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Fuir...
Combien de fois n'ai-je rêvé
de fuir cette société
où rien ne compte plus
que le futur
Où le présent est déjà le passé
où le passé n'existe plus
où n'importe que le devenir
Fuir cette société
créée par les hommes
pour les sous-humains
où l'on se désespère
de ne pouvoir croquer le temps qui passe
où plus rien ne réjouit
où l'on croit que tout vient d'être dit.
Combien de fois n'ai-je rêvé
de fuir cette société
où les paupières des enfants
dissimulent des yeux de vieillards tristes
avant même de n'avoir vécu
Où le rythme du coeur
est celui de la montre
Fuir cette société
qui a troqué nos champs
pour des cages de verre et de ciment
où vivent des personnages de cire
Fuir cette société
qui a transformé nos rivières
en remises pour ordures
et leurs habitants en pourriture.
Combien de fois n'ai-je rêvé
de fuir cette société
où tout n'est que paradoxe
où l'on maintient en vie
le moribond qui s'exaspère
d'avoir cent fois rebroussé chemin
sur les sentiers de l'éternel
lui qui ne veut plus que mourir
et qu'une main obstinée arrache à son dernier désir
alors que son voisin se meurt de n'avoir pas le pain.
Combien de fois n'ai-je rêvé
de fuir cette société
où tout ce qui n'est création humaine
est rejeté et détruit
car c'est gratuit.
Fuir cette société où l'on se convainc
que le bonheur s'apprend dans le livre du Dr. XYZ
qui nous livre sa recette préférée
de bonheur préfabriqué, instantané
Car saisir son bonheur
le retenir et le vivre
ça prend du temps.
Combien de fois n'ai-je rêvé
de fuir cette société
où un personnage inconnu
derrière un écran effronté
nous rappelle d'acheter, acheter, acheter
parce qu'il y aura bientôt ces jours choisis
où tout être civilisé, apprivoisé
devra être gai, gentil, généreux
En ces jours on pourra cesser de courir
pour penser à aimer
Grand merci pour la pause-amour-de-tous
demain on pourra tout oublier
afin de pouvoir mieux recommencer l'an prochain.
Combien de fois n'ai-je rêvé
de fuir cette société
où, bien sûr
la joie, la bonté, le bonheur
tout cela s'achète
en format géant ou tout petit
il y en a pour tous les goùts...
ça dépend des dimensions de votre coeur
... et de celles de votre réussite dans cette société
Si votre coeur est grand
et petite est votre réussite
ne perdez pas de temps, on ne vous comprendra pas.
Fuir cette société
qui veut nous vendre ce qui fera le bonheur
de ceux qui nous sont chers
c'est pratique, en boîte, pas salissant
et ça ne prend surtout pas de notre temps
«grande vente de bonheur artificiel»...
Combien de fois n'ai-je rêvé
de crier «changeons cette société»
Mais plus souvent encore
j'ai rêvé de fuir
rêvé de verts et de bleus tendres
rêvé d'oiseaux, d'arbres et de vérité
rêvé de construire mon arche de Noé
demain, peut-être, je la commencerai...
1975
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