Troisième Acte
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Le baiser de Roxane
Une petite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons.
Perspectives de ruelles. A droite, la maison de Roxane et le
mur de son jardin que débordent de larges feuillages. Au-
dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le
seuil.
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon,
frissonne et retombe.
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut
facilement grimper au balcon.
En face, une ancienne maison de même style, brique et
pierre, avec une porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte
est emmailloté de linge comme un pouce malade.
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La
fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
Prés de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une
sorte de livrée : il termine un récit en s'essuyant les yeux.
Scène Première - RAGUENEAU, LA DUEGNE, puis ROXANE,
CYRANO et DEUX PAGES
RAGUENEAU
... Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
LA DUEGNE
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
RAGUENEAU
Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
Mars mangeait les gâteaux que laissaient Apollon
- Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
LA DUEGNE, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte
Roxane, êtes-vous prête ?... On nous attend !
LA VOIX DE ROXANE, par la fenêtre
Je passe
Une mante !
LA DUEGNE, à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face
C'est là qu'on nous attend, en face.
Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
RAGUENEAU
Sur le Tendre ?
LA DUEGNE, minaudant
Mais oui !...
Criant vers la fenêtre.
Roxane, il faut descendre,
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
LA VOIX DE ROXANE
Je viens !
On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.
LA VOIX DE CYRANO,chantant dans la coulisse
La ! la ! la ! la !
LA DUEGNE, surprise
On nous joue un morceau ?
CYRANO, suivi de deux pages porteurs de théorbes
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
PREMIER PAGE, ironique
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
CYRANO
Je suis musicien, comme tous les disciples
De Gassendi !
LE PAGE, jouant et chantant
La ! la !
CYRANO, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase
musicale
Je peux continuer !...
La ! la ! la ! la !
ROXANE, paraissant sur le balcon
C'est vous ?
CYRANO, chantant sur l'air qu'il continue
Moi qui viens saluer
Vos lys, et présenter mes respects à vos ro...ses !
ROXANE
Je descends !
Elle quitte le balcon.
LA DUEGNE, montrant les pages
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
CYRANO
C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
Nous discutions un point de grammaire. -Non !-Si !-
Quand soudain me montrant ces deux escogriffes
Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit
"Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe,
J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
De tout ce que je fais harmonieux témoins !...
Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
Aux musiciens.
Hep !... Allez de ma part jouer un pavane
A Montfleury !...
Les pages remontent pour sortir. -A la duègne.
Je viens demander à Roxane
Ainsi que chaque soir...
Aux pages qui sortent.
Jouez longtemps, -et faux !
A la duègne.
...Si l'ami de son coeur est toujours sans défauts ?
ROXANE, sortant de la maison
Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime !
CYRANO, souriant
Christian a tant d'esprit ?...
ROXANE
Mon cher, plus que vous-même !
CYRANO
J'y consens.
ROXANE
Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout.
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
CYRANO, incrédule
Non ?
ROXANE
C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont
Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
CYRANO
Il sait parler du coeur d'une façon experte ?
ROXANE
Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
CYRANO
Il écrit ?
ROXANE
Mieux encor ! Ecoutez donc un peu
Déclamant.
"Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !..."
Triomphante.
Eh bien !
CYRANO
Peuh !...
ROXANE
Et ceci : "Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre !"
CYRANO
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?...
ROXANE, frappant du pied
Vous m'agacez !
C'est la jalousie...
CYRANO, tressaillant
Hein !...
ROXANE
...d'auteur qui vous dévore !
- Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
"Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,
Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !..."
CYRANO, souriant malgré lui de satisfaction
Ha ! ha ! ces lignes-là sont... hé ! hé !
Se reprenant et avec dédain.
mais bien mièvres !
ROXANE
Et ceci...
CYRANO, ravi
Vous savez donc ses lettres par coeur ?
ROXANE
Toutes !
CYRANO, frisant sa moustache
Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !
ROXANE
C'est un maître !
CYRANO, modeste
Oh !... un maître !...
ROXANE, péremptoire
Un maître !...
CYRANO, saluant
Soit !... un maître !...
LA DUEGNE, qui était remontée, redescend vivement
Monsieur de Guiche !
A Cyrano, le poussant vers la maison.
Entrez !... car il vaut mieux, peut-être,
Qu'il ne vous trouve pas ici ; Cela pourrait
Le mettre sur la piste...
ROXANE, à Cyrano
Oui, de mon cher secret !
Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
CYRANO, entrant dans la maison
Bien ! bien ! bien !
De Guiche paraît.
Scène II - ROXANE, DE GUICHE, LA DUEGNE à l'écart.
ROXANE, à de Guiche, lui faisant une révérence
Je sortais.
DE GUICHE
Je viens prendre congé.
ROXANE
Vous partez ?
DE GUICHE
Pour la guerre.
ROXANE
Ah !
DE GUICHE
Ce soir même.
ROXANE
Ah !
DE GUICHE
J'ai
Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE
Ah !... on assiège ?...
DE GUICHE
Oui... Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
ROXANE, poliment
Oh !...
DE GUICHE
Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?... Quand ?
-Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
ROXANE, indifférente
Bravo.
DE GUICHE
Du régiment des gardes.
ROXANE, saisie
Ah ! des gardes ?
DE GUICHE
Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE, suffoquée
Comment !
Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE, riant
Tiens ! c'est mon régiment !
ROXANE, tombant assise sur le banc, -à part
Christian !
DE GUICHE
Qu'avez-vous ?
ROXANE, toute émue
Ce... départ... me désespère !
Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
DE GUICHE, surpris et charmé
Pour la première fois me dire un mot si doux,
Le jour de mon départ !
ROXANE, changeant de ton et s'éventant
Alors, -vous allez vous
Venger de mon cousin ?...
DE GUICHE, souriant
On est pour lui ?
ROXANE
Non, -contre !
DE GUICHE
Vous le voyez ?
ROXANE
Très peu.
DE GUICHE
Partout on le rencontre
Avec un des cadets...
Il cherche le nom.
ce Neu... villen... viller...
ROXANE
Un grand ?
DE GUICHE
Blond.
ROXANE
Roux.
DE GUICHE
Beau !
ROXANE
Peuh !
DE GUICHE
Mais bête.
ROXANE
Il en a l'air !
Changeant de ton.
...Votre vengeance envers Cyrano,-c'est peut-être
De l'exposer au feu, qu'il adore ?... Elle est piètre !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE
C'est ?...
ROXANE
Mais si le régiment, en partant, le laissait
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
A Paris, bras croisés !... C'est la seule manière,
Un homme comme lui, de le faire enrager
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
DE GUICHE
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
Pour inventer ce tour !
ROXANE
Il se rongera l'âme,
Et ses amis les poings, de n'être pas au feu
Et vous serez vengé !
DE GUICHE, se rapprochant
Vous m'aimez donc un peu !
Elle sourit.
Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
Une preuve d'amour, Roxane !...
ROXANE
C'en est une.
DE GUICHE, montrant plusieurs plis cachetés
J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
A chaque compagnie, à l'instant même, hormis...
Il en détache un.
Celui-ci ! C'est celui des cadets.
Il le met dans sa poche.
Je le garde.
Riant.
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !... Son humeur bataillarde !...
-Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?...
ROXANE, le regardant
Quelquefois.
DE GUICHE, tout près d'elle
Vous m'affolez ! Ce soir-écoutez- oui, je dois
Etre parti. Mais fuir quand je vous sens émue !...
Ecoutez. Il y a, près d'ici dans la rue
D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !...
Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large.
-Ce sont les capucins qui servent Richelieu
Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.-
On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
Laisse-moi retarder d'un jour, chère fantasque !
ROXANE, vivement
Mais si cela s'apprend, votre gloire...
DE GUICHE
Bah !
ROXANE
Mais
Le siège, Arras...
DE GUICHE
Tant pis ! Permettez !
ROXANE
Non !
DE GUICHE
Permets !
ROXANE, tendrement
Je dois vous le défendre !
DE GUICHE
Ah !
ROXANE
Partez !
A part.
Christian reste.
Haut.
Je vous veux héroïque, -Antoine !
DE GUICHE
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?...
ROXANE
Pour lequel j'ai frémi.
DE GUICHE, transporté de joie
Je pars !
Il lui baise la main.
Etes-vous contente ?
ROXANE
Oui, mon ami !
Il sort.
LA DUEGNE, lui faisant dans le dos une révérence comique
Oui mon ami !
ROXANE, à la duègne
Taisons ce que je viens de faire
Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
Elle appelle vers la maison.
Cousin !
Scène III - ROXANE, LA DUEGNE, CYRANO.
ROXANE
Nous allons chez Clomire.
Elle désigne la porte d'en face.
Alcandre y doit
Parler, et Lysimon !
LA DUEGNE, mettant son petit doigt dans son oreille
Oui ! mais mon petit doigt
Dit qu'on va les manquer !
CYRANO,à Roxane
Ne manquer pas ces singes.
Ils sont arrivé devant la porte de Clomire.
LA DUEGNE, avec ravissement
Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de linges !...
Au heurtoir.
On vous a bâillonné pour que votre métal
Ne troublât pas les beaux discours, -petit brutal !
Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.
ROXANE, voyant qu'on ouvre
Entrons !...
Du seuil, à Cyrano.
Si Christian vient, comme je présume,
Qu'il m'attende !
CYRANO, vivement comme elle va disparaître
Ah !...
Elle se retourne.
Sur quoi, selon votre coutume,
Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?
ROXANE
Sur...
CYRANO, vivement
Sur ?
ROXANE
Mais vous serez muet, là-dessus !
CYRANO
Comme un mur.
ROXANE
Sur rien !... Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride !
Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
CYRANO, souriant
Bon.
ROXANE
Chut !...
CYRANO
Chut !...
ROXANE
Pas un mot !...
Elle rentre et referme la porte.
CYRANO, la saluant, la porte une fois fermée
En vous remerciant.
La porte se rouvre et Roxane passe la tête.
ROXANE
Il se préparerait !...
CYRANO
Diable, non !...
TOUS LES DEUX, ensemble
Chut !...
La porte se ferme.
CYRANO, appelant
Christian !
Scène IV - CYRANO, CHRISTIAN.
CYRANO
Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre...
CHRISTIAN
Non !
CYRANO
Hein ?
CHRISTIAN
Non ! J'attends Roxane ici.
CYRANO
De quel vertige
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre...
CHRISTIAN
Non, te dis-je !
Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !...
C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
CYRANO
Ouais !
CHRISTIAN
Et qui te dit que je ne saurai pas ?...
Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !...
Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.
-C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
CYRANO, le saluant
Parlez tout seul, Monsieur.
Il disparaît derrière le mur du jardin.
Scène V - CHRISTIAN, ROXANE,quelques Précieux et Précieuses,
et la duègne , un instant.
ROXANE, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie
qu'elle quitte : révérences et saluts
Barthénoïde ! -- Alcandre ! --
Grémione !...
LA DUEGNE, désespérée
On a manqué le discours sur le Tendre !
Elle rentre chez Roxane.
ROXANE, saluant encore
Urimédonte... Adieu !...
Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.
C'est vous !...
Elle va à lui.
Le soir descend.
Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
CHRISTIAN, s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence.
Je vous aime.
ROXANE, fermant les yeux
Oui, parlez-moi d'amour.
CHRISTIAN
Je t'aime.
ROXANE
C'est le thème.
Brodez, brodez.
CHRISTIAN
Je vous...
ROXANE
Brodez !
CHRISTIAN
Je t'aime tant.
ROXANE
Sans doute. Et puis ?
CHRISTIAN
Et puis... je serai si content
Si vous m'aimiez ! -Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
ROXANE, avec une moue
Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
Dites un peu comment vous m'aimez ?...
CHRISTIAN
Mais... beaucoup.
ROXANE
Oh !... Délabyrinthez vos sentiments !
CHRISTIAN,qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque
blonde
Ton cou !
Je voudrais l'embrasser !...
ROXANE
Christian !
CHRISTIAN
Je t'aime !
ROXANE,voulant se lever
Encore !
CHRISTIAN, vivement, la retenant
Non, je ne t'aime pas !
ROXANE, se rasseyant
C'est heureux.
CHRISTIAN
Je t'adore !
ROXANE, se levant et s'éloignant
Oh !
CHRISTIAN
Oui... je deviens sot !
ROXANE
Et cela me déplaît !
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
CHRISTIAN
Mais...
ROXANE
Allez rassembler votre éloquence en fuite !
CHRISTIAN
Je...
ROXANE
Vous m'aimez, je sais. Adieu.
Elle va vers la maison.
CHRISTIAN
Pas tout de suite !
Je vous dirai...
ROXANE,poussant la porte pour rentrer
Que vous m'adorez... oui, je sais.
Non ! non ! Allez-vous-en !
CHRISTIAN
Mais je...
Elle lui ferme la porte au nez.
CYRANO, qui depuis un moment est rentré sans être vu
C'est un succès.
Scène VI - CHRISTIAN, CYRANO, les Pages, un instant.
CHRISTIAN
Au secours !
CYRANO
Non, monsieur.
CHRISTIAN
Je meurs si je ne rentre
En grâce, à l'instant même...
CYRANO
Et comment puis-je, diantre !
Vous faire à l'instant même, apprendre ?...
CHRISTIAN, lui saisissant le bras
Oh ! là, tiens, vois !
La fenêtre du balcon s'est éclairée.
CYRANO, ému
Sa fenêtre !
CHRISTAN, criant
Je vais mourir !
CYRANO
Baissez la voix !
CHRISTIAN, tout bas
Mourir !...
CYRANO
La nuit est noire...
CHRISTIAN
Eh bien ?
CYRANO
C'est réparable !
Vous ne méritez pas... Mets-toi là, misérable !
Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous...
Et je te soufflerai tes mots.
CHRISTIAN
Mais...
CYRANO
Taisez-vous !
LES PAGES, reparaissant au fond, à Cyrano
Hep
CYRANO
Chut !...
Il leur fait signe de parler bas.
PREMIER PAGE, a mi-voix
Nous venons de donner la sérénade
A Montfleury !...
CYRANO, bas, vite
Allez vous mettre en embuscade
L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci ;
Et si quelque passant gênant vient par ici,
Jouez un air !
DEUXIEME PAGE
Quel air, monsieur le gassendiste ?
CYRANO
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. -A
Christian.
Appelle-la !
CHRISTIAN
Roxane !
CYRANO, ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres
Attends ! Quelques cailloux.
Scène VII - ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d'abord caché sous le
balcon.
ROXANE, entrouvrant sa fenêtre
Qui donc m'appelle ?
CHRISTIAN
Moi.
ROXANE
Qui, moi ?
CHRISTIAN
Christian.
ROXANE, avec dédain
C'est vous ?
CHRISTIAN
Je voudrais vous parler.
CYRANO, sous le balcon, à Christian
Bien. Bien. Presque à voix basse.
ROXANE
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
CHRISTIAN
De grâce !...
ROXANE
Non ! Vous ne m'aimez plus !
CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots
M'accuser, -justes dieux !
De n'aimez plus... quand... j'aime plus !
ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant
Tiens, mais c'est mieux !
CHRISTIAN, même jeu
L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète...
Que ce... cruel marmot prit pour... barcelonnette !
ROXANE, s'avançant sur le balcon
C'est mieux ! -Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l'ettouffer au berceau !
CHRISTIAN, même jeu
Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle
Ce... nouveau-né, Madame, est un petit... Hercule.
ROXANE
C'est mieux !
CHRISTIAN, même jeu
De sorte qu'il... strangula comme rien...
Les deux serpents... Orgueil et... Doute.
ROXANE, s'accoudant au balcon
Ah ! c'est très bien.
-Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa
place
Chut ! Cela devient trop difficile !...
ROXANE
Aujourd'hui...
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian
C'est qu'il fait nuit,
Dans cette ombre, à tatons, ils cherchent votre oreille.
ROXANE
Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
CYRANO
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois ;
Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont plus vite,
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
ROXANE
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
CYRANO
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
ROXANE
Je vous parle en effet d'une vraie altitude !
CYRANO
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !
ROXANE, avec un mouvement
Je descends !
CYRANO, vivement
Non !
ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon
Grimpez sur le banc, alors, vite !
CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit
Non !
ROXANE
Comment... non ?
CYRANO, que l'émotion gagne de plus en plus
Laissez un peu que l'on profite...
De cette occasion qui s'offre... de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE
Sans se voir ?
CYRANO
Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
J'aperçois la blancheur d'une robe d'été
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent...
ROXANE
Vous le fûtes !
CYRANO
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
De mon vrai coeur...
ROXANE
Pourquoi ?
CYRANO
Parce que... jusqu'ici
Je parlais à travers...
ROXANE
Quoi ?
CYRANO
...le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me
semble...
Que je vais vous parler pour la première fois !
ROXANE
C'est vrai que vous avez une toute autre voix.
CYRANO, se rapprochant avec fièvre
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J'ose être enfin moi-même, et j'ose...
Il s'arrête et, avec égarement.
Où en étais-je ?
Je ne sais... tout ceci, -pardonnez mon émoi,-
C'est si délicieux... c'est si nouveau pour moi !
ROXANE
Si nouveau ?
CYRANO, bouleversé, et essayant toujours de ratraper ses
mots
Si nouveau... mais oui... d'être sincère
La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre...
ROXANE
Raillé de quoi ?
CYRANO
Mais de... d'un élan !... Oui, mon coeur
Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur
Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
ROXANE
La fleurette a du bon.
CYRANO
Ce soir, dédaignons-la !
ROXANE
Vous ne m'aviez jamais parler comme cela !
CYRANO
Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches,
On se sauvait un peu vers des choses... plus fraîches !
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve !
ROXANE
Mais l'esprit ?...
CYRANO
J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
-Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
ROXANE
Mais l'esprit ?...
CYRANO
Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
-Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !
Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
ROXANE
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
CYRANO
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe,
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé
Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
ROXANE, d'une voix troublée
Oui, c'est bien de l'amour...
CYRANO
Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
De l'amour, il en a toute la fureur triste !
De l'amour, -et pourtant il n'est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
-Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
A comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?...
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop
doux !
Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez ! car j'ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !`
Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.
ROXANE
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
Et tu m'as enivrée !
CYRANO
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c'es moi, moi, qui l'ai su causer !
Je ne demande plus qu'une chose...
CHRISTIAN, sous le balcon
Un baiser !
ROXANE, se rejetant en arrière
Hein ?
CYRANO
Oh !
ROXANE
Vous demandez ?
CYRANO
Oui... je...
A Christian bas.
Tu vas trop vite.
CHRISTIAN
Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
CYRANO, à Roxane
Oui, je... j'ai demandé, c'est vrai... mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.
ROXANE, un peu déçue
Vous n'insistez pas plus que cela ?
CYRANO
Si ! j'insiste...
Sans insister !... Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser... ne me l'accordez pas !
CHRISTIAN, à Cyrano, le tirant par son manteau
Pourquoi ?
CYRANO
Tais-toi, Christian !
ROXANE,se penchant
Que dites-vous tout bas ?
CYRANO
Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
Je me disais : tais-toi, Christian !...
Les théorbes se mettent à jouer.
Une seconde !...
On vient !
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont
un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.
Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin !
Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à
la main, regardant les portes.
Scène VIII - CYRANO, CHRISTIAN, UN CAPUCIN.
CYRANO, au capucin
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
LE CAPUCIN
Je cherche la maison de madame...
CHRISTIAN
Il nous gêne !
LE CAPUCIN
Magdeleine Robin...
CHRISTIAN
Que veut-il ?
CYRANO, lui montrant une rue montante
Par ici !
Tout droit, toujours tout droit...
LE CAPUCIN
Je vais pour vous
Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
Il sort.
CYRANO
Bonne chance ! mes voeux suivent votre cuculle !
Il redescend vers Christian.
Scène IX - CYRANO, CHRISTIAN
CHRISTIAN
Obtiens-moi ce baiser !...
CYRANO
Non !
CHRISTIAN
Tôt ou tard...
CYRANO
C'est vrai !
Il viendra, ce moment de vertige enivré
Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
A lui-même.
J'aime mieux que ce soit à cause de...
Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le
balcon.
Scène X - CYRANO, CHRISTIAN, ROXANE.
ROXANE, s'avançant sur le balcon
C'est vous ?
Nous parlions de... de... d'un...
CYRANO
Baiser. Le mot est doux !
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ;
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
Ne vous en faites pas un épouvantement
N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
Quitté le badinage et glissé sans alarmes
De sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
Glisser encore un peu d'insensible façon
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
ROXANE
Taisez-vous !
CYRANO
Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
Une communication ayant un goût de fleur,
Une façon d'un peu se respirer le coeur,
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
ROXANE
Taisez-vous !
CYRANO
Un baiser, c'est si noble, Madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !
ROXANE
Alors !
CYRANO, s'exaltant
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
J'adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle...
ROXANE
Et tu es
Beau comme lui !
CYRANO, à part, dégrisé
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
ROXANE
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille...
CYRANO, poussant Christian vers le balcon
Monte !
ROXANE
Ce goût de coeur...
CYRANO
Monte !
ROXANE
Ce bruit d'abeille...
CYRANO
Monte !
CHRISTIAN, hésitant
Mais il me semble à présent que c'est mal !
ROXANE
Cet instant d'infini !...
CYRANO, le poussant
Monte donc, animal !
Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les
piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.
CHRISTIAN
Ah ! Roxane !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.
CYRANO
Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre !
-Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
Il me vient de cette ombre une miette de toi,-
Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit,
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
On entend les théorbes.
Un air triste, un air gai : le capucin !
Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une
voix claire.
Holà !
ROXANE
Qu'est-ce ?
CYRANO
Moi. Je passai... Christian est encor là ?
CHRISTIAN, très étonné
Cyrano !
ROXANE
Bonjour, cousin !
CYRANO
Bonjour, cousine !
ROXANE
Je descends !
Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.
CHRISTIAN, l'apercevant
Oh ! encor !
Il suit Roxane.
Scène XI - CYRANO, CHRISTIAN, LE CAPUCIN, RAGUENEAU.
LE CAPUCIN
C'est ici, -- je m'obstine--
Magdeleine Robin !
CYRANO
Vous aviez dit : Ro-lin.
LE CAPUCIN
Non : bin. B, i, n, bin !
ROXANE, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de
Ragueneau, qui porte une lanterne, et de Christian
Qu'est-ce ?
LE CAPUCIN
Une lettre.
CHRISTIAN
Hein ?
LE CAPUCIN, à Roxane
Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
C'est un digne seigneur qui...
ROXANE, à Christian
C'est De Guiche !
CHRISTIAN
Il ose ?
ROXANE
Oh ! mais il ne va pas m'importunez toujours !
Décachetant la lettre.
Je t'aime, et si...
A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart,
à voix basse.
"Mademoiselle,
Les tambours
Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ;
Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste.
Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
Je vais venir, et vous le mande auparavant
Par un religieux simple comme une chèvre
Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir.
L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
Qui signe votre très... et caetera..."
Au capucin.
Mon père,
Voici ce que me dit cette lettre. Ecoutez.
Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.
"Mademoiselle,
Il faut souscrire aux volontés
Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
D'un très intelligent et discret capucin ;
Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
La bénédiction
Elle tourne la page.
Nuptiale sur l'heure.
Christian doit en secret devenir votre époux ;
Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
Le respect de celui qui fut et qui sera
Toujours votre très humble et très... et caetera."
LE CAPUCIN, rayonnant
Digne seigneur !... Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
ROXANE, bas à Christian
N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
CHRISTIAN
Hum !
ROXANE, haut, avec désespoir
Ah !... c'est affreux !
LE CAPUCIN, qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lumière
C'est vous ?
CHRISTIAN
C'est moi !
LE CAPUCIN,tournant la lumière vers lui, et, comme si un
doute lui venait, en voyant sa beauté
Mais...
ROXANE, vivement
Post-scriptum
"Donnez pour le couvent cent vingt pistoles."
LE CAPUCIN
Digne,
Digne seigneur !
A Roxane.
Résignez-vous !
ROXANE, en martyre
Je me résigne !
Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que
Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano
Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir !
Qu'il n'entre pas tant que...
CYRANO
Compris !
Au capucin.
Pour les bénir
Il vous faut ?...
LE CAPUCIN
Un quart d'heure.
CYRANO,les poussant tous vers la maison
Allez ! moi, je demeure !
ROXANE, à Christian
Viens !...
Ils entrent.
Scène XII - CYRANO, seul.
CYRANO
Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ?
Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.
Là !... grimpons !... J'ai mon plan !...
Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.
Ho ! c'est un homme !
Le trémolo devient sinistre.
Ho ! ho !
Cette fois, c'en est un !...
Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux,
ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et
regarde au-dehors.
Non, ce n'est pas trop haut...
Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche
d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y
accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.
Je vais légèrement troubler cette atmosphère !...
Scène XIII - CYRANO, DE GUICHE.
DE GUICHE, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit
Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
CYRANO
Diable ! et ma voix ?... S'il la reconnaissait ?
Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible
clef.
Cric ! Crac !
Solennellement.
Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !...
DE GUICHE, regardant la maison
Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la
branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ;
il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très
haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme
étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.
Hein ? quoi ?
Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne
voit que le ciel ; il ne comprend pas.
D'où tombe cet homme ?
CYRANO,se mettant sur son séant, et avec l'accent de
Gascogne
De la lune !
DE GUICHE
De la ?...
CYRANO, d'une voix de rêve
Quelle heure est-il ?
DE GUICHE
N'a-t-il plus sa raison ?
CYRANO
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
DE GUICHE
Mais...
CYRANO
Je suis étourdi !
DE GUICHE
Monsieur...
CYRANO
Comme une bombe
Je tombe de la lune !
DE GUICHE, impatienté
Ah çà ! Monsieur !
CYRANO, se relevant, d'une voix terrible
J'en tombe !
DE GUICHE, reculant
Soit ! soit ! vous en tombez !... c'est peut-être un dément !
CYRANO, marchant sur lui
Et je n'en tombe pas métaphoriquement !...
DE GUICHE
Mais...
CYRANO
Il y a cent ans, ou bien une minute,
-- J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !--
J'étais dans cette boule à couleur de safran !
DE GUICHE, haussant les épaules
Oui. Laissez- moi passer !
CYRANO, s'interposant
Où suis-je ? Soyez franc !
Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
DE GUICHE
Morbleu !...
CYRANO
Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
De mon point d'arrivée, -et j'ignore où je chois !
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
DE GUICHE
Mais je vous dis, Monsieur...
CYRANO, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche
Ha ! grand Dieu !... je crois voir
Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
DE GUICHE, portant la main à son visage
Comment ?
CYRANO, avec une peur emphatique
Suis-je en Alger ? Etes-vous indigène ?...
DE GUICHE, qui a senti son masque
Ce masque !...
CYRANO, feignant de se rassurer un peu
Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?
DE GUICHE, voulant passer
Une dame m'attend !...
CYRANO, complètement rassuré
Je suis donc à Paris.
DE GUICHE, souriant malgré lui
Le drôle est assez drôle !
CYRANO
Ah ! vous riez ?
DE GUICHE
Je ris,
Mais veux passer !
CYRANO, rayonnant
C'est à Paris que je retombe !
Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.
J'arrive -excusez-moi- ! Par la dernière trombe.
Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
Cueillant quelque chose sur sa manche.
Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !...
Il souffle comme pour le faire envoler.
DE GUICHE, hors de lui
Monsieur !...
CYRANO, au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour
y montrer quelque chose et l'arrête
Dans mon mollet je rapporte une dent
De la Grande Ourse, -et comme, en frôlant le Trident,
Je voulais éviter une de ses trois lance,
Je suis aller tomber assis dans les Balances,-
Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un
bouton du pourpoint.
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
Il jaillirait du lait !
DE GUICHE
Hein ? du lait ?...
CYRANO
De la Voie
Lactée !...
DE GUICHE
Oh ! par l'enfer !
CYRANO
C'est le ciel qui m'envoie !
Se croisant les bras.
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
Confidentiel.
L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
Riant.
J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
Superbe.
Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
Je viens de rapporter à mes périls et risques,
Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
DE GUICHE
A la parfin, je veux...
CYRANO
Vous, je vous vois venir !
DE GUICHE
Monsieur !
CYRANO
Vous voudriez de ma bouche tenir
Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
Dans la rotondité de cette cucurbite ?
DE GUICHE, criant
Mais non ! Je veux...
CYRANO
Savoir comment j'y suis monté.
Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
DE GUICHE, découragé
C'est un fou !
CYRANO, dédaigneux
Je n'ai pas refait l'aigle stupide
De Regiomontanus, ni le pigeon timide
D'Archytas !...
DE GUICHE
C'est un fou, -mais un fou savant.
CYRANO
Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de
Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.
J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
DE GUICHE, se retournant
Six ?
CYRANO, avec volubilité
Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
Le caparaçonner de fioles de cristal
Toutes pleines des pleurs d'un ciel maturinal,
Et ma personne, alors, au soleil exposée,
L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
DE GUICHE,surpris et faisant un pas vers Cyrano
Tiens ! Oui, cela fait un !
CYRANO, reculant pour l'entraîner de l'autre côté
Et je pouvais encor
Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
DE GUICHE, fait encor un pas
Deux !
CYRANO, reculant toujours
Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
Me faire, par des feux sucessifs de salpêtre,
Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
DE GUICHE, le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses
doigts
Trois !
CYRANO
Puisque la fumée a tendance à monter,
En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
DE GUICHE, même jeu, de plus en plus étonné
Quatre !
CYRANO
Puisque Phoebé, quand son acte est le moindre,
Aime sucer, ô boeufs, votre moelle... m'en oindre !
DE GUICHE, stupéfait
Cinq !
CYRANO, qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la
place, près d'un banc
Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
Ca, c'est un bon moyen : le fer se précipite,
Aussitôt que l'aimant bien vite, et cadédis !
On peut monter ainsi indéfiniment.
DE GUICHE
Six !
-Mais voilà six moyens excellents !... Quel système
Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
CYRANO
Un septième !
DE GUICHE
Par exemple ! Et lequel ?
CYRANO
Je vous le donne en cent !
DE GUICHE
C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
CYRANO,faisant le bruit des vagues avec de grands gestes
mystérieux
Houüh ! houüh !
DE GUICHE
Eh bien !
CYRANO
Vous devinez ?
DE GUICHE
Non !
CYRANO
La marée !...
A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
Je me mis sur le sable -après un bain de mer-
Et la tête partan la première, mon cher,
-Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur franges !-
Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
Je montais, je montais, doucement, sans efforts,
Quand je sentis un choc !... Alors...
DE GUICHE, entraîné par la curiosité et s'asseyant sur le
banc
Alors ?
CYRANO
Alors...
Reprenant sa voix naturelle.
Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre
Le mariage est fait.
DE GUICHE, se relevant d'un bond
Ca, voyons, je suis ivre !...
Cette voix ?
La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent
portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son
chapeau au bord abaissé.
Et ce nez !... Cyrano ?
CYRANO, saluant
Cyrano.
-Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
DE GUICHE
Qui cela ?
Il se retourne. -Tableau. Derrière les laquais, Roxane et
Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en
souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La duègne ferme
la marche, ahurie, en petit saut-de-lit.
Ciel !
Scène XIV - LES MEMES, ROXANE, CHRISTIAN, Le Capucin,
RAGUENEAU, Laquais, La Duègne.
DE GUICHE, à Roxane
Vous !
Reconnaissant Christian avec stupeur.
Lui ?
Saluant Roxane avec admiration.
Vous êtes des plus fines !
A Cyrano.
Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines
Votre récit eût fait s'arrêter au portail
Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
Car cela vraiment cela peut resservir dans un livre !
CYRANO, s'inclinant
Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
LE CAPUCIN, montrant les amants à De Guiche et hochant avec
satisfaction sa grande barbe blanche
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
DE GUICHE, le regardant d'un oeil glacé
Oui.
A Roxane.
Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
ROXANE
Comment ?
DE GUICHE, à Christian
Le régiment déja se met en route.
Joignez-le !
ROXANE
Pour aller à la guerre ?
DE GUICHE
Sans doute !
ROXANE
Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
DE GUICHE
Ils iront.
Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.
Voici l'ordre.
A Christian.
Courez le portez, vous, baron.
ROXANE, se jetant dans les bras de Christian
Christian !
DE GUICHE, ricanant, à Cyrano
La nuit de noce est encore lointaine !
CYRANO, à part
Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
CHRISTIAN, à Roxane
Oh ! tes lèvres encor !
CYRANO
Allons, voyons, assez !
CHRISTIAN, continuant à embrasser Roxane
C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas...
CYRANO, cherchant à l'entraîner
Je sais.
On entend au loin des tambours qui battent une marche.
DE GUICHE, qui est remonté au fond
Le régiment qui part !
ROXANE,à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours
d'entraîner
Oh !... je vous le confie !
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
En danger !
CYRANO
J'essaierai... mais ne peux cependant
Promettre...
ROXANE, même jeu
Promettez qu'il sera très prudent !
CYRANO
Oui, je tâcherai, mais...
ROXANE, même jeu
Qu'à ce siège terrible
Il n'aura jamais froid !
CYRANO
Je ferai mon possible.
Mais...
ROXANE, même jeu
Qu'il sera fidèle !
CYRANO
Eh oui ! sans doute, mais...
ROXANE, même jeu
Qu'il m'écrira souvent !
CYRANO, s'arrêtant
Ça, je vous le promets !
RIDEAU