|

Ce récit d'Orient relate les déboires
D'une très jeune bru, dont le craintif époux
Laissait régner sur eux les outrances notoires
D'une mère abusive aux errements jaloux.
Ying-Sha: c'était son nom. Elle servait d'otage
Entre marâtre et fils, sans espoir de recours
Contre le vif malheur aux basques du ménage,
Qui ruinait les temps de ses jeunes amours.
Intolérable état, sans doute irréversible!
L'épouse alors se dit: - Dois-je endurer ce sort,
Rester de ma parente et pour jamais, la cible?
Je ne vois qu'un remède: en arranger la mort !
Ying-Sha rendit visite à quelque anachorète
De surcroît thaumaturge, en procédés expert,
Pour lui dire à la fin l'intention secrète
D'éliminer sans fard, la femme qui la perd.
Ainsi, l'homme de l'art reçut-il sa demande,
Après qu'elle eut gravi les trois mille degrés
De la montagne sainte et payé son offrande.
L'ermitage irréel, parmi pins et cyprès-
Dont la cime touchait plus haut que les nuages
L'azur- érables bleus ou chênes transparents,
Baignait dans ses jardins pleins d'odeurs, de ramages,
De singuliers pastels entre soleil et vents.
Le moindre anachorète a toujours pour demeure
Quelque lieu retiré. Un bras mystérieux
Le met à part du monde et la terre à son heure,
Y vient boire un avis comme à même les cieux.
Tel pour gagner un coeur, réparer une offense,
Pour s'accomplir un temps, tel autre pour guérir
Son humeur ou son corps, conjurer une absence,
Dans tous les cas, ô vous humains, pour moins souffrir!
L'homme en silence écoute et sa face mystique
N'a pas frémi d'un trait, quand le mortel besoin
Sur ces lèvres d'enfant, dit le voeu maléfique.
Il semble l'ignorer, les yeux perdus au loin,
Par-dessus la fragile et raide silhouette,
Il a même surpris, venu du pays bas,
Naufrage d'un moment, le vol d'une mouette
Poussé par les courants de mille branle-bas.
Enfin, il la regarde et lentement profère:
- Ce violent désir, preuve de désespoir,
Dénature ton fonds. C'est l'ire passagère
Que rien ne bride plus. Je sais ne pas pouvoir
Proférer maintenant le mot qui t'en détache:
Tu veux un sortilège et prévois de ma main
Quelque forfait pervers auquel ton coeur s'attache ;
Qu'il ait surtout l'aspect d'un naturel soudain !
Mais as-tu fais la part bienfaisante qui sauve,
Cette femme a des torts, mais est-ce sans retour ?
Pourquoi bondir ainsi, fou réflexe de fauve,
As-tu tout essayé des vertus de l'Amour?
Ying-Sha se tait. Le sage sent qu'un tel silence
La ferme désormais au moindre entendement,
Tant son souci ne tient, gavée par l'offense,
Qu'à savoir réduit l'auteur de son tourment.
L'homme cède et lui tend, puisqu'en son poing tenue,
Une coupe d'albâtre au couvercle d'argent:
- "Tu masseras sa nuque et ses reins, paume nue,
Ses hanches et son dos. C'est un terrible onguent!
Prends un rythme assidu, le matin, en soirée,
Sois aimable d'abord, prudente, écoute-la,
Souris, suis sur sa peau, dès qu'elle s'est livrée,
Les merveilleux vaisseaux". Le sage ainsi parla.
En tremblant, elle prit la mixture magique,
S'apprêta de sortir, lorsque d'un dernier mot:
- Ce serpent que tu tiens, crains donc qu'il ne te pique,
Comme ta proie il va t'en infliger le lot.
Lors, prends cette liqueur en guise d'antidote,
Elle dont les vertus détournent le trépas!.
Déjà l'instigatrice à son souci dévote
Abandonne les lieux. Elle hâte le pas,
Se propose, se voue à la mère surprise
Assiste ses couchers, se présente au matin,
Rien ne lui fait défaut au point que l'entreprise,
Harmonieusement, conjure leur destin.
La bru revient en grâce et l'âpre belle-mère,
En fait l'indispensable amie de ses jours.
Chairs et âmes vont mieux, la fille persévère,
Fait de ses soins un art, s'immerge sans détours,
Sans une économie. Et voici le miracle!
A ce luxe d'égards, a répondu le coeur,
Et dans la maisonnée à défaut de débâcle
Chaque femme se fait pour l'autre femme, soeur.
Mais tandis que ces gens vivent leur connivence,
Ying-Sha seule, s'émeut. Elle garde à l'esprit
L'enjeu qu'elle visait pour laver son offense:
Oindre un poison, frapper de mort! Elle comprit
L'horreur du paradoxe et son destin funeste,
La concorde menant aux portes d'un tombeau-
Car chemine en le corps de la femme une peste-
Aurait-elle pour prix le tribut d'une peau?
Elle n'ose avouer son action morbide
Quand la presse un moyen d'interrompre ce jeu
Réconciliateur, autant qu'il fut perfide.
Déjà l'ancêtre arrive et lui fait cet aveu:
- Ma fille et tu le sais, tes soins que j'apprécie,
Me manquent fort depuis ces quelques derniers jours,
Mon être tout entier, en l'attente te prie,
Prends tes onguents subtils... je quitte mes atours...
- Un regrettable ennui Mère et mon âme en soupire,
Sur les pavés a vu, les simples dispersés,
Je cours au parfumeur.. je vais.. je me retire..
Je serai prompte Mère, évitons un procès!
Et sur l'heure elle prend le chemin qui la porte,
A nouveau, vers le sage en espérant de lui
Qu'il sauve son foyer, sa vie en quelque sorte:
- J'abattrai ce fatum, usant de son appui!
Elle ira tout un jour dans sa marche forcée,
Brûlante de douleurs, d'angoisse, de soleil,
Pour que ses pas enfin, la transporte brisée
Chez le savant. Tout dort. - Dois-je sonner l'éveil?
Attendre est impossible.. il ne se peut.. j'appelle !
Elle bat le chambranle et fait vibrer le gong,
Un vol de cygnes blancs s'éloigne à tire-d'aile.
- Seigneur, pour mon secours, je demande pardon !
Souvenez vous de moi, de ma terrible audace.
Je haïssais ma mère et la voulais tuer!
Vous devez du poison en délier la nasse,
Tout comme j'ai changé, faites-le transmuer !
L'autre se tient debout. Dans l'air vibrant qu'il hume,
Il compte les sanglots de l'enfant sur le seuil.
- Puis-je rendre à l'oiseau, son duvet ou sa plume,
Les épaves au port, quand les broya l'écueil ?
-Ce que ta main lia, ta main peut le défaire
Et sans doute vas-tu neutraliser ce mal,
Sinon de cette vie, il te faut me soustraire,
Me versant un breuvage assurément fatal !
- Allons ressaisis-toi, n'ajoute à la traîtrise,
La vaine intention d'aller te supprimer,
Mais plutôt considère en quoi notre entreprise:
Célèbre une victoire! Ayant pu sublimer,
Fût-ce avec ton mobile, une âme qui t'agrée,
Croyant lui dispenser un maléfique agent,
Je l'armai d'innocence et changeant sa livrée,
Réduisis le baume en un banal onguent.
Quant à mon antidote, euphorique breuvage,
Il te rendit habile en multiples faveurs,
Nos contraires avaient, chacun pour eux leur gage,
Chacun leur alchimie. Et vous devîntes soeurs.
Prisonnière au début d'une injuste souffrance,
Ta haine relaya la vindicte et son fiel,
Je fis que mon astuce usât de bienveillance,
Brisant vos avatars par les vertus du ciel.
Femme debout! En paix, retourne à ta famille,
Ajoute à ce qui manque et freine les excès,
Tout comme cette mère a retrouvé sa fille,
D'autres pourront aussi, remporter des succès !
Puis prenant à témoins et la terre et l'espace:
- Lorsque le genre humain, devant l'ordre insensé,
Concevra clairement les enjeux de sa Race,
Il se reconnaîtra dans ce qu'il fut pensé.
louis-marClaude©

Cyprès
( peinture française )
~ Retour au Menu ~
|