Plaidoyer  pour le métissage

De Rachid Raїssi

Les deux caractéristiques essentielles de l’écriture du fou de Shérazade (1) sont : l’intertextualité et la mixité. Ces deux caractéristiques de l’écriture sont les indices du centre qui attire l’œuvre de L. Sebbar et lui donne sa cohérence : le métissage retrouvé dans les espaces vécus ou rêvés.

Ces deux constantes qui dévoilent le centre présentent de similitudes certaines et peuvent constituer en dernière instance une même notion dont seul l’objet diffère. En effet, la mixité serait pour l’être humain ce qu’est l’intertextualité pour l’écriture.

La mixité c’et le contact, la rencontre, la liaison entre des êtres, de race, de culture,de religions différentes ; l’intertextualité n’est aussi rien d’autre que le contact, croisement entre des textes d’origines diverses.

Ces deux notions, qui peuvent être saisies sous le terme d’interaction bénéfique et productive, éclairent considérablement l’écriture de L. Sebbar qui naît constamment et incontestablement de la conjugaison de cette double opposition.

L’exemple le plus frappant d’un espace textuel généré par la rencontre des « contraires » est certainement la rencontre de Julien et de Shérazade. Ces deux personnages, à l’origine séparés par l’histoire, la religion, la culture, se rencontrent, s’unissent. De cette rencontre va naître d’abord toute l’écriture de la trilogie où des liens, signes de différences, s’inversent en signe de reconnaissance et de rapprochement.

Dans cette rencontre, Julien initie Shérazade à l’amour du lieu des ancêtres et de l’origine : l’Algérie, Il donne ainsi « un sen à sa vie ». La jeune Beur trouve la finalité de son on désir et transforme la fugue et la vie marginalisée au squat, par des quêtes plus conséquentes pour la construction de son être.

C’est ainsi qu’elle entreprend une recherche de soi, de son identité plurielle et de l’histoire de se lieux. Par ailleurs, de cette même rencontre « impossible » va naître un des thèmes privilégiés de l’écriture de L. Sebbar que C.Bonn nomme : l’écriture localisation. Les personnages sont en quête d’un lieu emblématique de l’identité. Surinvestie, cette parole finit par atteindre ses limites dans l’élaboration d’un mythe. Dans Le fou de Shèrazade. la jeune « sultane » est à la recherche du lieu des ancêtres : l’Algérie qu’elle ne peut atteindre que sur le mode imaginaire. Ce lieu est à l’origine sublimé par Julien pour qui il symbolise le « paradis perdu » , le lieu de l’enfance, de cette culture qui constitue l’autre partie de lui - même. Shérazade tente d’y aboutir puis, y renonçant elle élit un lieu d’origine plus culturel : le Liban, la Palestine et Jérusalem. « L’entreprise de la localisation (…) est essentiellement ambiguë.

Ambiguïté d’un projet qui, feignant de chercher un lieu où dire l’être comme identité finit par le chercher dans sa quête elle-même : L’écriture. Mais ambiguïté aussi d’un projet déceptif qui ne trouve de lieu que dans la mesure où il manifeste sa vacuité, pour ne pas dire son impossibilité (…) pourtant cette localisation dont le désir constitue toute écriture vit comme tout désir de sa non- réalisation (…) Il n’y a pas de lieu. Il n’y a qu’un désir de localisation qui devient de ce fait le lieu même de l’écriture, c’est- à – dire de sa béance » (2)

On ne saurait mieux définir ce désir et sa non-réalisation dans la quête de Shérazade. Shérazade irait-elle en Algérie ? Voilà un désir qui vit véritablement de sa non-réalisation et qui permet simplement d’être un prétexte au passage de l’écriture .Ce qui revient à dire à la suite de C.Bonn que le projet de chercher un lieu où dire l’être comme identité finit par le chercher dans sa quête elle-même :l’écriture.

L’absence du lieu de l’origine, l’Algérie et son remplacement par un « palliatif » c’est –à – dire un moyen par lequel on essaie de combler cette pulsion qui reste, tout compte fait, insatisfaite, dénote l’absence concrète du lieu. Ainsi, et au-delà des caractéristiques de l’écriture de L. Sebbar, le seul vrai thème de cette écriture est la mixité. Ce thème obsessionnel exprime le centre qui attire le fou de Shérazade : l’affirmation du métissage culturel. Les personnages représentent pratiquement tous la mixité, l’écriture elle-même en optant pour l’intertextualité c’est –à- dire l’interaction textuelle préconise la rencontre entre des textes contraires, différents ; de cette interaction naît l’écriture et ses sens. Le mythe de Césaré dit également la mixité. Pour pousser plus loin cette réflexion mixité – métissage, nous allons déplacer cette « notion » de la fiction à la philosophie. Pour ce faire, nous allons reprendre la postface de M. Serres (3) qui avance l’idée réaliste et essentielle selon laquelle tout apprentissage relève d’une mixité. Pour M. Serres, l’« authenticité » et la « pureté » sont certainement une aberration de l’esprit puisque naître, évoluer, s’instruire, apprendre, s’éduquer, devenir sage nécessitent qu’on épouse l’altérité, qu’on devienne par conséquent métisse. La mixité est le déterminant commun à toute l’humanité. M. Serres va en effet au – delà de la mixité du sang, du lieu, et désigne une nouvelle forme de mixité qui englobe toute l’humanité, celle de l’apprentissage : apprendre c’est renaître métisse. L’enfant, déjà métisse. À sa naissance par le croisement des gênes de son père et de sa mère, ne peut absolument pas évoluer sans l’altérité dans le sens général du terme. Son évolution nécessite encore une fois de nouveaux croisements, de nouvelles interactions. De croisement en croisement, l’homme ne peut être, vivre, apprendre qu’en étant mixte : « Tout apprentissage consiste en un métissage. Etrange et originel, déjà mélangé de gênes de son père et de sa mère, en tiers entre eux,tout enfant n’évolue que par nouveaux croisements, toute pédagogie reprend l’engendrement et la naissance d’un enfant : né gaucher, il apprend à e servir de la main droite, demeure gaucher, renaît droitier , au confluent des deux sen : né Gascon, il le reste et devient Français , en fait métissé ; Français, il se fait Espagnol, Italien , Anglais ou allemand , s’il épouse et apprend leur culture et leur langue, en gardant les siennes propres, le voici quarteron, âme et corps mêlés. Son manteau ressemble au manteau d’Arlequin. Cela vaut pour instruire autant que pour élever les corps. Le métis, ici, s’appelle tiers- Instruit. Scientifique, plutôt, par nature, il entre dans la culture parce que la science épouse aujourd’hui les questions, par elles seules imprévisibles, de la douleur et du mal. Il suffit d’apprendre deux choses : la raison exacte et le maux injustes ; la liberté d’invention, donc de pensée, s’ensuit. Cela vaut enfin pour la conduite et la sagesse, pour l’éducation. Elle consiste et demande à épouser l’altérité la plus étrangère, à renaître donc métis.

AIME L’AUTRE QUI ENGENDRE EN TOI UNE TROISIEME PERSONNE, L’ESPRIT

 

 

1-L.Sebbar, Le Fou de Shérazade, roman. Stock, 1987

2-C.Bonn.Problematique spatiales du roman algérien .Enal.1986

3-M.Serres, Le Tiers-Instruit, Ed.Fran9ois Bourin, 1991

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