LES CHEVAUX



Sur la terre attentive une rumeur s'élève,
Ébranle ses appuis, fait frémir l'horizon,
Vient dire à l'Univers un mythe et la raison
De forces en travail au sommet de leur lève.

L'éternité contemple et son désir soulève
Les franges du chaos en sa déclinaison,
C'est avenu le signe où perce en leur foison
Les maints travaux sacrés d'un ineffable élève.

La Nature au labeur, fait d'airain son poitrail,
Met Vulcain dans son pas, puis ouvre le portail
De rafales de vents pour ses mâles crinières,

Les forges de l'Olympe emplissent ses nasaux,
L'éclair met dans son oeil de rétives manières.
Le Ciel vient d'inventer le Règne des Chevaux !



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Les deux Grenouilles 



Rien ne dérange tant, ne suscite un dommage
Et ne fonde un écueil,
Comme une économie où sombre le courage...
Le reste est boniments et nous prépare un deuil. 

Deux grenouilles allaient, en balade sereines,
Quand l'audace poussant,
Dans une étable ouverte accédèrent sans peine ;
Des jarres et des pots trônaient sur leur séant.
Rêvant à quelque eau claire,
Elles bondirent... plouf! dans le premier pichet.
Horreur...! pour n'y trouver qu'une crème légère, 
Au désastreux effet !
Chacune y va sombrer, se démène, s'englue
Et ne sait en surface un bref instant tenir,
Qu'en s'agitant au mieux. Pour quelle issue ?
Des deux batraciens, l'un se sentant finir
Lance : - "Je n'en puis plus !" car il se désespère.
Reverra-t-il ses gens ? -"Ressaisis-toi,
Lui lance l'autre, il faut sortir d'affaire !".
Hélas, le malheureux n'y croit
Et coule par le fond. La grenouille qui reste
Force sa chance et se défend
Contre le sort funeste.
Son courage la porte et rien ne la surprend...
Soudain, ce qu'au pays on nomme Providence,
Fait que la crème alors triturée à l'envi,
Se transforme en du beurre et fait cesser l'urgence.
Évidemment ravi,
Notre animal vainqueur, haut perché sur sa motte,
Confirme pour le moins l'adage magistral :

"Si le destin souvent nous veut mettre à sa botte,
Nous en avons la bride à défaut du cheval !".



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LES CINQ ÉTATS



Ici prenez, ou là, la terre protectrice
Et la mer et le fleuve, au-delà les torrents
Et les vals et les monts et leurs dons inhérents,
La forêt généreuse avant tout donatrice

Amoncelez de l'air l'impalpable matrice,
Des laves en fusion les canaux afférents,
Que de ces cinq états surgissent cohérents,
Quelque énoncé fameux d'humeur libératrice.

Je sollicite peu : que dans vos ateliers,
L'on m'accorde ces dons pour le moins familiers,
D'en extraire des mots, en enrichir les âmes,

Ceux-là de tous les jours, faits et de bois et d'eaux,
D'espaces et de fer comme autant de sésames,
Qu'enfin brûlent leurs feux les liens de nos fardeaux.



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L'AÏEULE



Assise près de l'âtre où le sarment pétille,
L'aïeule aux cheveux blancs, penche son front glacé,
Elle songe, s'émeut des choses du passé,
Sous son bonnet vieillot, garni d'une vétille.

Elle a porté jadis crinoline, mantille,
Dentelles, falbalas; coquette elle a dansé
Mille fois, cette danse au tempo nuancé,
La pointe de son pied se soulève et sautille.

A des plaisirs légers elle a livré son cœur
Et s'amuse ce soir, avec un air moqueur,
A compter les baisers abandonnés en route.

Soudain sonne le glas de l'éternelle nuit,
Qui la ramène à elle ! Anxieuse elle écoute,
La pendule qui tinte au cour du temps fuit.



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L'AÏEUL



Devant son âtre, assis, où la braise scintille,
L'aïeul aux cheveux blancs penche un front buriné,
Et quand un souvenir quelque peu suranné
Lui revient, il frissonne et son oeil noir pétille.

Jadis évidemment ne pèse que broutille,
Mais il se revoit fier, le sabot déchaîné
Battre de jours, de nuits, lui le danseur bien né,
Les places du pays. Et son genou sautille,

Au rythme toujours là des rondes de son cœur ;
Puis compagne trouvée, un beau merle moqueur
Allait siffler aux champs leur courtoise déroute.

Soudain montent des flancs impassibles et froids
De la pesante horloge où le temps fait sa route,
Les coups auxquels répond son grand signe de croix.


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MÉTAMORPHOSES



Tout a changé. Climats et gens, bêtes et choses,
Le cours du temps discerne un présage inconnu,
Puis fait monter au cœur, étrange un baiser nu,
Ce parfum deviné dont s'entourent les roses.

C'est le rêve automnal en ses métamorphoses,
Le miracle aux halliers, quand l'été retenu
Nappe de pourpres, d'ors, à son terme venu,
L'espace où siffle un merle aux arpèges moroses.

Pour encor jubiler, l'âme récite un brin,
De quoi calmer en elle un semblant de chagrin,
Cette humeur incertaine, inquiète qui verse

Une larme - pourquoi - sur les jours de jadis.
N'a-t-elle pas appris ce que cache une averse.?
Les germes d'un printemps, cet autre paradis !



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LA LAQUE



Va la paume avec soin, volontaire s'obstine,
Revient à l'identique imperturbablement,
L'encourage à l'envi son propre mouvement
Dont la caresse court sur le bois qu'il satine

En effleurant le fil la geste lui destine
D'un illusoire apport, l'infime sédiment,
Jusqu'à le revêtir, plus ou moins sciemment,
De cet illustre lustre à force de patine.

Car le temps aide à tout. Et le bel art saisi,
De la pâle pâleur au rouge cramoisi,
Fait silence au point que sonne comme une claque

Un battement de cil. Et sans un seul copeau
La trilogie invente une nouvelle peau
Miraculeuse, quand la main de l'homme laque.



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SIGNES



Bien des graphismes clos, d'antiques renommées,
Venus des fonds de l'âge assignant nos esprits,
Ont aux granits offert leurs signes incompris,
Futurs défis jaloux, gageures embaumées.

Que d'arcanes alors savamment ranimées,
Abdiquant leurs linceuls, on ne peut plus surpris,
Libèrent de la cendre un univers d'écrits,
Dont la mémoire joue, entre émaux et camées !

Son parangon est bien, fait d'images, de sons,
Sous les regards du Sphinx l'art subtil des poinçons.
C'est l'occulte alchimie habile en anaglyphes,

Lames, gages empreints de secrets longtemps tus,
Qui s'inscrit pour jamais, en termes hiéroglyphes,
Entre ibis, scarabée, aspic, arc et lotus.



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Les Muses



Clio prend son calame et raconte les temps
Où Melpomène verse âcre, la tragédie,
Thalie avec brio fonde la comédie,
Dont Calliope sert les maux impertinents.

Lors, frémissante Euterpe en notes à tous vents,
Inspire Terpsichore et sa danse hardie,
Comme commande aux chœurs qu'Érato psalmodie...
Maints peuples subjugués les contemplent fervents.

Mais du sein de la Terre entre légende et conte
Une prière immense où le cœur se raconte
Semble pouvoir répondre où se fixent leurs vœux :

C'est des âmes l'attente aux berges d'Uranie,
Le sûr couronnement des ultimes aveux,
Quand le poème songe aux mains de Polymnie.



*les Muses : Clio: Histoire - Melpomène: Tragédie - Thalie: Comédie -
Calliope: Épopée - Euterpe: Musique - Terpsichore: Danse -
Érato: Chœurs lyriques - Uranie: Astronomie - Polymnie: Poésie.



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VOLS FUNÈBRES



Maints corbeaux endeuillés sur l'arène claustrale
D'un cimetière font, sombres flots répandus,
Tomber le rythme lent de chagrins éperdus,
Que nulle aube n'apaise en sa clarté lustrale.

Noire clepsydre aux cieux, ils sont l'onde spectrale
Sur le tombeau des jours dans le temps suspendus,
Cernant en son ballet d'éternels attendus,
Entre un glacis terrestre et la rumeur astrale.

Sombre héritage c'est, l'impavide décor
Qui cède aux disparus quelque message encor,
Un lambeau de mémoire étonnamment vivante.

L'enclos marmoréen sans appels forcenés,
Attend la mort de ceux, que fidèle servante,
Elle ceindra du sceau de leurs vols obstinés.



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JÉRUSALEM



Dès les jours anciens que traverse l'Histoire,
Vibrante d'un Appel sans cesse récité,
Superbe et mise à part, la divine Cité
Siège à Moriah, l'insigne Promontoire !

Car une Main en fit le terrestre Écritoire,
Pour la Loi l'y coucher en son éternité,
Mettant à part tous ceux dont leur intégrité,
Répondrait au recours du Message notoire.

Jérusalem, ton Nom, prophétique et festin,
Vient et se couche au pied d'un étrange Destin.
Et tandis que le monde à tout jamais s'égarer, s'abuse

De Mémoire, tes vœux sont à l'œuvre déjà,
Ont ton peuple saisi, dont fidèle il se pare,
Engendrant le Salut, sous le regard de Jah !



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Voyelles



A bleue, E blanche, I rouge, U verte, O jaune ! Baptêmes.
Arthur m'en voudras-tu de les féminiser -
Ce qu'elles sont d'ailleurs - et pour les iriser,
Je dis des variants contestant tes systèmes.

Laisse la noire au clou, ses nuances abstèmes,
Laquons en bleue et pour itou mieux nous griser,
Puisons où le jaune a de quoi poétiser,
Comme savent au parc, roses et chrysanthèmes.

Pour moi, sans évoquer de cosmiques grandeurs,
Je lie et blanche et rouge aux plastrons des verdeurs,
Sachant qu'elles n'auront ta vie aventureuse

Mais dont le Bateau Ivre un jour se fracassa !
Mes voyelles ainsi sans saga sulfureuse
Iront à mon portail. Jamais à Canossa !



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LE MONTEUR DE MOUCHE



N'allez surtout pas croire un instant qu'un monteur
De mouche, est ce quidam que l'insecte obnubile,
Au point que ses béguins en ont fait un mobile :
Éros n'a dans l'affaire aucun désir acteur.

Non ! Il s'agit plutôt de l'artiste amateur
Qui mime la nature, étonnamment habile,
En amenant au jour ce joyau qui jubile :
L'artificiel appât au rôle prometteur.

Façon de recréer d'identique facture
Le leurre maléfique aussi vrai que nature
Offert à tels poissons abusés par le mors.

Flammèches, fils, toupets aux cent couleurs fringantes,
Crocs acérés menteurs, aux amours élégantes
Qui pour un seul baiser nous valent mille morts.



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En Poésie



Pubère qui n'est pas, porteur de son bel âge,
Descendu dans sa crypte aux fins d'aller goûter
Les délices du Verbe et l'art de décompter
Chaque pied, choisi sur son chemin de halage ?

C'est les temps innocents dont le fol attelage
Pressent l'insigne honneur pour les revisiter,
D'en borner la mesure en la règle à dompter,
Jusqu'à les embellir d'un merveilleux pelage !

Mais beaucoup en perdront l'alchimique pouvoir,
Ayant épuisé lors, l'once de leur avoir.
Ils cèderont la lice aux porteurs d'ambroisie,

Ceux-là qu'un charme clair dès les premiers accords,
Emporte radieux aux mystiques décors
Où souffle sur leurs mots, la Muse en Poésie.

Sacralise dès que la Muse en poésie
En enchâsse les mots aux mystiques décors



louis-marClaude©




LE RIRE 



Où donc s'en est allé le rire d'autrefois
Ce sonore joyau cher à l'intelligence,
Langage exquis du cour, dans notre âme il agence
Les échos spontanés du flot de nos émois.

Avec lui, tout est clair. Ignorant les effrois,
Il est le charme vrai, luxe de notre engeance
Et fait à nos plaisirs sans détours allégeance,
Remède, nourriture, ensemble à chaque fois.

Mais il fuit de nos jours, nous déserte et sans trêves,
A l'angoisse conduit nos pauvres heures brèves,
Que mène sans appel un éternel tocsin.

Qui nous chaparde alors cette perle jolie ?
Quand sa note défaille, terrifiant larcin,
Plus d'un y voit tremblant des germes de folie.



louis-marClaude©












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