Désolation - Stephen King
Résumé
Route 50, Nevada. Peter Jackson et sa femme Mary traversent le désert pour regagner New York. Soudain, Mary pousse un cri : là, sur un panneau de limitation de vitesse, quelqu'un a cloué un chat. Puis Peter aperçoit dans le rétroviseur une voiture de police, qui les dépasse et pile. Un immense flic en sort, les contraint à abandonner leur véhicule et les emmène à... Désolation, la ville la plus proche. Désolation ! Quel nom, même pour une cité minière !
Dès lors la vie de Peter et de Mary tourne au cauchemar. Pourquoi ce policier que semble ronger un mal étrange les a-t-il arrêtés ? Et où sont passés les habitants de Désolation, où les coyotes et les busards semmblent régner en maîtres ? Bientôt le couple se retrouve au poste de police, avec quelques citoyens honnêtes, prisonniers eux aussi. Et l'horreur se précise...
Pourquoi ?
Un vrai petit King intense et court. Il évite pour une fois de nous faire poireauter pendant des centaines de pages pour en arriver au plat principal. on y met les pieds dedans dès les premières pages. C'est un vrai petit cauchemard qu'on vit. Il y a là tous les éléments chers à King. Un lieu anormal, des monstres, un garçon différent, et ce souffle prophétique et religieux, le tout arrosé de beaucoup de ténèbres et d'angoisse. une vraie bataille pour survivre.
C'est un vrai bon petit livre qui donne une bonne dose de King quand on a oublié ce que c'est. Par contre on a gagné en rapidité et efficacité mais du coup on perd en profondeur et en attachement. Certains personnages passent presque inaperçus et il manque un peu de saveur à toute cette histoire. Mais certains liens entre des personnages et certains mystères empêchent d'être sur sa faim.
Où on voit que King teste son langage spécial "Terres Perdues" et cherche de nouvelles formes de monstruosités effrayantes.
Moi qui aurait pas dit non à un voyage en voiture dans le désert américain j'y réfléchirai à deux fois.
Extrait
Première Partie
Nationale 50 :
dans la maison du loup,
la maison du scorpion
Chapitre 1
1
"Oh ! Ô Seigneur ! Arrh !
- Quoi, Mary, qu'est-ce qu'il y a ?
- Tu n'as pas vu ?
- Vu quoi ?"
Elle le regarda et, sous la lumière crue du désert, il vit qu'elle avait pâli malgré les marques de coups de soleil sur ses joues et son front, que même une crème écran total n'avait pas réussi à protéger. Le teint très clair, elle réagissait mal au soleil.
"Sur ce panneau, le panneau de limitation de vitesse.
- Et alors ?
- Il y avait un chat mort dessus, Peter ! Cloué, ou collé, ou je ne sais quoi."
Il freina et, d'un geste aussi rapide, elle lui saisit l'épaule.
"Il est hors de question de faire demi-tour.
- Mais...
- Mais quoi ? Tu veux prendre une photo ? Pas question. Si je le revois, je gerbe.
- C'était un chat blanc ?"
Il voyait le dos d'un panneau dans son rétroviseur - le panneau de limitation de vitesse dont elle parlait, sans doute - mais rien de plus. Et quand ils étaient passés devant, il regardait dans une autre direction un oiseau qui s'envolait vers les montagnes. Par ici, au Nevada, il est inutile de fixer l'asphalte avec une attention de chaque seconde : on appelle cette portion de la nationale 50 "la route la plus déserte d'Amérique". De l'avis de Peter Jackson, elle portait bien son nom, mais il était de New York, et il se disait qu'il souffrait sans doute d'un cumul de trouilles. Agoraphobie spécifique au désert, syndrome de la salle de bal... ou quelque chose de ce genre.
"Non, il était tigré, répondit Mary. Qu'est-ce que ça change ?
- Je me disais qu'il y avait peut-être des satanistes dans le désert. Cet endroit est censé grouiller de tordus, d'après Marielle, non ?
- "Intense" est le mot qu'elle a utilisé. Elle a dit, je cite : "Le centre du Nevada est plein de gens intenses." Gary a dit presque la même chose. Mais comme on n'a vu personne depuis qu'on est sortis de Californie...
- Si, à Fallon...
- Les stations-service ne comptent pas. Pourtant, même là, les gens..."
Elle lui adressa un drôle de regard impuissant qu'il ne lui voyait pas souvent ces derniers temps, contrairement aux mois qui avaient suivi sa fausse couche.
"Pourquoi donc sont-ils là, Peter ? Las Vegas ou Reno, je peux comprendre... Même Winnemucca ou Wendover...
- Ceux qui viennent de l'Utah pour jouer ici appellent Wendover "Vendre-au-vert". C'est Gary qui me l'a dit."
Elle ne l'entendit même pas.
"Mais le reste de l'Etat... Les gens qui vivent ici, pourquoi sont-il venus, et pourquoi restent-ils ? Je sais que je suis née dans Queens et que j'y ai grandi, c'est probablement pour ça que je ne peux pas comprendre, mais...
- Tu es sûre que ce n'était pas un chat blanc ? Ou un chat noir ?"
Il jeta un coup d'oeil dans le rétroviseur, mais à près de cent dix à l'heure, juste en dessous de la limitation de vitesse, le panneau avait depuis longtemps disparu dans le sable brun, parmi les buissons de mesquite, au pied des montagnes. Il y avait enfin un autre véhicule derrière eux, il voyait le reflet étoilé du soleil sur son pare-brise, à deux ou trois kilomètres.
"Non, tigré, je t'ai dit. Réponds-moi : qui sont les contribuables du centre du Nevada, et qu'est-ce qu'ils y trouvent ?
- C'est vaste, répondit-il avec un haussement d'épaules, et il n'y a pas de contribuables ici. Fallon est la plus grande ville sur la nationale 50, et elle est constituée de fermes. Le guide explique qu'on a construit un barrage sur le lac pour pouvoir irriguer. On cultive surtout des pastèques, et je crois qu'il y a une base militaire tout près. Fallon était une étape du Pony Express, tu sais ?
- Je partirais. Je ramasserais mes pastèques et je partirais.
- Une belle paire de pastèqes, madame, dit-il en lui effleurant le sein gauche de la main droite.
- Merci. Pas seulement Fallon. Je quitterais tout Etat où on ne voit pas une maison ni même un arbre à l'horizon et où on cloue des chats aux panneaux de signalisation.
- C'est une question de zone de perception", dit-il prudemment.
Il arrivait qu'il ne sache pas bien quand Mary était sérieuse et quand elle plaisantait, et c'était le cas à cet instant. Il se risqua :
"Dans la mesure où tu as été élevée dans un environnement urbain, des endroits comme le Grand Bassin te sont tout à fait étrangers. A moi aussi, d'ailleurs. Le ciel seul suffit à me donner la chair de poule. Depuis qu'on est partis ce matin, je le sens qui m'oppresse.
- Moi aussi. Il y en a beaucoup trop.
- Tu regrettes qu'on soit passés par là ?"
Il regarda dans le rétroviseur et vit que le véhicule derrière eux s'était rapproché. Ce n'était pas un camion, comme ils en avaient vu quelques-uns depuis Fallon (roulant tous dans l'autre direction, vers l'ouest), mais une voiture. Et elle filait à toute vitesse.
"Non, répondit Mary après réflexion. J'ai été contente de voir Gary et Marielle, et le lac Thé...
- Somptueux, hein ?
- Incroyable, dit-elle en regardant par la fenêtre, même si tout ça n'est pas sans beauté, ce n'est pas ce que je veux dire, et j'imagine que je m'en souviendrai toute ma vie, mais c'est...
- Angoissant, termina-t-il à sa place. Quand on vient de New York, en tout cas.
- Que oui ! La zone de perception urbaine. Même si on avait pris la nationale 80, on aurait traversé le désert.
- Oui, avec les buissons d'amarante qui roulent au vent comme des balles de paille."
Il regarda à nouveau dans le rétroviseur, les verres des lunettes qu'il portait pour conduire étincelant au soleil. Il s'agissait d'une voiture de fpolice qui roulait au moins à cent quarante, probablement plus. Peter serra à droite jusqu'à ce que ses pneus fassent crisser les graviers et soulèvent un nuage de poussière.
"Peter, qu'est-ce que tu fais ?"
Un autre coup d'oeil dans le rétroviseur. Le gros parechocs en chrome qui s'approchait était si éblouissant au soleil qu'il dut plisser les yeux, mais il eut la vague impression que la voiture était blanche, ce qui signifiait que ce n'était pas la police de l'Etat.
"Je me fais tout petit, répondit Peter. Je rampe en tremblant comme une bête. Il y a un flic derrière nous qui semble pressé. Et il est peut-être sur les traces..."
La voiture de police les doubla en trombe, secouant l'Acura de la soeur de Peter comme un coup de fouet. La voiture était bien blanche, sous la couche de poussière, avec un macaron officiel sur le côté, mais elle était loin avant que Peter ait pu lire quoi que ce soit - DES quelque chose. Destruction, peut-être. C'était un nom parfait pour une ville du Nevada perdue dans le désert.
"...du type qui a cloué le chat sur le panneau, termina Peter.
- Pourquoi va-t-il si vite sans son gyrophare ?
- Et qui y a-t-il à poursuivre dans un endroit pareil ?
- Eh bien, dit-elle avec à nouveau ce drôle de petit regard, il y a nous."
Il ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma. Elle avait raison. Le flic avait dû les voir depuis le moment où lui l'avait vu, sans doute avant, alors pourquoi n'avait-il pas mis en marche son gyrophare, par sécurité ? Bien sûr, Peter s'était garé de lui-même, laissant au flic tout l'espace possible sur la route, mais quand même...
Les feux arrière de la voiture de police apparurent soudain, et Peter freina sans même réfléchir, bien qu'il eût déjà ralenti à quatre-vingt-dix et que l'autre voiture fût assez loin devant pour éviter toute collision. Puis la voiture de police passa sur la voie réservée aux véhicules se dirigeant vers l'ouest.
"Qu'est-ce qu'il fait ? demanda Mary.
- Je ne sais pas exactement."
Bien sûr que si, il le savait : l'autre ralentissait. La vitesse impressionnante de la voiture était tombée à soixante-dix kilomètres à l'heure. Les sourcils froncés, ne voulant pas - sans savoir pourquoi - rattraper le policier, Peter ralentit davantage encore. Le compteur de la voiture de Deirdre descendit vers les soixante.
"Peter ? s'inquiéta Mary. Peter, je n'aime pas ça.
- Tout va bien."
Vraiment ? Il ne quittait pas des yeux la voiture de police qui roulait sur la file de gauche. Il essaya de distinguer le conducteur, mais n'y parvint pas : le pare-brise arrière était couvert de poussière.
Les feux arrière, couverts de poussière eux aussi, s'allumèrent brièvement quand la voiture ralentit encore. Elle ne faisait même plus du cinquante à l'heure. Une balle d'amarante déboula sur la route, et les pneus à carcasse radiale l'écrasèrent. Quand elle ressortit à l'arrière, Peter Jackson trouva qu'elle ressemblait à un amas de doigts cassés. Tout à coup, il eut peur, il fut même presque terrorisé, et il se demandait bien pourquoi.
Parce que le Nevada est plein de gens intenses, avait dit Marielle, et Gary avait approuvé, et c'est ainsi qu'agissent les gens intenses. En un mot, c'est bizarre.
Bien sûr, c'étaient des conneries, aprce que la situation n'était pas vraimetn bizarre, pas très bizarre en tout cas, bien que...
Les feux arrière de la voiture de police clignotèrent une fois de plus, et Peter freina aussitôt, sans même penser une seconde à ce qu'il faisait, puis regarda l'aiguille et vit qu'il ne roulait même pas à quarante à l'heure.
"Qu'est-ce qu'il veut, Peter ?
- Etre à nouveau derrière nous.
- Pourquoi ?
- Je n'en sais rien.
- Pourquoi est-ce qu'il ne serre pas à droite pour nous laisser passer, si c'est ce qu'il veut ?
- Aucune idée.
- Qu'est-ce que tu vas...
- Passer, bien sûr. Après tout, ajouta-t-il sans aucune raison, ce n'est pas nous qui avons cloué ce foutu chat au panneau."
Il appuya sur l'accélérateur et immédiatement commença à rattraper la voiture poussiéreuse qui maintenant ne roulait pas à plus de trente à l'heure.
Mary le saisit par l'épaule de sa chemise de travail bleue et serra assez fort pour qu'il sente la pression de ses ongles coupés court.
"Mary, je ne peux pas faire grand-chose d'autre."
Cette conversation ne rimait déjà plus à rien car, tandis qu'ils parlaient, l'Acura de Deirdre était arrivée au niveau de la Caprice blanche poussiéreuse puis l'avait dépassée. Peter avait regardé à travers les deux vitres et n'avait pas vu grand-chose - une haute silhouette, la silhouette d'un homme, c'était à peu près tout ce qu'il pouvait en dire, sauf qu'il avait eu l'impression que le conducteur de la voiture de police le regardait aussi. Peter avait eu le temps de voir l'écusson sur la porte : POLICE DE DESOLATION, avait-il lu en lettres d'or sous le symbole de la ville, un mineur et un cavalier se serrant la main, lui avait-il semblé.
Désolation, se dit-il, c'est encore mieux que Destruction, beaucoup mieux.
Dès qu'il l'eut dépassée, la voiture blanche revint dans la file en direction de l'est et accéléra pour coller au pare-chocs de l'Acura. Ils conduisirent ainsi trente ou quarante secondes - mais Peter eut le sentiment que cela durait beaucoup plus longtemps. Puis le gyrophare bleu s'alluma et se mit à tourner sur le toit de la Caprice. Peter sentit son estomac se contracter, mais n'éprouva pas de surprise. Pas la moindre.