DEUXIÈME PARTIE
LE PROCESSUS DE
MODÉLISATION
CHAPITRE 3
LA NAISSANCE OU LA GENÈSE DE
L'ESQUISSE DU MODÈLE
(LES
RÉCITS)
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Au début de ma recherche j'ai illustré ma compréhension de la communication éducative sous la forme d'un modèle philosophique et ontologique. Pour réaliser ce modèle je me suis inspiré entre autres d'auteurs qui m'avaient particulièrement influencé au cours des années. Par la suite, je devais réaliser un premier récit de vie duquel j'ai soulevé de nombreuses questions de nature pédagogique dans le but d'orienter la rédaction des récits de pratique. Ces récits de pratique allaient par la suite me permettre de réduire la portée de l'esquisse du modèle, en préciser les paramètres et m'amener à construire mon modèle de communication éducative. Ce chapitre présente d'abord l'esquisse du modèle; puis il est suivi du récit de vie de départ qui constitue une forme d'incursion dans ce modèle. Les analyses des récits de pratique qui permettront de préciser les paramètres de l'esquisse du modèle et de construire le modèle de communication éducative seront présentés au chapitre 4. L'amour et la haine, l'instinct de vie et l'instinct de mort, par analogie, constituent aussi des forces incommensurables. L'atome, par ailleurs, semble refléter l'élément commun entre toutes les substances de l'univers. Selon Hubert Reeves (1986) "L'homme "descend" du primate, le primate "descend" de la cellule, la cellule "descend" de l'atome... nous pouvons vraiment dire que la nature est la famille de l'homme". (19) En ce sens, l'atome est plus généralisé que la cellule. En effet, il est commun à l'infiniment grand et à l'infiniment petit, à l'organique comme à l'inorganique. Par analogie également, l'atome pourrait représenter l'univers métaculturel, lequel devrait regrouper des composantes théoriques et philosophiques. Le noyau de l'atome dans ce dernier est constitué de moi et de mes étudiants. Chacune des composantes du système est de nature friable respectant un autre principe de la physique (aussi chimique) selon lequel toute action provoque une réaction. De plus, le contact des atomes peut engendrer des réactions en chaînes de grande intensité, ce qui d'une part rejoint le principe de l'imprévisibilité d'un système complexe conformément à la théorie du chaos (Torres-Rivera, 1996) et qui rejoint d'autre part la dimension fonctionnelle (Durand, 1992) de la modélisation systémique. Finalement, les réactions nucléaires présentent en surface des formes irrégulières comme les langues enflammées du soleil, alors que de l'intérieur les réactions suivent une certaine linéarité, presque systématique, ce qui est une représentation directe de la théorie du chaos. Cela correspond aussi à l'image du modèle que je veux construire, lequel se veut à la fois un effort de compréhension presque philosophique de la réalité combiné à une dimension pragmatique. Si mon projet est de nature autogénique, c'est que je ne veux pas, égoïstement peut-être, avoir souffert pour rien une grande partie de ma vie. Bien qu'il soit difficile de déterminer un point de départ dans un modèle systémique dynamique comme la réaction nucléaire, l'exercice m'a semblé indispensable pour faciliter la compréhension du processus et des interactions entre les diverses composantes du modèle. Ainsi ai je privilégié ci-après une démarche explicative plus systématique allant du microscopique au macroscopique. La linéarité de cette présentation ne sert qu'à des fins utilitaires. Le figure 1 ci-dessous illustre les composantes et les sous-composantes de l'esquisse du modèle. Le fond jaune du graphique indique l'univers ontologique dans lequel baigne l'ensemble du modèle et dans lequel ont lieu l'ensemble des relations systémiques. Les ovales gris et en pointillé donnent un aperçu des aspects ontologiques et théoriques. Cette dimension théorique, que j'ai appelée l'environnement métaculturel, constitue l'un des quatre axes de l'esquisse du modèle. Le gris a été choisi pour refléter le drame humain et pour signifier au lecteur la dimension dune prise de position de ma part à cet égard. Les lignes et l'ovale en pointillé bleus indiquent les trois autres axes du modèle. Il s'agit respectivement de la relation interculturelle et des dynamiques interpersonnelle et pédagogique. Les ovales en pointillé verts constituent les sous-axes pressentis de ce modèle. A ce stade de la recherche, il ne s'agissait que d'une série d'indices anticipant les découvertes à venir. Les croisements en gris ou en vert indiquent des relations systémiques entre diverses composantes dont la nature était plutôt obscure également.
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C'est en vertu des pôles ontologique, historique et fonctionnel de J. L Lemoigne présenté par M. André Morin (1995) que ma compréhension de l'être humain tend à se développer. En fonction de cette triangulation, la pratique éducative découlerait de l'interaction existant entre les valeurs de l'éducateur et de son histoire de vie. Il me semble a priori possible d'étudier celles de mes étudiants en fonction des mêmes pôles. L'analyse de mes récits de vie et de pratique (Pineau, 1993 ; Bernier, 1986) devront me permettre de mieux comprendre le passage de l'émigration à l'immigration tel que vécu de l'intérieur par mes étudiants. Dans cet esprit, la notion de relation pédagogique rejoint celle de relation interpersonnelle. Si l'analogie du huis clos de Jean Paul Sartre tient le coup, moi et mes étudiants et eux, entre eux, vivons une expérience de nature intersubjective (Pineau, 1993) dans le cadre du cours de français écrit assisté par ordinateur. Cette relation fortement imprégnée d'amour (c'est pour cela que le mot amour dans le modèle est situé du côté de la relation pédagogique interculturelle) rejoint par le fait même le monde métaculturel, qui sera décrit plus loin. L'amour mature pour Fromm représente un don de soi et, selon Rogers (1968), s'exprime par de l'empathie. Les pôles théoriques pédagogiques Ouellette (1993) soutient que le processus de francisation des immigrants comprend une dimension humaine qui transcende le seul enseignement de la langue. En ce sens, la dynamique pédagogique se situe à l'avant plan de l'esquisse du modèle; il s'agit d'une dynamique de surface et d'un miroir de la richesse humaine vécue dans le cours. Il s'agit des éléments déclencheurs de la relation humaine. Dans le cadre de cette esquisse du modèle, cette dynamique comprend trois pôles principaux en interaction: l'humanisme, la technologie éducationnelle (la T.E.) et la didactique des langues. Dans mon esquisse, les ovales sont poreux afin de refléter la vitalité des échanges d'éléments comme dans les combinaisons chimiques. De fait, les échanges entre les disciplines mentionnées s'effectuent de manière inégale et souvent imprévisible. L'effet explicite peut n'apparaître que plus tard à un endroit inattendu, ce qui rejoint le principe de l'imprévisibilité dans les systèmes complexes, selon la théorie du chaos, une théorie issue de la physique. Il peut arriver, par exemple, que le respect et la chaleur humaine ressentis par les étudiants au cours de la session permettent à des étudiants timides de prendre des risques et d'exploiter plus à fond leur apprentissage de la langue en dehors du cours... ou quelques années plus tard. En fait, la mise en place de cette dynamique pédagogique n'est que le moyen qui permet à des gens de communiquer. Le contexte d'apprentissage d'une langue et les moyens employés, permettent à des gens de mieux se connaître sur le plan personnel et de tisser des liens avec d'autres personnes. En ce sens, la dynamique pédagogique constitue la porte d'entrée d'un univers extrêmement vaste et non une finalité, ce qui correspond à ma vision de l'enseignement du français. Il s'agit d'un instrument au service de la compréhension de la nature humaine. Le dialogue critique de Paolo Freire (Torres-Novoa, 1977) favoriserait l'atteinte graduelle de niveaux de conscience. Favoriserait-il aussi la construction de la connaissance des apprenants? S'il est vrai que pour ce pédagogue l'égalitarisme constitue une valeur importante au niveau social, il m'apparaît que celle ci ne peut être valable que si elle repose sur un humanisme profond. Fromm (Maccoby, 1994) croit aussi que les relations interpersonnelles et la culture contribuent au développement de la personnalité. En un sens, cela rejoint la notion d'autopoïétique (Pineau, 1992), selon laquelle l'homme se construit. La construction du savoir semble aller aussi en ce sens. La conscientisation et le personnel, ainsi que l'interpersonnel me semblent dès lors au coeur de la communication éducative. La relation humaine interculturelle qui se dégage du cours de français du cofi est de niveau intermédiaire. Il me semble que celle ci s'inscrit dans une dynamique complexe, non limitée à une divergence de langue ou de nationalité. Dorsaint (1998) explique: "À l'intérieur d'une même société considérée comme uniforme, cohabitent des sous-cultures dont une influe sur l'autre." (9) Comme être humain, il peut nous arriver de nous sentir plus près de certaines personnes venant d'autres pays sous certains aspects que sous d'autres? Pierre Billon (1982), romancier, disait: " la nationalité est une définition politique qui ne correspond pas à grand chose pour moi. Quand je lis Gabriel Garcia Marquez, je suis sud américain et quand je retrouve Dostoïevski, je me sens l'âme russe. Dieu merci, il n'y a pas besoin de passeport pour voyager dans les mondes imaginaires." (53) L'identité culturelle serait ainsi beaucoup liée à un sentiment d'appartenance à un groupe donné et, en ce sens, viendrait plus d'une décision hautement personnelle que de définitions officielles. Par ailleurs, la relation interculturelle confronte des référentiels: des éléments d'architecture aux valeurs collectives et individuelles. Au delà de l'observable, cependant, ces référentiels typiques ou communs laissent envisager l'existence de traits communs entre les nations concernées. La compréhension du sens caché des marques culturelles semble nous rapprocher de l'essence humaine: avec le temps et la réduction des frontières (ce que permet les médias et Internet, notamment), les échanges interculturels rapprochent-ils les gens du partage de valeurs ? L'environnement métaculturel: l'espace-temps et l'amour Hubert Reeves (1986) croit que notre utilisation des réactions en chaînes cosmiques nous conduit au bord de l'autodestruction. "Ni les dinosaures, ni les singes, ni même les hommes jusqu'au siècle dernier ne pouvaient s'autodétruire. Nous pouvons maintenant interrompre le concert de jazz... ". (160) Selon lui, le nous, "c'est tout l'"expérience-univers qui se joue en nous et par nous."(Reeves, 198)1 Pour paraphraser Reeves, le pendule de Foucault oscillerait actuellement du mauvais côté. Peut-on tenter de renverser son mouvement? Reeves croit de fait à une forme de conscience cosmique. Citant le philosophe allemand De Mach, il affirme ceci: "Tout l'univers est mystérieusement présent à chaque endroit et à chaque instant du monde." (Reeves, 199) Une conséquence de cela? Selon Freud, par exemple, la guerre n'est rien de plus qu'un mouvement de régulation de la population humaine, une opinion que les recherches de Laborit sur les rats, cité par Dubé (1986) tend à confirmer. L'infiniment grand n'a pas fini de soulever des doutes existentiels majeurs. D'où venons nous exactement? Sommes nous seuls dans l'univers? L'infiniment petit aussi nous amène à faire preuve de modestie: des virus tiennent tête aux médicaments modernes, des bactéries apprennent à survivre et des insectes ne réagissent pas aux radiations. Entre ces deux mondes, le grand et le petit, où se situe le nôtre? "Quelles merveilles inouïes prépare en chacun de nous la gestation cosmique? L'homme est né du primate. Qui naîtra de l'homme?" (19), demande Reeves (1986). L'espèce animale du plecostumus de mon aquarium date des origines de la vie organisée. Cette structure, ce système, a-t-il atteint une certaine forme d'immortalité? Chaque jour, des ouragans, des feux de forêt, des inondations, bref des cataclysmes naturels nous rappellent la fragilité de l'existence humaine. Lors de tels événements, il semble que les gens oublient pour un instant leurs divergences d'opinions et que la communauté internationale fasse preuve d'une étonnante unité. Pourquoi faut il que cela se produise seulement aux moments de désastres, au moment où l'on ressent la menace d'extinction due à la catastrophe? Et qu'est ce qui nous touche au point de faire preuve de solidarité; alors, qu'en d'autres occasions nous nous montrons plutôt indifférents? Qu'est-ce qui nous rapproche de l'amour pour un instant? Qu'est-ce que l'amour dans ce modèle? L'espace-temps décrit précédemment met en lumière le débat entre la science et le spirituel. Comme le mentionne Teilhard de Chardin (1955): "Entre matérialistes et spiritualistes, entre déterministes et finalistes, sur le plan scientifique, la querelle dure toujours". (41) Cela met aussi en cause les dimensions matérialiste et spirituelle de l'amour. Selon Maslow cité par Hilgard, Atkinson, R. L. & R.C. Atkinson, 1980, 364), l'amour, qu'il définit comme un besoin de s'affilier et d'appartenir aux autres, bref à un besoin d'être aimé, occuperait le troisième rang d'une hiérarchie qui aurait l'actualisation de soi comme ultime sommet. Cet amour reflèterait le luxe de pays développés puisque l'inégalité du partage des richesses planétaires empêcherait des nations entières de répondre à leurs besoins physiologiques et à leurs besoins de sécurité qui, selon Maslow, doivent être satisfaits avant leur besoin d'être aimé. L'atteinte des besoins élevés de la pyramide serait ainsi impossible, en se basant sur Maslow, dans un contexte d'oppression. Cela me touche, me blesse et me fait très mal. Rogers (1968) préférant parler de sentiment positif définirait ainsi le besoin d'aimer: "suis-je capable d'éprouver des attitudes positives envers l'autre: chaleur, attention, affection, intérêt, respect?" (40) Dans un contexte où tout changement organismique vient de l'authenticité des êtres en présence, de la congruence, ce sentiment positif découlerait d'une "considération positive inconditionnelle" (Rogers, 1968, 49) à l'égard de l'autre. Cette vision altruiste de l'amour rejoint celle de Fromm pour qui l'amour représentait une forme de don de soi. Le plus bel exemple de don de soi n'est il pas celui du Christ qui tout au moins représente, que lon soit croyant ou non, un homme d'une grande générosité. Theilhard de Chardin (1955) croit que l'amour constitue une forme d'énergie née avec l'univers. "Si, à un état prodigieusement rudimentaire sans doute, mais déjà naissant, quelque propension interne à s'unir n'existait pas, jusque dans la molécule, il serait physiquement impossible à l'amour d'apparaître plus haut, chez nous, à l'état hominisé". (265) En ce sens, l'amour viendrait d'une forme de "Dedans des choses", qui est peut-être à l'origine du spirituel. Sa
vision de l'amour ne constituerait-elle pas la force
indispensable qui renverserait le pendule de Foucault vu
antérieurement? Citant Nicolas de Cues du
Moyen-Âge, il ajoute: "Sous les forces de l'amour, ce
sont les fragments du Monde qui se recherchent pour que le
Monde arrive", (Theilhard de Chardin, 1955, 266). L'amour
selon Theilhard de Chardin (1955, 267) est aussi la seule
force qui permet "d'achever les êtres" , un concept
qui rejoint le sommet de la pyramide de Maslow. L'homme
peut-il aimer plus que ses proches immédiats et ainsi
contribuer à la personnalisation, à
l'actualisation de tous?
Le spirituel, comme l'espace-temps, représente un monde où l'inconnu occupe beaucoup plus de place que le connu. Dans l'esquisse du modèle, cette dimension se situe de mon côté parce que, à ce stade ci de la recherche, il m'est impossible de présumer de la valeur qu'elle occupe chez autrui. Le cosmos reflète à mon sens des valeurs existentialistes puisqu'il m'amène à m'interroger sur le sens et surtout sur la valeur de la vie humaine et à me demander ce qui peut engendrer en moi tantôt de l'indignation, de la révolte et de la colère et tantôt de la tendresse et de l'admiration à l'égard du genre humain. Une fois de plus, cela m'amène à croire, comme Reeves. Ma recherche n'a pas pour but d'identifier de manière exhaustive toutes les composantes microscopiques ou macroscopiques impliquées dans la communication éducative, et encore moins de couvrir toutes les dimensions philosophiques illustrées dans l'esquisse du modèle. Celui-ci a été conçu de façon à m'orienter ou du moins me guider lors de la rédaction de mes récits de pratique et ainsi éviter que ceux-ci se dispersent dans des directions trop éloignées des expériences d'apprentissage et d'enseignement. Toutefois, il se devait d'être très ouvert afin de ne pas devenir un carcan et ainsi créer des inhibitions lors de la rédaction. Je rappelle également qu'il n'est pas dans mon intention, de toute façon impensable, de couvrir toutes les dimensions de la didactique des langues ou encore de brosser un portrait complet des traits et des marques culturelles qui ont existé à certains moments de l'histoire à certains endroits de la terre. Ma recherche vise plutôt à mettre en lumière des composantes qui me semblent essentielles à la découverte de ma vision de l'enseignement et de l'apprentissage. 3.2 La présentation des récits de vie et de pratique J'ai procédé à la rédaction d'un récit de vie de départ questionné2. Les questions associées au récit de vie ont permis de situer des paramètres de nature pédagogique, mais aussi de nature interpersonnelle et ontologique qui me permettent de comprendre l'histoire de la naissance des valeurs qui alimentent l'esquisse du modèle. En effet, j'ai relaté des événements allant de mon enfance à aujourd'hui afin d'illustrer mes propres passages; à partir desquels j'ai fait jaillir un bouillon de questions de nature pédagogique, mais aussi de nature ontologique et sociale. L'ensemble de cet exercice, c'est-à-dire la rédaction du récit de vie de départ et les questions ont servi deux propos. Dans un premier temps, cela m'a permis de comprendre les principes et des notions, surtout les valeurs de lesquisse du modèle, présenté en première partie. Dans un second temps, cela a servi de base de réflexions aux récits de pratique qui donnera naissance au modèle de communication éducative à la suite des analyses et interprétations subséquentes (chapitre 4, page 95). Du récit de vie de départ aux récits de pratique Le récit de vie de départ est un texte de type narratif, poétique et philosophique qui relatait en quatre petits récits des événements d'apprentissage importants de ma vie. Il s'agit de: 1) le récit 1: l'enfance 2) le récit 2: l'apprenant, 3) le récit 3: l'enseignant et 4) le récit 4: l'apprenant - l'enseignant. Comme ces titres le suggèrent, ces événements couvraient une période allant de mon enfance à aujourd'hui. Après la rédaction de ce récit de vie de départ, j'ai approfondi la réflexion de chacun des petits récits qui ont alors formé des récits de pratique. Ce qui suit présente les quatre petits récits du récit de vie de départ. |
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Il s'agit d'une réflexion à partir d'événements de mon enfance qui ont eu un impact sur ma pratique pédagogique. Il ne s'agit pas d'une psychanalyse, mais plutôt de traces des sources de mon comportement pédagogique issues de la période que les psychanalystes considèrent fondamentale au niveau de la formation de la personnalité. Au cours de ce récit, je porte une attention particulière aux aspects de ma vie qui m'ont amené à occuper un rôle d'apprenant et un rôle d'enseignant (les moments où j'ai " montré " des choses à d'autres) dans le contexte humain et multiculturel tel que décrit dans le questionnement et dans la problématique. Ce récit sera entrecoupé de questions et de réflexions reliées à ma pratique éducative. Question 1 Comment ai-je vécu mes premiers passages? Alors que j'étais âgé de 2 ans, nous habitions dans le village abénaquis Odanak, un milieu minoritaire entouré de villages québécois. Malgré mon jeune âge, j'ai conservé de bons souvenirs de cette époque. Au rez de chaussée de la grande maison blanche, il y avait deux vérandas vitrées, de chaque côté de la maison. À l'intérieur de celles ci, il m'arrivait fréquemment de jouer seul et d'imaginer des histoires de capitaines de sous marins. Ainsi il m'arrivait de m'isoler, une attitude que j'ai conservée. Cette attitude d'isolement a été renforcée. À la même époque, j'avais commencé à établir un lien avec un petit garçon du village. Lui et moi formions de bons amis. Lorsqu'il a dû déménager avec sa famille, j'ai éprouvé un grand vide. Au lieu de m'en remettre et de bâtir de nouvelles relations, je suis retourné dans mon monde imaginaire. Puis notre famille, à son tour, a déménagé. Dans la nouvelle maison, l'un de mes premiers gestes a consisté à rechercher mon sous marin. Je me rappelle que, à l'époque, j'avais 3 ans, je n'étais même pas conscient du fait qu'il s'agissait d'une nouvelle maison. Bref, dès le début de ma vie, j'ai appris à créer mon propre environnement. La solitude engendrée par le départ de mon ami était imprégnée d'une profonde tristesse. Cela avait probablement aiguisé ma sensibilité. De fait, je me sentais incapable de la moindre agressivité. Même lorsqu'il m'arrivait de jouer aux Cow boys et aux Indiens, je pleurais à la mort simulée de mon frère. Puis est venu le moment d'entrer à l'école. J'ai vécu cet épisode comme un choc. Question 2 Quelles ont été les répercussions de ma solitude sur mon comportement d'apprenant à l'école? À Saint-François-du-lac, on inaugurait l'école le jour de mon entrée en maternelle. Ce jour-là, j'avais l'impression d'être dans les nuages. On me retirait de mon monde imaginaire et de mon isolement pour m'introduire de force dans la société. Lors des séances de peinture à la gouache comme dans les jeux avec des camions, je ne me mêlais pas aux autres. Au lieu de me faire des amis, je restais seul la plupart du temps. Le ratio " moments solitaires " et " relations sociales " donnait nettement un avantage à la première situation. Je me souviens même avoir été puni à cause de mon isolement. La surveillante de récréation avait formé une clôture composée des enfants qui, comme moi, préféraient jouer seul. Elle appelait ça " faire le piquet ": une expérience humiliante. Comme j'étais vulnérable laid et gras, il arrivait fréquemment que les autres enfants se moquent de moi et me fassent mal. Mon frère prenait ma défense quand il lui arrivait d'être témoin de certaines scènes. Un autre élève, réputé pour être une brute et son frère aussi bagarreur que lui prenaient aussi occasionnellement ma défense. Quelques années plus tard j'allais faire la rencontre d'un autre étudiant qui, bien qu'anciennement délinquant, prenait la défense des faibles à son école. Cet étudiant fait maintenant partie de l'armée canadienne. De fait, mes contacts significatifs venaient souvent des lectures que le prêtre me demandait de faire à la messe le samedi soir ou le dimanche. Il s'agissait-là d'une activité que j'aimais bien. Il m'arrivait aussi de me cacher dans l'escalier alors que des membres du comité pastoral tenaient des réunions à la maison. À quelques occasions, je n'ai pu résister à la tentation de glisser un mot aux conversations. Par rapport aux meurtriers que Dieu envoyait en enfer, il me semblait qu'il s'agissait d'une attitude éloignée du pardon et de la miséricorde. À cette époque le prêtre voyait en moi un possible membre de la relève. À la maison, je replongeais dans mon monde imaginaire et mes jeux solitaires alors que mon frère allait faire du sport avec ses copains. Un jour, un nouveau est venu s'établir à Saint François du lac avec sa famille. Comme il ne connaissait personne, il m'a été facile d'établir une relation avec lui. Ensemble, nous avons fait les cent coups pendant quelques mois c'est à dire jusqu'au jour où lui et plusieurs membres de sa famille périrent dans un incendie. Bien sûr que cela m'a replongé en pleine solitude. Il est possible, par ailleurs, que les bienfaits que la venue d'un étranger avait semés en moi m'aient procuré une attitude bienveillante à l'égard des gens de l'extérieur et de cultures différentes. Les deux enfants qui ont marqué mon enfance sont, d'une part, mon copain amérindien (ou vivant dans un village amérindien) et, d'autre part, un nouveau venu. Première série de questions pour la construction du modèle Quels
sont les facteurs qui facilitent l'intégration d'un
nouveau venu dans une relation? Quels liens pourrait on
établir entre l'étranger et
l'immigrant?
Dès
lors, je rêvais de devenir zoologue ou
paléoanthropologue et de vivre la plupart du temps
loin de toute civilisation. En classe, lors d'un cours de
catéchèse, j'avais même pris
l'initiative de demander au professeur si je pouvais faire
une présentation orale sur les animaux en voie
d'extinction. La religieuse qui donnait le cours a
acquiescé à ma demande sans trop savoir quel
pouvait être le lien entre mon sujet et la religion.
À la suite de ma présentation, elle m'a
demandé si j'avais des projets d'avenir. C'est
à ce moment-là que j'ai reconnu mon
intérêt pour la vie en jungle. Comme je ne
rêvais pas d'être pompier, joueur de hockey ou
pilote d'avion comme tous les petits garçons de mon
âge, elle est intervenue auprès du groupe en
disant, pleine de respect à mon endroit "que
j'étais un monsieur"; elle a ajouté qu'il n'y
avait aucune plaisanterie dans ce commentaire... Un
professeur de l'Université Concordia, directrice du
département d'andragogie (Adult Education), en 1989,
me disait que j'étais "an unlikely young man". Y
a-t-il un lien? Aujourd'hui
je crois qu'il y avait un lien entre ma présentation
orale et Dieu. Ma présentation orale, en traitant du
sort de centaines d'animaux en voie de disparition, laissait
émerger celui que je considérais comme un
grand responsable, voire même un criminel: l'Homme.
L'être humain, séparé de Dieu, qui se
laisse guider par ses seuls instincts et son
égoïsme est responsable de bien des maux. Mon
professeur avait sans doute apprécié mon sens
véritable des responsabilités. Un
écrivain, quelques années plus tard, faisait
dire à l'un de ses personnages qu'il
appréciait les gens qui prenait le sort du monde sur
leurs épaules. Quand j'avais 12 ans, je m'occupais
déjà de celui des animaux.
Deuxième
série de questions pour la construction du
modèle
Troisième
série de questions pour la construction du
modèle
Quatrième
série de questions pour la construction du
modèle
Ma vulnérabilité est restée forte jusqu'en 1976, date à laquelle Montréal recevait les jeux olympiques. J'ai passé deux semaines entières le nez rivé à l'écran de télévision pour admirer surtout les prouesses de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci. Après les jeux, j'ai éprouvé le désir de m'impliquer sportivement. Auparavant, j'avais échoué l'examen d'un cours de natation... C'est au Cégep, dix ans plus tard, qu'un professeur a compris pourquoi je coulais lorsque j'essayais de me mettre sur le dos. Le problème venait de la lourdeur de mes cuisses, qui rendait l'action de flotter impossible si je ne remuais pas les jambes. Si on avait compris cela dix ans plutôt, je n'aurais pas encaissé ma défaite. Quoi qu'il en soit, les jeux olympiques m'ont encouragé à faire du jogging et de la bicyclette. Comme par enchantement, mes kilos en trop fondaient; conséquemment, on ne se moquait plus de moi à l'école. La télévision avait réussi là où mon père et l'école avaient échoué. Le premier m'avait inscrit à la piscine sans succès, alors que les cours d'éducation physique à l'école suscitaient peu d'intérêt chez moi. La télévision et maintenant l'ordinateur constituent-ils l'un des principaux agents d'éducation de l'école de la vie? Les autres viendraient des pairs et de la famille. À partir du moment où j'ai pris la décision de m'impliquer dans le sport, les ressources de l'école avaient changé de rôle. Au lieu d'être au service du programme d'éducation qui contrôlait la nature et la forme que devait prendre ma formation secondaire, j'employais dès lors les ressources de l'école pour répondre à MES besoins. À l'école j'ai fait du jogging sur l'heure du midi accompagné de professeurs. De fait, je courais parfois douze kilomètres par jour répartis en deux séances: six le matin vers quatre heures et six autres le midi à l'école. Ma persévérance m'a valu une récompense officielle de l'école; en effet, à ma surprise, on m'a envoyé une sorte de diplôme pour féliciter mes initiatives et ma persévérance. Ce document, à mes yeux, a toujours eu plus de valeur que les diplômes de fin d'études. Peut-être en aura-t-il même davantage que ma maîtrise. Il représentait une forme de reconnaissance officielle venant du milieu scolaire pour un apprentissage non-officiel, issu de l'école de la vie. J'avais su relier les deux milieux en une seule activité. Toutefois, ce diplôme reflétait pour moi le passage d'une vie totalement refermée, de victime sans mécanisme défense à celle d'une vie plus forte. Mon implication dans le domaine parascolaire a augmenté considérablement. D'abord, j'ai été membre de l'équipe de volley-ball qui représentait l'école dans divers tournois. Même si je n'étais pas le meilleur joueur, mes coéquipiers appréciaient beaucoup la qualité de mes services à effet, mes déplacements défensifs, mon sens de l'anticipation des attaques adverses et surtout la précision de mes passes. Ces dernières ont permis à notre équipe d'exploiter à fond la puissance de son attaque et de remporter le championnat des deux ligues pour lesquelles nous jouions simultanément. Ma valeur n'était ni évidente à mes yeux ni à ceux de l'instructeur, biaisés par la valeur que nous accordions à la puissance de nos attaquants. Nous oubliions un détail: sans passe précise, nos attaquants demeuraient sans force. Et plusieurs d'entre eux faisaient de mauvaises passes... Toutefois, ceux-ci se sont spontanément rebellés lors de la série finale d'un tournoi en voyant que l'instructeur ne comptait pas me faire jouer. Aux yeux des joueurs, pour gagner, ma présence allait de soi. À cette époque, je couvrais la section sportive du journal-étudiant. Cela me forçait à assister à diverses compétitions sportives des autres équipes masculines et, plus intéressant, féminines de l'école. Lors de ces événements, je prenais des notes et je réalisais occasionnellement des entrevues auprès des joueurs. Ainsi, je recueillais des récits de pratiques sportives. Il m'arrivait aussi de prendre des photographies. À la suite d'un incident interne, on m'a demandé de remplacer le rédacteur en chef, chassé de l'équipe du journal pour fainéance. Je me suis à ce point impliqué dans le journal que cette année-là l'école m'a donné des crédits pour un cours inexistant de... journalisme. L'école secondaire avait ainsi reconnu la valeur de ma persévérance dans le domaine de la course à pied et celle de ma participation dans une activité parascolaire. Faut-il s'en étonner dans la mesure où il régnait encore à Nicolet à cette époque-là un peu de l'atmosphère de pédagogie ouverte qui avait animé le directeur précédent, un psychanalyste. Mon père qui avait été son adjoint croyait aussi beaucoup à la valeur de la pédagogie ouverte. Comme rédacteur en chef, mon style de direction s'inspirait des mauvaises habitudes d'une trop longue période de solitude. J'ai imposé ma vision de façon autoritaire au lieu d'établir une forme de cogestion; mon autorité découlait beaucoup plus de mon acharnement au travail, du modèle qu'offrait mon comportement que du désir d'ordonner. De l'avis de plusieurs, le dernier numéro du journal était le meilleur que l'école ait connu et devait servir de modèle pour guider le professeur superviseur du journal. Pour ce numéro, j'ai demandé à tous mes collaborateurs de se réserver une page personnelle pour exprimer, illustrer et raconter ce que signifiait pour eux le fait d'avoir participé à l'équipe du journal. Sans le savoir, je leur demandais un récit de vie à caractère phénoménologique. Le journal m'avait évidemment habitué à une certaine systématisation. Nous étions responsables de la cueillette des textes, de la mise en page, de l'assemblage et de la vente du journal. Il me semblait particulièrement agréable d'aller vendre des copies du journal à une école privée de filles. Par ailleurs, un professeur d'éducation physique impliqué dans la région m'a amené à écrire régulièrement des articles dans l'hebdo de Nicolet. Le journal me permettait ainsi de mieux connaître le monde du journalisme et de me procurer une certaine notoriété dans la région. Toutefois, mon apprentissage avait été beaucoup plus relié à la puissance de l'expression de soi et à la communication écrite. Mes textes étaient lus. L'un de mes confrères de classe disait même que j'arriverais à rendre intéressant un fait aussi banal que le manque d'une poignée de porte à une armoire... Une étudiante est venue me voir pour discuter de thèmes que j'avais écrits et qu'elle n'avait pas appréciés. Pourtant, je ne me rappelais pas avoir écrit un seul des mots qu'elle me reprochait... L'essentiel est invisible pour les yeux, disait Saint-Exupéry. Or, les mots lorsqu'ils sont écrits, c'est surtout pour les yeux. J'ai découvert ce jour-là que la langue n'est souvent qu'un prétexte pour rapprocher les humains et tenter de rendre accessible l'incommunicable. Cette étudiante ne cherchait qu'un prétexte pour s'exprimer; ce qu'elle a fait davantage l'année suivante lorsqu'elle a décidé de faire partie de la nouvelle équipe du journal. Je devais apprendre que cette jeune fille avait essayé de se suicider quelques mois avant de lire mon texte et de communiquer avec moi. Notre rencontre lui a peut-être redonné goût à la vie. Cette expérience devait vraisemblablement me convaincre d'étudier dans le domaine de la communication plus tard. Ne constitue-t-elle pas également une première expérience reliée à la technologie éducationnelle? Au Cégep, j'ai peu participé à des activités parascolaires. Toutefois, j'allais souvent au cinéma grâce aux efforts d'un professeur de cinéma, fondateur de Ciné-Campus à Trois-Rivières et maintenant technologue de l'éducation. Il avait réussi à créer un cinéma de répertoire au coût d'entrée dérisoire. Par ailleurs, je lisais beaucoup de romans et j'ai entrepris la rédaction d'une première version d'une pièce de théâtre. Celle-ci s'inspirait du roman policier et du roman d'horreur. Il ne s'agissait pas de ma première fiction. Dans le journal-étudiant il m'était arrivé de rédiger en deux pages l'histoire de la vie d'un personnage qui finissait par prendre son envol après avoir été du côté des "suiveux" toute sa vie. Mon texte puisait dans le monde du mystère, un climat que j'aime bien. Bien sûr un collègue de classe avait bien essayé d'obtenir ma collaboration dans le journal-étudiant du Cégep dont il avait la responsabilité. Cet ancien confrère de classe, maintenant avocat, plaçait toujours mes textes comme éditoriaux. Toutefois l'aventure journalistique estudiantine relevait déjà un peu du passé pour moi. Vers la fin de mon Cégep, je me suis embarqué dans deux aventures sur un coup de tête: un voyage à New York et une semaine d'études sur le terrain en géologie à l'université de Rimouski. Dans les deux cas, je m'étais inscrit seul à l'intérieur de groupes. À New York, je m'étais beaucoup intéressé au musée d'Histoire naturelle; alors que du côté de Rimouski j'ai pu faire un peu de spéléologie. Sur un autre coup de tête je partais pour Ottawa à la fin de mon Cégep. Ainsi, mes premiers contacts avec la société et l'institution scolaire ont été désagréables. Peut-être cela a-t-il joué un rôle... sur mon comportement en général.
Cinquième
série de questions pour la construction du
modèle
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Des applications pédagogiques de ces premières expériences: du travail individuel au travail collectif Je reprends ci-dessous l'une des questions soulevées dans le récit de vie et tente d'y répondre par un récit de pratique. La question se lisait ainsi: L'équilibre entre les relations sociales et l'isolement est il souhaitable? Ou ne vaut il pas mieux respecter les dispositions individuelles? En conséquence, en classe va t on forcer l'établissement de liens et la création de dyades? Comme apprenant autodidacte, comme personne s'enseignant à lui même, le fait de travailler seul m'a souvent permis, je crois, d'atteindre rapidement des objectifs avec lesquels je me sentais à l'aise. Dans ce cas, il s'agit d'objectifs pour lesquels, je possédais déjà des acquis importants ou encore d'autres qui représentaient des défis excitants. Par ailleurs, le fait de travailler avec des inconnus ou des gens qui possédaient de meilleurs acquis que moi me rendait nerveux. J'en perdais mes moyens. Ainsi me suis je retrouvé en situation de régression mentale au niveau de mes capacités d'apprenant. J'attribue cela à une certaine timidité et à un important manque de confiance en moi. Par contre, j'ai beaucoup apprécié la collaboration de gens qui ne m'étouffaient pas lors de travail en équipe, de ceux qui me laissaient prendre des initiatives. Des partenaires me paraissaient aussi souhaitables si, en plus de manifester une attitude accueillante, ils possédaient une maîtrise d'aspects d'une tâche que je trouvais particulièrement inintéressante ou trop éloignée de mes connaissances. Ainsi j'ai apprécié le travail en équipe dans le cas où le ou les partenaires possédaient surtout une attitude accueillante; sinon, j'ai nettement préféré travailler seul. Chaque fois que j'ai travaillé en équipe, j'ai souhaité également que l'occasion puisse me permettre d'établir une nouvelle relation d'amitié. Le sens de la dyade dépassait largement celui de la tâche à accomplir. J'ai aussi constaté l'existence d'une évolution aussi bien dans mes préférences de style de travail que dans celle du groupe comme tel. S'il m'arrivait de préférer travailler seul, l'expérience de l'équipe pouvait à la longue gagner ma faveur; alors, qu'à l'opposé, il pouvait y avoir désir de divorce avec un partenaire. Bref, l'expérience pouvait m'amener à des changements drastiques au niveau de ma perception de celle ci. Ou bien cela m'ouvrait les yeux sur de nouveaux horizons, ou bien cela me permettait de voir des barrières et de réaliser mon erreur au moment de ma décision. Par ailleurs, même si certaines activités me paraissaient désagréables, en rejeter la valeur était une autre paire de manches. D'une part, la vie est remplie de situations désagréables; alors que, d'autre part, la valeur Mon expérience d'apprenant m'a amené à croire que l'idéal consistait peut être en un chevauchement du travail individuel et du travail en dyades. Trop de l'un conduit à un isolement que j'ai longtemps regretté, alors que l'excès du travail collectif me semble sujet à la création d'une relation de dépendance. Cette croyance m'a probablement conduit à concevoir des activités éducatives qui tiennent compte de ces deux dimensions lors de ma pratique éducative. En début de carrière, je me suis senti plutôt enclin à favoriser la tenue de cours traditionnels. Comme éducateur, alors, il m'a semblé important de concevoir un cours qui accorde aussi bien une place au travail individuel qu'à l'apprentissage de type coopératif. Force est d'admettre, cependant, qu'en début de carrière, le développement et le déroulement de mes activités suivaient un cheminement chaotique. Cela était dû au fait que j'apprenais une grande partie du contenu à enseigner et des méthodes simultanément. Parfois, il m'arrivait de m'inspirer des techniques que j'avais vécues comme étudiant, même de celles qui ne m'avaient pas plu. J'appliquais ce que je connaissais. En d'autres mots, mon approche éducative opérait essentiellement par imitation. Maladroitement aussi il m'arrivait de me laisser inspirer par le groupe. Si celui ci semblait mieux apprécier le travail en commun, mon cours accordait alors beaucoup de place aux initiatives de travail en groupes et aux interactions spontanées. Si, au contraire, mes étudiants semblaient manifester une attitude passive, j'avais le réflexe de me retirer sous une forme d'enseignement traditionnel, selon lequel mon rôle comprenait une large part de transmission d'informations. En un mot, comme éducateur, j'ai vécu une période initiale de tâtonnements, laquelle me permettait d'explorer des aspects variés de l'enseignement et de l'apprentissage. Intuitivement, cependant, j'avais compris que la relation éducative mettait en présence des apprenants et un enseignant; de même, il me semblait que les uns apprenaient aussi des autres. Il m'avait aussi paru évident que le groupe comme tel possédait sa propre démarche, parfois contradictoire à celle du professeur ou des méthodes préconisées par l'institution scolaire. Ainsi chaque membre de l'équipe devait s'adapter aux autres, qu'il s'agisse des divers apprenants, de l'éducateur et des gestionnaires de l'établissement scolaire. À certains moments, il me semblait être pris entre deux feux. D'un côté, des étudiants ne juraient que par de l'enseignement de type traditionnel; alors que d'un autre côté, l'administration nous interdisait carrément d'enseigner la langue sous quelque aspect grammatical que ce soit. C'était l'époque dogmatique de l'approche communicative. Néanmoins, j'ai été davantage sensible aux attentes des étudiants et aux styles d'apprentissage des étudiants qu'au dogme de l'institution scolaire, même lors de la venue surprise d'observateurs en salle de classe. Généralement, il m'a semblé que bien peu d'étudiants étaient tout à fait traditionnels ou tout à fait non traditionnels. Ainsi, graduellement, il m'a paru plus facile d'instaurer des activités qui tantôt favorisaient l'apprentissage individuel et tantôt la collaboration des gens. De fait, les préférences des étudiants (tout comme les miennes) se situaient à l'intérieur d'un continuum très nuancé; avec le temps et l'expérience, il arrivait même que celles ci changent de manière drastique. Que conclure de tout cela sinon que la démarche individuelle et l'interaction forment deux constituantes de la même situation d'apprentissage. Si une situation d'enseignement et d'apprentissage ne jure que par l'une des démarches, l'autre finit souvent par manquer... Le tout consiste à établir une stratégie qui se base sur les préférences initiales du groupe et d'y intégrer graduellement des éléments qui répondent à d'autres tendances. Méfions nous aussi des gros Non! catégoriques de certains étudiants. L'expérience m'a montré qu'il arrivait que mes étudiants les plus ancrés dans une conception de l'apprentissage changent drastiquement de point de vue. E, l'une de mes étudiantes de la session dernière, par exemple, m'avait carrément mentionné qu'elle ne voulait pas perdre son temps. En ce sens, elle a sévèrement exigé de faire des exercices en solitaire. Quelques semaines, plus tard, elle exigeait avec force la tenue davantage d'activités de type coopératif... O, une autre étudiante, m'a demandé avec enthousiasme si le travail en équipe était une technique éducative importante au Québec; cette même personne, quelques semaines plus tôt, m'avait critiqué durement parce que je favorisais l'apprentissage coopératif. L'ordinateur est un jouet qui, parfois, suscite des interactions spontanées. Sa seule présence; parfois, suffit pour établir un climat de collaboration. Les étudiants les plus forts sur le plan technique ne se laissent pas priver pour venir en aide aux autres. Par contre, il arrive aussi que les étudiants s'assoient derrière l'ordinateur pour oublier leurs collègues et la classe. Ils se créent, semble t il, un monde individuel. En un mot, l'instrument en soi ne fait que révéler des tendances personnelles. Il crée un effet miroir qui nous permet de mieux comprendre la personnalité des utilisateurs. Sachant cela, le concepteur d'environnement pédagogique informatisé que je suis dispose d'informations susceptibles de l'aider à établir un meilleur équilibre entre la démarche individuelle et la démarche en équipe. La dimension ludique de l'ordinateur entraîne parfois l'apprenant à se consacrer sur la double tâche à accomplir: l'apprentissage de l'outil de travail et celui du français. Il semble que cela facilite, pour certains, le partage des idées par l'écrit. Des étudiants perdent ainsi des inhibitions et leurs craintes face à l'exposition de leurs erreurs. Ainsi ai je vu des étudiants s'amuser lors de dialogues écrits ou lors de l'usage de tutoriels destinés à l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, même si cela les obligeait du même souffle à exposer leurs erreurs de français aux autres. Ainsi l'emploi de l'ordinateur ajoute une dimension à la situation d'apprentissage. Il
s'agit principalement d'événements
reliés à mes premières études
universitaires en communication à l'université
d'Ottawa et de mes études en andragogie à
l'université Concordia. Dans le cadre de mon
récit de pratique comme apprenant, il sera aussi
question des événements marquants qui ont pu
influencer mon comportement pédagogique
Question
1 Comment ai-je vécu mes deuxièmes
passages? À la fin de mes études collégiales, j'ai choisi de quitter mon village, une fois pour toute. En fait, un jour j'ai quitté Saint François du lac, sur un coup de tête et j'ai entrepris des études universitaires à l'Université d'Ottawa. Même si là bas, je me retrouvais encore plus isolé qu'avant; car, après tout, je quittais les quelques personnes de mon entourage, mes débuts dans cette nouvelle ville m'enivraient. Il s'agissait d'une aventure et d'une occasion en vue d'explorer de nouveaux horizons. De fait, je ne me souviens pas avoir regretté mon geste ou de m'être ennuyé de mon village. Il s'est toutefois produit un événement inoubliable dans le cadre de l'un de mes cours. Après avoir travaillé fort et avoir accompli près des deux tiers d'un projet d'émission de télévision dans un cours en communication, l'équipe dont je faisais partie a pris la décision de m'expulser. Les membres de cette équipe étaient en grande partie composés de Québécois. La méchanceté avait pris un nouveau visage. Le soir où l'incident s'est produit les deux seuls étrangers du groupe, un Camerounais et un Zaïrois, ont passé la nuit chez moi avec moi. Cet événement a été le début d'une amitié qui a duré jusqu'à la fin de mes études. Avec eux ma solitude prit fin. De plus, j'ai eu l'occasion de m'exprimer à l'intérieur d'un club international et de rencontrer nombre d'immigrants. C'est dans ce contexte que mon silence a pris fin et que j'ai commencé à faire partie de la société. J'ai bien sûr entretenu des relations avec quelques Québécois; mais, de manière générale, mon entourage venait du monde entier.
Première
série de questions pour la construction du
modèle
Ainsi, il faudra attendre l'université d'Ottawa et ma rencontre d'un étudiant camerounais, alors étudiant en communication comme moi pour que je renoue avec les activités parascolaires. Cet étudiant est maintenant technologue de l'éducation. Plusieurs de ses amis que je rencontrais régulièrement travaillaient comme diplomates dans diverses ambassades africaines que j'ai pu visiter. À la télévision communautaire, j'ai participé à deux émissions portant sur les relations entre les médias et la politique. À Ottawa, je vivais ma première expérience avec le milieu de la politique internationale. J'ai aussi fait la connaissance d'un écrivain qui était professeur invité au département de communication. Il était aussi le conseiller du ministre des Communications sur le plan des projets techniques, ce qui l'a amené à s'occuper de la présidence du comité de suivi des échanges technologiques dans le cadre du Sommet de la Francophonie. Quelques années plus tard, des amis indiens m'ont accordé le privilège d'assister à une cérémonie religieuse typique; par la suite, j'ai entrepris de nouvelles études, à Québec. Là bas je me tenais presque seulement avec des étudiants étrangers; bref, mes débuts d'être social se sont effectués à l'intérieur d'un monde multiculturel. C'est alors que j'ai réalisé la valeur que les dimensions culturelles représentaient pour les gens. Peut-être était-ce le milieu politique qui m'avait motivé à choisir la ville de Québec lors de mon retour aux études quelques années plus tard. À l'université Laval, je me suis impliqué dans une expérience de jumelage linguistique qui a duré près de deux ans. Dans le cadre du cours de graphisme que j'avais pris dans mon programme de certificat en technologie éducative, j'ai eu l'idée d'illustrer les grandes étapes de cette expérience à l'aide de six panneaux. La réalisation de ce récit de vie illustré a surpris bien du monde là-bas et émerveillé un professeur de l'Université Concordia à qui j'ai présenté mes affiches lors de ma demande d'admission au programme d'andragogie (Adult Education). Dans l'un de ses cours, elle m'a autorisé à me servir de mon expérience de jumelage linguistique, et de mes affiches, pour en dégager des principes éducatifs et réaliser une présentation orale. Depuis Ottawa, j'ai constamment employé des médias pour animer mes présentations: j'ai réalisé des acétates à rabats, des diaporamas, des vidéos, ainsi que des dépliants en provenance entre autres d'ambassades et de consulats. J'ai aussi employé l'ordinateur pour réaliser des dessins et mes acétates. Faut-il se surprendre alors que je marie technologie, modélisation systémique et récit de vie en vue de la réalisation de mon modèle dans ma recherche actuelle? Faut-il se surprendre aussi de l'importance que j'accorde aux activités parascolaires en institution et à l'extérieur de celle-ci, au récit de vie? Le projet de mon séminaire de synthèse en Communication portait sur la communication éducative et surtout sur le rôle de l'autodidaxie en apprentissage. J'avais alors réalisé un modèle théorique pour illustrer ma vision de ce phénomène, un modèle qui illustrait principalement mon interprétation de concepts théoriques et non des principes issus de récit de vie. Cela se passait avant la mort de mes deux premiers enfants et mon divorce à une époque; où, de l'avis de mon frère, mon écriture était plus conceptuelle, mais beaucoup moins humaine. * * * * * Après
être passé d'Ottawa à Québec, je
me suis dirigé vers Montréal où
j'uvre auprès d'immigrants depuis près
d'une dizaine d'années maintenant. Les
épisodes de ma vie où j'ai établi des
relations avec les " miens " sont peu nombreux et, la
plupart du temps, désagréables. Je me sentais
différent des membres de ma famille; mes pairs se
moquaient de moi ou me chassaient de leur groupe; alors que
pendant ce temps là l'étranger, lui, m'avait
ouvert les bras. De fait, mon frère habitait
Montréal depuis quelques années avant moi.
J'ai été ébahi lorsqu'il m'a
montré l'aspect cosmopolite de la ville. J'avais
l'impression qu'il s'agissait d'un microcosme
planétaire. C'est alors que j'ai décidé
de m'établir ici.
Deuxième
série de questions pour la construction du
modèle
En fait, je pourrais presque
dire que l'immigrant représente pour moi mon
entrée en société. C'est grâce au
fait que je me suis créé une micro
société, composée essentiellement
d'immigrants, que j'ai acquis des habiletés sociales
et professionnelles; lesquelles m'ont permis, à leur
tour, de mieux apprivoiser l'univers des institutions et de
revenir auprès des " miens ". L'âge aussi
constitue un facteur qui m'a amené à me
socialiser davantage. Il reste que ma vie auprès des
immigrants m'a permis de mieux comprendre la
diversité humaine. L'être a culturel (spirituel
et universel) de la Bible existe bel et bien. Ma meilleure
amie demeure ma compagne: une Colombienne. Par contre, les
environnements socioculturels ont forgé des groupes
qui partagent des valeurs, des croyances, des habitudes et
des traditions différentes. De fait, je me sens mal
à l'aise sur cette question là. À mes
yeux, toutes ces divergences ne constituent que des
composantes de la grande famille humaine. Un ami camerounais
a déjà dit de moi qu'il ignorait la couleur de
ma peau. Probablement que lui et moi nous nous rejoignions
beaucoup au niveau de la dimension a culturelle (spirituelle
et universelle.) D'autres, au contraire, font preuve
d'ethnocentrisme et de racisme. À l'échelle de
l'univers, l'être humain est très petit, si
petit que l'explosion de la terre ne se verrait même
pas d'un autre système solaire. À
l'échelle du système solaire ses disputes
culturelles ne sont rien!
Question
2 Comment passer d'une terre pour plusieurs mondes à
une terre sans frontières? La
terre appartient à tous. En dépit des
divergences d'ordre culturel, la dimension a culturelle de
l'humain occupe une place supérieure et devrait
suffire pour qu'il y ait un libre déplacement des
individus sur la planète. Les barrières
gouvernementales; en ce sens, reflètent, à
plus grande échelle, un certain ethnocentrisme qui me
dérange. De fait, il me semble même assister
à la naissance d'une forme de culture universelle.
Des McDonald's s'installent en Russie; avant eux, des
souvenirs canadiens ont été fabriqués
en Chine et des ouvriers polonais ont fait la grève.
Tous les jours, les médias nous montrent des
événements d'ailleurs d'uniformisation comme
cela semble être la tendance actuelle, mais bien de la
richesse que nous apportent les diversités
culturelles? Ma culture universelle est en quelque
sorte un autre nom pour la tolérance.
Troisième
série de questions pour la construction du
modèle
Mon récit de vie comme enseignant traite de mes premières expériences comme enseignant auprès des immigrants; ainsi que de mes premières visions du passage de l'émigration à l'immigration. Il est également question de l'importance qu'a eue la littérature à des moments particulièrement difficiles, alors que j'uvrais en milieu carcéral et que débutais ma carrière au cofi. Si l'on me demandait de trouver un objet pour me décrire, voici lequel ce serait: V GER. De fait, il s'agit de la sonde spatiale VOYAGER, telle qu'apparue dans Star Trek. Même si je me décris comme une personne sensible, il me semble souvent revêtir la carapace d'une sonde. De plus, je me laisse guider par mes sens et je laisse libre cours à mes intuitions. À l'instar d'une sonde, je me contente souvent d'accumuler des observations sur tout ce qui entre en moi. Or, un jour, j'ai pris conscience que la dimension aculturelle de l'humain telle que définie par mes espoirs et la Bible relevait en grande partie d'un rêve et de mes espoirs.
La vie que j'ai menée en compagnie de l'étranger m'a permis de mieux comprendre les joies et les frustrations de l'immigration dans le quotidien. Si tous les hommes étaient égaux devant Dieu; et si la terre devait appartenir à tous, la réalité me présentait nombre de nuances. C'est alors que j'ai changé de niveau de discours. Au lieu de m'intéresser à l'idéal, j'ai été amené à m'intéresser au quotidien. Celui ci me montrait que des compatriotes d'un pays partageaient souvent une histoire et des valeurs communes. De plus, la méchanceté et l'ethnocentrisme n'avaient plus pour nom le Québec. Dans le fond, au niveau des attitudes fondamentales, l'étranger et nous, nous nous ressemblions beaucoup plus que je ne le croyais. Il y a du racisme entre les immigrants; il y en a aussi de leur part à notre endroit et vice versa. L'être humain n'était pas que petit, il lui arrivait d'être bas, d'où qu'il vienne. Le contraire était tout aussi vrai; ainsi n'y avait-il pas lieu de faire du chauvinisme.
Par ailleurs, me premières expériences auprès des immigrants m'ont donné l'impression que le geste de changer de pays constituait un processus complexe. Il s'agissait d'un départ dans l'espoir de mener une vie meilleure. Très souvent; cependant, des instants de chocs suivent de près des moments remplis d'enthousiasme. Certains développent en eux beaucoup de nostalgie, laquelle peut les accompagner toute leur vie. Pendant son séjour dans le nouveau pays, l'immigrant découvre des aspects culturels qui le confrontent à ses propres croyances et à ses propres valeurs. Il vit un effet miroir. Ceux qui décident de rester acquièrent souvent de nouvelles habitudes. De leur propre aveu, leur pays leur semble différent, vu d'un autre angle. Certains choisissent de vivre au sein de la majorité, alors que d'autres forment des ghettos. Évidemment, tous ne réagissent pas de la même manière; mais, un fait demeure: il y a un passage entre le geste d'émigrer (de partir) et celui d'immigrer (d'entrer). La personne en processus migratoire vit un changement majeur.
Troisième
série de questions pour la construction du
modèle
Parallèlement à mes études, j'ai développé des projets éducatifs bénévoles et j'ai commencé à enseigner à des adultes souffrant de déficience intellectuelle, d'abord, puis à des Amérindiens, à des chefs d'entreprises, ensuite et finalement aux immigrants. Alors que je contribuais à développer chez ces personnes des habiletés de communication en français, la langue servait de véhicule pour me permettre de connaître de nouveaux mondes. Ainsi la langue, pour moi, constituait un instrument de communication, une porte d'accès au savoir. Les entretiens prenaient des formes diverses. Parfois il s'agissait d'entrevues à caractère journalistique, alors qu'à d'autres moments, les réflexions rejoignaient des vérités profondes et contribuaient au développement de la personne. D'une manière ou d'une autre, j'avais atteint les objectifs que je m'étais vaguement fixés lors de mes études en communication. En bifurquant des études en communication à l'enseignement d'habiletés de communication (français langue seconde en approche communicative), j'avais intuitivement compris qu'il existait des moyens variés pour l'atteinte d'objectifs.
Quatrième
série de questions pour la construction du
modèle
Même si j'ai employé la langue afin de mieux connaître des gens, d'autres dimensions de celle ci ont vu le jour en moi. À la suite de mon divorce, je me suis totalement effondré. Tout l'univers que j'avais essayé de bâtir s'était écroulé. Pendant plusieurs mois, je revoyais les cadavres de mes deux premiers enfants, que j'avais tenus dans mes bras. Je pensais à mon fils, vivant, qui venait de me quitter avec sa mère. Au même moment, ma situation professionnelle s'est aussi détériorée. Comme si tout cela ne suffisait pas, j'ai dû faire face à des situations difficiles alors que j'enseignais en milieu carcéral. Étrangement, en plus de mon frère et de ma mère, c'est un Mexicain qui m'appelait pour me remonter le moral et une Allemande qui m'encourageait à écrire. Cette femme avait sorti de la poubelle un bout de papier sur lequel j'avais "modélisé" ma perception de la vie. En regardant sa main bouger, j'avais l'impression que pour la première fois depuis longtemps une main sortait mon cur de la poubelle pour le réparer. J'y voyais une intervention divine. Un directeur de centre communautaire d'origine marocaine s'était aussi battu à mes côtés contre l'inflexibilité de certaines instances institutionnelles. De mon côté, j'avais compris qu'il était important d'exprimer ses émotions et sa tristesse. Mes douloureuses expériences antérieures m'avaient procuré, en un sens, un bon niveau d'autodidaxie à ce sujet là. Alors, j'ai trouvé mon réconfort auprès des Baudelaire et Rimbaud, chantés par Léo Ferré, ainsi que dans la tristesse mélancolique d'Émile Nelligan. Ce dernier m'intéressait d'autant plus qu'il s'agissait du compagnon de mon père lors de ses heures d'agonie solitaires à l'hôpital. C'est alors que j'ai compris la douleur que mon père avait ressentie. L'écoute de ces poètes du malheur m'a rapproché des autres. Ma sensibilité est devenue plus humaine. Ainsi les mots des autres ont contribué à un changement majeur dans ma personnalité. Pour la première fois de ma vie, peut être, je sortais de mon propre malheur et j'apprenais à vraiment écouter celui des autres. J'avais l'impression de comprendre l'être humain qui avait écrit le poème. Le texte avait pris vie. De Charles Baudelaire, je retiens ces mots tirés de "Recueillement" Sois Sage, O ma
douleur et tiens toi bien tranquille, La douleur devient une amie qu'il faut apprendre à apprivoiser. Bizarrement, j'ai presque fait pleurer un assassin en milieu carcéral, alors que je passais à ses côtés. Il a suffi que je lui dise bonjour pour que je voie en cet homme beaucoup d'émotion. Cela me rappelle aussi un poème chanté. De Léo Ferré, je retiens Thank you
Satan, Bien
sûr, mes remerciements iraient plus à Dieu
qu'à Satan. À l'époque où
j'uvrais en milieu carcéral, je me sentais
prêt à toute éventualité. J'ai
atteint le fond de la solitude et je m'étais
résigné. Seul un Sidéen, un
Cancéreux... en phase terminale auraient pu
comprendre l'étendue de ma résignation.
Même que s'il avait été dans les plans
de Dieu que je termine ma vie, je me sentais aussi
prêt. Ma vie avait ressemblé à un jeu
des serpents et des échelles. Chaque fois que j'avais
lancé le dé et que j'avais réussi
à gravir quelques échelons, un serpent me
ramenait à la case de départ. Plusieurs fois,
j'ai eu l'impression que les détenus avaient
parié que je n'allais pas revenir à la suite
d'incidents dangereux. Ils ignoraient jusqu'à quel
point mon combat ne m'appartenait plus. "C'est le soldat qui
désespère; mais, le chrétien garde sa
foi", se plaît à chanter José Carreras.
C'est ce que j'ai fait aussi.
Cinquième
série de questions pour la construction du
modèle
Par ailleurs, pour combler mes heures de solitude, j'ai abondamment écrit: un roman, d'abord, un recueil de poésie, ensuite, des réflexions philosophiques, etc., près de 1000 pages de textes en moins de 2 ans. Il pouvait m'arriver de passer une journée entière à l'ordinateur. De fait, j'ai acquis la conviction que le fait d'écrire à la machine m'avait permis de rédiger des réflexions que je n'aurais pas eu le courage de faire à la main. À force d'écrire, j'ai appris à détailler mes observations et à faire des nuances. Mes personnages reprenaient des traits de personnes que j'avais connues; alors que, auparavant, ils n'étaient que de pâles copies de personnages imaginés par d'autres, de ceux de romans que j'avais lus, notamment. Ainsi mes textes avaient acquis une meilleure dimension réaliste. Même mon frère m'en a fait la remarque. Il m'avait dit que mes textes étaient plus humains que ceux d'avant.
Sixième
série de questions pour la construction du
modèle
C'est sans force que, à la fin de "Le château", les doigts sur le clavier et les yeux clos j'ai écrit la fin suivante:... au milieu des arbres solitaires, le père
resté seul regarde de loin son
château Dans de telles circonstances, comment me serait il possible de fermer les yeux devant le pouvoir des mots? Mes poèmes et mes récits d'aventures d'antan m'avaient peut être sauvé de la schizophrénie. Quant à mes nouveaux textes, ils venaient de largement contribuer à me remettre sur pied au moment où j'avais l'impression qu'il n'y avait plus rien à espérer de la vie. Oui, les mots avaient le pouvoir de rendre la vie! Et de naître à nouveau. Je ne suis plus le même homme. D'un intellectuel isolé et rêveur, je suis devenu un être humain. Bien que je sois peut être aussi seul qu'avant, il reste que l'acte d'écrire a expulsé de la solitude son aspect douloureux. L'acte d'écrire nécessite ce que j'appelle des moments de bienveillante solitude. Il est impossible de rejoindre les cordes profondes de soi et la liberté créatrice si l'on est continuellement dérangé ou perturbé. Pour un auteur, la solitude est une nécessité, comme la neige pour un skieur. Le fait d'encourager les nouveaux arrivants à écrire diminue t il la dimension douloureuse que peuvent contenir l'isolement et la solitude? * * * * * |
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Comme tout le monde, mes premières visions du monde étaient d'ordre dichotomique. Il y avait le Bien et le Mal. Ce qui n'était pas bien devait être mal. Aujourd'hui, le monde me semble beaucoup plus nuancé. De plus, je possède une croyance profonde au fait que la vérité consiste en un amalgame de données parfois d'apparences contradictoires. Tout peut être bien. La somme de toutes les observations et l'organisation de celles ci peut contribuer à nous rapprocher de cette vérité. De plus en plus, j'éprouve le désir d'intégrer mes savoirs. Une mosaïque se crée sous mes yeux, pleine de vides et de thèmes sans cesse en développement. Malgré l'aspect chaotique de ma vision, je me sens à l'aise. Certains ont peur du changement et préfèrent suivre un cheminement linéaire. Moi, pas tout le temps. Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi. Depuis que j'ai commencé à travailler, j'ai continuellement dû faire face à des décisions majeures. Comme contractuel, la fin d'un contrat s'accompagnait souvent d'une période de stress. Or, depuis un certain temps, le fait de vivre d'incertitude professionnelle revêt un aspect agréable. Ça me force à prendre du recul par rapport à mon lieu de travail et à ne jamais prendre les choses pour acquises. L'expérience m'a permis de développer certaines habiletés à gérer diverses situations. Peut être que l'accroissement de ma tolérance à l'incertitude m'a permis de mieux apprécier la valeur du zigzague professionnel. Ce faisant, j'ai pu développer un goût particulier pour l'exploration de plusieurs univers simultanés. Dans le cours de ma vie, je me suis retiré de la société et j'ai appris à me constituer des micro sociétés pour rester sain d'esprit. Ainsi ai je pu vivre ma solitude jusqu'à ce que je rencontre le monde de l'étranger. Une étape importante, à cet effet, a été mon cheminement universitaire. À Ottawa, j'ai vécu surtout en compagnie d'Africains. Par la suite, à Québec, je me suis créé un monde personnel en vue d'apprendre l'anglais. Je me tenais exclusivement avec des Américains venus ici pour apprendre le français. De retour chez moi, j'écoutais la radio et la télévision en anglais; à l'université, je passais de nombreuses heures au laboratoire de langues, etc. Étrangement, j'ai l'impression que le fait d'écrire en anglais m'a permis de m'exprimer. Il me semblait plus facile d'aller au fond de mes émotions. Peut être qu'il m'était plus facile de vaincre mes inhibitions du fait que j'employais des mots qui ne revêtaient pas la même connotation que leur équivalent en français. De plus, j'ai pris des initiatives supplémentaires en vue de maîtriser l'anglais. J'ai décidé d'entreprendre des études en andragogie à l'Université Concordia à Montréal. En agissant ainsi, je désirais vivre une immersion en langue seconde dans un contexte significatif. Sans le savoir à ce moment là, j'étais devenu un étudiant autodidacte. Parallèlement à mon apprentissage de l'anglais, j'ai développé bénévolement deux cours. L'un s'adressait à des adultes souffrant de déficience intellectuelle et l'autre à des Amérindiens, désireux d'apprendre le français. Cette période correspond aussi au moment où j'ai appris à mieux apprécier ma famille, ma mère, surtout. À la vue de mon oeuvre, ma mère a commencé à éprouver une certaine admiration à mon égard. Au lieu de me percevoir comme un enfant qui manquait de sens pratique, elle était émerveillée de mon sens de l'anticipation. Au moment où je développais mes projets de cours, je n'avais aucune formation académique en éducation. Afin de m'aider, j'avais pris la liste des cours de divers programmes en éducation. À partir de celle ci, je m'étais fait une idée de ce que devait être un éducateur. Les titres des cours me suffisaient. En un sens, mon autodidaxie comme apprenant de l'anglais se manifestait à d'autres niveaux: je devenais un enseignant autodidacte et un concepteur de projets éducatifs autodidacte. En fait, j'avais développé ces cours, entre autres, en vue de préparer mon entrée au programme de certificat en Technologie éducative à l'Université Laval et, par la suite, au programme de Diploma in Adult Education à l'Université Concordia. Par ailleurs, je percevais le resserrement d'un étau en ce qui concerne les offres d'emploi au cofi en dépit des nouvelles aventures qu'on m'offrait, un resserrement qui rendait inutile mes gains de rangs sur la liste d'appel téléphonique et impensable les chances d'avancement professionnel. Un train passait et semblait tout détruire sur son passage; de plus, rien ne semblait être en mesure de le stopper. En fait, cette vision que je ressentais comme une certitude a préparé mon retour à l'université en 1996. Au moment où il me paraissait certain que j'allais entrer à la maîtrise en technologie éducationnelle, je me suis remis à jour. J'ai lu de nombreux ouvrages sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication, j'ai mis des projets sur papier et j'ai retravaillé des projets que j'avais abandonnés. Avec mon fils, je suis allé au Cosmodôme huit fois, au café électronique peut-être quinze fois, nous avons exploré beaucoup de cédéroms, nous avons aussi été à des expositions portant sur la technologie. Par ailleurs, j'ai littéralement sauté à pieds joints sur la possibilité qui m'était offerte de donner un cours de français écrit assisté par ordinateur. En un mot, je me suis créé une micro société de nature technologique. Dans ce contexte, le fait d'entreprendre une maîtrise représentait une ressource supplémentaire dans ma démarche autodidacte. Grâce à deux professeurs de l'Université de Montréal, ma micro société s'est enrichie d'une nouvelle composante, mes séances de tutorat en élaboration de scénarios d'applications pédagogiques de l'ordinateur. Mon niveau d'autodidaxie en arrive au point où il existe un mariage parfait entre les études, mon emploi et, jusqu'à un certain point, ma vie personnelle. Non seulement les barrières psychologiques entre ces mondes sont elles tombées; mais, les habiletés développées dans chacun d'entre eux s'intègrent et forment une nouvelle entité. D'un praticien, je suis devenu un chercheur. Ce rôle influence aussi le premier. En bout de ligne, comme par magie, me voilà en train de raconter ma vie... Mon apprentissage s'inscrit alors dans un contexte de permanence, bien ancrée sur le plan humain. 3.2.4 Le récit 4: l'apprenant -enseignant De fait l'ensemble des sections du récit de vie de départ devrait faire partie du récit 4 dans la mesure où le dit récit vient de mon choix de méthodologie de recherche qui tire lui-même son origine de mon retour aux études. Toutefois, c'est vraiment lors de la recherche actuelle que la notion de passage de l'émigration à l'immigration, entrevue au récit 3, a pris racine en moi et s'est développée. Aussi est-ce cette notion que je développe maintenant. Les réflexions portant sur l'environnement informatisé comme tel ne sont venues que plus tard, dans un journal de bord d'un cours EPI en particulier et ne faisaient donc pas partie du récit de vie de départ 4.
Question
1 Comment mes étudiants vivent-ils le passage de
l'émigration à l'immigration? Au cofi nous rencontrons des gens pour qui le geste d'émigrer ne répond pas à des impératifs d'ordre professionnel, mais à une question de survie, officiellement, du moins. De fait, mon expérience me montre qu'il existe de vrais réfugiés. Des gens fuient un danger ou un système répressif. Nombreux sont les récits horribles que j'ai entendus et les images atroces que j'ai vues des photos que des étudiants m'ont montrées. Au cours de ma carrière, il est même arrivé que je sois contraint par mon directeur d'affubler l'un de mes étudiants d'un faux nom parce que celui ci était recherché par les services secrets de son pays. L'adjointe de mon directeur m'a avoué que la tête de l'étudiant en question était mise à prix. Par ailleurs, il me semble évident que le refuge politique ne constitue pas toujours la raison principale du grand départ, de l'émigration. En effet, il y a des gens qui s'établissent au Québec pour des raisons d'ordre économique. Certains rêvent de faire fortune ou d'occuper un poste de direction dès leur arrivée. Ils semblent croire à une sorte d'El Dorado. D'autres combinent objectifs économiques et humanitaires. Ils viennent comme martyr; ils se placent sur le Chac Mool du sacrifice, semble t il. Certains acceptent, avec résignation, le fait qu'ils devront vivre plus pauvrement que dans leur pays dans le but, avoué, d'assurer l'avenir de leurs enfants. Ou bien ils se résignent à une descente vertigineuse de leur statut social. Un ingénieur roumain m'a dit un jour: " ma vie est finie ici; c'est pour mes enfants que j'ai décidé d'émigrer. "Dans ce même esprit de sacrifice, certains viennent pour aider leur famille, restée dans le pays d'origine. Toutes leurs économies y passent. En plus des causes humanitaires et économiques, il semble que la sentimentalité occupe un rôle important dans le geste d'émigrer. Certains partent à l'aventure, peu importe qu'ils aient ou non des chances d'obtenir leur résidence permanente. Parmi eux, il y a ceux qui viennent dans un esprit de conquête. Subjectivement, certains d'entre eux me semblent parfois perturbés. Les conséquences de la guerre, de la famine, des menaces? D'autres immigrants viennent s'établir à la suite d'un divorce chez eux; ils sont fatigués, dirais je, de voir les leurs. Ils désirent recommencer leur vie ailleurs. Parfois, malheureusement, ces gens se vident de leurs frustrations dans la société d'accueil. D'autres, paradoxalement, s'établissent à la suite d'un mariage avec un Québécois. Ainsi les immigrants des classes du cofi se classent officiellement et principalement dans la catégorie des réfugiés et des parrainés par ceux ci. Sur le plan comportemental, cependant, des facteurs économiques et sentimentaux s'ajoutent à la cause humanitaire pour justifier le geste de quitter son pays. De fait, que laissent ils réellement et à quel prix? Dans le but de gagner quoi? Lors d'une réflexion antérieure, je m'étais intéressé au prix d'une décision. Chaque décision, à mon avis, comprend un prix àpayer. Les motifs d'une décision résident, à mon sens, dans l'espoir de quitter une situation qui semble désastreuse pour une situation nettement meilleure. Je m'étais aussi intéressé à la question des conséquences réelles d'un choix et à la notion d'erreur de calcul. Ainsi une erreur de calcul pouvait entraîner des conséquences négatives considérables sur soi et sur autrui. Ma réflexion m'a aussi conduit à inclure la notion de perception de la situation et de l'évolution de celle ci au cours du processus. Ce
concept du prix de la décision me semble pertinent
dans le cadre de l'actuelle recherche. De manière
globale, les gens venus d'ailleurs ont pris une
décision importante au moment d'émigrer. Ils
ont laissé un monde derrière eux, certains
voulant fermer une barrière psychologique et
recommencer à zéro. En paraphrasant Michael
Ende, auteur de L'Histoire sans fin je dirais que
d'autres s'enferment" dans les marécages mortels de
la mélancolie" et de la nostalgie. D'une
manière ou d'une autre, leur perception de leur
situation d'émigrant et de la société
d'accueil est en pleine évolution. Elle se constitue
de chocs, de joie, de moments de colère, etc.
Fondamentalement, cependant, s'ils sentent que le gain tarde
à venir, l'émigrant fait face à la
situation suivante: retourner dans son pays d'origine,
capituler et s'adapter, ou repartir. Il n'est pas rare que
j'aie eu dans ma classe des étudiants qui vivaient
leur deuxième et même leur troisième
processus d'émigration. Gilles Vigneault le disait:
"l'homme va volontiers chercher au loin ce qu'il craint de
trouver en lui." |
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Au cours de la réflexion actuelle, j'ai parlé des émigrants, des gens venus d'ailleurs... Il me semble, en effet, qu'au début du processus "migratoire ", nombreux sont ceux qui se ferment à l'endroit de la société d'accueil. Une partie d'eux mêmes reste accrochée à la terre natale. Cet attachement durera toute la vie. L'intégration ne vient pas de soi. En d'autres mots, le passage de l'émigration à celui de l'immigration nécessite du temps. Au bout de quelques générations, cependant, l'ancêtre fait partie du nouveau patrimoine culturel. Il y a eu assimilation des descendants de l'émigrant, non sans que le processus lui même ait eu un impact sur l'ensemble de la société. Certains diront que la société s'est alors enrichie des diverses cultures; ceux là remettront en question la présence des ghettos ou des quartiers ethniques. La perception de ceux ci oscille entre celle du refus de l'intégration et celle d'une belle marque de vitalité culturelle. Quant aux descendants d'immigrants vivant avec les Québécois de souche, ceux ci pourront être perçus comme des gens bien intégrés ou totalement assimilés. Le professeur de français représente souvent le premier contact québécois d'un émigrant nouvellement arrivé. C'est de lui, en grande partie, que dépend la nature du développement sociétal décrit ci haut. Il projette l'image du Québec entier. C'est à travers son comportement entier que l'émigrant évalue le monde dans lequel il est arrivé. Avant lui, l'émigrant a vécu des rapports officiels: avec les services de la douane et de l'immigration, notamment. À l'extérieur, dans la rue, il peut lui arriver de vivre des expériences racistes. J'ai entendu dans l'autobus un homme tenir les propos suivants à l'endroit d'une jeune femme d'origine asiatique: " Hey, what do we get here? You steal Canadian money; go home! " À une autre occasion, j'ai vu un jeune homme blanc gifler une jeune femme noire et poursuivre tout bonnement son chemin. Même s'ils ne sont pas nécessairement exposés au racisme, certains émigrants découvrent tôt l'angoisse reliée à la nouveauté et au changement. Vite la langue constitue souvent un obstacle à l'emploi. Pour certains, ce facteur s'accompagne d'une descente vertigineuse de statut social: une avocate fait de la salade dans un Pizza Hut; lorsque le propriétaire, pourtant immigrant comme elle, apprend qu'il s'agit d'une employée d'une ethnie différente de la sienne, celle ci diminue de nouveau de statut; au lieu de maintenir son titre d'aide cuisinière, elle devient plongeuse. Cette femme prend des cours de français en sachant qu'elle ne sera jamais plus avocate. En plus des difficultés reliées à l'emploi, l'émigrant se voit souvent contraint d'établir un nouveau type de rapport humain. Alors qu'il faisait partie d'une majorité dans son pays, le voilà membre d'une minorité, lui et ses descendants. Tout est à rebâtir de manière différente. Les divergences culturelles sont nombreuses et les malentendus fréquents. "Pourquoi les gens s'embrassent ils dans la rue ici? ", se demandent certains. "Pourquoi a t il dit que j'étais écoeurante3, comme s'il était heureux de me voir? " Pour d'autres le premier choc culturel vient du climat. Partis d'un pays d'Amérique centrale, ils descendent d'avion, quelques heures plus tard en pleine tempête de neige. Il leur arrive de se demander où ils ont atterri. Ainsi les difficultés d'adaptation peuvent être d'ordre pécuniaire, mais aussi d'ordre culturel et environnemental. La plus importante, à mon avis, se situe ailleurs, sur le plan humain. Plusieurs rêvent de retourner dans leur pays d'origine; d'autres espèrent parrainer leur famille. Je me permettrais d'affirmer que j'ai connu peu d'immigrants en paix avec eux mêmes. À l'enivrement des premiers jours, je sens souvent que l'inquiétude, les difficultés d'adaptation et la nostalgie (le mal du pays) engendrent beaucoup de frustration. Cela me porte à croire que mon cours de français revêt les sens suivants: il s'agit d'une porte d'entrée aux yeux des tout nouveaux, encore pleins d'enthousiasme; par contre, pour les autres, la classe représente l'endroit rêvé pour exprimer ses frustrations soit par un comportement souvent infantile ou par des réflexions chargées d'émotion. Pour d'autres, moins émotifs peut être, le cours est pris comme une étape dans leur processus d'intégration à la vie d'ici et plus particulièrement au monde du travail. L'émigrant en processus d'immigration se sent souvent seul. J'ai connu une Tibétaine âgée qui constituait le seul membre de sa communauté ici à Montréal. Les exemples ne sont pas toujours aussi pathétiques. Il demeure, cependant, que les familles sont séparées et les amis d'avant vivent au loin. Certains se lient rapidement à des compatriotes d'ici ou à des Québécois; mais, nombreux sont ceux qui tardent à y arriver. Ils font face à eux mêmes. Les regards qu'ils portent sur leur nouvel environnement sont différents. L'une de mes étudiantes se disait surprise de se sentir tout à fait indifférente aux problèmes d'ici qu'elle voyait à la télévision. Dans son pays, des situations similaires l'auraient émue. Un étudiant musulman habitué, dit-il, au concept de la vérité unique éprouve beaucoup de difficultés à concevoir que les gens d'ici puissent ne pas partager une vue d'ensemble sur un sujet donné. Une fois qu'il a compris cela, il découvre, à sa surprise, que les gens de son propre pays ne partagent pas non plus toujours une opinion unique sur un sujet donné. L'apprentissage du français n'échappe pas non plus à cet effet miroir. Nombreux sont ceux qui se croyaient sans accent et qui éprouvent de la colère au fait qu'il en existe plusieurs au Québec. Peu à peu, ils découvrent que les maudits accents constituent l'un des charmes de la langue... même dans le cas de leur langue maternelle. Il en va de même des marques d'hésitation dans un discours oral. Après s'être moqué du "la, la " des Québécois, certains découvrent le "hé man" des Jamaïcains, le "este, este..." des Mexicains ou, plus récemment le "hou!" des Russes, etc. Les éléments de chocs et les réflexions qui s'ensuivent donnent à l'émigrant un nouveau regard non seulement du Québec, mais aussi de son propre pays. Plusieurs réalisent leur rêve de retour dans le pays d'origine; puis, ils reviennent au Québec. Ils ne se sentent plus tout à fait chez eux là bas. Ils trouvent ça vieux; c'est pas comme avant... Ils ne se sentent pas non plus Québécois. Ils font partie d'une sorte de "no man's land". Ils sont devenus des immigrants. Plusieurs acceptent cette situation et terminent leur vie comme la fin des contes de fée. Je me sens émerveillé chaque fois que je vois une Iranienne se lier d'amitié à une Péruvienne, ou lorsque qu'un Vietnamien joue à la pétanque avec un Russe et... un Québécois dans un parc du quartier Côte des Neiges. Qu'ont de commun ces personnes? Ces gens viennent d'ailleurs et ... ils ont été mes étudiants. Question 3 Comment ai-je vécu mes quatrièmes passages? Au ministère de l'Immigration, j'ai aussi fait face à des clientèles variées. Alors que certains immigrants; de toute évidence, éprouvaient du mépris à l'endroit des Québécois; d'autres, au contraire, agissaient de manière plus qu'honorable. De fait, l'une de mes étudiantes est devenue ma compagne actuelle. Ainsi même mon intimité s'est intégrée à mon monde professionnel. Sur le plan personnel, je ne sais plus à quel monde j'appartiens et cela m'est tout à fait égal. Quand ma femme me parle de la Colombie, j'ai l'impression d'être chez moi; tout comme elle au Québec. Au lieu d'être de simples gens de cultures différentes, nous sommes devenus des Citoyens de la terre. Nos divergences culturelles, bien que présentes, ne forment rien d'autre que des aspects de cette "métaculture", de l'union de mondes différents qui s'enrichissent mutuellement. Le fait d'avoir comme compagne l'une de mes étudiantes crée une situation étrange. D'une part, ma compagne a la possibilité de voir des facettes de l'enseignement qui lui étaient inconnues. Par exemple, elle comprend mieux mes frustrations et mes efforts en vue de fournir un bon service. D'autre part, j'ai le privilège d'observer la face cachée de l'enseignement: mon étudiante dans son processus d'études et de révision. En d'autres mots, je vois de quelle manière l'une de mes étudiantes s'approprie son apprentissage aussi bien en classe qu'en dehors de celle ci. Par ailleurs, j'ai aussi la possibilité de mieux comprendre la réalité d'une immigrante séparée de sa famille et celle d'une personne qui tente de recommencer sa vie. Notre relation, évidemment, est davantage personnelle. Mon étudiante est d'abord mon amie et ma compagne. La rédaction d'un récit de vie m'a permis de soulever un ensemble de questions de nature pédagogique, ontologique, sociale et culturelle reliées à l'esquisse du modèle. Ces questions m'ont amené à créer un cadre de références devant servir au classement des analyses issues des récits de pratique. Le tableau II à la page suivante donne un aperçu des quatre axes et des neuf sous axes de ce cadre tels qu'ils apparaissaient au début de la recherche. Certaines des composantes en question ont été brièvement décrites au début de ce chapitre. Le EPI du cofi, par exemple, met en relation des composantes tant de la T.E. que de diverses approches psychopédagogiques entre autres, celle de l'approche humaniste en particulier. La didactique des langues comprend aussi un chapitre important sur l'approche communicative qui me semble intéressant d'étudier. Les
autres composantes sont mentionnées à titre
illustratif seulement et seront de fait modifiées par
les données issues des analyses au chapitre
4 (page 94). Ce
chapitre montre le fonctionnement du modèle en
question dans le but de le raffiner, de le nuancer et
susciter l'émergence d'un modèle de
communication éducative.
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L'incursion dans l'esquisse du modèle à l'aide des récits de vie de départ et des questions qui l'entrecoupent ont suggéré les quatre axes de développement du tableau II, ci-haut. À la suite de cet exercice, j'ai bâti quatre récits de pratique sur la base des quatre petits récits de vie de départ présentés dans ce chapitre. Alors j'ai procédé à des analyses sémantiques et historiques de mes données. Ces analyses ont permis de transformer les axes et sous-axes de l'esquisse du modèle et d'identifier de nouvelles composantes afin d'en arriver à la création du modèle de communication éducative. C'est ce que montre le chapitre suivant. 1Mise
en garde: La dimension cosmique mentionnée ici n'a
rien de mystique. Elle vise uniquement à faire
ressortir l'importance que j'accorde à
l'humilité dont nous devrions faire preuve comme
être humain. |
[Chapitre 3]
Modèle de
communication éducative d'un environnement pédagogique
informatisé (EPI)
pour faciliter le passage de
l'émigration à l'immigration, par Luc
Renaud