Je ne fais rien - je ne sais rien
Je vais - je passe - quand tout m'étonne
Je me sais là - ailleurs aussi
Et lorsque des yeux m'interrogent
Aimé haï - désiré craint,
Je ne sais pas ce que l'image
Leur raconte en parlant de moi.
Il est des mots qui me reviennent
« Qui te connais - qui t'a connu
Gardera toujours cette haleine
D'un souvenir intransigeant:
Qui va t'aimer ou te maudire ».


Je ne sais rien - je ne fais rien
Pour mériter ou l'un ou l'autre!
C'est le mélange au fond de moi
D'autant de force que de crainte...
Et je le sais et je le sens
Même un rocher prend mon empreinte
Alors bien sûr là prend un coeur
Et j'aime et que l'on m'aime j'aime
Masqué j'avance et si j'ai peur
Je n'ai des peurs que de moi-même
Tant il est vrai qu'à chaque fois
Je ne sais pas où mon pas mène.
Ce que je dis par contre est là, 
Nectar posé dessus ma langue,
Les mots me viennent, je les sens,
Avec leurs goûts de miels de cendres...


À leur voyage habitué
J'y dessine une maison d'hôte,
Pour inviter contre l'ennui
Celui celle, libres qui veulent
Entrer sortir surtout garder
En bouche, les goûts que je verse
Sachant qu'ils ne sont pas de moi,
Mais d'au-delà de cette ligne
Sûrement belle en toute fin,
Car tous les soirs le soleil file
Y plonge et me dira demain!
Ce que je confie à la page
Avec pour sel quelques embruns,
Des vents perdus porteurs d'oracles
Venus d'ici - de là - d'ailleurs...


Ah! les palais royaux du Verbe
Il me plaît d'en parler ainsi
Et l'on fiance nos fortunes
Et très possiblement nos coeurs. 
C'est le rite, c'est le passage
Qui dispensent leurs maints encens,
C'est par moitié la délivrance
Et par moitié quelque prison.
Car si tu lis ce que je couche
Il te viendra peut-être aussi
Non plus de lire mes grimoires
Mais de vouloir lier au tien
Lier mon coeur est-ce bien sage ?
La lettre est frappée un moment
D'oublis, au point que vient mon ombre
En recouvrir l'expression
Et l'âme prise, ô la charmante,
 Se retourne et me cherche alors,
Me vêt, me ceint, me veut, m'embrasse
Au point d'aimer tel inconnu ?
Et puisque ainsi passe le rêve,
Délivré de nos embarras,
C'est pour lui la chance superbe
Indéfiniment de durer,
Puisque jamais lacet n'entrave
 Naïf, le rite des amants.


Je ne sais rien - je ne fais rien
Je vais - je viens - c'est la rencontre:
A peine un ton et quelques riens,
Par-dessus tout l'or de silences...
La tresse naît serre le lien,
N'en pourront mais, temps ou distance.
Regarde ici - regarde moi-
Si tu me sais, alors m'écoute:
Je n'ai sur quiconque aucun droit
Et le vouloir serait offense...
Mais devrais-je éteindre ma lampe
Moucher la mèche et reposer,
Le roseau blond de l'écriture,
Se taire pour mieux s'isoler ?


C'est le moment, c'est le dilemme,
Entre l'appel et l'abandon,
L'un peut mentir comme a peur l'autre,
En mourir c'est mentir aussi !
Ô le manège inconsolable,
La complainte de nos tréfonds,
L'hymen est là, là la revanche
Sur nos brutaux quotidiens.
Au carrefour dit la Sagesse:
« L'abandon rendra son écot,
Saisir n'est rien qu'une brûlure » !
Pour le plus précieux bijou,
Un mot, son charme et dans le bronze,
Mes voeux scellent des firmaments.
Quand je me sers, me gagne un trouble,
D'être volé plus que voleur...
Je le sais ne reste de trace:
Celle d'exister seulement,
Le jour m'étreint - la nuit me berce
Mais de calme il est trop peu.
Obtenir rompt, attendre attise,
C'est un décret venu d'ailleurs,
Si comme mort le choix est simple,
N'en est pas simple le baiser.


Je n'en sais rien, lors je découvre
En place de savoir qui suis,
Ce que dit l'autre me renseigne,
Quoique ce qu'il dit peu me chaut !
Je sais - je sens - que l'on s'écarte
De la croisée où l'on se vit,
L'absence ne sera plus celle
Qui baillait sur les avant-nous...
Mais la plus froide des présences
Qui le disputent à l'oubli,
J'abandonne un peu de moi-même
Sans le vouloir obstinément:
Du fait seulement de ma plume,
Qui laisse l'autre interloqué,
Un peu comme un enfant divague,
Cherchant l'objet qu'il ne sait pas !
Subitement quand il le trouve,
Cela lui donne une autre voix...


Pose veux-tu, pose la page
Et n'en retiens que les émois,
Si quelqu'un s'est plu de l'écrire,
Qu'elle résonne aux bords du coeur
Tant mieux, c'est bien que la fortune
Quelque part nous serve un vin doux.
Mais dans l'heureuse et fraîche gerbe,
Qui prend ton âme évite alors,
D'y glisser fort mon personnage,
Trop occupé dans ses ailleurs.
Je ne suis là que de passage,
Que de service et mon chemin
Peut tout au plus croiser les autres,
Mais jamais plus: lâche ma main !


Il est je crois des hirondelles
Qui vivent cent jours sans repos,
Sans se poser dessus la terre,
Le ciel se fait leur ciel de lit.
Quand l'air portant cette nacelle,
Fait du vide un puissant vaisseau.
Ainsi le veut l'oiseau fugace,
S'il doit laisser du souvenir,
Que ce soit un signe complice,
Vers lui qui ne se pose pas.


Comment - pourquoi - est-ce la peine
De l'aller sonder et savoir,
Savoir que les astres s'allument,
Qu'une écharpe est partie aux vents,
Que les bassins un jour débordent,
Qu'un autre jour reprend l'été,
Qu'après la feuille une autre feuille
Muette taira ses amours,
Quand elle donnait ses caresses
A ce bourgeon qui se fit fruit,
Que passent les éphémérides,
Canards d'argents sur les marais
Et, si la glace à bouts de branches
Ne cache rien de ses dessous,
C'est qu'étant là, rien de dérange,
Seulement lustre les saveurs
Et puis, la neige sur les sentes,
Les fusains noirs de la forêt,
Le vol contrit d'une corneille,
Qu'on hèle et qui ne répond pas...
Comme l'Amour qui nous harcèle
Et qui souvent tourne le dos,
Tourne la roue et tourne l'aile
D'un courageux moulin à vent.


Et je l'entends, quand sur ma couche
Je me cherche un dernier sommeil,
Me dire que sans moi le monde
Tournait déjà, puis tournera,
Que s'il manque en Avril des pluies,
La terre en portera le deuil,
Plus qu'au jour de ma sépulture,
Qu'il me plairait en mars voir.
Car c'est le temps des giboulées,
L'ultime horde des frimas,
Du beau temps les premières lances,
Tout un combat de chiffonniers.


Ainsi pendant que se disputent
Le terrain, les entre-saisons,
Nul ne verra porter en terre,
Ce que ma vie en préleva.
L'essentiel, sinon qu'on m'aime,
Qu'on me dispute après ce sort,
N'est-il donc pas que sur des lèvres
Flottent ma rime et ses chansons.
Jamais ne nous semble aussi belle,
La vie à la mort d'un oiseau
Et si du talent en moi verse,
Que ce soit pour avoir rêvé...
Que mon souvenir insupporte,
Qu'un coeur vienne à me regretter,
Le principal est la concorde:
Il vous faut vite m'oublier.


 Est-il besoin de tout entendre,
Dès lors qu'Être parle de soi ?
Aussi faudra-t-il de moi dire,
Ce qu'on sait, fichtre n'est rien !
L'ombre s'allonge et l'indulgence
Quelle affiche en taisant mes ans,
Me prête un masque au temps qui passe,
Sans attenter à mes accents,
Peut-être est-ce alors le présage
Que ma part, est comble à son tour.
Pourquoi douter qu'à la fontaine,
Un parfum flotte et brûle l'air,
L'immense et fade certitude
Qui fige ses derniers accords
Et ne nous laisse pour sensibles,
Que l'oeil qui voit passer le temps,
Évidemment notre âme amère...
Aujourd'hui meurt est-ce la peine
D'être fébrile pour demain ?
L'empreinte est là qu'elle demeure !


Alors sans fin, un grand respir
Nous renverra vers l'infortune
De ce dont sont faits nos jamais.
Et pas tout le monde l'ignore:
D'ici, j'entends hurler les loups ! 



louis-marClaude©
 




 




S. Connery « Au nom de la Rose »


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