Les mots
et le corps
De M. Duras, de Leïla Sebbar et de Nina Bouraoui
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Préalable :
Si les textes de N.
Bouraoui entretiennent un double rapport intertextuel avec l’œuvre de M. Duras
et avec celle de L. Sebbar : le premier tiendrait de la verticalité par le
rapport qu’il entretient avec les textes de la filiation alors que le second
tiendrait de l’horizontalité puisqu’il implique un rapport avec les textes
environnants. En effet, si l’écriture de N. Bouraoui sollicite l’œuvre de M.
Duras au niveau des raisons et des motifs au passage à l’écriture, elle se
rapproche par contre de celle de L. Sebbar quant à la question de la révolte
contre le silence que Shérazade inaugure non pas par la parole salvatrice,
celle de la sultane des Nuits, mais par le mouvement pris à l’œuvre d’Andrée
Chédid. Dans Le Fou de Shérazade de L. Sebbar, Shérazade ne parle pas,
elle fugue et fait parler le silence par son mouvement, celui qui la porte vers
Jérusalem,
La première chose qui
saute aux yeux du lecteur de Mes mauvaises pensées, c’est qu’il y a de la vie
et du vécu dans l’écriture de Nina Bouraoui. Dans cette œuvre, le récit de
cette matière mouvante et éphémère, que constituent les pensées, s’accélère
considérablement au point où la structure traditionnelle du roman en pâtit
puisque les chapitres disparaissent et la ponctuation semble
jouer un autre rôle que le sien propre. L’absence de blanc, qui d’habitude structure la
parole parce que la parole ne peut advenir sans le blanc et le silence, génère
l’autre parole, celle qui happe, enferme
et emprisonne le lecteur hypnotisé par la nouveauté de la musicalité et celle
de la forme qui, combinées, interagissent pour séduire et remporter l’adhésion
même si malaisément. Ce
n’est pas une écriture qui soigne, comme l’affirme N. Bouraoui mais c’est une
écriture qui permet l’apaisement et l’oubli des douleurs et des maux qui l’habitent.
Ainsi, l’écriture permettrait le bonheur ne serait-ce que l’espace d’un
moment ; le moment de l’écriture qui se transforme, selon l’auteure, en
rendez-vous amoureux où elle se sentait légère et insouciante. Toute la
différence est là à propos de l’écriture de la thérapie puisque l’écriture
permettrait de clore des obsessions quitte à en créer de nouvelles mais la
nouveauté est unique et salutaire. De plus, l’écriture permettrait à celle qui
est venue intensément à l’écriture d’affronter ses phobies et ses angoisses et
de les fourguer au lecteur hypocrite
assoiffé de chair et de sang. Si les mots, hier implosés, explosent, s’ils
n’interviennent que pour aller à la quête des fonds troubles et des chaudes
sensations ; si les vocables se retiennent et se font plus doux et plus
cléments pour dire le saphisme non plus discret mais tapageur
d’une romancière qui semble renaître pour jouir de l’exposition même de cette
mise en mots du corps morcelé, perçu par fragments et qu’elle tente, par cette
écriture qui lui échappe par endroits, de réinventer selon ses désirs et
fantasmes. Si l’écriture se fait blessure, si elle se fait, tout en même temps,
apaisement, ruissellement et prise
directe sur le rêve, sur la sensation et le charnel, c’est tout simplement
pour offrir au lecteur un présent rare et insoupçonné ; un présent par
lequel, elle semble vouloir se donner : son intimité. Ainsi "vivre-écrire"
c'est s'obstiner à achever un souvenir comme l’affirme dans son
épigraphe P. Modiano dans Le livret de Famille[1]
; vivre en écriture tiendrait donc de cette quête constante
de quelque chose de perdu ; la quête d'un passé brouillé qu'on ne
peut élucider, l'enfance brusquement cassée, tout participe d'une même névrose
qui est devenu l’écriture d’un état d’esprit et l’état d’esprit d’une écriture.
La bisexualité et la bi-culturalité principalement, doublées par la
précocité et un vécu intime singulier sont les causes de la naissance de cette
écriture intimiste ; Nina Bouraoui libère ainsi toute la charge émotionnelle
du vécu intime.
Je
ne sais pas pourquoi l’écriture de Nina Bouraoui me rappelle celle de M. Duras[2] pour qui, l’écriture n’a pas
d’autre fin que celle de comprendre la révolte, la souffrance du cœur ou la
douleur indélébile, tout à la fois, pour mieux les retranscrire dans les mots,
parce que pour elle, l’écrit n’a de sens que lorsqu’il va vers l’insondable,
l’inconnu et l’indicible de l’âme. Nina Bouraoui, à la suite de M. Duras,
poursuit inlassablement cette tâche qui consiste à traquer l’intime de l’être.
Inlassablement, elle ne cessera de lever le voile sur l’indicible dans les fins
fonds et les profondeurs de l’écriture.
Cette écriture, non plus de l’intime ou de l’intimité seulement, est celle de
la pensée même qui se donne comme enfouie dans le plus profond de l’être, dans
le secret de l’individu ou ce qui demeure en chacun de nous. Ainsi, Nina
Bouraoui ne cessera de chercher à extraire de son for intérieur ce qui est le
plus inaccessible et qui, dans son jaillissement, nous mènera immanquablement
dans ce "nulle part ailleurs" de l’espace intérieur. Ainsi, affirmer
que l’œuvre de Nina Bouraoui est seulement une écriture qui serait modulée par
la chair et les rythmes biologiques féminins est en soi une réduction surtout
quand l’écriture de l’expérience est mise entre parenthèses et volontairement
occultée. La corporalité du texte y est, cela est indéniable mais l’écriture ne
peut être seulement un avatar du corps et de sa sublimation fantasmatique. Il
est vrai que la littérature ne cesse d’explorer l’articulation du corps et du
texte mais la traversée de la corporéité est aussi celle de l’intériorité, de
l’intimité et de la pensée. Le corps, ici, s’absente pour laisser place à ses
avatars : le dire et le texte. Et, c’est de cette triangulation
particulière que va surgir la représentation de la transgression et où le corps
participe au jeu du désordre et du trouble. De ce fait, écrire le corps et la
pensée, c’est les engager totalement dans le scriptural et dans le désir de
leur représentation afin de les rendre mieux présents au monde. Le corps à
corps avec les mots et la langue d’autrui ne sont-ils pas les signes
précurseurs d’un autre désir, celui de l’oralité du lieu et de l’idiome de
l’origine. C’est ainsi que la parole, qui émane du corps et se propage dans
l'écriture, peut devenir fondatrice puisque l'écriture se ferait bel et bel
dans cet acte où le cheminement de la création renvoie bien à un enracinement
corporel. Interroger ce cheminement, c'est aussi tenter de percevoir le travail
de l'écriture comme naissance ou renaissance dans et par le corps de la femme.
Sinon pourquoi l’écriture devient-elle alors le lieu où le corps cherche à se
dire ? Parce que l’écriture de Nina Bouraoui relève, d’abord et avant
tout, d’un désir de transmettre, d’une volonté de communication qui implique
l’impossibilité du dire dans une société qui a opté pour la communication
différée ; une communication froide et impersonnelle. Nina veut peut-être
nous éclairer beaucoup plus sur ce mal-être existentiel et sur cette
impossibilité de n’être ni d’un côté ni de l’autre que sur et dans son corps de
femme ; seul lieu de refuge pour soi et d’intérêt pour les autres. N.
Bouraoui se consume bel et bien pour nous permettre de vivre encore et ce,
après avoir tout perdu ; le drame est peut là autrement ailleurs que dans
ces désirs qui tournent en rond sans jamais être satisfaits. De ce fait, il me
semble que Nina Bouraoui ne cherche à partager qu’une impossibilité qui est
celle de l’impossible enracinement et de l’impossibilité de joindre l’autre
sinon par le langage du corps et celui des pensées interdites. Cette écriture du corps a, de ce fait, une
relation directe avec la parole de l’oralité et son impossibilité dans le lieu
où elle est dite.
Ecriture du fantasme autrement dit écriture de
l’hallucination fantomatique et de l’illusion permanente qui génère ces récits
par lesquels le moi cherche à échapper de la réalité ; écriture du manque
et de l’absence par excellence, l’œuvre de N. Bouraoui se rapprocherait aussi
de celle de M. Duras par l’hymne porté au combat maternel. Ainsi les deux
écritures n’ont de sens que parce qu’elle ont ce pouvoir singulier d’aller vers
l’obscur et l’inconnu de l’intime. Ce sont des écritures de l’inconnu maintenu
dans le silence à qui les écrivaines tentent inlassablement de donner voix mais
ces écritures sont également celles de l’indicible ou de la réécriture du
traumatisme latent. Les des œuvres sombrent ainsi dans le trou qu’elle découvre
et qu’elles explorent. Et c’est pourquoi, l’intime s’articule dans les deux
écritures autour du manque et de l’absence et se situe dans une perte
constitutive de l’être et de sa mise en mots. L’inachèvement va de soi dans
cette quête de ce quelque chose qui se donne et se refuse, tout en même
temps ; cette danse amoureuse de l’écriture, comme l’affirme J. E.
Bencheikh dans La parole prisonnière.
Dr
Rachid RAÏSSI
