Riuars > Chapitre 1 : Commencement



Au pied des monts cendrés, sur le plateau rocheux où s'étend la forêt sèche, les arbres épineux gigantesques remplissaient le paysage, ne laissant la place que pour quelques sentes formées par le passage répété d'animaux à travers la flore, et quelques rares cours d'eau qui tentaient de subsister à travers la sécheresse de la terre et de l'air.
Dans cet environnement hostile, un seul fleuve arrivait à percer son chemin jusqu'à la mer. Rendu imprévisible et impétueux par le relief accidenté il était impossible à traverser et impitoyable avec la faune qui tentait de s'en approcher. Parmis les flots intrépides et vigoureux qui se fracassaient contre les rochers affleurant, les vagues ballotaient un corps mince et fragile dont les cheveux s'étendaient en corolle autour de la tête. Vision fugitive du coin de l'oeil. L'impossibilité de la situation le fit s'arrêter alors qu'ils progressait le plus discrètement possible à travers les fougères hautes. Il se retourna, cherchant du regard la forme blanche qui dansait avec les remous de l'eau. Il vit des cheveux briller au soleil et la vague forme de la créature lui rappela quelque chose de familier, qu'il connaissait depuis son enfance. Elle était emportée plus avant par le courant et descendait de petites cascades, se retrouvant à tourner sur elle-même dans des dépressions. Ralentie dans une portion plane du fleuve elle se retrouva à s'enfoncer et remonter plusieurs fois dans l'eau.
Voyant là une chance raisonnable de la sauver, il plongea à l'eau et nagea agilement vers elle. Rapidement il réussit à la retenir puis à la retourner. Son visage fin était fermé, elle devait être depuis quelques temps dans l'eau.
Malgré l'appréhension qui l'étreignait il resta calme alors qu'il la ramenait vers le bord. Bien que ses vêtements fussent trempés, il la trouva bien légère lorsqu'il la prit dans ses bras et la déposa à l'abris sous les arbres. Tout en jetant des regards soucieux à la forêt dense qui l'entourait, il l'installa sur le dos puis la fit tourner sur le côté, espérant que le mouvement ferait sortir l'eau de ses poumons. Cela sembla marcher lorsqu'elle rouvrit les yeux et le regarda, intriguée.
Il ne put s'empêcher de la serrer dans ses bras, trop heureux qu'elle soit encore en vie. Il ne savait pas exactement pourquoi il était si content mais l'idée de voir un être mystique disparaître aussi bêtement ne lui avait pas du tout plu. Lui habituellement si taciturne s'était laissé aller devant l'aspect éthéré et fragile de la jeune fille.
Il semblait ne pas être le seul un peu perdu, la fille clignait des yeux, semblant chercher quelque chose du regard. Lorsqu'elle accrocha le regard vert lumineux du garçon, le temps sembla s'arrêter, comme si sa course avait subitement changé à cause de cette rencontre.

Alors qu'il se reprenait et affichait un air impassible sur son visage, il repensa rapidement à ce qui venait de se passer. Malgré tout le temps que la jeune fille avait passé dans l'eau, elle n'en avait pas du tout rejeté, elle avait directement respiré sans problème, semblant juste se réveiller d'un lourd sommeil.
Il avait remarqué qu'elle n'était pas ordinaire, il faisait confiance à son instinct. Si ses yeux ne le trompaient pas il avait devant lui une des légendaires "alfala". Quant à savoir pourquoi un membre d'un peuple aussi mythique se trouvait si loin dans le Haut, c'était un mystère. D'habitude il restaient dans leur forêt au Bas du continent et même par dela la mer Cilienne. En fait cela faisait des siècles qu'on n'en avait pas vu sur le Continent, on avait cru qu'ils s'étaient éteints, fragilisés par le changement de climat qui à ceuse de courants d'air froid venus du Haut et chargés de particules étranges mélangées à la poussière rouge caractéristique du Plat Pays, avaient caché le soleil pendant des centaines d'années et rendu le Bas du Continent plus sec et inhospitalier que jamais. Les plantes avaient dépérit, fâné ; toute la nature s'était desséchée, les animaux avaient fuit et désormais cette région gardait les cicatrices de cette période. Petit à petit des plantes avaient réussit à s'imposer dans cet environnement désertique, les plantes grasses et les épineux l'avaient envahit, attirant de petits ronguers et quelques grands animaux à la peau résistante, pouvant se contenter de végétaux chiches en eau. C'était dans ce nouveau paysage qu'ils se trouvaient. Elle se redressa, hébétée, essayant de fouiller dans sa tête pour retrouver des bribes de souvenirs. Tout ce qu'elle y trouva fut le vide et les ténèbres. Seul le regard du garçon lui revenait à l'esprit. Des yeux d'un vert lumineux et si profond, des yeux qui avaient semblé voir bien des choses en elle alors qu'elle-même se sentait comme une coquille vide qui avait été ballotée sur les flots et s'était finalement échouée ici.
Les oreilles bourdonnant encore dans le silence après le bruit torrentiel du fleuve, elle releva la tête et se tourna de nouveau vers le garçon qui se tenait maintenant debout devant elle.
"Qui es-tu ?"
Sa bouche était comme engourdie et sa voix lui sembla rocailleuse, elle essaya de déglutir mais l'impression que sa gorge était remplie d'épines ne disparut pas pour autant.
"Je m'appelle Ruann."
Sa voix était mélodieuse et comme ronde. Il lui tendit une main pour la relever qu'elle accepta de bonne grâce.
"Issaya je m'appelle Issaya..."
En un instant toute sa mémoire lui revint, comme si son nom était la clé de sa pensée. C'était un vrai baume qui envahissait son esprit. Maintenant elle pouvai contrôler les douleurs à ses tempes et toutes celles dont elle ne s'était pas rendue compte avant. Ses mains griffées, ses jambes engourdies, ses côtes éraflées, elle arrêta d'en faire la liste et s'apprêtait à poser une question au garçon lorsque deux flèches sifflèrent à leurs oreilles.

Le garçon poussa l'alfala derrière un arbre au tronc large. Pendant qu'il essait d'observer ceux qui les attaquaient, la jeune femme se faufila à travers les herbes d'un pas léger et alerte. Elle se cacha derrière un grand arbre de l'autre côté de la sente, et essaya d'écouter ce que disaient les hommes. Ils semblaient être des chasseurs voulant tuer le jeune homme pour récupérer sa peau. Alors qu'ils s'apprêtaient à s'avancer, elle s'élança en un éclair parmi le petit groupe, assomma le premier qui était le plus proche, abattit l'arbalète qu'un deuxième levait vers elle, se retourna et envoya un coup de pied dans l'estomac d'un troizième. Elle évita quelques flèches tirées vers elle, fit un saut en arrière en assommant un autre homme, elle apposa ses doigts rapidement sur le cou du dernier homme qui s'affaissa, pliant les fougères sous son poids.

"Ruann ? Ruann ! Tu peux sortir de ta cachette."
Celui-ci jeta un coup d'oeil à côté de lui, constata qu'il n'y avait plus personne, puis il regarda d'où venait la voix.
Il vit l'alfala plus loin dans la forêt, un tantinet décoiffée, au milieu de plusieurs corps de chasseurs. Il eut peur pendant quelques instants, désigna les hommes du doigt et s'apprêtait à poser un question lorsque la jeune fille l'éluda aussitôt.
"Ne t'inquiètes pas ils sont juste un peu sonnés, ils se réveilleront bientôt. On ferait mieux de partir avant..."
Il acquiesça et l'emmena à travers la forêt jusqu'à un sentier parsemé d'aiguilles de pins roussies.
"Ils parlaient de te chasser. Pourquoi ?
- Vous ne le voyez pas ?
- Pardon ?"
Il s'arrêta et se tourna vers elle. Elle essaya de l'observer plus attentivement mais à part un beau profil altier et fin ainsi que des yeux verts irréels, il avait le port d'un homme normal. Elle allait répondre lorsqu'un gamin aux cheveux roux sortit des fourrés en sautillant et se planta devant elle, la dévisageant de ses yeux dorés. Pris au dépourvu mais ne ressentant aucun danger émanant de lui, elle attendit qu'il lui parla. Ce fut Ruann qui entama la conversation :
"Rob ! D'où est-ce que tu sors ? Tu ne devais pas rester avec Rael ?
- Oh ben tu sais comment il est ! Toujouurs à jouer le solitaire... Salut vous, dit-il en se tournant vers la fille, et... oh !! Mais... Ruann ! C'est une alfala !!
- Oui c'en est une.
- Mince alors ! J'aurai jamais cru que jj'en verrai un jour !! Enchanté ! Moi c'est Rob ! Tu t'appelles comment ?
- Issaya.
- Ouah c'est un joli nom ça ! Mais tu doois venir de loin ! Et tu fais quoi dans le coin ? T'as des pouvoirs ou des trucs comme ça ?
- On peut dire ça.
- Rob arrêtes de la harceler de questionns. Je l'ai récupérée dans le fleuve alors qu'elle se noyait, elle a besoin de repos.
- Se noyer ? Une alfala en train de se nnoyer ? Mais c'est impossible ça !
- Et bien là elle se noyait c'est pour çça que je dis qu'elle devrait se reposer.
- Excusez-moi mais pourquoi vous m'appellez tous les deux "alfala" ?"
Ils se regardèrent un instant, perplexes, puis Ruann renvoya Rob chercher Rael à leur campement pour qu'ils se mettent en route ; il lui parla des chasseurs dans la forêt et cela suffit à le presser. Une fois seuls, Ruann reprit sans parler le chemin qui descendait une pente, jusqu'à ce qu'ils arrivent à une route qui longeait la colline, d'où on avait une vision du paysage à l'horizon. C'était unpays montagneux et rocailleux, la terre était rougie et poussiéreuse. Une large vallé s'étendait à leurs pieds, vide de toute habitation. Seuls des îlots forestiers la parsemaient. A l'horizon, là où les nuages semblaient s'amonceler, on distinguait la base d'une grande chaîne montagneuse. Le ciel paraissait terne bien qu'aucun voile ne sembla masquer le soleil de la fin du jour. Une espèce de sombre atmosphère plânait sur le pays.
Issaya était d'un naturel tranquille et se laissait porter par les évènements. Cela dit, de voir des personnes qu'elle ne connaissait pas parler d'elle en des termes qu'elle n'avais jamais entendus l'inquiétait. Ruann semblait pressé et soucieux mais elle ne pouvait pas le suivre comme ça sans savoir où ils allaient. Elle s'arrêta alors, attendant qu'il s'en rendit compte et se retourne.
"Je te suis reconnaissante de m'avoir, elle hésita un instant puis repris, sauvé la vie mais il y a trop de questions que je me pose et auxquelles tu n'as toujours pas répondu. Tu sembles être spécial et pourtant je ne vois pas en quoi. Des hommes te poursuivent mais tu sembles pressé pour une autre raison."
Il sembla sortir de ses pensées et réaliser enfin qu'il n'était pas seul.
"Oh désolé. Nous nous rendons dans le Haut Pays à la Capitale pour... et bien pour sauver une de nos amies.
- Comment ça ?
- Le seigneur de la contrée essaie d'insstaurer une nouvel édit et cela fait de nous des hors la loi juste bons à être chassés par des barbares.
- Comme ceux de tout à l'heure ?
- Oui."
Elle le rejoignit alors.
"Pourquoi vous en veulent-ils tant ?
- Nous ne sommes pas comme eux. Et cela seul doit leur faire trop peur."
Aucun ressentiment ne s'entendait dans sa voix, juste de la tristesse.
"C'est cela que je ne comprends pas. Moi qui pensais reconnaître les plus subtiles différences entre les peuples, je ne vois rien chez toi de particulier, bien que tu ne soies pas commun.
- Je pensais pourtant qu'une alfala seraait à même de remarquer tout de suite notre air animal.
- Animal ?"
Elle le regarda d'un oeil neuf alors qu'il restait pensif à observer la vue. Il tourna ses yeux lumineux vers elle avec un sourire patient.
"Je fais partie du peuple des hommes-loups, les Riuar.
- Les Riuar ? Mais je pensais que ce peuuple n'était qu'une légende !
- Comme nous pensions que les alfala n'éétaient qu'une légende, dit-il en appuyant son regard sur elle.
- Pourquoi m'appelez vous comme ça ?"
Elle semblait vraiment perdue, il avança alors une main vers son visage. Elle eut un mouvement de recul puis se contrôla, le sérieux visage de Ruann la rassurant.
Il écarta les cheveux près de ses oreilles et hocha la tête.
"Voilà pourquoi. C'est ce qui se remarque le plus, vos oreilles sont longues et pointues. D'après les contes c'est ce qui caractérise votre peuple."
Elle resta immobile, intriguée.
"Mais votre silhouette fine et éthérée y est pour beaucoup. Vos vêtements sont si étranges. On dirait le reflet d'un arbre dans une étendue d'eau pure."
Il retourna à son observation, la laissant bouche bée devant tout ce qu'elle venait d'apprendre.
Comment aurait-elle pu reconnaître en ce jeune homme pensif, un des Riuar qui étaient représentés si violents et bestiaux dans les gravures qu'elle avait étudiées.
Ce peuple cachait beaucoup de noirceur en lui et semblait maudit. Et pourtant.
"Tu ne sembles pas du tout violent et sauvage. C'est étrange.
- J'étais violent à une époque, une ombrre passa dans ses yeux, mais c'était il y a longtemps. Nous ne sommes qu'à moitié des animaux. Nous pouvons nous contrôler et la plupart du temps nos côtés sauvages ne se voient pas.
- Je ne savais pas. Je ne connais de vouus que ce que j'ai lu dans de vieux livres.
- Tout comme moi. Votre peuple est un myystère pour moi. J'aimerai en savoir plus. Mais pour l'instant il faut que nous avancions, le temps passe et les jours raccourcissent."
Ils se remirent en route, Issaya le suivant à quelques pas de distance, perdue dans ses pensées. Le fait de voir une alfala ne semblait pas le perturber malgré tout ce qu'il disait. Il semblait être préoccupé par autre chose. Pourquoi les appelait-on les hommes-loups s'ils ressemblaient tellement aux Tellites ? Elle s'apprêtait à lui demander où ils se rendaient lorsqu'ils arrivèrent à un croisement où les attendaient Rob et un autre homme grand, brun, ténébreux, à la mine renfermée mais au port altier. Alors c'étaient tous des Riuar. Quelle étrange impression de voir des membres d'un peuple issu des légendes se tenir si simplement devant elle. Peut-être pensaient-ils la même chose d'elle.

"Resalut ! ça va mieux que tout à l'heure ?
- Oui Rob, merci de t'inquièter.", réponndit-elle, surprenant le jeune garçon en l'appelant par son prénom.
Elle sentit que le nouvel homme-loup l'observait attentivement, elle n'aimait pas être autant détaillée mais elle comprenait l'étonnement qu'elle pouvait susciter maintenant. Il semblait que Ruann et lui avaient eu une discussion muette, Rob ayant déjà dû lui parler d'elle.
"Je suis Rael, ravi de te connaître."
Alors ça ! Elle en fut étonnée. Il n'avait pas du tout une voix dure et un ton cassant comme elle s'y attendait. Il parlait très doucement d'une voix chaude et douce, très rassurante. Elle se présenta à son tour.
"On dirait que Rob ne s'est pas trompé, tu es bien une alfala. Je suis très honoré de rencontrer un membre de ce peuple."
En disant ces mots il s'inclina vers elle, respectueusement. Elle s'inclina à son tour.
"L'honneur est pour moi, rencontrer des Riuars sur mon chemin est un cadeau de la providence."
Elle avait utilisé les formules de présentation anciennes qui étaient communes à tous les peuples d'après ce qu'on lui avait enseigné. Il semblait que cela ne soit pas passé inaperçu auprès des trois hommes-loups qui la regardèrent alors étonnés.
Rael eut un sourire protecteur et paternel pour elle ce qui fit rosir ses joues d'habitude si pâles. Son peuple était plutôt avare en expression de sentiments quels qu'ils soient.
Ruann, apparemment préoccupé, demanda à tous de se mettre en route.
"Pardon Issaya mais nous devons absolument nous rendre dans le Haut. Nous allons devoir te quitter ici.
- Ah bon ? s'écria Rob. Déjà ? Elle ne ppourrait pas nous accompagner ? Je suis sûr qu'elle pourrait nous aider avec ses pouvoirs et tout. J'veux dire, c'est une alfala, on ne peut pas juste la laisser comme ça !
- C'est vrai que c'est un peu rude, inteervint Rael, mais on ne peut pas lui demander de venir avec tous les risques qui nous attendent. Et elle doit avoir sa propre quête à accomplir.
- Ce n'est pas à nous de juger. C'est à elle de décider, trancha Ruann.
- Je ne sais pas grand chose de ce que vvous prévoyez de faire mais pour l'instant j'aimerai rester avec vous, ne serait-ce que pour apprendre plus de choses sur votre peuple.
- C'est décidé alors. Nous pourrons nouss aussi mieux connaître votre peuple, ajouta Ruann alors qu'il reprenait le chemin qui descendait dans la vallée.
- Oué cool !! Ca sera bien plus marrant de voyager avec quelqu'un qui fait pas la tête tout le temps comme vous ! s'écria Rob avant d'être interrompu par la main de Rael qui se posait sur sa tête.
- Votre peuple est toujours avide de connnaissances à ce qu'il me semble.
- Oui c'est vrai, c'est une des seules rraisons qui pousse des... "alfalas" à sortir du pays et partir à l'aventure.
- Est-ce aussi votre cas ?
- En partie oui."
Il remarqua bien qu'elle devait cacher le vrai but de sa venue dans le nord mais il ne souhaitait pas la mettre mal à l'aise et préféra lancer la discussion sur les bibliothèques mythiques du pays par delà la mer. Ils suivirent Rob qui bondissait de tout côté, émerveillé par tout ce qui l'entourait. C'était sa première sortie dans le grand monde et il faisiat tout pour en profiter.
Ruann se retourna et les attendit alors que le soleil disparaissait derrière la brume qui s'étendait depuis les montagnes au loin.