|

Grand Prix du Scribe D'Or 2003 ( Suisse)
LES JARDINS DE CHA-YA
L’histoire fit rire à ce point, à la Cour de l’empereur Kammu, qu’on la sait encore, douze siècles plus tard. Pour l’entendre de bonne source, il vous suffit de gagner la ville de Nara au Japon - à l’époque Heijô-kyô durant l’ère Meiji - au pied du Mont Kôya. Vous trouverez sans peine dans ses faubourgs, de très réputés jardins. C’est là que fut imaginée, puis fondée la cérémonie du thé. Leur pavillon en prit alors le nom, Cha-Ya, la Maison du Thé ; puis par extension les jardins eux-mêmes. L’actuel propriétaire des lieux, se fera un plaisir de vous redire l’événement. Pour lui c’est, chaque fois, manière de commémorer la victoire d’un lointain ancêtre. Voici !
En 794 la capitale, Nara précisément, céda ce privilège à Héian-Kyôto. Ce transfert posa un délicat problème à Taishi, l’un des ministres de l’empereur. Il ne pouvait se faire à l’idée de quitter sa ville pour le suivre en Cour. Précisément pour ne pas à être privé de la jouissance quotidienne des jardins Cha-Ya. Ce vif attachement lui valut, dont il se contenta, un banal poste de chef de district local.
Ah ! ces merveilleux et incomparables jardins japonais. L’occidental n’a jamais su s’ils émanent d’estampes ou à l’inverse, si les estampes s’en inspirent. Leurs allées complices y favorisent à ce point la promenade qu’à l’entour, les perspectives défilent à la manière d’un ballet onirique ; les arbres en coiffent pudiquement les ombres, les rochers s’y font diaphanes, les ponts un rien narcissiques, s’admirent assidûment dans les miroirs d’eaux qu’ourlent lotus et nénuphars, les pavillons y méditent, hésitant encore, entre une vocation humblement terrestre, ou un statut céleste, au-delà des typhons et des pluies de prunes.
Bien qu’appréciant son ministre, l’empereur ne l'obligea pas. L’entrevue qu’ils eurent à ce sujet, s’acheva sur un engagement inattendu lancé par le ministre Taishi : « Sire, si une perle touche aux sables, je me rendrai à vos souhaits ». Et de surenchérir avec confiance : « De plus, j’abandonnerai mes jardins au gagnant » ! Il faut dire que dans le pays, courait depuis longtemps cet insolite vieil enjeu.
Dans les jardins de Taishi, il y avait une fosse large et profonde d’au moins cinq canes, soit vingt coudées araméennes. Sa source si pure, sourdrait par les sables du fond, sans que la résurgence en fît frissonner la surface. Un vrai diamant ! Y vivaient d’énormes carpes koï, de tons variés allant du noir velours au crème, du rose à l’orange le plus vif ; et de toutes tailles. Vraiment, les carpes les plus heureuses du monde ! A telle enseigne que plus tard, Basho maître du haïku - brève poésie de métrique cinq-sept-cinq syllabes - écrira en hommage à ce merveilleux bassin : « l’eau y est si claire / que semblent fort bien les carpes / danser sur le vide ». Votre affable cicérone vous entraînera fièrement vers ces mêmes décors.
Enfin, surplombant à flanc de colline ce vivier de belle réputation, donnait la terrasse d’une petite pagode dédiée au culte tendai. Vu de sa galerie extérieure, le spectacle était superbe. Juchés là, les visiteurs pouvaient jeter à l’adresse de ces carassins d’exception, des boulettes d’un pâté fait du mélange de vers rouge sombre hachés dans du riz cuit. Séchées, elles prenaient la dureté de cailloux. Des perles, disait-on modestement. Moyennant une piécette, quiconque en recevait dix. Témoins de la noria, deux bonzes, dont le regard n’était absent qu’en apparence, observaient. Enfin - et là se situe l’argument original servi par Taishi - le souhait pour chacun que sa perle atteignît le fond du bassin, sans que les koï l’eussent gobée au passage. A la clé, dix mille yens au chanceux. De mémoire de visiteurs, personne n’y avait réussi. En effet, la fort lente descente des perles traversant l’incessant ballet des poissons, s’achevait toujours dans une bouche gourmande à l’affût. Par conséquent à quand l’exploit et pour qui la récompense ?
L’engagement du ministre Taishi s’inspirant donc de ce dérivatif auquel s’adonnaient les visiteurs, il avait élargi la récompense dans des proportions inouïes. Fallait-il qu’il soit sûr de lui, l’homme de Cha-Ya. A cette envolée superbe, l’empereur n’opposa qu’un sourire malicieux.
Évidemment, l’annonce fit grand bruit. Le passe-temps ludique en question, suscita une recrudescence de fréquentation dans les jardins. Chacun voulait forcer sa bonne fortune, jusque-là, toujours en vain.
Or, il advint qu’un matin de bonne heure, un modeste garçon, se présenta au portique d’entrée. C’était une journée sans public. Taishi, ex-ministre était là, occupé à ratisser avec le plus grand soin une mer de graviers, avant-goût des jardins de Sô-ami au temple de Ryôan-ji à Kyoto, où prévaut l’esprit zen. L’enfant, Eisai, livreur à pousse-pousse, lui dit son désir de nourrir les carpes et de tenter sa propre chance. C’était son seul jour libre mensuel. – « J’ai amené mes perles prévint-il ». Curieux et bon enfant, le propriétaire des lieux y consentit : « Eisai, tu as jusqu’au coucher du soleil pour arranger ton destin ». Et l’enfant de s’asseoir au bord du panoramique, les jambes dans le vide, flanqué des deux bonzes évidemment.
Lors, les heures cheminèrent paresseusement à travers bosquets, pelouses, plans d’eaux et charmilles. Non sans que les inlassables ‘plioutt’ de la pâture lancée dans l’eau par le gamin, ne ponctuassent de leur picotement étouffé, le temps qui les assistait en comptable attentif ! Eisai lui, était fasciné par le destin de chaque perle.
Soudain, alors que le soleil commençait de décliner donnant à chaque couleur sa vraie teinte confidentielle, l’air s’était radouci, la terre rendait son odeur de commencement du monde, les deux bonzes comme un seul homme, perdirent si bien leur sang-froid, qu’ils se retrouvèrent sur pied, hurlant en chœur, bouleversés. En effet, tout au fond de la fosse cristalline, un minuscule petit nuage venait de troubler le calme antique des sables dorés. Il couronnait de façon irrécusable l’impact d’une boulette rouge laquelle, pour la première fois depuis des lunes que duraient les tentatives, avait atteint leur lit. Sidérés, ils regardaient toujours et durent se rendre à l’évidence. Au nez sottement bonasse des koï, l’appât semblait en narguer les barbillons et pas moins hors l’eau, les bonnes gens. L’émotion était à son comble.
Taishi que les cris avaient alerté, surgit ; aussi ses personnels, dont l’essaim incrédule s’agglutinait dans la galerie de la pagode. Il se précipita vers l’enfant assis mais figé, peu conscient surtout de son l’exploit. Fasciné par le bassin, son regard ne s’en détachait plus. L’homme l’empoigna, le souleva prestement à hauteur de ses fines moustaches, l’embrassa sur les joues et lâcha avec grandiloquence : « Eisai, ici et maintenant, tu es chez toi» ! Enfin, à ses domestiques : « Vous autres, préparez mes bagages pour Héian-Kyôto. Je rentre à la Cour » ! En froid militaire qu’il avait été un temps, sans une plainte, sorte de hara-kiri patrimonial, Taishi faisait déjà rédiger par un scribe, le certificat de propriété de l’enfant, ancêtre de votre hôte narrateur. En vérité, l’empereur serait content. Mais ceci étant, comment avait pu advenir semblable aventure ?
Vous raccompagnant, le descendant propriétaire, juste avant que vous ne franchissiez le haut portique d’entrée, vous confira : « Les perles avaient été astucieusement mises à macérer dans de l’alcool. Gavées, des heures durant, les aptitudes nautiques des carpes fléchirent. A un obligé moment, l’une des perles franchirait bien les barrages que l’ébriété collective avait desserrés, et leur échapperait… c’était avoir pensé juste » ! Enfin, poussant votre perplexité à son comble il conclura finement : « Un serviteur de l’empereur, présent comme par hasard ce jour-là dans les jardins Cha-Ya, fut le premier à devoir l’avertir de l’événement. Pourtant, avant qu’il n’eût ouvert la bouche, son maître le devança d’un peu banal : « Alors ce petit Eisai ! S’est-il rendu maître des jardins de Cha-Ya » ?
louis-marClaude©

« Jardin de thé japonais » de Paul Berenson©
~~~ Retour au Menu ~~~
|