plus belles toujours ! 

CHRISTIAN 
Quoi ! pour quelques petites lettres d'amour... 

ROXANE 
Tais-toi !... Tu ne peux pas savoir ! 
Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, 
D'une voix que je t'ignorais, sous ma fentre, 
Ton me commena de se faire connatre... 
Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, 
Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix 
De ce soir-l, si tendre, et qui vous enveloppe ! 
Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pnlope 
Ne ft pas demeure  broder sous son toit, 
Si le Seigneur Ulysse et crit comme toi, 
Mais pour le joindre, elle et, aussi folle qu'Hlne, 
Envoy promener ses pelotons de laine !... 

CHRISTIAN 
Mais... 

ROXANE 
Je lisais, je relisais, je dfaillais, 
J'tais  toi. Chacun de ces petits feuillets 
Etait comme un ptale envol de ton me. 
On sent  chaque mot de ces lettres de flamme 
L'amour puissant, sincre... 

CHRISTIAN 
Ah ! sincre et puissant ? 
Cela se sent, Roxane ?... 

ROXANE 
Oh ! si cela se sent ! 

CHRISTIAN 
Et vous venez ? 

ROXANE 
Je viens ( mon Christian, mon matre ! 
Vous me relveriez si je voulais me mettre 
A vos genoux, c'est donc mon me que j'y mets, 
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !) 
Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure 
De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) 
De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolit, 
L'insulte de t'aimer pour ta seule beaut ! 

CHRISTIAN, avec pouvante 
Ah ! Roxane ! 

ROXANE 
Et plus tard, mon ami, moins frivole, 
-Oiseau qui saute avant tout  fait qu'il s'envole,- 
Ta beaut m'arrtant, ton me m'entranant, 
Je t'aimais pour les deux ensemble !... 

CHRISTIAN 
Et maintenant ? 

ROXANE 
Eh bien ! toi-mme enfin l'emporte sur toi-mme, 
Et ce n'est plus que pour ton me que je t'aime ! 

CHRISTIAN, reculant 
Ah ! Roxane ! 

ROXANE 
Sois donc heureux. Car n'tre aim 
Que pour ce dont on est un instant costum, 
Doit mettre un coeur avide et noble  la torture ; 
Mais ta chre pense efface ta figure, 
Et la beaut par quoi tout d'abord tu me plus, 
Maintenant j'y vois mieux... et je ne la vois plus ! 

CHRISTIAN 
Oh !... 

ROXANE 
Tu doutes encor d'une telle victoire ?... 

CHRISTIAN, douloureusement 
Roxane ! 

ROXANE 
Je comprends, tu ne peux pas y croire, 
A cet amour ?... 

CHRISTIAN 
Je ne veux pas de cet amour ! 
Moi, je veux tre aim plus simplement pour... 

ROXANE 
Pour 
Ce qu'en vous elles ont aim jusqu' cette heure ? 
Laissez-vous donc aimer d'une faon meilleure ! 

CHRISTIAN 
Non ! c'tait mieux avant ! 

ROXANE 
Ah ! tu n'y entends rien ! 
C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! 
C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore, 
Et moins brillant... 

CHRISTIAN 
Tais-toi ! 

ROXANE 
Je t'aimerais encore ! 
Si toute ta beaut tout d'un coup s'envolait... 

CHRISTIAN 
Oh ! ne dis pas cela ! 

ROXANE 
Si ! je le dis ! 

CHRISTIAN 
Quoi ? laid ? 

ROXANE 
Laid ! je le jure ! 

CHRISTIAN 
Dieu ! 

ROXANE 
Et ta joie est profonde ? 

CHRISTIAN, d'une voix touffe 
Oui... 

ROXANE 
Qu'as-tu ?... 

CHRISTIAN, la repoussant doucement 
Rien. Deux mots  dire : une seconde... 

ROXANE 
Mais ?... 

CHRISTIAN, lui montrant un groupe de cadets, au fond 
A ces pauvres gens mon amour t'enleva 
Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir... va ! 

ROXANE, attendrie 
Cher Christian ! 
Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent 
respectueusement autour d'elle. 


Scne IX - CHRISTIAN, CYRANO ; au fond ROXANE, causant 
avec CARBON et quelques cadets. 


CHRISTIAN, appelant vers la tente de Cyrano 
Cyrano ? 

CYRANO, reparaissant, arm pour la bataille 
Qu'est-ce ? Te voil blme ! 

CHRISTIAN 
Elle ne m'aime plus ! 

CYRANO 
Comment ? 

CHRISTIAN 
C'est toi qu'elle aime ! 

CYRANO 
Non ! 

CHRISTIAN 
Elle n'aime plus que mon me ! 

CYRANO 
Non ! 

CHRISTIAN 
Si ! 
C'est donc bien toi qu'elle aime, -et tu l'aimes aussi ! 

CYRANO 
Moi ? 

CHRISTIAN 
Je le sais. 

CYRANO 
C'est vrai. 

CHRISTIAN 
Comme un fou. 

CYRANO 
Davantage. 

CHRISTIAN 
Dis-le-lui ! 

CYRANO 
Non ! 

CHRISTIAN 
Pourquoi ? 

CYRANO 
Regarde mon visage ! 

CHRISTIAN 
Elle m'aimerait laid ! 

CYRANO 
Elle te l'a dit ! 

CHRISTIAN 
L ! 

CYRANO 
Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! 
Mais va, va, ne crois pas cette chose insense ! 
-Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pense 
De la dire,- mais va, ne la prends pas au mot, 
Va, ne deviens pas laid : elle m'en voudrait trop ! 

CHRISTIAN 
C'est ce que je veux voir ! 

CYRANO 
Non, non ! 

CHRISTIAN 
Qu'elle choisisse ! 
Tu vas lui dire tout 

CYRANO 
Non, non ! Pas ce supplice. 

CHRISTIAN 
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? 
C'est trop injuste ! 

CYRANO 
Et moi, je mettrais au tombeau 
Le tien parce que, grce au hasard qui fait natre, 
J'ai le don d'exprimer... ce que tu sens peut-tre ? 

CHRISTIAN 
Dis-lui tout ! 

CYRANO 
Il s'obstine  me tenter, c'est mal ! 

CHRISTIAN 
Je suis las de porter en moi un rival ! 

CYRANO 
Christian ! 

CHRISTIAN 
Notre union -sans tmoins- clandestine, 
-Peut se rompre,- si nous survivons ! 

CYRANO 
Il s'obstine !... 

CHRISTIAN 
Oui, je veux tre aim moi-mme, ou pas du tout ! 
-Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout 
Du poste ; Je reviens : parle, et qu'elle prfre 
L'un de nous deux ! 

CYRANO 
Ce sera toi ! 

CHRISTIAN 
Mais... je l'espre ! 
Il appelle. 
Roxane ! 

CYRANO 
Non ! Non ! 

ROXANE, accourant 
Quoi ? 

CHRISTIAN 
Cyrano vous dira 
Une chose importante 
Elle va vivement  Cyrano. Christian sort. 


Scne X - ROXANE, CYRANO, puis LE BRET, CARBON, 
les cadets, RAGUENEAU, DE GUICHE, etc... 


ROXANE 
Importante ? 

CYRANO,perdu 
Il s'en va !... 
A Roxane. 
Rien... Il attache, -- oh ! Dieu ! vous devez le connatre ! -- 
De l'importance  rien ! 

ROXANE, vivement 
Il a dout peut-tre 
De ce que j'ai dit l ?... J'ai vu qu'il a dout !... 

CYRANO, lui prenant la main 
Mais vous avez bien dit, d'ailleurs, la vrit ? 

ROXANE 
Oui, oui, je l'aimerais mme... 
Elle hsite une seconde. 

CYRANO, souriant tristement 
Le mot vous gne 
Devant moi ? 

ROXANE 
Mais... 

CYRANO 
Il ne me fera pas de peine ! 
-Mme laid ? 

ROXANE 
Mme laid ! 
Mousqueterie au-dehors. 
Ah ! tiens, on a tir ! 

CYRANO, ardemment 
Affreux ? 

ROXANE 
Affreux ! 

CYRANO 
Dfigur ? 

ROXANE 
Dfigur ! 

CYRANO 
Grotesque ? 

ROXANE 
Rien ne peut me le rendre grotesque ! 

CYRANO 
Vous l'aimeriez encore ? 

ROXANE 
Et davantage presque ! 

CYRANO, perdant la tte,  part 
Mon Dieu, c'est vrai, peut-tre, et le bonheur est l. 
A Roxane. 
Je... Roxane... coutez !... 

LE BRET, entrant rapidement, appelle  mi-voix 
Cyrano ! 

CYRANO, se retournant 
Hein ? 

LE BRET 
Chut ! 
Il lui dit un mot tout bas. 

CYRANO, laissant chapper la main de Roxane, avec un cri 
Ah !... 

ROXANE 
Qu'avez-vous ? 

CYRANO,  lui-mme, avec stupeur 
C'est fini. 
Dtonations nouvelles. 

ROXANE 
Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ? 
Elle remonte pour regarder au-dehors. 

CYRANO 
C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire ! 

ROXANE, voulant s'lancer 
Que se passe-t-il ? 

CYRANO, vivement, l'arrtant 
Rien ! 
Des cadets sont entrs, cachant quelque chose qu'ils 
portent, et ils forment un groupe empchant Roxane 
d'approcher. 

ROXANE 
Ces hommes ? 

CYRANO, l'loignant 
Laissez-les !... 

ROXANE 
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?... 

CYRANO 
Ce que j'allais 
Vous dire ?... rien, oh ! rien, je le jure, madame ! 
Solennellement. 
Je jure que l'esprit de Christian, que son me 
Etaient... 
Se reprenant avec terreur. 
sont les plus grands... 

ROXANE 
Etaient ? 
Avec un grand cri. 
Ah !... 
Elle se prcipite et carte tout le monde. 

CYRANO 
C'est fini. 

ROXANE,voyant Christian couch dans son manteau 
Christian ! 

LE BRET,  Cyrano 
Le premier coup de feu de l'ennemi ! 
Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de 
feu. Cliquetis. Tambours. 

CARBON, l'pe au poing 
C'est l'attaque ! Aux mousquets ! 
Suivi des cadets, il passe de l'autre ct du talus. 

ROXANE 
Christian ! 

LA VOIX DE CARBON,derrire le talus 
Qu'on se dpche ! 

ROXANE 
Christian ! 

CARBON 
Alignez-vous ! 

ROXANE 
Christian ! 

CARBON 
Mesurez... mche ! 
Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque. 

CHRISTIAN, d'une voix mourante 
Roxane !... 

CYRANO, vite et bas  l'oreille de Christian, pendant que 
Roxane affole trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau 
de linge arrach  sa poitrine 
J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor ! 
Christian ferme les yeux. 

ROXANE 
Quoi, mon amour ? 

CARBON 
Baguette haute ! 

ROXANE,  Cyrano 
Il n'est pas mort ?... 

CARBON 
Ouvrez la charge avec les dents ! 

ROXANE 
Je sens sa joue 
Devenir froide, l, contre la mienne ! 

CARBON 
En joue ! 

ROXANE 
Une lettre sur lui ! 
Elle l'ouvre. 
Pour moi ! 

CYRANO,  part 
Ma lettre ! 

CARBON 
Feu ! 
Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille. 

CYRANO, voulant dgager sa main que tient Roxane agenouille 
Mais Roxane on se bat ! 

ROXANE, le retenant 
Restez encore un peu. 
Il est mort. Vous tiez le seul  le connatre. 
Elle pleure doucement. 
-N'est-ce pas que c'tait un tre exquis, un tre 
Merveilleux ? 

CYRANO,debout, tte nue 
Oui, Roxane. 

ROXANE 
Un pote inou, 
Adorable ? 

CYRANO 
Oui, Roxane. 

ROXANE 
Un esprit sublime ? 

CYRANO 
Oui, 
Roxane ! 

ROXANE 
Un coeur profond, inconnu du profane, 
Une me magnifique et charmante ? 

CYRANO, fermement 
Oui, Roxane ! 

ROXANE, se jetant sur le corps de Christian 
Il est mort ! 

CYRANO,  part, tirant l'pe 
Et je n'ai qu' mourir aujourd'hui, 
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! 
Trompettes au loin. 

DE GUICHE, qui reparat sur le talus, dcoiff, bless au 
front, d'une voix tonnante 
C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! 
Les Franais vont rentrer au camp avec des vivres ! 
Tenez encore un peu ! 

ROXANE 
Sur la lettre, du sang, 
Des pleurs ! 

UNE VOIX, au-dehors criant 
Rendez-vous ! 

VOIX DES CADETS 
Non ! 

RAGUENEAU, qui grimp sur son carrosse regarde la bataille 
par-dessus le talus 
Le pril va croissant ! 

CYRANO,  de Guiche lui montrant Roxane 
Emportez-la ! Je vais charger ! 

ROXANE, baisant la lettre, d'une voix mourante 
Son sang ! ses larmes !... 

RAGUENEAU, sautant  bas du carrosse pour courir vers elle 
Elle s'vanouit ! 

DE GUICHE, sur le talus, aux cadets, avec rage 
Tenez bon ! 

UNE VOIX, au-dehors 
Bas les armes ! 

VOIX DES CADETS 
Non ! 

CYRANO,  de Guiche 
Vous avez prouv, Monsieur, votre valeur 
Lui montrant Roxane. 
Fuyez en la sauvant ! 

DE GUICHE, qui court  Roxane et l'enlve dans ses bras 
Soit ! Mais on est vainqueur 
Si vous gagner du temps ! 

CYRANO 
C'est bon ! 
Criant vers Roxane que de Guiche, aid de Ragueneau, emporte 
vanouie. 
Adieu, Roxane ! 
Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blesss et viennent 
tomber en scne. Cyrano se prcipitant au combat est arrt 
sur la crte par Carbon, couvert de sang. 

CARBON 
Nous plions ! J'ai reu deux coups de pertuisane ! 

CYRANO, criant aux Gascons 
Hardi ! Reculs pas, drollos ! 
A Carbon, qu'il soutient. 
N'ayez pas peur ! 
J'ai deux morts  venger : Christian et mon bonheur ! 
Ils redescendent. Cyrano brandit la lance o est attach le 
mouchoir de Roxane. 
Flotte, petit drapeau de dentelle  son chiffre ! 
Il la plante en terre ; il crie aux cadets. 
Toumb dssus ! Escrasas lous ! 
Au fifre. 
Un air de fifre ! 
Le fifre joue. Des blesss se relvent. Des cadets 
dgringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano 
et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit 
d'hommes, se hrisse d'arquebuses, se transforme en redoute. 

UN CADET, paraissant  reculons, sur la crte, se battant 
toujours, crie 
Ils montent le talus ! 
et tombe mort. 

CYRANO 
On va les saluer ! 
Le talus se couronne en un instant d'une range terrible 
d'ennemis. Les grands tendards des Impriaux se lvent. 

CYRANO 
Feu ! 
Dcharge gnrale. 

CRI, dans les rangs ennemis 
Feu ! 
Riposte meurtrire. Les cadets tombent de tous cts. 

UN OFFICIER ESPAGNOL, se dcouvrant 
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ? 

CYRANO, rcitant debout au milieu des balles 
Ce sont les cadets de Gascogne 
De Carbon de Castel-Jaloux ; 
Bretteurs et menteurs sans vergogne... 
Il s'lance, suivi des quelques survivants. 
Ce sont les cadets... 
Le reste se perd dans la bataille. 

RIDEAU 


Cinquime Acte 
-------------------- 
La gazette de Cyrano 


Quinze ans aprs, en 1655. Le parc du couvent que les Dames 
de la croix occupaient  Paris. 

Superbes ombrages. A gauche, la maison ; vaste perron sur 
lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre norme au milieu 
de la scne, isol au milieu d'une petite place ovale. A 
droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de 
pierre demi-circulaire. 

Tout le fond du thtre est travers par une alle de 
marronniers qui aboutit  droite, quatrime plan,  la porte 
d'une chapelle entrevue parmi les branches. A travers le 
double rideau d'arbres de cette alle, on aperoit des 
fuites de pelouses, d'autres alles, des bosquets, les 
profondeurs du parc, le ciel. 

La chapelle ouvre une porte latrale sur une colonnade 
enguirlande de vigne rougie, qui vient se perdre  droite, 
au premier plan, derrire les buis. 

C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus 
des pelouses fraches. Taches sombres des buis et des ifs 
rests verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque 
arbre. Les feuilles jonchent toute la scne, craquent sous 
les pas dans les alles, couvrent  demi le perron et les 
bancs. 

Entre le banc de droite et l'arbre, un grand mtier  broder 
devant lequel une petite chaise a t apporte. Paniers 
pleins d'cheveaux et de pelotons. Tapisserie commence. 

Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le 
parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une 
religieuse plus ge. Des feuilles tombent. 


Scne Premire - Mre MARGUERITE, soeur MARTHE, soeur 
CLAIRE,Les Soeurs. 


SOEUR MARTHE,  Mre Marguerite 
Soeur Claire a regard deux fois comment allait 
Sa cornette, devant la glace. 

MERE MARGUERITE,  soeur Claire 
C'est trs laid. 

SOEUR CLAIRE 
Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte, 
Ce matin : je l'ai vu. 

MERE MARGUERITE,  soeur Marthe 
C'est trs vilain, soeur Marthe. 

SOEUR CLAIRE 
Un tout petit regard ! 

SOEUR MARTHE 
Un tout petit pruneau ! 

MERE MARGUERITE, svrement 
Je le dirai, ce soir,  monsieur Cyrano. 

SOEUR CLAIRE, pouvante 
Non ! il va se moquer ! 

SOEUR MARTHE 
Il dira que les nonnes 
Sont trs coquettes ! 

SOEUR CLAIRE 
Trs gourmandes ! 

MERE MARGUERITE, souriant 
Et trs bonnes. 

SOEUR CLAIRE 
N'est-ce pas, Mre Marguerite de Jsus, 
Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans ! 

MERE MARGUERITE 
Et plus ! 
Depuis que sa cousine  nos bguins de toile 
Mla le deuil mondain de sa coiffe de voile, 
Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, 
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs ! 

SOEUR MARTHE 
Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce clotre, 
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas dcrotre. 

TOUTES LES SOEURS 
Il est si drle ! -- C'est amusant quand il vient ! 
-- Il nous taquine ! -- Il est gentil ! -- Nous l'aimons bien ! 
-- Nous fabriquons pour lui des ptes d'anglique ! 

SOEUR MARTHE 
Mais enfin, ce n'est pas un trs bon catholique ! 

SOEUR CLAIRE 
Nous le convertirons. 

LES SOEURS 
Oui ! Oui ! 

MERE MARGUERITE 
Je vous dfend 
De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. 
Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-tre ! 

SOEUR MARTHE 
Mais... Dieu !... 

MERE MARGUERITE 
Rassurez-vous : Dieu doit bien le connatre. 

SOEUR MARTHE 
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, 
Il me dit en entrant : "Ma soeur j'ai fait gras, hier !" 

MERE MARGURITE 
Ah ! il vous dit cela ?... Eh bien ! la fois dernire 
Il n'avait pas mang depuis deux jours. 

SOEUR MARTHE 
Ma Mre ! 

MERE MARGUERITE 
Il est pauvre. 

SOEUR MARTHE 
Qui vous l'a dit ? 

MERE MARGURITE 
Monsieur Le Bret. 

SOEUR MARTHE 
On ne le secours pas ? 

MERE MARGUERITE 
Non, il se fcherait. 
Dans une alle du fond, on voit apparatre Roxane, vtue de 
noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de 
Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprs d'elle. 
Ils vont  pas lents. Mre Marguerite se lve. 
-- Allons il faut rentrer... Madame Magdeleine, 
Avec un visiteur, dans le parc se promne. 

SOEUR MARTHE, bas  soeur Claire 
C'est le duc-marchal de Grammont ? 

SOEUR CLAIRE, regardant 
Oui, je crois. 

SOEUR MARTHE 
Il n'tait plus venu la voir depuis des mois ! 

LES SOEURS 
Il est trs pris ! -- La cour ! -- Les camps ! 

SOEUR CLAIRE 
Les soins du monde ! 
Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et 
s'arrtent prs du mtier. Un temps. 


Scne II - ROXANE, LE DUC DE GRAMMONT, puis LE BRET et 
RAGUENEAU. 


LE DUC 
Et vous demeurez ici, vainement blonde, 
Toujours en deuil ? 

ROXANE 
Toujours. 

LE DUC 
Aussi fidle ? 

ROXANE 
Aussi. 

LE DUC, aprs un temps 
Vous m'avez pardonn ? 

ROXANE, simplement, regardant la croix du couvent 
Puisque je suis ici. 
Nouveau silence. 

LE DUC 
Vraiment c'tait un tre ?... 

ROXANE 
Il fallait le connatre ! 

LE DUC 
Ah ! Il fallait ?... Je l'ai trop peu connu, peut-tre ! 
...Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ? 

ROXANE 
Comme un doux scapulaire, il pend  ce velours. 

LE DUC 
Mme mort, vous l'aimez ? 

ROXANE 
Quelquefois il me semble 
Qu'il n'est mort qu' demi, que nos coeurs sont ensemble, 
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant ! 

LE DUC, aprs un silence encore 
Est-ce que Cyrano vient vous voir ? 

ROXANE 
Oui, souvent. 
Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. 
Il vient ; c'est rgulier ; sous cet arbre o vous tes 
On place son fauteuil, s'il fait beau ; je l'attends 
En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coup, j'entends 
-- Car je ne tourne plus mme le front ! -- sa canne 
Descendre le perron ; il s'assied ; il ricane 
De ma tapisserie ternelle ; il me fait 
La chronique de la semaine, et... 
Le Bret parat sur le perron. 
Tiens, Le Bret ! 
Le Bret descend. 
Comment va notre ami ? 

LE BRET 
Mal. 

LE DUC 
Oh ! 

ROXANE, au duc 
Il exagre ! 

LE BRET 
Tout ce que j'ai prdit : l'abandon, la misre !... 
Ses ptres lui font des ennemis nouveaux ! 
Il attaque les faux nobles, les faux dvots, 
Les faux braves, les plagiaires, -tout le monde. 

ROXANE 
Mais son pe inspire une terreur profonde. 
On ne viendra jamais  bout de lui. 

LE DUC, hochant la tte 
Qui sait ? 

LE BRET 
Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est 
La solitude, la famine, c'est Dcembre 
Entrant  pas de loups dans son obscure chambre 
Voil les spadassins qui plutt le tueront ! 
-- Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. 
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. 
Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire. 

LE DUC 
Ah ! celui-l n'est pas parvenu ! -- C'est gal, 
Ne le plaignez pas trop. 

LE BRET, avec un sourire amer 
Monsieur le marchal !... 

LE DUC 
Ne le plaignez pas trop : il a vcu sans pactes, 
Libre dans sa pense autant que dans ses actes. 

LE BRET, de mme 
Monsieur le duc !... 

LE DUC, hautainement 
Je sais, oui : j'ai tout ; il n'a rien... 
Mais je lui serrerais bien volontiers la main. 
Saluant Roxane. 
Adieu. 

ROXANE 
Je vous conduis. 
Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le 
perron. 

LE DUC, s'arrtant, tandis qu'elle monte 
Oui, parfois, je l'envie. 
-- Voyez-vous, lorsqu'on a trop russi sa vie, 
On sent, -- n'ayant rien, mon Dieu, de vraiment mal ! 
Mille petits dgots de soi, dont le total 
Ne fait pas un remords, mais une gne obscure ; 
Et les manteaux de duc tranent dans leur fourrure, 
Pendant que des grandeurs on monte les degrs, 
Un bruit d'illusions sches et de regrets, 
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, 
Votre robe de deuil trane des feuilles mortes. 

ROXANE, ironique 
Vous voil bien rveur ?... 

LE DUC 
Eh ! oui ! 
Au moment de sortir, brusquement. 
Monsieur Le Bret ! 
A Roxane. 
Vous permettez ? Un mot. 
Il va  Le Bret, et  mi-voix. 
C'est vrai : nul n'oserait 
Attaquer votre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ; 
Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine 
"Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident." 

LE BRET 
Ah ? 

LE DUC 
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent. 

LE BRET, levant les bras au ciel 
Prudent ! 
Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !... 

ROXANE, qui est reste sur le perron,  une soeur qui 
s'avance vers elle 
Qu'est-ce ? 

LA SOEUR 
Ragueneau veut vous voir, Madame. 

ROXANE 
Qu'on le laisse 
Entrer. 
Au duc et  Le Bret. 
Il vient crier misre. Etant un jour 
Parti pour tre auteur, il devint tour  tour 
Chantre... 

LE BRET 
Etuviste... 

ROXANE 
Acteur... 

LE BRET 
Bedeau... 

ROXANE 
Perruquier... 

LE BRET 
Matre 
De thorbe... 

ROXANE 
Aujourd'hui, que pourrait-il bien tre ? 

RAGUENEAU, entrant prcipitamment 
Ah ! Madame ! 
Il aperoit Le Bret. 
Monsieur ! 

ROXANE, souriant 
Racontez vos malheurs 
A Le Bret. Je reviens. 

RAGUENEAU 
Mais, Madame... 
Roxane sort sans l'couter, avec le duc. Il redescend vers 
Le Bret. 


Scne III - LE BRET, RAGUENEAU. 


RAGUENEAU 
D'ailleurs, 
Puisque vous tes l, j'aime mieux qu'elle ignore ! 
-- J'allais voir votre ami tantt. J'tais encore 
A vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin, 
Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin 
De la rue... et je cours... lorsque d'une fentre 
Sous laquelle il passait -- est-ce un hasard ?... peut-tre ! 
-- 
Un laquais laisse choir une pice de bois. 

LE BRET 
Les lches !... Cyrano ! 

RAGUENEAU 
J'arrive et je le vois... 

LE BRET 
C'est affreux ! 

RAGUENEAU 
Notre ami, Monsieur, notre pote, 
Je le vois, l, par terre, un grand trou dans la tte ! 

LE BRET 
Il est mort ? 

RAGUENEAU 
Non ! mais... Dieu ! je l'ai port chez lui. 
Dans sa chambre... Ah ! sa chambre ! il faut voir ce rduit ! 

LE BRET 
Il souffre ? 

RAGUENEAU 
Non, Monsieur, il est sans connaissance. 

LE BRET 
Un mdecin ? 

RAGUENEAU 
Il en vint un par complaisance. 

LE BRET 
Mon pauvre Cyrano ! -- Ne disons pas cela 
Tout d'un coup  Roxane ! -- Et ce docteur ? 

RAGUENEAU 
Il a parl, -- Je ne sais plus, -- de fivre, de 
mninges !... 
Ah ! si vous le voyiez -- la tte dans des linges !... 
Courons vite ! -- Il n'y a personne  son chevet ! -- 
C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait ! 

LE BRET, l'entranant vers la droite 
Passons par l ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle ! 

ROXANE, paraissant sur le perron et voyant Le Bret 
s'loigner par la colonnade qui mne  la petite porte de la 
chapelle 
Monsieur Le Bret ! 
Le Bret et Ragueneau se sauvent sans rpondre. 
Le Bret s'en va quand on l'appelle ? 
C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau ! 
Elle descend le perron. 


Scne IV - ROXANE seule, puis deux Soeurs, un instant. 


ROXANE 
Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau ! 
Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, 
Se laisse dcider par l'automne, moins brusque. 
Elle s'assied  son mtier. Deux soeurs sortent de la maison 
et apportent un grand fauteuil sous l'arbre. 
Ah ! voici le fauteuil classique o vient s'asseoir 
Mon vieil ami ! 

SOEUR MARTHE 
Mais c'est le meilleur du parloir ! 

ROXANE 
Merci, ma soeur. 
Les soeurs s'loignent. 
Il va venir. 
Elle s'installe. On entend sonner l'heure. 
L... l'heure sonne. 
-- Mes cheveaux ! -- L'heure a sonn ? Ceci m'tonne ! 
Serait-il en retard pour la premire fois ? 
La soeur tourire doit -- mon d ?... l, je le vois ! -- 
L'exhorter  la pnitence. 
Un temps. 
Elle l'exhorte ! 
-- Il ne peut plus tarder. -- Tiens ! une feuille morte ! -- 
Elle pousse du doigt la feuille tombe sur son mtier. 
D'ailleurs, rien ne pourrait -- mes ciseaux... dans mon sac ! 
-- L'empcher de venir ! 

UNE SOEUR, paraissant sur le perron 
Monsieur de Bergerac. 


Scne V - ROXANE, CYRANO et, un moment Soeur MARTHE. 


ROXANE, sans se retourner 
Qu'est-ce que je disais ?... 
Et elle brode. Cyrano, trs ple, le feutre enfonc sur les 
yeux, parat. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met  
descendre le perron lentement, avec un effort visible pour 
se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane 
travaille  sa tapisserie. 
Ah ! ces teintes fanes... 
Comment les ressortir ? 
A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie. 
De puis quatorze annes, 
Pour la premire fois, en retard ! 

CYRANO, qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une 
voie gaie contrastant avec son visage 
Oui, c'est fou ! 
J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !... 

ROXANE 
Par ? 

CYRANO 
Par une visite assez inopportune. 

ROXANE, distraite, travaillant 
Ah ! oui ! quelque fcheux ? 

CYRANO 
Cousine, c'tait une Fcheuse. 

ROXANE 
Vous l'avez renvoye ? 

CYRANO 
Oui, j'ai dit 
Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, 
Jour o je dois me rendre en certaine demeure ; 
Rien ne m'y fait fait manquer : repassez dans une heure ! 

ROXANE, lgrement 
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir 
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. 

CYRANO, avec douceur 
Peut-tre un peu plus tt faudra-t-il que je parte. 
Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe 
traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane 
l'aperoit, lui fait un petit signe de tte. 

ROXANE,  Cyrano 
Vous ne taquinez pas soeur Marthe ? 

CYRANO, vivement, ouvrant les yeux 
Si ! 
Avec une grosse voix comique. 
Soeur Marthe ! 
Approchez ! 
La soeur glisse vers lui. 
Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baisss ! 

SOEUR MARTHE, levant les yeux en souriant 
Mais... 
Elle voit sa figure et fait un geste d'tonnement. 
Oh ! 

CYRANO, bas, lui montrant Roxane 
Chut ! Ce n'est rien ! 
D'une voix fanfaronne. Haut. 
Hier, j'ai fait gras. 

SOEUR MARTHE 
Je sais. 
A part. 
C'est pour cela qu'il est si ple ! 
Vite et bas. 
Au rfectoire 
Vous viendrez tout  l'heure, et je vous ferai boire 
Un grand bol de bouillon... Vous viendrez ? 

CYRANO 
Oui, oui, oui. 

SOEUR MARTHE 
Ah ! vous tes un peu raisonnable, aujourd'hui ! 

ROXANE, qui les entend chuchoter 
Elle essaie de vous convertir ! 

SOEUR MARTHE 
Je m'en garde ! 

CYRANO 
Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, 
Vous ne me prcher pas ? c'est tonnant, ceci !... 
Avec une fureur bouffonne. 
Sabre de bois ! Je veux vous tonner aussi ! 
Tenez, je vous permets... 
Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la 
trouver. 
Ah ! la chose est nouvelle ?... 
De... de prier pour moi, ce soir,  la chapelle. 

ROXANE 
Oh ! oh ! 

CYRANO, riant 
Soeur Marthe est dans la stupfaction ! 

SOEUR MARTHE, doucement 
Je n'ai pas attendu votre permission. 
Elle rentre. 

CYRANO, revenant  Roxane, penche sur son mtier 
Du diable si je peux jamais, tapisserie, 
Voir ta fin ! 

ROXANE 
J'attendais cette plaisanterie. 
A ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles. 

CYRANO 
Les feuilles ! 

ROXANE, levant la tte, et regardant au loin, dans les 
alles 
Elles sont d'un blond vnitien. 
Regardez-les tomber. 

CYRANO 
Comme elles tombent bien ! 
Dans ce trajet si court de la branche  la terre, 
Comme elles savent mettre une beaut dernire, 
Et malgr leur terreur de pourrir sur le sol, 
Veulent que cette chute ait la grce d'un vol ! 

ROXANE 
Mlancolique, vous ? 

CYRANO, se reprenant 
Mais pas du tout, Roxane ! 

ROXANE 
Allons, laissez tomber les feuilles de platane... 
Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. 
Ma gazette ? 

CYRANO 
Voici ! 

ROXANE 
Ah ! 

CYRANO, de plus en plus ple, et luttant contre la douleur 
Samedi, dix-neuf 
Ayant mang huit fois du raisin de Cette, 
Le Roi fut pris de fivre ;  deux coups de lancette 
Son mal fut condamn pour lse-majest, 
Et cet auguste pouls n'a plus fbricit ! 
Au grand bal, chez la reine, on a brl, dimanche, 
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ; 
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien ; 
On a pendu quatre sorciers ; le petit chien 
De madame d'Athis a d prendre un clystre... 

ROXANE 
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire ! 

CYRANO 
Lundi... rien. Lygdamire a chang d'amant. 

ROXANE 
Oh ! 

CYRANO, dont le visage s'altre de plus en plus 
Mardi, toute la cour est  Fontainebleau. 
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque 
Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, -- ou presque ! 
Le vingt-cinq, la Montglat  de Fiesque dit : Oui ; 
Et samedi, vingt-six... 
Il ferme les yeux. Sa tte tombe. Silence. 

ROXANE,, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le 
regarde, et se levant effraye 
Il est vanoui ? 
Elle court vers lui en criant. 
Cyrano ! 

CYRANO, rouvrant les yeux, d'une voix vague 
Qu'est-ce ?... Quoi ?... 
Il voit Roxane penche sur lui et, vivement, assurant son 
chapeau sur sa tte et reculant avec effroi dans son 
fauteuil. 
Non ! non ! je vous assure, 
Ce n'est rien. Laissez-moi ! 

ROXANE 
Pourtant... 

CYRANO 
C'est ma blessure 
D'Arras... qui... quelquefois... vous savez... 

ROXANE 
Pauvre ami ! 

CYRANO 
Mais ce n'est rien. Cela va finir. 
Il sourit avec effort. 
C'est fini. 

ROXANE, debout prs de lui 
Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne. 
Toujours vive, elle est l, cette blessure ancienne, 
Elle met la main sur sa poitrine. 
Elle est l, sous la lettre au papier jaunissant 
O l'on peut voir encor des larmes et du sang ! 
Le crpuscule commence  venir. 

CYRANO 
Sa lettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-tre, 
Vous me la feriez lire ? 

ROXANE 
Ah ! vous voulez ?... Sa lettre ? 

CYRANO 
Oui... Je veux... Aujourd'hui... 

ROXANE, lui donnant le sachet pendu  son cou. 
Tenez ! 

CYRANO, le prenant 
Je peux ouvrir ? 

ROXANE 
Ouvrez... lisez !... 
Elle revient  son mtier, le replie, range ses laines. 

CYRANO, lisant 
"Roxane, adieu, je vais mourir !..." 

ROXANE, s'arrtant, tonne 
Tout haut ? 

CYRANO, lisant 
"C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aime ! 
"J'ai l'me lourde encor d'amour inexprime, 
"Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux griss, 
"Mes regards dont c'tait..." 

ROXANE 
Comme vous la lisez, 
Sa lettre ! 

CYRANO, continuant 
"...dont c'tait les frmissantes ftes, 
"Ne baiseront au vol les gestes que vous faites 
"J'en revois un petit qui vous est familier 
"Pour toucher votre front, et je voudrais crier..." 

ROXANE, trouble 
Comme vous la lisez, -- cette lettre ! 
La nuit vient insensiblement. 

CYRANO 
"Et je crie 
"Adieu !..." 

ROXANE 
Vous la lisez... 

CYRANO 
"Ma chre, ma chrie, 
"Mon trsor..." 

ROXANE, rveuse 
D'une voix... 

CYRANO 
"Mon amour..." 

ROXANE 
D'une voix... 
Elle tressaille. 
Mais... que je n'entends pas pour la premire fois ! 
Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperoive, 
passe derrire le fauteuil se penche sans bruit, regarde la 
lettre. -- L'ombre augmente. 

CYRANO 
"Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde, 
"Et je suis et serai jusque dans l'autre monde 
"Celui qui vous aima sans mesure, celui..." 

ROXANE, lui posant la main sur l'paule 
Comment pouvez-vous lire  prsent ? Il fait nuit. 
Il tressaille, se retourne, la voit l tout prs, fait un 
geste d'effroi, baisse la tte. Un long silence. Puis, dans 
l'ombre compltement venue, elle dit avec lenteur, joignant 
les mains 
Et pendant quatorze ans, il a jou ce rle 
D'tre le vieil ami qui vient pour tre drle ! 

CYRANO 
Roxane ! 

ROXANE 
C'tait vous. 

CYRANO 
Non, non, Roxane, non ! 

ROXANE 
J'aurais d deviner quand il disait mon nom ! 

CYRANO 
Non ! ce n'tait pas moi ! 

ROXANE 
C'tait vous ! 

CYRANO 
Je vous jure... 

ROXANE 
J'aperois toute la gnreuse imposture 
Les lettres, c'tait vous... 

CYRANO 
Non ! 

ROXANE 
Les mots chers et fous, 
C'tait vous... 

CYRANO 
Non ! 

ROXANE 
La voix dans la nuit, c'tait vous. 

CYRANO 
Je vous jure que non ! 

ROXANE 
L'me, c'tait la vtre ! 

CYRANO 
Je ne vous aimais pas. 

ROXANE 
Vous m'aimiez ! 

CYRANO, se dbattant 
C'tait l'autre ! 

ROXANE 
Vous m'aimiez ! 

CYRANO, d'une voix qui faiblit 
Non ! 

ROXANE 
Dj vous le dites plus bas ! 

CYRANO 
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas ! 

ROXANE 
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nes ! 
-- Pourquoi vous tre tu pendant quatorze annes, 
Puisque sur cette lettre o, lui, n'tait pour rien, 
Ces pleurs taient de vous ? 

CYRANO, lui tendant la lettre 
Ce sang tait le sien. 

ROXANE 
Alors pourquoi laisser ce sublime silence 
Se briser aujourd'hui ? 

CYRANO 
Pourquoi ?... 
Le Bret et Ragueneau entrent en courant. 


Scne VI - Les Mmes, LE BRET et RAGUENEAU. 


LE BRET 
Quelle imprudence ! 
Ah ! j'en tais bien sr ! il est l ! 

CYRANO, souriant et se redressant 
Tiens, parbleu ! 

LE BRET 
Il s'est tu, Madame, en se levant ! 

ROXANE 
Grand Dieu ! 
Mais tout  l'heure alors... cette faiblesse ?... cette ?... 

CYRANO 
C'est vrai ! je n'avais pas termin ma gazette 
... Et samedi, vingt-six, une heure avant dn, 
Monsieur de Bergerac est mort assassin. 
Il se dcouvre ; on voit sa tte entoure de linges. 

ROXANE 
Que dit-il ? -- Cyrano ! -- Sa tte enveloppe !... 
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ? 

CYRANO 
"D'un coup d'pe, 
Frapp par un hros, tomber la pointe au coeur !"... 
-- Oui, je disais cela !... Le destin est railleur !... 
Et voil que je suis tu dans une embche, 
Par-derrire, par un laquais, d'un coup de bche ! 
C'est trs bien. J'aurai tout manqu, mme ma mort. 

RAGUENEAU 
Ah ! Monsieur !... 

CYRANO 
Ragueneau, ne pleure pas si fort !... 
Il lui tend la main. 
Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrre ? 

RAGUENEAU, travers ses larmes 
Je suis moucheur de... de... chandelles, chez Molire. 

CYRANO 
Molire ! 

RAGUENEAU 
Mais je veux le quitter, ds demain ; 
Oui, je suis indign !... Hier, on jouait Scapin, 
Et j'ai vu qu'il vous a pris une scne ! 

LE BRET 
Entire ! 

RAGUENEAU 
Oui, Monsieur, le fameux : "Que diable allait-il faire ?..." 

LE BRET, furieux 
Molire te l'a pris ! 

CYRANO 
Chut ! chut ! Il a bien fait !... 
A Ragueneau. 
La scne, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ? 

RAGUENEAU,sanglotant 
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait ! 

CYRANO 
Oui, ma vie 
Ce fut d'tre celui qui souffle -- et qu'on oublie ! 
A Roxane. 
Vous souvient-il du soir o Christian vous parla 
Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est l 
Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, 
D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! 
C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau 
Molire a du gnie et Christian tait beau ! 
A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tint, on voit 
tout au fond, dans l'alle, les religieuses se rendant  
l'office. 
Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne ! 

ROXANE, se relevant pour appeler 
Ma soeur ! ma soeur ! 

CYRANO, la retenant 
Non ! non ! n'allez chercher personne ! 
Quand vous reviendriez, je ne serais plus l. 
Les religieuses sont entres dans la chapelle, on entend 
l'orgue. 
Il me manquait un peu d'harmonie... en voil. 

ROXANE 
Je vous aime, vivez ! 

CYRANO 
Non ! car c'est dans le conte 
Que lorsqu'on dit : Je t'aime ! au prince plein de honte, 
Il sent sa laideur fondre  ces mots de soleil... 
Mais tu t'apercevrais que je reste pareil. 

ROXANE 
J'ai fait votre malheur ! moi ! moi ! 

CYRANO 
Vous ?... au contraire ! 
J'ignorais la douceur fminine. Ma mre 
Ne m'a pas trouv beau. Je n'ai pas eu de soeur. 
Plus tard, j'ai redout l'amante  l'oeil moqueur. 
Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. 
Grce  vous une robe a pass dans ma vie. 

LE BRET, lui montrant le clair de lune qui descend  travers 
les branches 
Ton autre amie est l, qui vient te voir ! 

CYRANO, souriant  la lune 
Je vois. 

ROXANE 
Je n'aimais qu'un seul tre et je le perds deux fois ! 

CYRANO 
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, 
Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine... 

ROXANE 
Que dites-vous ? 

CYRANO 
Mais oui, c'est l, je vous le dis, 
Que l'on va m'envoyer faire mon paradis. 
Plus d'une me que j'aime y doit tre exile, 
Et je retrouverai Socrate et Galile ! 

LE BRET, se rvoltant 
Non ! non ! C'est trop stupide  la fin, et c'est trop 
Injuste ! Un tel pote ! Un coeur si grand, si haut ! 
Mourir ainsi !... Mourir !... 

CYRANO 
Voil Le Bret qui grogne ! 

LE BRET, fondant en larmes 
Mon cher ami... 

CYRANO, se soulevant, l'oeil gar 
Ce sont les cadets de Gascogne... 
-La masse lmentaire... Eh oui ?... voil le hic... 

LE BRET 
Sa science... dans son dlire ! 

CYRANO 
Copernic 
A dit... 

ROXANE 
Oh ! 

CYRANO 
Mais que diable allait-il faire, 
Mais que diable allait-il faire en cette galre ?... 
Philosophe, physicien, 
Rimeur, bretteur, musicien, 
Et voyageur arien, 
Grand risposteur du tac au tac, 
Amant aussi -- pas pour son bien ! -- 
Ci-gt Hercule-Savinien 
De Cyrano de Bergerac 
Qui fut tout, et qui ne fut rien. 
... Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre 
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! 
Il est retomb assis, les pleurs de Roxane le rappellent  
la ralit, il la regarde, et caressant ses voiles 
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, 
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement 
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertbres, 
Vous donniez un sens double  ces voiles funbres, 
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil. 

ROXANE 
Je vous jure !... 

CYRANO, est secou d'un grand frisson et se lve brusquement 
Pas l ! non ! pas dans ce fauteuil ! 
On veut s'lancer vers lui. 
-- Ne me soutenez pas ! -- Personne ! 
Il va s'adosser  l'arbre. 
Rien que l'arbre ! 
Silence. 
Elle vient. Je me sens dj bott de marbre, 
-- Gant de plomb ! 
Il se raidit. 
Oh ! mais !... puisqu'elle est en chemin, 
Je l'attendrai debout, 
Il tire l'pe. 
et l'pe  la main ! 

LE BRET 
Cyrano ! 

ROXANE, dfaillante 
Cyrano ! 
Tous reculent pouvants. 

CYRANO 
Je crois qu'elle regarde... 
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! 
Il lve son pe. 
Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais ! 
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succs ! 
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! 
-Qu'est-ce que c'est que tous ceux-l !- Vous tes mille ? 
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! 
Le Mensonge ? 
Il frappe de son pe le vide. 
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis, 
Les Prjugs, les Lchets !... 
Il frappe. 
Que je pactise ? 
Jamais, jamais ! -Ah ! te voil, toi, la Sottise ! 
-Je sais bien qu' la fin vous me mettrez  bas ; 
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! 
Il fait des moulinets immenses et s'arrte haletant. 
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! 
Arrachez ! Il y a malgr vous quelque chose 
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, 
Mon salut balaiera largement le seuil bleu, 
Quelque chose que sans un pli, sans une tache, 
J'emporte malgr vous, 
Il s'lance l'pe haute. 
et c'est... 
L'pe s'chappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les 
bras de Le Bret et de Ragueneau. 

ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front 
C'est ?... 

CYRANO, rouvre les yeux, la reconnat et dit en souriant 
Mon panache. 

RIDEAU 


------------------------- FIN DU FICHIER cyrano1 --------------------------------
