Ces jolis poèmes sont l'oeuvre de Jacques Païonni, un fervent partisan de Mellonia.
Il arrivait
d’une autre rive
Il arrivait de loin, d’ailleurs,
d’îles lointaines,
Des antipodes du nord, tout près
des terres australes…
Et bien qu’il ne fût pas nommé
grand capitaine
Il avait navigué sans fin sous
les étoiles
Et depuis si longtemps qu’il s’était
fait la belle
A se laisser porter là ou
voulait le vent,
Au fil de ces courants, vers des
plages irréelles
Il n’avait plus tout à fait
la notion du temps
Son bateau délavé était
couleur de sel
S’étant repu de vagues sur
tous les océans,
Solide aux sortilèges que
délivrait le ciel
Ses voiles gonflées, voguant
toujours fièrement.
Ce marin sans patrie ignorait les
frontières
Partout ou il allait, il se sentait
chez lui
C’est d’ailleurs la seule chose
dont il était fier :
Choisir sa latitude sans connaître
l’ennuie.
Il ne craignait pas l’ire des vents
capricieux
Quand ils bousculent les flots en
tempêtes houleuses !
Sa vie ne méritait pas de
troubler les Dieux
Il n’en attendait rien qu’une
existence heureuse.
Baroudeur insatiable, il aimait le
soleil
Quand les grands oiseaux blancs lui
faisaient un cortège !
Mais il aimait la pluie, sous les
nuages vermeils
Et la mer menthe à l’eau sous
paysages de neige.
Comme unique compagne il avait sa
guitare
Et les flots chahuteurs pour marquer
le tempo
Dos calé à la poupe, un
pied bloquant la barre
Il chantait pour le vent et la mer au
gros dos
Il ne racontait guère, il
parlait peu de lui,
Il m’a surtout transmis
d’interminables silences
Nous marchions sur la grève du
coté de Port-Louis
Une étoile éclairait la
nuit de la Provence
Son visage buriné soudain s’est
adouci
Il a dit « mon étoile »,
comme on dit « Je te suis»
J’ai compris que demain il serait
reparti…
En emportant mon rêve de partir
avec lui !
Aquarelles
Trois coccinelles, rouges jaunes et
noires
Sous une ombrelle attendent le soir
Que se disent-elles ? Voulez-vous
savoir ?
Des bagatelles et puis le bonsoir
Deux sauterelles ne peuvent le croire
Juste près d'elles cachée
dans le noir
Une cruelle araignée du soir
Tire ses ficelles dans un vil espoir
Une hirondelle vient d'apercevoir
Un vermicelle croquant une poire
En un coup d'aile elle croit bien
l'avoir
Pas d' chance la belle, c'était
un miroir
Sous une ombrelle, prêt du vieux
lavoir
Une demoiselle est venue s'asseoir
Eau qui ruisselle sur papier ivoire
Ses aquarelles sont si belles à
voir
Une mirabelle, un trognon de poire
Une étincelle de blanc sur le
noir
Même l'hirondelle s'est laissée
avoir
Tant sont réels ses petits
devoirs
Tous les modèles naissent de sa
mémoire,
Bouquet d'airelles, pomme d'arrosoir,
Vielle demoiselle, pinceaux et
pochoirs
Ses aquarelles sont si belles à
voir.
Camel et
Gaston
Etait triste la banlieue
De Montrouge à Bagneux
Carrés gris sans ciel bleu
Parterres plutôt boueux.
Deux loubards, deux parjures
En recherche de culture
Ont choisi la peinture
TAG-à-da sur les murs
Costard de flanelle
Chaussures de chez Weston
Nuage de Chanel
Et pochette au veston
C'est pas pour Camel
C'est pas pour Gaston
Entre père et frangins
Pinard et peau d' chagrin
Gaston est un vaurien
Camel lui tient la main
Ils chouravent les bagnoles
Jonglent avec Laguiole
Soulagent quelques mariolles
De leur cuir, de leurs grolles
Dans les caves d'la cité
On s'explique sans chiqué
Si tu veux d'la fumée
Tu dois t' prostituer
Mais Camel a flippé
Sa frangine en danger
Les surins ont valsés
Y a eu du raisiné
C'est une meuf de quinze ans
Aux grands yeux océans
Pour Camel c'est géant
Il la veut mais comment?
Il faut choisir son heure
Pour lui ouvrir son coeur
Mais lui, le baroudeur
N'est rien qu'un petit beur
Et Gaston l'encourage
"Il est temps à ton age
Descend de ton nuage
J'te vois déjà en cage"
Camel à eu Rita
Gaston d'autres nanas
Pour la vie, pour un soir
C'est l'amour des trottoirs
Dentelles
Mais pourquoi donc demoiselle
Prenez vous ces airs de pucelle
Avec vos grands yeux de gazelle
Vos seins, vos fesses sous la dentelle
C'est pour Jules Oscar ou Marcel
Soudeur de ferraille, de poutrelles
Ou maçon roi de la truelle
Gros doigts lourds sur manche de pelle
Près de lui chère petite
oiselle
Vous rêvez d'amour passionnel
Soirées d'été
sous la tonnelle
Baisers langoureux, ritournelles
Lui vous voit déjà rue
Blondel
Arrondissant son escarcelle
Des bienfaits d'une clientèle
Que vous câlinerez au bordel
Usant vos cuisses et vos semelles
Et pourquoi pas, votre rondelle
Escalier, chambre d'hôtel
Et cris de la mère maquerelle
On vous promet les archipels
Départ du port de la Rochelle
La croisière s'arrête au
Sahel
Maharadjahs et citadelles
Alors à vous d' choisir
Mam'zelle
Mais une dernière fois j' vous
rappelle
Méfiez-vous des loubards
sensuels
Qui vous promettent la bagatelle
Mais pourquoi donc demoiselle
Prenez-vous ces airs de pucelle ?
La vérité est trop
cruelle
Pour vos rêves d'amour
éternel...
Vieux
matelot
Il avait sur l'épaule
Tatoué d'encre bleue
Le dessin d'une yole
Sous un oiseau de feu
Il parlait sans nous voir
Les yeux vers l'horizon
Racontant ses histoires
De mer et de Galion
Etait-il un peu fou,
Quand il parlait des îles ?
Etait-il un peu saoul ?
Probablement !
Appuyé au comptoir
Du bar des matelots
Il parlait chaque soir
De pêche au cachalot
Voyage vers les Enfers
Tempête qui se déchaîne
Sous les paquets de mer
Et le chant des sirènes
Il parlait de l'Afrique
Des côtes du Brésil
Des ports Océaniques
Paradis dans les îles
Il parlait des légendes
De l'arche de Noé
Les invasions Normandes
Indiens et canoës
Un jour s'est embarqué
Il a repris la mer
Sur un vieux cotre usé
Comme un simple corsaire
Je n'ai plus de nouvelles
Reste son souvenir
Restent aussi les merveilles
Qu'il m'a fait découvrir
Il rêve d’oranges….
Le petit Mô est bien chargé,
La musette qu’il porte est bien
lourde.
N’accusez pas son déjeuner,
Ni l’eau que renferme sa gourde.
Ce qui lui pèse, est dans son
cœur…
Sur le macadam de Paris,
A courir après les poubelles,
Ce n’est pas tous les jours qu’il
rit,
Il ne trouve pas la vie si belle…
Loin, trop loin de ses frères
et sœurs…
Il rêve de pistes en terre
rouge,
Il rêve d’oranges….
Le petit Mô a la peau noire,
Noire comme les forêts du Congo,
Forêts qu’il revoit chaque
soir…
En fermant les yeux tout est beau,
Il rêvait d’un monde
meilleur !
Au matin tout redevient gris,
La cohue qui court au galop,
Les fumées au milieu des
bruits,
Ces gars rasés aux longs
couteaux…
Ici, il a trop souvent peur !
Il rêve de pistes en terre
rouge,
Il rêve d’oranges….
Le petit Mô est mon ami,
Je sais qu’il va partir bientôt.
Il veut regagner son pays
En s’embarquant sur un cargo,
Un matin, aux premières lueurs.
Et quand je penserai à lui,
J’imaginerai le Congo,
Les tam-tams roulant dans la nuit,
Et le feulement des grands fauves.
Dans sa forêt aux mille
senteurs…
Il rêve de pistes en terre
rouge,
Il rêve d’oranges….

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