Akaibu

La tour sombre 1 - Le pistolero - Stephen King

Résumé

"L'homme en noir fuyait à travers le désert et le pistolero le poursuivait..."
Dernier aventurier d'une époque qui ressemble à la nôtre, Roland le Pistolero est poussé par une force inconnue. Au-delà de cette chasse à l'homme, ce qu'il cherche, c'est la Tour. A la croisée des temps, lieu de rencontre de notre univers et d'autres mondes...
Voilà vingt ans que dure cette poursuite. Pour Roland, l'enjeu est maintenant de rattraper l'homme en noir. Lui seul - il l'a vu en rêve - peut l'éclairer sur son avenir.
Le sorcier doit tirer trois cartes qui vont lui ouvrir trois portes. Vers l'enfer ou le paradis ? Nul ne le sait encore.
En attendant, tous deux marchent. Hallucinés. Ne pouvant se soustraire l'un à l'autre. Sous l'oeil vigilant du gardien de la Tour...

Pourquoi ?

Premier livre d'une longue saga chère à Stephen King, la Tour Sombre. Paru tout d'abord sous formes de petites nouvelles il a ensuite été édité en un seul livre de seulement 250 pages (les tomes suivants seront de l'ordre du double au minimum).
Pour ceux qui connaissent Stephen King cette histoire change complètement de ses autres romans. Il garde son côté incisif et très cru mais s'y ajoute un univers complètement fantasy et épique mélangé aux westerns. C'est une vraie innovation pour King, il se lance dans un genre qu'il n'avait jamais fait avant.
On suit Roland de Gilead, dernier Pistolero de son temps pendant sa poursuite de l'homme en noir à travers le désert. Ca sent à fond le western et pourtant il ne faut jamais croire que les histoires de King se limitent juste à un constat de base, tout évolue tout le temps. Ici c'est vraiment la base de toute l'épopée qui suivra, le prologue d'une histoire complexe qui nous transporte dans un monde étrange avec comme but ultime qui pousse le Pistolero à toutes ses péripéties, la Tour Sombre.
La Tour Sombre pour moi réuni les meilleurs éléments d'écriture de Stephen King tout en étant différent de ce qu'il a fait avant. Pour les gens qui n'aiment pas vraiment King il faut essayer la Tour Sombre car c'est tout de même une oeuvre vraiment à part qui porte en elle des valeurs, des symboles et des histoires qui, on le sent facilement, sont les plus importantes aux yeux de l'écrivain. C'est vraiment une perle autant dans sa biblio qu'à ses yeux.

Extrait

L'homme en noir fuyait à travers le désert et le Pistolero le poursuivait.
De tous les déserts, celui-là était l'apothéose, immensément posé sous le ciel et couvrant jusqu'à plusieurs parsecs en tous sens. Blanc ; aveuglant ; aride ; sans rien pour le rompre sinon la traînée brumeuse des montagnes se découpant sur l'horizon et l'herbe du diable, porteuse de songes délicieux, puis de cauchemars, et de mort. Une pierre tombale, de temps à autre, montrait la direction à prendre, car cette piste tracée dans l'épaisse croûte d'alcali avait été jadis une route fréquentée. Le monde avait changé depuis. Le monde s'était vidé.
Le Pistolero marchait d'un pas régulier, sans hâte mais sans traîner. Une outre lui ceignait la taille, évoquant un gros boudin. Elle était pratiquement pleine. Il progressait depuis maintes années dans le khef et en avait atteint le cinquième niveau. Au septième ou au huitième, il n'aurait pas eu soif et se serait borné à observer avec un détachement clinique la déshydratation de son corps, n'humectant ses fissures et creux internes que lorsque sa logique le lui aurait dicté. Mais il n'était ni au septième ni au huitième niveau. Au cinquième seulement. Aussi avait-il soif, tout en pouvant se passer de boire dans l'immédiat. En un sens, rien de tout cela ne lui déplaisait. C'était romantique.
Sous le renflement de l'outre il avait ses armes, une paire de revolvers spécialement équilibrés pour lui. Les deux ceinturons se croisaient au-dessus de ses parties, soutenant des étuis si imprégnés de graisse que même ce soleil philistin n'en aurait pu craqueler le cuir. Ils se balançaient lourdement contre ses hanches, maintenus à ses cuisses par une cordelette de boyau. Les crosses qui en dépassaient étaient de bois de santal jaune au grain d'une finesse extrême. Les douilles de cuivre des cartouches disposées dans les alvéoles des ceinturons accrochaient la lumière aveuglante, scintillaient, flamboyaient, lançaient des héliogrammes. Le cuir crissait un peu ; les pistolets, eux, ne faisaient aucun bruit. Ils avaient versé le sang. Nul besoin d'être bruyant dans la stérilité du désert.
Ses vêtements avaient l'absence de couleur de la pluie ou de la poussière : une chemise ouverte sur la gorge, l'entrecroisement lâche d'une lanière de peau brute glissée dans des oeillets sertis à la main ; et un pantalon de grosse toile à coutures renforcées.
Il gravit une petite dune (quoiqu'il n'y eût à proprement parler pas de sable ici, rien qu'une croûte dure dont les vents - qui, le soir, soufflaient avec violence - ne soulevaient qu'un peu de poussière, âcre comme du détergent). Sur le versant balayé par ces vents, versant que le soleil abandonnerait en premier, il découvrit des braises étouffées du pied, restes d'un minuscule feu de camp. De tels infimes indices, attestant une fois de plus le caractère foncièrement humain de l'homme en noir, ne manquaient jamais de le réjouir. Un sourire s'étira dans les vestiges grêlés, desquamés de ses traits. Il s'accroupit.
L'homme en noir s'était bien sûr servi d'herbe du diable, la seule chose qui pût brûler dans les parages. Elle se consumait avec lenteur, répandant une pâle lueur graisseuse, et, s'il fallait en croire les frontaliers, des démons dansaient dans ses feux. Ils la brûlaient mais se gardaient d'y poser les yeux. Les diables, disaient-ils, les appelaient dans ces flammes, les hypnotisaient, et finissaient par y attirer l'audacieux qui osait les regarder en face. Et le prochain, assez fou pour les contempler à son tour dans le feu, vous y aurait sans doute vu.
L'herbe brûlée s'entrecroisait en dessinant des idéogrammes désormais familiers qui se désagrégeaient en grise inconsistance sous les doigts tendus du pistolero. Il n'y trouva rien, juste un petit morceau de lard carbonisé qu'il grignota, songeur. Cela avait toujours été ainsi. Depuis deux mois que le Pistolero poursuivait l'homme en noir dans ce désert illimité, dans la hurlante monotonie de ce décor de purgatoire, il attendait encore d'y relever d'autres traces que les hygiéniques et stériles idéogrammes de ces feux. Pas une boîte, pas une bouteille, pas même une outre (alors qu'il en avait déjà laissé quatre derrière lui, pareilles à des mues de serpents).
Peut-être que les feux sont des messages en toutes lettres, se dit-il. Prenez de la poudre. Ou : Vous touchez au but. Ou encore : Arrêtez-vous pour manger chez Joe. Aucune importance. Il n'avait pas la compréhension de leurs idéogrammes, si toutefois c'en était. Et ces cendres étaient aussi froides que les précédentes. Il savait qu'il se rapprochait, sans avoir la moindre idée de l'origine d'une telle certitude. Aucune importance non plus. Il se redressa, s'essuya les mains.
Rien d'autre. Le vent au tranchant acéré avait à l'évidence arasé les rares traces imprimées dans le sol compact au passage de sa proie - dont il n'avait jamais, par ailleurs, pu découvrir les déjections naturelles. Rien. Rien que ces feux éteints jalonnant l'ancienne grand-route et l'implacable télémètre dans son crâne.
Il s'assit, s'octroya une courte gorgée d'eau, puis scruta le désert, laissant remonter son regard vers le soleil qui déclinait à présent dans son ultime quart de ciel. Il se releva et, ôtant ses gants de la ceinture, entreprit de ramasser pour son propre feu de l'herbe du diable qu'il entassa sur les cendres abandonnées par l'homme en noir. Pareille ironie n'était pas dénuée pour lui - comme le romantisme de sa soif - d'une amère séduction.
Il attendit pour battre le briquet qu'il ne demeurât du jour que la fugitive chaleur du sol sous ses pieds ainsi qu'une sarcastique ligne orangée sur la monochromie de l'horizon occidental. Il observa patiemment le sud en direction des montagnes sans espoir ni attente d'y voir une mince colonne de fumée s'élever de quelque autre feu de camp. Il observa parce qu'il le devait. Il ne vit rien. Il se rapprochait, oui, mais tout restait relatif. Il n'était pas assez près pour distinguer une fumée dans le crépuscule.
Il fit jaillir l'étincelle du silex, enflamma l'herbe sèche préalablement réduite en lambeaux, puis s'étendit dos au vent, laissant la fumée hallucinogène se répandre vers l'infini du désert. Hormis pour quelques rares tourbillons de poussière, le vent soufflait constamment dans le même sens.
Au-dessus de lui, autre constante, des étoiles qui ne scintillaient pas. Soleils et mondes par millions. Vertigineuses constellations, feux glacés dans les trois tons primaires. Sous ses yeux, le ciel passa du violet au noir absolu. Un météore traça son arc, bref, spectaculaire, puis disparut. Le feu de camp suscitait des ombres étranges cependant que l'herbe du diable se consumait avec sa lenteur coutumière en formant de nouveaux dessins (non des idéogrammes, mais un treillis net et vaguement effrayant dans la sûreté dénuée de sens de son enchevêtrement). Il avait disposé l'herbe de façon pratique, sinon esthétique. Ca parlait de Noirs et de Blancs, d'un homme apte à résoudre bien des problèmes dans d'insolites chambres d'hôtel. Une flamme régulière, ralentie, avec des fantômes qui dansaient dans son coeur incandescent. Le Pistolero ne les voyait pas. Il dormait. Les deux schémas, art et technique, se mêlaient. Le vent gémissait. De temps à autre, une perverse plongée d'air faisait tourbillonner la fumée, la rabattait sur lui et quelques bouffées l'atteignaient. Il en naissait des rêves de la même manière que d'un grain de sable, dans une huître, peut naître une perle. Le Pistolero, parfois, gémissait avec le vent. Les étoiles étaient indifférentes à tout ça, comme elles l'étaient aux guerres, aux crucifixions, aux résurrections. Cet aspect des choses l'aurait sans doute séduit.

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