Claude Roy
La nuit
Elle est venue
la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d'écume issue de l'eau dormante.
Après l'aube la nuit tisseuse de chansons
S'endort d'un songe lourd d'astres et de méduses
Et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons,
Veille sur le repos des étoiles confuses.
Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres.
Mais elle vient la nuit du plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeau glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d'or qui marche sur la neige.
( L'enfance de l'Art, éd.
Fontaine, 1942 )
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A regret
A Darius et Madeleine Milhaud.
La mort en tablier qui rentre ses moissons,
Repliant les messieurs, les dames, les oiseaux,
La mort n'écoute pas nos discours de poissons,
Les mots que nous disons restent au fond des eaux.
Vous dites qu'il fait beau, qu'il fait chaud, le soleil,
Un cur qui bat tout doux et le chant de l'eau vive,
Vous parlez de l'amour, des monts et des merveilles,
Mais pour vous écouter il n'est âme qui vive.
Vous pouvez parler fort ou feindre d'être ailleurs,
Détourner le regard ou jouer à saute-songe,
Descendre sous la mer comme un pêcheur d'éponges ;
Elle est là qui vous guette et vous prend à revers,
Tricotant sans répit ses filets à vivants,
Elle est là installée en travers de mes vers,
Poursuivant son idée, têtue comme le vent.
Océan qui redonne et reprend la mémoire
Je m'intéresse au sel de tes franges savantes,
J'aime bien la façon qu'à la pluie sur l'eau noire
De poser ses pieds nus et sa fraîcheur bougeante.
Je me tresse un bonheur comme un panier de jonc,
Et j'y mets un grillon, une nuit de septembre,
Le ciel bien lessivé par un matin tout blond,
Une fille endormie avec ses quatre membres.
Mais l'autre est toujours là avec sa bouche ouverte
Et cet air très patient de qui sait son affaire,
Mais l'autre est toujours là, vivre est en pure perte,
La fausse, la butée, la sourde, la sorcière.
Une dernière fois nos mains nouées et déprises,
Et moi qui ne veux rien que d'être près de toi,
Puis l'autre sera là et nos pensées surprises,
La danse au temps conté et sa caisse de bois.
Viendra peut-être un jour pour d'autres plus habiles
La ruse qui saura détourner son chemin,
Mais pour nous c'est trop tard, il faut être dociles,
Poliment dire adieu aux plaisirs de demain.
La tête ailleurs déjà et le cur barbouillé
Nous dirons à la mort ce que nous pensons d'elle.
Mais qui donc entendra les mots embrouillés
Perdus pour tout le monde
Et que la vie est belle ?
( Le poète Mineur éd.
Gallimard, 1949 )