Première lecture du Sommeil d’Eve.
Des Mille et Une Nuits au Sommeil d’Eve.
Passion,
séparation et rencontres textuelles dans le texte dibien.
Le sommeil d’Eve est une belle partition sur l’amour passion puisque à l’image des Nuits, comme l’affirme J.E.Bencheikh, l’œuvre met en scène une rencontre "impossible" de deux êtres dont la réunion, fortement prévisible, souhaitée pour la beauté et l’harmonie qu’elle dégage et attendue par le renouveau qu’elle apporte, est devenue, du point de vue des conjonctures, «irréalisable». L’impossibilité souligne donc, ici, les conditions qui rendent la liaison utopique et décrivent aussi la puissance de l’énergie qui fait que l’union devient incontournable et, par ailleurs, insupportable aux autres et à soi et ce, compte tenu de la puissance insupportable de la passion nouvelle qu’elle dégage.
De ce point de vue, le texte
dibien constitue, d’abord et avant tout, le lieu où se confectionne, dans les plis et
replis de la narration, une passion amoureuse et dévorante entre un maghrébin, Solh et une finlandaise, Faïna.
Pour comprendre l’intensité de cette ardeur, revenons aux Mille et un contes
de la nuit où J.E.Bencheikh
nous explique comment l’amant est terrassé, foudroyé par sa passion. Faïna, à l’image des amants des Nuits, pleure, gémit et ne
pouvant être que la malade d’amour qui avance inexorablement vers sa fin. Faïna, enfin, se meurt d’être séparée du double d’elle-même
et le monde semble disparaître à ses yeux et elle semble disparaître du monde.
C’est ainsi que l’héroïne de
M.Dib, Faïna, ferait partie
désormais des couples célèbres de l’impossible amour : Qays
et Leïla, le Fou d’Elsa ; amour réservé "en principe" à la virilité
des hommes : celle de Quamar az-zâman
qui reste couché trois ans et dépérit, celle de Ali Ibn Bakkar
qui s’alite, celle de Masrûr qui reste prostré
pendant que Zayn est emmenée vers Aden, celle encore
de Ali Shâr, de Aziz et de bien d’autres comme nous
l’explique J.E.Bencheikh : « Le lexique de la maladie d’amour est abondant
dans les contes comme dans les poèmes qui y prennent place. Le Saqam désigne un état d’infirmité. Le Huyâm
est encore plus riche de significations. Hâma, yahîmu veut dire perdre sa route dans le désert ;
éprouver une soif intense ; aimer éperdument ; errer ça et là comme
un fou. »
Mais J.E.Bencheikh
précise par ailleurs que le roman d’amour et le discours moral sur la passion
se trouvent indissociablement liés dans tout type de société et notamment dans
la société arabe. Ainsi le discours moral sur la passion amoureuse a toujours
suivi de près le discours de la passion pour tenter d’interpeller la raison et
la croyance contre ce "mal" qui menacerait l’âme et conduirait l’être à sa perte.
Le sommeil d’Eve est, dans ce sens, le lieu d’un
discours moral sur la passion. Ou sinon comment comprendre l’amour comme revers
de l’adultère, comment comprendre aussi le rapprochement du texte dibien du texte coranique, comment comprendre la référence
à
L’axe de l’amour est
travaillé dans le texte dibien par rapport à trois
références : le surréalisme, le soufisme et l’existentialisme. Le
surréalisme et, ce qui apparaît comme son corollaire, le soufisme disent tout
en même temps le merveilleux, le fantastique, la révélation que la femme
provoque et sa fusion avec la divinité qui fait d’elle, forcément, un être à
sublimer. Et ce, par opposition à l’existentialisme qui désigne, par contre,
l’impossible constitution du couple à cause principalement de cette capacité de
l’être de sécréter un néant qui l’isole. La séparation, caractéristique même de
l’écriture dibienne, signalée dans la quatrième page
de couverture, tout en disant la séparation effective et l’image obsédante de
l’autre en soi, mène les personnages vers l’écriture du monologue intérieur ou
parole de l’intime qui souligne, de manière plus marquée, la distance réelle qui
sépare les personnages Faïna et Solh.
Cette distance évoque, encore une fois, la difficile pour ne pas dire
l’impossible constitution du couple.
Faïna et Solh
donnent, en effet, la nette impression qu’ils sont en train de tenir un journal
puisque l’écriture est là pour permettre aux personnages de noter au fil des
jours ce qui leur vient au bout de la plume ; une écriture du discontinu,
de l’éclatement et de la liberté puisque apparemment non soumise aux lois
traditionnelles esthétiques de l’écriture.
L’écriture se fait répétition et donc monotonie. Et les personnages
apparaissent comme "prisonniers" du temps qui s’allonge et qui finit
par disparaître. Ecriture de la chronique du voyage intérieur, celui de l’amour
fou. Ecriture caractérisée par la datation, le dialogue avec soi-même et
constituant un refuge et le lieu du secret. Ainsi, l’écriture de l’intime
pousse les deux personnages à s’écrire soi-même, à écrire les balbutiements et
les chuchotements intérieurs, paroles en principe "exclues" de toute
communication mondaine. Cette écriture de l’intime, avant de lier les
personnages, les sépare fondamentalement puisque chacun d’eux est entièrement
pris par la délicate tâche de traquer une sensibilité en mouvement et
difficilement traduisible en mots ; ce qui explique peut-être l’abondance
du langage métaphorique, et notamment celui du rêve. C’est ainsi que les
personnages, chacun de son côté et dans une solitude affreusement totale, vont
procéder à leur propre mise à nu et vont tenir une parole de l’intime dont le
rôle essentiel, on l’a déjà dit, est l’examen de conscience au sens chrétien du
terme.
Mais le texte dibien est surtout le lieu de la rencontre et du dialogue
des textes au point où "l’intertextualité" et la "mixité"
apparaissent comme intimement liées dans
la texture dibienne puisque le texte dibien ne peut pas, d’une part, éviter la rencontre avec
les autres textes et, d’autre part, il ne peut, non plus, éviter la rencontre
bénéfique et productive avec autrui sur le chemin qui le mène à la découverte
de la vie. "Mixité" et "intertextualité" peuvent donc
constituer une même notion dont seul l’objet diffère. Le sommeil d’Eve n’est, au niveau thématique, que l’histoire
d’une rencontre fascinante des "contraires" ; histoire d’une rencontre entre une
finlandaise, Faïna et un maghrébin, Solh. Mais Le Sommeil d’Eve
est aussi l’histoire de la rencontre du Sud et du Nord. C’est
pourquoi le texte dibien se fait d’abord en rapport
avec l’écriture de
Dr RAISSI Rachid.
Références
bibliographiques :
1. J.E.Bencheikh,
C. Bremond, A. Miquel, Mille et un contes de la nuit, bibliothèque des
Idées, N.R.F, Editions Gallimard, 1991, pp. 263/264.
2. Mille et Un Contes de
3. Aino
Kallas,