Glaneur

//Démon//

Il se réveilla tremblant de froid, allongé dans un lit qu'il ne connaissait pas. Son souffle passait difficilement entre ses lèvres, tous ses muscles tressautant le crispant, l'empêchant de penser à autre chose qu'au froid. La lumière était faible dans la pièce, ou ce qui ressemblait à une pièce. Il se rejetta en arrière essayant vainement de se détendre. Il contempla alors le plafond qui ondulait étrangement. Ses pensées bloquées par le froid rechignaient à s'organiser. Néanmoins il réussit à comprendre pourquoi tout semblait bouger autour de lui. Il était dans une tente de grande proportion dont la toile était agitée par un vent fort et froid venant d'une large ouverture sur le côté. Il frissonna de plus belle en voyant d'où venait le courant d'air qui venait jusque sous la couverture lui geler tous les membres. Il faisait nuit dehors et seules quelques lampes faibles éclairaient l'intérieur de la tente. Plusieurs lits étaient alignés, tous identiques, impersonnels, recouverts de draps blancs immaculés et de couvertures grises rèches comme celle qu'il remontait le plus possible sous son menton sans qu'elle ne découvre ses pieds. Tout cela ressemblait à un endroit reservé aux malades. Il ne se rappelait plus d'où il venait et pourquoi il était ici. La seule pensée qui occupait son esprit était de combattre le froid. Il n'arrivait pas à se réchauffer malgré ses efforts. Il ferma les yeux avec force espérant se calmer et pouvoir trouver un peu de repos à défaut de chaleur. Son corps encore agité de tremblements il plongea dans un sommeil difficile qui ne détendait aucunement ses muscles. Il tremblait de plus en plus, se débattant dans ses rêves, perpetuellement envahis par les glaces.

Il agit vite et sans hésitation. Après tout c'était lui qui l'avait ramené de l'expédition dans les territoires du Nord, il en avait la charge à présent. Et s'il n'agissait pas vite il n'aurait plus qu'un cadavre avec qui discuter. Le guérisseur avait été formel, rien ne pouvait expliquer ce froid. La température était douce mais semblait inappropriée pour le vagabond qu'il avait ramené.
Il le regarda un instant s'agiter dans le lit de camp, cherchant à la fois à se libérer d'une quelconque emprise et se recroqueviller sur lui-même pour tenter de se réchauffer. Aucune des tentatives ne semblait réussir et le désespoir envahissait son sommeil alors que son corps réalisait qu'il n'allait pas pouvoir tenir longtemps comme ça.
Il enleva sa veste légère et s'approcha de lui. Il tenta de l'attraper mais il lui glissait entre les mains, cherchant à s'enfuir, se sentant menacé. Finalement il le força à s'appuyer contre lui, à entrer dans la chaleur que dégageait son corps. Après quelques tressautements et une crispation intense de ses bras il commença à se détendre, cherchant à se rapprocher de cette source de chaleur providencielle.
Il en profita pour lui enlever ses vêtements mouillés non sans mal. A chaque fois qu'il devait l'éloigner de lui pour le déshabiller il semblait de nouveau être attaqué par une vague de froid immense. Ses mains et ses pieds avaient depuis longtemps viré au bleu, ses lèvres également et ses dents jouaient des claquettes sur un rythme effrené qui semblait synchronisé avec les tremblements de tout son corps.
Finalement ils se retrouvaient peau contre peau, la seule façon d'après le guérisseur de le réchauffer le plus efficacement possible. Il avait rajouté des couvertures et attisé le feu mais cela ne semblait pas avoir eu d'effet. Seule la chaleur humaine pouvait venir à bout de son froid immense. Déjà, débarassé de ses vêtements trempés et gelés il avait plus de chances d'y arriver. Khel le serrait contre lui, espérant arrêter le plus vite possible ces tremblements qui lui faisaient si peur. Il avait connu de nombreuses guerres mais jamais il n'aurait cru que le froid pu avoir un tel effet sur une personne. Ils vivaient dans une région au climat des plus doux et n'avaient jamais vu de la glace ni de la neige. Imaginer seulement que cela puisse exister était vraiment difficile. Les récentes campagnes qu'il avait faites dans les pays du Nord l'avaient sidéré, ils avaient du trouver des moyens pour contrer les mauvaises conditions météo mais le plus ils ne faisaient qu'organiser des raids très courts, le temps d'explorer un peu plus avant cette partie inconnue du territoire.
Il gémit encore quelques instants, les poils de ses bras tout hérissés par la chair de poule, ses muscles tressautant de partout pour le réchauffer. Finalement le cocon que formait Khel autour de lui avec son corps et les couvertures eut finalement raison du froid. Lentement le visage sali du vagabond repris des couleurs et son souffle devint régulier. Son corps se relâcha complètement et il sembla enfin apaisé.
La soudaine chaleur dans laquelle il se trouvait le réveilla brusquement. Il avait mal partout, ses muscles fatigués d'avoir été tant tétanisés. Il releva lentement la tête, se retrouvant nez à nez avec un homme étranger qui semblait le serrer contre lui. Il s'agita un instant, grognant bassement comme un animal féroce l'aurait fait. L'étreinte qui l'enserrait disparut et l'homme sortit du lit, laissant un vide glacé là où la source de chaleur s'était trouvée.
Khel remit rapidement sa veste et jeta sur le lit des vêtements secs.
"Tiens mets-ça et ensuite approches-toi du feu."
Il regarda un instant la chemise et le pantalon étalés près de lui puis les enfila rapidement, attendant ensuite qu'ils se réchauffent à la chaleur de son corps. Il recommença à trembler faiblement un instant, puis il se calma. Tout semblait bien mais il ne pourrait pas rester longtemps au même endroit même s'il ne savait pas bien pourquoi. Il avait été arrêté en plein mouvement et n'arrivait pas à retrouver le fil de ses actions. Quelque chose manquait mais il n'arrivait plus à retrouver quoi. C'était très frustrant surtout qu'il sentait la réponse toute proche. Il n'était pas du tout là où il aurait dû être. Il ne comprenait pas ce qu'on lui disait et sentait que ce peuple était vraiment différent de lui. Il sentit un poids s'installer sur sa poitrine, lui coupant le souffle. Quelque chose allait lui arriver, il ne pouvait y échapper désormais. Il fronçait les sourcils et penchait la tête, s'efforçant de déterminer d'où lui venait cette sensation. Puis il y eut un passage à vide, un moment de silence où même le vent s'arrêta. Il releva la tête, sentant que quelque chose de fatidique allait arriver. Il croisa le regard de l'homme qui l'avait ramené jusqu'ici et ne le lâcha plus. Lui aussi sentait quelque chose. Tout s'était arrêté, il n'y avait plus aucun bruit, ni au dehors ni au dedans. Cet instant resta suspendu pendant ce qu'il leur sembla une éternité. Puis une gigantesque bourrasque de vent s'engouffra dans la tente manquant le renverser totalement et des rugissements roulèrent jusqu'à eux, les assourdissant. Une chaleur nouvelle monta, accompagnée d'une odeur métallique dans l'air. Khel se redressa tout de suite et sans regarder en arrière il sortit rapidement de la tente pour voir ce qui se passait. L'armée s'organisait, les ordres fusaient de toute part, il en saisit quelques bribes au vol puis se tournant vers la vallée constata le spectacle d'un air horrifié. Les machines attaquaient la ville en pleine nuit. Il pouvait voir toute l'armée ennemie rassemblée sur la colline lui faisant face, de nombreuses torches flambaient tout le long de l'immense forêt. Leur nombre était impressionnant. Il n'aurait jamais cru qu'ils puissent être autant. Et en plus ils avaient ces satanés appareils mécaniques qui semaient la mort partout où ils passaient. Il serra les dents et partit vers le haut de la ville chercher ses ordres prêt du général.
Une nouvelle secousse ébranla toute la ville, descellants des tuiles des toits et soulevant la terre sous ses pieds. Il s'arrêta aussitôt et regarda le feu commencer à prendre aux premières portes de la ville. Il n'avait plus le temps de faire un détour, il savait ce qu'il lui restait à faire et ce le plus vite possible. Il fallait évacuer la population avec qu'elle ne périsse dans l'incendie ou qu'elle soit piétinée par les machines ennemies. Ce n'était pas une façon de faire la guerre. Impliquer des civils c'était la pire chose qu'on puisse faire. Il pesta intérieurement contre la bêtise des ennemis.

Uroko s'était levé aussitôt après la première secousse, sortant précipitemment de la tente. Il avait observé avec un dégoût mêlé de fascination le paysage s'enflammer sous les avancées des machines. Il était bien mal tombé, pile dans une cité qui était en guerre contre "eux". Cela ne l'aurait pas touché plus que ça mais ce qu'"ils" étaient en train de faire réveilla une colère sourde en lui. Il entendait déjà les cris de la population s'élever dans la nuit et les flammes éclairaient funestement ce désastre. Toute trace de froid l'avait complètement déserté à cet instant. Il vit Khel organiser ses hommes et en profita pour s'approcher. L'homme se retourna vers lui, le fusillant du regard et lui cria des mots étrangers qu'il ne comprit pas. Il n'en tint aucun compte. La situation ayant plombé son coeur il avait un visage sombre que rien ne pouvait perturber. Il savait ce qu'il voulait faire et il n'avait besoin que d'une chose. Il s'approcha de Khel et avant que celui-ci puisse réagir il lui avait pris son épée et partit d'un pas rapide et conquérant vers l'entrée de la ville. Il se sentait irrité au plus au point, il avait vidé son esprit et se concentrait uniquement sur son but. Il y en avait trois pour l'instant, cela serait rapide. Il n'entendit pas Khel crier après lui, furieux de s'être fait voler aussi facilement mais encore plus furieux de le voir s'élancer vers l'ennemi de façon aussi inconsciente. Mais il n'avait pas le temps de s'attarder là-dessus, il avait donné des ordres et devait suivre la ligne de conduite qu'il avait organisée sinon il y aurait bien trop de victimes.

Les machines s'attaquaient déjà aux premiers bâtiments, rasant tout sur leur passage, ne laissant que cendres et désolation là où ils passaient. Uroko ne put s'empêcher de sourire. L'exaltation du combat montait en lui, une frénesie de vengeance dont il ne connaissait pas l'origine l'envahit d'un seul coup. Il se plaça devant la machine la plus proche et se mit en garde. Sans hésiter il sauta en portant un coup d'épée tranchant à l'aveuglette. Comme il s'en doutait il se fit balayer par le gigantesque bras de la machine qui l'envoya valdinguer contre un mur proche. Il se remit aussitôt sur pied, sûr maintenant de pouvoir contrôler au mieux ses mouvements maintenant qu'il était sorti de cette espèce de brume qui l'avait englouti depuis son réveil. Il connaissait bien ce modèle, il n'avait pas besoin de beaucoup de temps pour le mettre hors d'état de nuire. Il aurait pu s'occuper du pilote aussi. C'était si facile.
Il se remit en garde, repassant dans sa tête toutes les étapes qu'il lui faudrait pour arriver à battre l'ennemi. Enfin prêt il se lança sans plus penser à rien. Il frappa de nouveau au côté droit, attendant la riposte qui vint à point le soulever du sol. Mais cette fois-ci il s'accrocha facilement et se servit du mouvement pour arriver plus haut sur la machine. Le pilote était perturbé par ce qui se passait, il n'y était pas habitué, il allait paniquer et pendant ce temps tout se finirait. Uroko prit l'épée à deux mains et l'abattit de toutes ses forces sur le flanc de la machine, brisant un des points essentiels au bon fonctionnement de l'appareil et en même temps libérant le liquide de refroidissement et de soutien qui se trouvait à l'intérieur. Il n'avait plus qu'à laisser le tout s'écrouler. Le liquide de refroidissement allait se répandre en jiclant sur les toits de la ville, étouffant les flammes de l'incendie plus vite que des milliers de litres d'eau n'auraient pu le faire. Le pilote serait coincé pendant plusieurs heures dans sa machine qui ne pouvait plus s'ouvrir désormais.
Il grimpa sur la carcasse pour observer le reste de la ville. Il lui restait encore deux autres machines à se mettre sous la dent. Il espérait qu'elles seraient un peu plus coriaces sinon il ne s'amuserait vraiment pas.

Khel n'en revenait pas, à lui tout seul ce garçon frêle avait mis à terre une immense machine. Il semblait bien s'y connaître, d'où venait-il alors ? Qui était-il ?
Il n'avait pas le temps de s'occuper de ces problèmes. Le feu continuait d'attaquer la partie ouest de la ville où d'autres appareils continuaient à faire leurs ravages. Il s'élança à travers les rues tristes recouvertes de débris, les gens s'enfuyaient en criant, tombant et se relevant, en pleurs. Il se fraya un chemin à travers tout ce monde, essayant de les rassurer et de les guider par quelques paroles. Il se retrouva devant Uroko qui arrivait en trombe par une ruelle tranversale. Sans réfléchir il lui prit son épée des mains, elle faisait partie de lui et même si ce vagabond était vaillant il n'avait pas à se servir comme si tout lui était dû. Il lui criait dessus mais aucune de ses paroles ne semblait l'atteindre. Il était furieux, non seulement il devait s'occuper de son peuple mais encore il avait un malade qui n'en faisait qu'à sa tête. Il l'attrapa par le bras et le força à s'éloigner, l'exhortant à retourner à la tente. Qu'il resta aussi impassible le troublait et l'agaçait en même temps. Il avait un regard inquiétant, c'est pour cela qu'il voulait le voir s'éloigner le plus vite possible. Finalement il n'attendit pas plus. Une machine s'approchait tout droit vers un nouvel immeuble à détruire. Une petite fille se trouvait sur son chemin, sa mère morte près d'elle. Elle ne pouvait se décider à bouger et restait là, le regard perdu, hébétée, n'entendant plus les cris ni les craquements des maisons qui s'effondraient. Un souffle de vent faisait écho dans sa tête, se répétant à l'infini. L'ombre de la machine l'engloutit. Khel se précipita désespérément, emportant la petite fille en courant. Mais il n'était pas assez rapide et les pas immenses de la machine se rapprochaient inexorablement. Il sentit le souffle de l'air que déplaçait le monstrueux appareil lui lécher le dos puis un grand froid le remplaça et il sortit de l'ombre menaçante qui l'avait poursuivi. Etonné de cet arrêt soudain il se retourna. Uroko retenait la main du géant mécanique. Il était campé sur ses pieds qui commençaient à s'enfoncer dans la terre de la rue, les muscles de ses bras saillant sous sa peau, le visage crispé en un rictus de concentration intense. Ses mains étaient positionnées étrangement, elles semblaient faire briller un cercle bleu rempli de dessins étranges. L'air tout autour semblait aspiré par ce motif, ses doigts commencèrent à se recouvrir de gel. "Arrête !" Khel n'avait pu s'empêcher de crier. Il ne fallait pas qu'il continue ainsi, rien qu'à voir comment il était placé il ne résisterait pas longtemps.
Uroko prit ce cri pour un encouragement à finir sa besogne au plus vite. Il bloqua son cercle, emprisonnant la main géante dedans et la fixant au sol en même temps. Il s'élança le long du bras, manquant déraper sur la surface lisse mais maîtrisant finalement sa progression. Il fut rapide et personne ne vit ce qu'il fit. Il se retrouva en l'air la main enserrant une poignée de fils alors que le monstre s'abattait dans un grondement, libérant lui aussi un liquide sombre qui envahit les rues incendiées et apaisa le feu aussi rapidement que l'autre appareil.
Il atterrit du mieux qu'il put, s'offrant quelques roulades histoire d'amortir le choc. Il ouvrit précipitemment la main dès qu'il se fut remit debout, jetant loin de lui les cables énormes qu'il avait arraché à mains nues. Sa main fumait, toute la paume brûlée par le contact avec l'intérieur de la machine. Il ne semblait pas en être inquiété plus que ça. Il piétina un instant et sembla râler et pester mais Khel ne comprit absolument rien à ce qu'il dit. Il avait devant lui quelqu'un ou plutôt quelque chose d'étranger qu'il ne comprenait pas et qui commençait à sérieusement l'effrayer. Qui pouvait arrêter quelqu'un qui abattait une machine à mains nues ? Lorsqu'il s'approcha de lui il fit passer la petite fille qu'il avait secourue derrière lui, s'attendant à tout de la part du vagabond. Celui-ci sourit comme un animal habitué à faire peur à tout ce qu'il croisait et sans s'attarder d'avantage, sans quitter des yeux Khel il lui reprit son épée comme si c'était son du. Il grimaça un instant alors qu'il la prenait dans sa main brûlée mais il ne s'attarda pas plus et repartit en courant vers la dernière machine qui s'évertuait à continuer son avancée dans la ville, répandant un cauchemar à sa suite.

L'armée ennemie, constatait la débacle de sa troupe d'élite avec effroi. Une seule personne avait réussit à neutraliser déjà deux de leurs appareils et les forces de la ville s'étaient organisées pour repousser les premiers envahisseurs. Ils avaient tout misé sur leurs machines mais maintenant tout était différent. Ils commencèrent à se retirer ne voulant plus gaspiller leur technologie. Ils rappelèrent la dernière machine entrée dans la ville mais elle n'eut pas le temps d'esquisser un mouvement de retrait que déjà elle était attaquée. Les généraux n'attendirent pas plus longtemps et s'en allèrent sans demander leur reste, laissant seul le soldat qui pilotait l'engin. Uroko s'élança avec ferveur dans cette dernière bataille, il voulait en profiter au mieux. Il se doutait que cet adversaire serait plus coriace, ses mouvements aux commandes de la machine avaient semblé bien plus maîtrisés que ceux des autres. Mais il n'avait pas le temps de réfléchir plus avant. Il empoigna à deux mains l'épée et se jeta sur son adversaire. Celui-ci fut bien plus rapide que lui et stoppa net sa progression, le renvoyant en flèche vers le sol avant de le jeter contre un mur d'une pichenette de la main. Il sentit son dos s'émietter et une vague de douleur enserrer ses côtes. Il se releva après avoir craché son lot de sang, se concentrant sur l'épée qu'il tenait solidement dans sa main. Un adversaire coriace comme il les aimait se tenait devant lui mais serait-il capable de le contrer cette fois-ci ? Il se sentait d'un coup bien faible et eut pitié de lui-même. Il était risible et surtout pitoyable. Il se moqua de lui-même et, voyant que l'appareil semblait l'attendre il se mit en garde. Ils allaient s'élancer pour un combat des plus âpres.
Une lumière aveuglante l'éblouit. Un grand silence se fit. Puis une explosion assourdissante. Le souffle le propulsa comme un fétu de paille tout le long de la rue. En un dernier coup d'oeil avant de tomber par terre il vit le cratère formé par la bombe. Tout avait disparu à cet endroit, les maisons et il ne restait qu'un bout de la carcasse de la machine. Perdant sa froideur, il glissa dans les ténèbres, horrifié par cette dernière vision.

Khel se retourna en entendant l'explosion. Ils l'avaient fait ? Comment avaient-ils osé ? En pleine ville ! Ils n'avaient pas besoin de faire ça ! L'armée ennemie était déjà en déroute ! Il serra les dents pour se retenir de crier sa rage. Il répugnait déjà de faire partie de l'armée mais à cet instant il détesta faire partie de ce peuple. Il ne pourrait pas laisser passer ça, il fallait qu'il aille voir les généraux, même si cela ne servait à rien. Ce n'était pas une guerre ça, cela ne servait à rien. Tout détruire sans distinction ne résoudrait pas leurs problèmes. Il connaissait la puissance de feu de cette arme et pourtant ce qu'elle avait fait le laissait tremblant. Cette destruction était pire que tout. Il écarquilla les yeux en se rendant compte que le vagabond était parti là-bas pour les débarasser de la dernière machine, il s'était retrouvé en plein dans l'explosion ! Laissant ses subordonnés s'occuper de la population il partie à travers les décombres à la recherche du corps de cet étranger qu'il espérait toujours en vie.

//Ecaille//

Il goûtait à l'air frais de cette fin de matinée. Tout semblait n'avoir été qu'un mauvais rêve tellement la journée était belle. Même les oiseaux qui avaient fui la veille se donnaient en spectacle, sifflant et pépiant gaiement. Il sentit l'humidité de la récente pluie monter du sol emmenant avec elle toutes les odeurs fraiches de l'herbe et de la terre, parfumant toute la ville, recouvrant les effluves métalliques et poussiéreuses qui avaient stagné toute la nuit parmi les décombres. Tous les habitants s'étaient mis au travail très tôt le matin, déblayant les débris tombés, retrouvant des corps déformés, fermant les yeux devant ce triste spectacle. Malgré tout ils semblaient vouloir faire bonne figure et ne pas se laisser aller à la mélancolie, ils s'investissaient entièrement dans leur tâche, pensant le moins possible à l'horreur qu'ils avaient vécue la veille. Khel repris son chemin, croisant des enfants qui dévalaient la pente en criant, continuant de s'amuser comme si de rien n'était. La vie continuait malgré tout. Le vent lui soufflait au visage semblant le forcer à délaisser ses pensées trop sérieuses et accepter le renouveau qu'apportait cette journée toute neuve. Il arriva près de la tente blanche. Elle semblait tellement différente de la veille, si lumineuse et en même temps il s'y passait toujours les mêmes choses. Des râles de douleur s'en échappaient, la joie s'arrêtait brusquement dès qu'on y entrait. C'était une toute autre atmosphère et elle imposait à ceux qui s'y trouvaient un sérieux qui semblait à peine concurrencer le désespoir. Tous les regards étaient chargés d'émotions, de choses qu'ils n'auraient jamais du voir mais avec lesquels ils devaient continuer à vivre. Khel détourna le regard, il avait déjà trop souvent rencontré ce genre de regard. Il était devenu de glace par réflexe à force de batailles mais en lui son coeur mourrait à chaque fois qu'il voyait ce qu'entraînait la guerre. Il se devait d'être fort pour que ses soldats et même les habitants de la ville puissent se raccrocher à lui, pour qu'ils puissent continuer à prétendre d'aller bien et supporter toutes leurs souffrances du mieux possible. Il supportait mal d'être autant considéré et regardé. Il n'était pas plus fort que les autres mais il comprenait parfaitement ce qu'ils ressentaient tous, il aurait souhaité trouver ce réconfort en quelqu'un mais personne n'était là.

Il s'approcha du lit du fond alors que le guérisseur examinait Uroko. L'étranger était livide et semblait terriblement affaibli. Il avait survécu à l'explosion et c'était un véritable miracle. Khel se fit discret et se tint éloigné dans un coin de la tente, observant simplement. Il remarqua seulement à cet instant qu'il avait les cheveux longs, son visage semblait perdu dans leur masse. Il devait les avoir attachés la veille, il ne voyait pas d'autre explication.

Uroko émergea lentement de son sommeil de plomb semblant soulever des masses lorsqu'il ouvrit les yeux. Il fronça immédiatement des sourcils ressentant toutes les douleurs sourdre dans son corps. Il serra les dents et essaya de respirer le plus calmement possible.

-Calmement-

Il tressaillit en entendant cette voix. Il la comprenait enfin ! Comment était-ce possible ? Il tourna la tête vers le vieil homme qui le regardait intensément. Etait-ce lui qui lui avait parlé ?

« Nani ga okotta no ? »

Le guérisseur le regarda bizarrement. Il secoua la tête et sourit.

-Non compréhension-

Sa voix grave résonna de nouveau dans sa tête. Ce vieux crouton était-il capable de parler directement à son esprit ? Comment quelqu'un qui faisait partie d'un peuple aussi primitif pouvait maîtriser cette technique ? Peut-être était-il le seul à connaître cela. Il se calma donc et reprenant ses repères il lança une idée immatérielle, espérant ne pas être trop rouillé. Il lui semblait ne pas avoir utilisé la télépathie depuis des siècles, il la retrouva comme une vieille amie, se délectant de cette sensation de détachement de soi qu'il éprouvait à chaque fois qu'il l'utilisait.

-Etonnant-

Il fut content de réussir au premier essai malgré sa fatigue. Cela lui semblait si naturel. Il se rappela avoir largement préféré utiliser ce moyen de communication plutôt que de s'embarrasser de vaines paroles, mais c'était en des temps plus obscurs.
Le guérisseur continua à l'examiner, commentant succintement tout ce qu'il voyait. Il dénombrait le nombre de blessures légères, les entailles, les brûlures et les contusions. Puis il se pencha sur la main droite qui avait été sévèrement brûlée.

- Bientôt -

Cela rassura Uroko. Il aurait été bien embêté de ne pouvoir se servir de sa main avant longtemps. Il ne pensait pas pouvoir jamais s'en passer. Elle lui piquotait gentiment pour l'instant, la douleur restait perceptible loin derrière les autres mais toujours présente, en suspens, attendant un moment propice pour se déclarer il n'en doutait pas.

- Difficile -

Sa blessure au ventre était assez profonde. S'il lui prenait l'envie de tousser il était sûr de souffrir le martyre. Il restait impassible, il savait que le pire était encore à venir. Et surtout ce qu'allait lui demander le vieil homme. Il croisa son regard qui se fit compatissant comme il s'y attendait.

- Tourner ? -

La nuance indécise décrocha une grimace souriante à Uroko, il n'avait pas besoin de prendre des pincettes.
Rassemblant toute ses forces pour réussir l'opération en une fois, il se jeta sur le côté gauche, pliant dans le même temps son ventre qui sembla se déchirer sous lui. Il continua sa progression s'en sans soucier, enfonçant son visage dans le tas de cheveux qui reposait sur le coussin. Il prit appui sur sa tête et ses avant bras et poussa de ses maigres forces, décollant légèrement son corps du matelas, se battant désespérément contre la gravité. Ses pieds glissèrent un instant sur les draps puis trouvèrent une prise stable lui permettant de faire tourner tout son corps avant de le laisser retomber le plus doucement possible. Rien que cette action l'avait complètement essoufflé. Son souffle rauque faisait danser ses cheveux noirs près de son visage. Il décoinça ses bras qu'il avait ramassés sous lui et les étendis lentement de part et d'autres de sa tête. Il soupira lentement alors que le guérisseur remontait sa chemise, découvrant un bandage fait à la va-vite couvrant presque tout le dos.

Khel s'était approché lorsqu'il l'avait vu se retourner seul. Il aurait pu l'aider si seulement il avait demandé. Ce petit être si fort la veille où était-il passé ? Il était battu, meurtri. Il écarquilla les yeux en découvrant la blessure qui s'étallait dans son dos. Le guérisseur se tourna vers lui, lui lançant un regard grave qui confirma ce qu'il pensait. Il avait de la chance d'être en vie. Il avait été si près de l'explosion, ce n'était pas étonnant qu'il en ressorte en si mauvais état. Et pourtant il avait du réussir à se protéger d'une quelconque manière, il était déjà réveillé après seulement une nuit de repos. Il était incroyablement résistant.

«Il lui faudra plusieurs jours pour se remettre de toutes ses blessures. Evidemment la plus inquiétante est celle dans le dos mais celle du ventre est très sérieuse également. Je ne sais vraiment pas comment il arrive à avoir autant de force malgré tout. »

Le guérisseur secoua la tête puis arrêta son mouvement comme interrompu. Khel le regarda mais tout ce qu'il vit fut un léger sourire sur les lèvres du vieil homme.

- Longtemps / Oui -

- Absence de doute -

Uroko savait pertinnement qu'il lui faudrait du temps pour vraiment guérir. Du temps il n'en avait pas et surtout il pouvait se débrouiller autrement mais c'était plus difficile de cette manière-là.

- Dormir -

Khel vit le garçon s'installer mieux dans son lit alors que le guérisseur le soignait et refaisait un véritable bandage. Il se sentait perdu, c'était comme s'il avait été exclu d'une conversation et qu'il avait raté le plus important. Il se sentit frustré mais surtout sa curiosité était exarcerbée par le comportement mystérieux du vieil homme. Celui-ci sembla noter son attitude soupçonneuse.

« Venez dehors nous allons discuter tranquillement »

Il le suivit sans rien dire après avoir jeté un dernier coup d'oeil au malade qui s'était endormi aussitôt, son visage enfantin faisait penser à un ange en cet instant. C'était là une image bien éloignée de la rage dont il avait fait montre la veille. Etrange. C'était le mot qui n'arrêtait pas de revenir dans sa tête. Et il ne se sentait pas capable de continuer sans découvrir en quoi il était étrange.

//Refus//

Uroko remua ses membres un à un, lentement, vérifiant son état. Ce matin il s'était réveillé avec un je ne sais quoi en plus. Il se redressa dans son lit, ne forçant sur aucun muscle, prenant son temps. Il se remettait vite de ses blessures et en était fier. Ce qu'il détestait le plus c'était de rester enfermé sous cette tente. Il n'en pouvait plus. Ecouter les autres gémir pour un rien et sentir toujours la même odeur de remèdes flotter dans l'air le dégoutait. Il s'étira langoureusement, prenant plaisir à décoincer tous ses os et à les remettre en place doucement. Personne ne les surveillait si tôt le matin. Il voyait la lumière du soleil levant à travers une fente près de son lit et il ne pouvait pas résister plus longtemps à l'envie de sortir respirer l'air frais de cette matinée encore jeune. Il descendit lentement les pieds jusqu'au sol, sentant tous les bouts de sable gratter sa plante de pieds très réactive. Il fit passer tout le poids de son corps sur ses jambes et finalement se retrouva debout sans éprouver aucune difficulté à garder son équilibre. Ses mains lachèrent leur appui sur le lit et il se dirigea lentement vers l'entrée de la tente, prenant soin à faire le moins de bruit possible. Il se réhabituait lentement à la marche, oscillant légèrement d'un côté et de l'autre à chaque fois qu'il se retrouvait en équilibre sur un pied. Il écarta le pan de tissu qui révéla la lumière éclatante du soleil. Il s'avança rapidement laissant derrière le silence mortel qui l'avait accompagné pendant ces deux derniers jours. Cela avait suffit pour lui faire désirer un chaos sonore plus qu'autre chose.
Le pépiement strident des oiseaux se fracassa contre ses oreilles et la douleur qu'il ressentit le fit sourire. Il était assailli par les sons mais ne voyait en cela que beauté. Il était rassuré de savoir qu'il n'était pas devenu sourd dans l'explosion. Il tourna la tête d'un côté et de l'autre, observant le paysage sans vraiment le voir. Tout se confondait en des nappes de couleurs vert et ocres. Il ne voyait rien de plus et n'en demandait pas d'avantage. Il sentit ses pieds bouger tout seul et prendre un chemin qui montait et allait se perdre derrière une colline herbue. Il entendait les gravillons crisser sous le cuir de ses pieds. Ce son était si proche, il venait directement à ses oreilles, étouffant tous les autres bruits. Seuls les oiseaux réussissaient à attirer son attention, volant d'un arbre à l'autre, se pourchassant, poussant des cris qui semblaient célébrer ce jour nouveau. Petit à petit il entendit en plus les insectes se mettre à frémir dans les buissons et les bruissements de petites bêtes qui s'enfuyaient dans les fourrés. Un léger vent vint siffler à ses oreilles lorsqu'il atteint le haut de la colline. Il emplit ses narines du parfum de la campagne fraîche, observa les longues collines qui s'étallaient dans le lointain, un vaste pays si riche et recellant tellement de possibilités. Il ne faisait pas encore trop chaud aussi se sentait-il tout à fait à l'aise. Il continua son cheminement le long du sentier qui parcourait la crête de la colline puis redescendit de l'autre côté sur une pente douce qui faisait de nombreux coudes. Au creu de l'un d'eux il vit s'étaller les branches majestueuse d'un arbre qu'il n'aurait jamais cru pouvoir voir un jour. Il était immense et devait être là depuis des centaines d'années. Attiré par sa forme et sa taille il laissa ses pieds fouler l'herbe encore humide de rosée et s'approcha de l'arbre. En un instant son esprit décida que c'était là l'endroit idéal pour lui. C'est tout ce qu'il avait besoin de savoir. Il laissa ses jambes fléchir et se retrouva assis à l'ombre des branches chargées de longues et larges feuilles protectrices. Il sentait la nature proche de lui. Sa force irradiait de cet endroit en des vagues chaleureuses et salvatrices. Il ne résista pas plus longtemps à l'envie de se coucher à même sur le sol. Il s'étendit de tout son long, à plat ventre, prenant soin de ne pas irriter ses blessures. Il se sentit comme hapé dans un grand tourbillon où il se laissa entraîner. Tout devint obscur et il plongea dans le sommeil alors que de la terre pulsait une énergie vitale qui vint l'envelopper et le remplir de force.

Khel s'approcha lentement de l'arbre, bloquant ses pieds à chaque pas dans la pente, faisant le moins de bruit possible. Il avait passé un bon moment à le chercher à trouver la ville et puis on lui avait dit l'avoir vu, seul, s'éloigner vers la colline. Désirait-il déjà quitter la ville ? Ce n'était pas possible, il avait encore besoin de se reposer. Après tout il avait échappé à la mort de justesse, cela avait dû traumatiser son corps mais aussi son esprit.
Il se pencha un peu pour l'observer dormir tranquillement, affalé à même le sol, l'herbe venant lui chatouiller le cou sans qu'il le sente. Il se redressa, satisfait et rassuré de le voir si tranquille. Il observa mieux le paysage qui l'entourait et il lui sembla comprendre pourquoi Uroko était venu jusqu'ici. Tout était calme et en même temps fourmillant de vie sauvage. Loin de la ville et de son agitation, c'était un vrai petit coin de paradis. Il laissa le vent le décoiffer puis s'accroupit lentement, posant sa main sur l'herbe fraiche. Il sentait de nombreuses odeurs venir à lui dans le vent ou monter de la terre, il n'y faisait pas attention d'habitude, il n'en avait pas le temps. Il s'assit finalement, s'octroyant un moment de repos. Il était encore tôt, les gens de la ville auraient besoin de lui plus tard sûrement et à ce moment-là ils viendraient le chercher. Ils pouvaient se débrouiller seuls pendant quelques heures, du moins l'espérait-il. Il laissa ses pensées dériver sur sa vie si remplie en ville et ses attentes, sur cette guerre qui semblait si irréelle. Tout se mélangea en un sentiment d'inachevé qui s'estompa et laissa place à de la pure contemplation. Il se sentit ressourcé rien qu'à rester assis sous cet arbre majestueux. La brise matinale agita ses branches et les feuilles bruissèrent, se frottant les unes contre les autres, créant un chant propre à cet arbre. Il le berçait lentement, doucement, comme les vagues de la mer, s'arrêtant et puis revenant lui chatouiller les oreilles. Il s'appuya contre le tronc large et se laissa aller totalement, glissant dans une douce somnolence.

Le bruit s'insinua lentement dans son esprit puis devint gênant et enfin insupportable. Uroko se réveilla d'un seul coup, plaqué contre le sol. Il se sentait tellement lourd, il avait été trop accroché par l'énergie qui émanait de cet endroit. Il se sentait un peu rasséréné mais pas complètement remis. Il avait mal à la tête et se sentait vaseux. Il déplaça ses bras qui étaient restés trop longtemps coincés et tenta de se soulever du sol. Il lui sembla soulever une enclume et ses bras en tremblèrent. Il réussit à se tourner et à s'asseoir, retombant lourdement sur le sol et soupirant tant l'effort lui était difficile à faire. Des mains invisibles semblaient vouloir le garder collé par terre, s'efforçant de ridiculiser tous ses efforts pour se mettre debout. Il abandonna bien vite, de toute manière il n'avait pas l'intention de partir tout de suite. Il tourna la tête pour observer les horizons et son coeur sa glaça quand il vit Khel endormit à côté de lui. Il ne l'avait pas du tout entendu venir. Ce n'était pas bon signe. Il devait être sacrément mal en point pour ne pas se réveiller à son approche. Il regarda bêtement ses mains, se demandant si ses facultés avaient diminué à ce point. Son ego en souffrirait à coup sûr, il ne savait pas s'il pouvait ne serait-ce que supporter la possibilité de ne pas retrouver ses réflexes. Il serra les poings rageusement, il verrait plus tard si sa situation ne changeait pas, rien ne servait de s'en préoccuper maintenant. Il sentit un rire moqueur résonner en lui.
Au moins il y en avait un qui profitait vraiment de cette matinée. Khel semblait vraiment se reposer, après tout il avait veillé toute la nuit pour s'occuper de remettre la ville en état. Il était bien jeune pour être si haut placé, remarqua Uroko. C'était signe de talent et il avait pu se rendre compte de sa valeur. Il ne fallait pas le prendre pour un jeune arriviste, il était bien plus réfléchi et mâture que ça.
Il baissa les yeux jusqu'à ses pieds et remarqua une vilaine blessure sur la jambe. Il n'avait pas du s'arrêter pour se faire soigner et personne n'avait dû se préoccuper de lui. Il ne fallait jamais délaisser des hommes de cette valeur, ils méritaient qu'on s'occupe d'eux attentivement pour qu'en retour ils fassent des prouesses qui resteraient gravées dans l'histoire. Il se sentit pencher en avant, prit appui sur une main puis sur l'autre et s'approcha lentement, laissant le poids en lui le faire ployer jusqu'à ce qu'il touche la blessure de ses lèvres. Sentant le mal en irradier il se recula rapidement, essuyant sa bouche sur son bras. Puis il s'approcha de nouveau, s'asseyant tout près, entourant la jambe de ses mains, sentant sa chaleur anormale, signe d'infection. Il en oublia la force qui l'avait ramené vers le sol jusque là et qui s'était retirée, silencieuse, attendant la suite. Il laissa ses instincts prendre le dessus, une faim insidieuse venant tordre son ventre. Il colla sa bouche sur la blessure et commença à aspirer lentement d'abord puis plus goulument quand il sentit l'impureté sortir en abondance, comme à contre coeur. A mesure qu'il sentait le mal entrer en lui il éprouvait un contentement de plus en plus intense, il ne pensait plus à rien qu'à se délecter de ce repas étrange. Il trouvait ça à son goût et ne pouvait s'empêcher d'en vouloir plus. Mais la blessure n'était pas des plus graves aussi la source de son repas finit-elle par se tarir. Dépité, il resta un instant à continuer à lécher la blessure et la peau autour. Il éprouvait encore du plaisir à découvrir les restes d'infection qui lui chatouillaient la langue, lui donnant envie d'en manger encore plus. Il se sentit soudain nerveux, tout cela l'agaçait, ces restes ne lui suffisait plus. Il avait été apaté et mis en bouche, maintenant il voulait la suite ! Il ferma les yeux, sentant son visage se crisper sous l'implacable envie qui le tenaillait. S'oubliant dans l'obscurité de ses paupières, il ouvrit grand la bouche et mordit férocement dans la chair fraiche qui s'étalait, offerte à lui. Il ne peut en faire plus, tout le poids qui avait déserté ses épaules revient s'abattre sur lui d'un seul coup, le rejettant en arrière.

Après s'être redressé, surpris, Khel regarda avec stupeur sa blessure qui était déjà guérie. Seules de petites empreintes de dents marquaient sa peau. Uroko gisait sur l'herbe, amorphe, ses cheveux recouvrant tout son visage, masse noire semblant l'étouffer. Pourtant il respirait encore, son souffle agitait ses cheveux devant sa bouche. Son dos était découvert, révélant sa blessure au dos. Elle était hideuse et ne semblait pas vouloir guérir si facilement. Il sentait de là où il était la douleur qui irradiait de ce dos si jeune. Il approcha sa main, redoutant à chaque instant de blesser encore plus ce corps déjà meurtri. Il effleura d'abord la peau, retirant bien vite sa main. Mais comme rien ne se passait il reprit son mouvement. Il toucha du bout des doigts le dos qui se mit à frémir puis posa sa main entière dessus. Il sentit soudain quelque chose d'étrange, comme des écailles bien serrées. Il secoua la tête s'exortant à retrouve son calme et à ne pas se laisser aller à des interprétations trop hâtives de ce qu'il sentait. Puis il fut étonné par le froid qui contrastait avec la chaleur excessive de sa propre main. Il venait d'un pays lointain et avait dit préférer le froid. Il devait y avoir une explication mais en attendant Khel n'arrivait pas à se forcer à bouger sa main. Alors qu'il restait dans cette position pendant ce qui lui sembla une éternité, il sentit un picotement traverser son bras et quelque chose venir frapper à ses tympans. Il retira bien vite sa main et s'éloigna un peu, comme s'il avait reçu une décharge électrique. La gêne qui en résultait enveloppait sa tête. Ce n'était pas vraiment une douleur mais quelque chose de vraiment désagréable qu'il avait peur de réexpérimenter sans pouvoir rien faire contre. Il vit Uroko s'asseoir bien en face de lui et le regarder intensément tout en fronçant les sourcils puis le piquotement reprit. Il sut alors que tout cela venait de lui, qu'il faisait quelque chose mais il n'arrivait pas à savoir quoi. Sa tête commença à bourdonner et il la prit dans ses mains, détachant ses yeux du regard hypnotisant qui ne lui laissait aucun répis. Il sentit les mains froides se coller aux siennes et le front venir s'appuyer contre sa tête alors tout devint clair et la douleur s'évanouit.

- non pensée -

Toute sa tête se vida et alors qu'ils s'éloignaient l'un de l'autre il sentit qu'ils étaient encore plus proches qu'avant.

- clair ? -

La pensée voletait lentement entre eux et stoppait mollement comme arrêtée contre son crâne puis se répandait en lui, coulant telle de l'eau, ne lui laissant pas le choix, il devait la recueillir et se l'approprier. Il hocha la tête, ne pensant pas pouvoir accomplir la même chose à son tour.

- désolé -

Il était sidéré de pouvoir comprendre aussi simplement tout ce qu'Uroko voulait lui dire, jusqu'alors ce n'avaient été que discussions de sourds et incompréhensions mais maintenant tout était différent. Ils pourraient se comprendre et alors chacune de leurs paroles devrait être pesée avant d'être partagée.
Pourtant il ne comprit pas cette dernière pensée et regarda d'un air interrogateur ce garçon livide qui restait concentré, le fixant dans les yeux sans jamais détourner le regard.
Il lui montra l'endroit de sa jambe où il y avait eu une blessure avant. Khel secoua la tête, s'emballant trop vite et débitant des phrases rapidement et sans se rendre compte qu'il ne serait sûrement pas compris de cette manière. Finalement il se calma et esquissa un petit sourire avant de secouer la tête, espérant ainsi se faire comprendre. Alors qu'il se concentrait sur cette idée là il sentit qu'elle tournait sur elle-même puis se détacha du flot de pensée qui inondait sa tête et, telle une petite perle, se lança dans l'espace qui les séparait.

~ PaS gRaVe ~

Cette pensée encore bancale et malformée, Uroko la reçue comme un trésor. Il apprenait vite, c'était autant rassurant qu'impressionnant. Discuter avec le guérisseur avait été salvateur pour lui, il n'était pas resté seul dans son coin, étranger pour tous. Mais au final ce n'était pas vraiment à lui qu'il avait désiré le plus parler. Maintenant que la communication était vraiment possible avec Khel tout devenait beaucoup plus intéressant. Il hocha la tête, confirmant qu'il avait reçu l'idée. Puis il le vit se concentrer et froncer des sourcils intensément, essayant de réitérer son exploit. Il n'avait pas froid aux yeux !
Contre toute attente ce ne fut pas une simple idée qui lui parvint alors mais un ensemble complexe de mots tenus par des liens de cause à effet. Un tel niveau de langage mental ne pouvait pas être atteint aussi rapidement en temps normal, et pourtant un homme totalement étranger à son peuple et à sa culture venait de franchir d'un pas de géant tous les problèmes de base de la communication. Il en resta ébahi jusqu'à ce que le contenu du message brille dans sa tête et déclenche un phénomène auquel il ne s'attendait. Il sentit au fond de lui que tout bougeait et se tordait dans tous les sens, il était en train de se perdre et ne pourrait jamais revenir. Il avait frolé la mort il n'y avait pas si longtemps et pourtant il se rendait compte à quel point il en avait été éloigné en fait. Il réalisa froidement ce qui lui arrivait et avant de perdre tout contrôle il laissa deux larmes couler le long de ses joues, regardant tristement Khel. Il allait partir pour ne jamais revenir, il le savait au fond de lui depuis sa naissance, c'était sa malédiction et pourtant maintenant seulement il aurait voulu se battre contre cette fatalité, maintenant qu'il avait trouvé quelqu'un de valeur pour l'écouter et le comprendre. C'était ce moment qui avait été choisi pour le faire disparaître. Au moins aurait-il connu un tant soit peu de reconnaissance de la part de cet étranger qu'il avait vu si vaillant à ses côtés et qu'il estimait tant. Lentement et à contre-coeur il se laissa glisser et sombrer dans les ténèbres éternelles alors que son esprit était piétiné sans pitié.
Et dire que cette pensée qui déclenchait sa perte il l'avait attendue toute sa vie, il avait attendu que ses parents la disent, ses amis, son maître. Et c'était un parfait inconnu qui la lui disait, accomplissant son plus beau rêve et le détruisant avec les meilleures intensions du monde, ignorant de tout ce qui se passait.

- besoin / aide ( ? ) blessure = grave –> inquiet –

La compassion le tuait.

//Forme//

Khel était tellement content d'avoir pu transmettre tout ce qu'il pensait, il avait voulu s'enquérir bien plus tôt de l'état de santé d'Uroko mais n'avait pas pu le faire. Tout ça l'inquiétait, sa blessure était vraiment profonde et pourtant il semblait ne pas y penser du tout. Peut-être était-il habitué aux batailles, vu comme il se battait tout cela était bien possible. Il sentit que ses mots l'avaient touché, il fermait les yeux et semblait accuser le coup. Personne ne lui avait donc jamais montré un tant soit peu d'attention pour que de simples mots gentils lui fassent un tel effet ? Il ne connaissait pas sa vie d'avant ni les moeurs de son peuple, il ne pouvait vraiment pas le comprendre. Tout ce qu'il pensait normal pour lui devait être étrange pour Uroko.
Il ne bougeait plus et sentait une tension étrange monter dans l'air les entourant, tout geste devenait plus difficile, tout semblait contre lui. Il regarda l'étranger, se demandant s'il savait ce qui se passait mais il le vit se replier sur lui même en tremblant une ombre le survola puis s'enveloppa autour de lui, plongeant son corps dans une masse de ténèbres. Rien ne pouvait expliquer d'où elles venaient mais cela ne présageait rien de bon. Khel voulut rompre ce maléfice et tendit la main vers l'obscurité. Il ressentit une grande resistance dans l'air et força un peu plus le passage à travers la brume sombre qui entourait Uroko. Il banda tous ses muscles dans cet élan, sentant la sueur couler sur son front tellement l'effort était grand. Lui qui se considérait si fort ne comprenait pas comment quelque chose d'aussi immatériel puisse lui résister. Il commençait à fatiguer, de petites lueurs venaient distraire ses yeux et son bras commençait à trembler. Puis tout d'un coup il sentit que toute résistance avait disparue. Il se sentit victorieux, tellement fier de lui-même et heureux d'avoir pu contrer cette force qui menaçait le garçon. Il exaltait, un sourire s'étalant aussitôt sur son visage. Il regarda Uroko relever lentement la tête, attendant de pouvoir le rassurer complètement. Il semblait aller bien, il ne tremblait plus.
Son sang se glaça aussi vite qu'il s'était échauffé. Il resta les yeux écarquillés, hypnotisé par ce qu'il voyait. Une peur indiscible monta en lui, semblant remonter depuis ses pieds jusqu'au sommet de son crâne, emportant dans son élan tous ses poils et les laissant suspendus en l'air. Il n'avait jamais eu un tel frisson d'horreur. Il contemplait quelque chose qu'il n'aurait jamais cru voir et qu'il ne comprenait pas. Uroko souriait et l'image d'un ami resta suspendue dans son esprit un instant avant que les yeux rouges ne se fraient un chemin entre ses cheveux longs qui tombaient devant son visage et se rapprochent implacablement de lui. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait sauf qu'il avait terriblement mal. La douleur physique était un pâle reflet de l'angoisse mentale dans laquelle il se trouvait plongé. Il se sentit trahi, offensé bien plus qu'il n'aurait jamais pensé l'être. Il n'avait rien vu venir et s'en voulait. Il comprenait mieux maintenant ce qu'il avait senti émaner d'Uroko. Néanmoins il n'arrivait pas à réagir, il restait comme paralysé à cause de ce qu'il venait de voir. Ses yeux cherchaient désespérément une aide dans le ciel si calme, les feuilles doucement agitées dans la brise légère. Tout n'était que paix autour mais lui vivait un enfer. Il avait laissé un étranger s'approcher trop près de lui alors qu'il avait toujours été vigilant, voilà où il avait fauté ! Il n'aurait jamais dû lui faire confiance, sa force et sa bravoure en plein combat n'avaient en rien prouvé sa bonne volonté. Rien de ses intentions n'avait percé à travers ses actes, il était resté un mystère et s'était bien joué de lui. Pourtant, pourtant il y avait cru. Si fort. Il en pleurait amèrement maintenant.

Uroko le mordait sauvagement au cou, il s'était jeté sur lui comme une bête affamée. Il avait sentit son corps tout entier bouillir et cette ombre tapie en lui avait ressurgit, prenant possession de lui sans autre forme de procès, déchirant son âme et la laissant s'éparpiller en lambeaux sans plus s'en inquiéter. Khel était plein d'énergie, de cette énergie dont il avait besoin, rien ne contait plus que ça. Il sentait irradier cette force tout près de lui, le frôler et l'apâter comme si elle n'attendait que d'être prise par lui. Il ne voyait plus rien, ne sentait plus rien sinon l'aura d'énergie qui lui donnait tellement envie. Il voulait simplement s'en emparer et tous les moyens étaient bons pour parvenir à ses fins. Il avait agrippé les bras de Khel et s'était penché jusqu'à ce que ses dents rencontrent son cou, comme une offrande qui lui était offerte de plein gré, comme s'il avait voulu être mordu. Uroko n'avait pas besoin de mordre la chair pour s'emparer de sa force mais il ne put s'empêcher de le faire tout de même tant sa faim était grande. Il ressentait une grande excitation le prendre alors qu'il trouvait enfin de quoi le repaître convenablement. C'était une corne d'abondance qui s'offrait à lui, un trésor qui ne s'épuiserait pas de sitôt. Il était chanceux et s'en fécilitait. Il ne fallait pas laisser cette occasion. Il s'oublia et oublia qui il tenait dans ses mains, laissant le monstre en lui se délecter de cette chair fraiche. Il s'abandonnait petit à petit à cette obscurité en lui. « Il » aspira goulûment l'énergie qui débordait de ce corps. Bien sûr Khel avait résisté au début mais « sa » poigne sur ses bras et « sa » force implacable l'avaient calmé finalement. Et puis « il » le vidait littéralement de toute énergie, son corps ne pouvait plus réagir maintenant. Il était cloué au sol, ne pouvant rien faire d'autre que subir. « Il » continua d'aspirer sa force, ne lui laissant aucun répis, descendant jusqu'à l'épaule maintenant, le mordant de plus en plus fort, profitant de « ses » crocs acérés pour le faire souffrir encore plus, lui arrachant des gémissements faibles de mourant. Sentant toute cette nouvelle énergie couler dans sa gorge « il » sentit qu'il en voudrait toujours plus et qu'« il » ne pourrait pas s'arrêter de sitôt. « Il » se laissa entraîner par sa faim immense, s'agrippant toujours plus fort au corps immobile de sa victime. « Il » s'emporta, rageant sans aucune raison, se laissant aller à dévorer Khel, déchirant sa chemise et mangeant toute l'énergie qui débordait de son torse en un flot qui semblait éternel. « Il » se repaissait de la pureté de ce corps qui lui était offert, laissant toutes ses pulsions le submerger, léchant et mordant en même temps chaque coin de peau qu'« il » trouvait, se frottant contre cette chair fraîche dont « il » était le seul propriétaire dorénavant. « Il » apprenait toute sa physionomie, chaque détail n'était plus un secret pour lui, tout cela lui appartenait, « il » en était maître.
Alors qu'« il » descendait de plus en plus, ne laissant pas un bout de chair inexploré, « il » sentit comme des fourmis qui couraient dans son dos. « Il » ne s'arrêta même pas pour voir ce que c'était, « il » le sentait en lui déjà. La blessure de son enveloppe corporelle venait de guérir d'un seul coup. Techniquement « il » n'avait plus besoin d'énergie à ce moment là mais « il » voulait absolument se rassasier complètement du corps qui lui était offert. Un repas comme celui-là ne se représenterait peut-être jamais. Khel débordait de pouvoir et d'énergie, de cette force de survie si rare chez les Hommes.
L'âme d'Uroko se tordait de douleur au fond de son corps, cachée sous la noirceur immense du démon en lui. Il n'arrivait pas à empêcher son corps de bouger, il aurait voulu « l »'empêcher de le dévorer, le retenir de toutes ses forces mais il était si faible qu'il ne pouvait lutter. Ce démon avait pris le dessus dès le début mais maintenant qu'« il » avait absorbé autant d'énergie « il » ne pourrait jamais être combattu. Désespéré de voir tous ses efforts pour récupérer son corps réduits à néant aussi facilement, son âme écrassé sans pitié, il laissa le démon en lui prendre le dessus. En plus du mal qu' « il » lui avait fait il se sentit culpabiliser encore plus en réalisant qu'il ne pourrait rien faire pour sauver Khel. Lui qui s'était sentit si fort devait abandonner aussi facilement. Il allait le dévorer en même temps que le démon en lui, partageant les mêmes sentiments et il sentait qu'il n'allait pas supporter ça. Réduit au néant, il pleura des larmes amères pour cet être humain qui était presque devenu son ami. Le désespoir le torturait en même temps que la vision du repas horrible auquel se préparait le démon.
« Il » se laissa glisser sur le corps sans vie, l'attrappa et le colla contre « lui » se penchant sur son épaule et reprenant sa dégustation, appréciant en même temps les qualités physiques de sa proie. Elle avait des épaules solides bien musclées, c'était un vrai régal de les lécher sans répis. « Il » se pencha encore plus entamant la peau du dos, celle si douce et tendre juste au bas du cou. Ne pouvant plus y résister « il » souleva le corps et le renversa sans ménagement, déchirant rageusement les habits, libérant son dos nus, entaillant sa peau parfaite avec ses griffes. « Il » reprenait toutes ses forces et rien ne pouvait l'empêcher de reprendre sa forme originelle, elle lui avait tellement manqué pendant toutes ces années enfermé à l'intérieur d'Uroko.
Une relation d'intimité s'était établie de force entre le démon et sa victime, « il » la gardait tout près de lui, presqu'amoureusement, jaloux que quelqu'un ou quelque chose puisse l'en séparer. « Il » savait défendre son dû, il ne se laisserait pas faire comme ça.
« Il » constata avec déception qu'il avait tellement attaqué sa victime qu'elle ne recellait plus autant d'énergie qu'avant. « Il » allait bientôt devoir mettre fin à son repas mais ça ne se ferait pas aussi rapidement. « Il » savait comment rentabiliser chaque morceau de chair il pouvait obtenir. « Il » laissa sa perversion prendre le temps d'examiner chaque recoin du corps parfait qui s'étallait dans l'herbe, à sa merci. « Il » se délecta de pouvoir toucher tout ce qu'« il » voulait, rien ni personne n'était là pour l'en empêcher. Et de là où « il » avait été enfermé « il » avait toujours été frustré de ne pouvoir se jeter sur des corps aussi beaux. « Il » se laissa donc aller doucement à lécher toute la peau fruitée qui s'offrait à « lui ». Bientôt « il » ne pourrait plus en profiter. Toute son attention était tournée là-dessus, toutes les saveurs qu'« il » sentait sur cette peau restaient dans sa bouche, « lui » donnant encore plus envie de la lécher. Telle une bête sauvage, ses yeux rouges étincelants à l'ombre de l'arbre « il » se laissa entraîner vers l'inévitable. Ne pouvant se retenir plus longtemps « il » mordit brutalement dans la chair musclée d'un bras et tira violemment, arrachant d'un seul coup tout le muscle, et se laissant un instant pour mâcher rapidement cette viande fraîche et sanglante avant de reprendre son repas. Il restait de l'énergie pure contenue dans la chair « il » le savait. Maintenant « il » ne pouvait plus reculer, après avoir finit ça « il » ne pourrait plus utiliser sa victime. Mais « il » s'en fichait « il » en avait assez profité.
« Il » se pencha de nouveau vers le bras et enfouit son visage dans toute cette nourriture sanglante qui l'attendait. Le sang commença à lui couler le long de ses joues puis dans son cou et sur son torse. « Il » sentait sa chaleur incroyable le recouvrir alors qu'« il » continuait à se baffrer. « Il » mettait le corps de sa victime en charpie alors qu'« il » dévorait sa chair et se baignait dans son sang, si chaud et d'une si belle couleur, ses yeux semblant se noyer dans tout ce pourpre.
Uroko se débattait à présent, n'en supportant pas d'avantage. Ce démon avait quasiment entièrement mangé Khel, il n'en pouvait plus. Il avait vu cet homme si fort et beau disparaître en lui, partir en lambeaux, défiguré. S'il avait eu le contrôle de son corps il aurait tout vomi aussitôt. Nerveusement il s'agitait, devenant de plus en plus fou, fermant ses yeux intérieux et essayant de s'échapper de ce cauchemar. Son seul ennemi était ce démon, son seul ennemi c'était lui-même. Il se jetta sur son propre corps, désespéré, pour essayer de reprendre le contrôle de chacun de ses membres l'un après l'autre. Une rage folle naissait en lui le faisant s'agripper au démon et l'entailler là où il pouvait, ne sentant même plus « ses » attaques mentales contre lui. L'énergie du desespoir lui permettait de tenter l'impossible. Ennuyé tout d'abord le démon en devint passablement irrité. Ce petit insecte s'agitait de trop en lui et maintenant s'attaquait directement à lui alors qu'« il » était sa force. Quel imbécile il ne le voyait pas ! C'était la première fois qu'il réagissait comme ça alors qu'« il » se rassasiait. Surpris et gêné « il » ne voulut pas se battre plus avant, « il » avait obtenu ce qu'« il » voulait, détruit sa vie et son compagnon si prétentieux. « Il » débordait d'énergie et souhaitait la garder pour un usage ultérieur. Ce qu'« il » ne voulait pas admettre c'était qu'Uroko était plus fort que « lui » à cet instant précis et qu'« il » ne se sentait pas prêt à l'affronter si vite. Après une bataille âpre qui lui sembla durer une éternité et dont il ne voyait pas le dénouement il se retrouva d'un seul coup propulsé dans son corps. Tous ses sens lui revinrent et le choc fut si brutal qu'il hurla jusqu'à en perdre son souffle. Alors qu'il reprenait ses esprits, il baissa la tête petit à petit, se sentant dans une position bizarre. Il ne vit que du rouge pendant un moment, puis il réalisa qu'il était assis sur le corps à peine reconnaissable de Khel. Du moins le démon ne s'était pas attaqué à son visage, celui-ci ne recellant que peu de chair et ne l'intéressant sûrement pas autant que son ventre qu'il avait littéralement labouré. Son coeur s'arrêta de battre et ses yeux redevenus bleus s'écarquillèrent devant l'horreur qui s'étallait devant lui. L'herbe tout autour était si verte et contrastait tellement avec le sang que cela lui fit mal de regarder tout ensemble. Il sentit ses yeux le piquoter de nouveau et des larmes coulèrent lentement le long de ses joues maculées de sang. Il n'arrivait pas à lier ce qu'il voyait avec ce qu'il avait fait, ou du moins ce que son corps avait fait. Il restait pétrifié, pâle et horrifié. Passé ce moment de tristesse infinie il commença à prendre conscience de son corps couvert de sang. Ses cheveux étaient poisseux tellement le liquide chaud et gluant s'était accumulé sur sa tête. De petites gouttes rouges tombaient des mèches de cheveux devant son visage. Il tendit les mains devant lui, penchant un peu la tête. Ses paumes se tachetèrent de rouge comme si une pluie de sang commençait à tomber. Tout devint trouble alors que les larmes débordaient de ses yeux. Il se sentait si sâle d'avoir participé à ce massacre, il se dégoûtait. Il se sentit déchiré, trahi par sa propre faiblesse. N'en supportant d'avantage il essaya de se relever et de s'éloigner, ses dents s'entrechoquaient tellement il avait peur de ce qu'il était. Il refusait encore d'admettre ce qui s'était passé, il ne comprenait simplement plus pouquoi Khel avait été aussi sauvagement attaqué. Il voulait tant se tromper ou être en train de rêver. Ses yeux fixaient le vide intensément. Il glissa dans la mare de sang qui avait transformé la terre en boue sanglante, et ses jambes ne le tenant plus il retomba à deux pas des restes du corps, tremblant d'émotion et de fatigue. Il avait épuisé toutes ses forces pour reprendre son corps et faire partir le démon, il se sentait complètement vidé. Il avait toujours su ce qu'il y avait au fond de lui mais jamais il n'aurait cru que cela s'exprimerait ainsi.
C'était sa faute ! Il avait considéré Khel comme un être tellement pur, son énergie si lumineuse l'avait trop attiré. S'il n'avait pas eu l'impression de voir un ange le démon en lui ne se serait jamais autant acharné sur lui. Tout était de sa faute mais il ne pouvait rien faire pour tout changer. Il laissa ses larmes couler à flots, pleurant sur son sort mais bien plus encore sur le sort de Khel, un homme fait qui n'aurait jamais dû croiser sa route. Il venait de retirer de ce monde un être qui aurait pu faire de grandes choses pour venir en aide à tous les peuples. Mais ce n'était pas entièrement vrai. Il ne pleurait pas pour les autres, il pleurait de n'avoir pas pu résister plus ardemment, il pleurait d'avoir gâché ses chances de changer, d'être vraiment aidé par Khel. Un homme comme lui aurait eu la force et le courage nécessaire pour l'aider à se débarasser de sa malédiction mais il n'avait pas eu assez de cran pour lui permettre d'essayer. Si seulement il avait lutté un peu plus !
Puis, contemplant son corps recouvert du sang de Khel il pleura sur sa propre férocité et animosité. Il était un animal qu'il ne connaissait pas. Il ne savait pas toute la violence qu'il recellait. Il se faisait peur à présent, il aurait voulu disparaître à son tour pour ne plus porter atteinte à qui que ce soit mais il ne s'en sentait même pas capable. En voyant le visage de Khel à peine troublé, telle une lumière dans ces ténèbres il ne pouvait renier l'espoir minuscule qu'il pourrait un jour arranger les choses. Il sentit s'abattre sur lui le poids de la réalité. Son destin était de rester seul, sa malédiction était douce comparée aux conséquences qu'elle avait entraînée. Il se fichait d'être un vulgaire monstre qui aurait fait peur à tout le monde, mais là il se sentait encore plus monstrueux car il avait trahi l'unique personne qui s'était vraiment inquiétée pour lui, cette malédiction-là était bien pire. Et il ne pourrait s'en débarasser. Etre rejeté par tout le monde lui convenait bien, au moins ne ferait-il de mal à personne. Son regard se fit triste et fatigué, il se préparait à le porter tout le temps désormais. Jamais il ne pourrait alléger sa tristesse qui l'entraînait vers le bas, telle un poids immense tombant dans des abîmes profondes. Il avait du mal à respirer et s'en fichait pas mal. Il redevint froid tout d'un coup, son corps venu du Nord se défendait comme il pouvait. Il sentit que là non plus il ne pourrait plus revenir en arrière, il resterait glacé toute sa vie. Son coeur s'était gelé en cet instant.
Accordant un dernier regard plein de larmes au visage de Khel il commença à creuser la terre sans s'accorder un instant de répis malgré sa grande fatigue. Il essuyait machinalement son nez avec son bras, ne s'arrêtant pas un seul instant, se maculant le visage de boue en plus du sang. Il creusait à l'aveuglette, sa vision brouillée par les dernières larmes qu'il s'accordait à laisser couler. Toute cette eau ne suffirait pas à le faire pardonner mais il l'offrit néanmoins au corps déchiré qu'il enssevelit sous de la terre fraîche. Cet arbre magnifique protégerait désormais un homme non moins magnifique de ses larges branches majestueuses.
Il se releva finalement et partit immédiatement, ne supportant plus l'idée de souiller encore plus le repos de Khel. Ses mains et ses genoux couverts de boue, ses pieds laissant des traces de sang derrière lui, il avançait en aveugle sur la large prairie qui descendait dans cette nouvelle vallée. Il ne savait si l'horizon qui s'étendait devant lui apporterait un nouvel espoir ou, comme il le craignait, ne ferait que l'enfoncer d'avantage dans l'horreur de sa propre personne.

Et il repartit glaner d'autres êtres, assouvissant l'appétit grandissant du démon lui ressemblant comme un frère qui sommeillait en lui.

//Tantale//

Compléments :

Keru (Khel) : donner un coup de pied, ruer ; refuser net, rejeter (une offre), repousser (une demande).

Uroko : écaille.

Tantale : Roi de Phrygie ou de Lydie. Pour avoir offensé les dieux, il fut précipité dans les Enfers et condamné à une faim et à une soif dévorantes.