Hommage à J.E.Bencheikh.

Lecture du conte-cadre des Nuits.

 

D’après J.E.Bencheikh, Les Mille et Une Nuits, comme schéma narratif de base, est né probablement en Inde et a pu influencer et traverser bon nombre de civilisations et notamment celle des Arabes, réputée comme étant la plus dure du point de vue de la censure morale. Ainsi, malgré l’interdiction des discours licencieux, les Nuits ont pu traverser les mailles du filet pour dialoguer et inscrire l’esprit musulman dans ses contes.

Les Mille et Une Nuits est une œuvre monumentale, composée de romans d’amour, d’épopées guerrières, de relations de voyage, de récits, de contes et de fabliaux qui se sont juxtaposés au long des siècles et qui ne cessent de peupler, en déterminant, l’imaginaire humain et de nourrir les représentations réelles par celles de l’irréel.  Le schéma narratif de base des Nuits, "l’affrontement d’un désir et d’une loi",  pose la loi des princes abusés par leur femme face au  désir d’une princesse, reculant sa mort et celles des autres femmes, qui devaient périr au lendemain de leurs noces, par la parole. Les Nuits, d’après J.E.Bencheikh, mettent en place une culture de l’esprit, de l’âme et du corps qui va nourrir les intrigues amoureuses autour de femmes libérées, belles, savantes et artistes au point où certains des personnages sont devenus des figures mythiques en raison de la grandeur acquise par l’autonomie qui leur était accordée dans la trame narrative singulière et souvent inimitable des Nuits :

"  Belle infidèle ou savante, chacune reflète une époque et interprète un mirage de siècle en siècle poursuivi. La littérature, l’opéra, la chorégraphie, le cinéma, les arts plastiques s’en inspirent. Elle est au cœur du temps perdu de Proust, et les surréalistes la déposent sur les rayons de leur bibliothèque idéale. "Le caractère des Mille et Une Nuits, écrit Goethe, est de n’avoir aucun but moral et, par suite, de ne pas ramener l’homme sur lui-même, mais de le transporter par delà le cercle du moi dans le domaine de la liberté absolue". C’est une façon d’être au monde qui ne cesse d’attirer l’imagination, non sans bouger d’ailleurs pour une culture arabe soumise à de grossières simplifications, qui ne sont pas toujours innocentes. Mais la poésie de l’œuvre surgit toujours à temps pour préserver la qualité de notre émerveillement et donner un sens à notre adhésion. Jorge Luis Borges l’exprime fort bien. Les Mille et Une Nuits font maintenant l’objet d’analyses qui mettent à jour leurs structures profondes et font livrer à ce texte d’une prodigieuse fécondité ses véritables richesses. "(1)

Les Nuits disent une parole toujours vivante et inséparable du corps, de l’esprit et du désir qui les gouverne. Dans les plis et replis de la narration, nous pouvons, à tout instant, percevoir les voix, les silences et les pauses qui rythment l’intimité du lecteur pour le mener dans cet au-delà du conte et pour lui désigner la compréhension magique qui transfigure le réel et redonne vie. La structure en abyme, qui se reproduit à l’infini sans pour autant lasser le lecteur toujours en quête du merveilleux et du fantastique, met en évidence le procédé d’enchâssement qui oscille entre  la prise en otage de la sultane et la libération par la parole. Nous avions, déjà, souligné l’impact de la lecture de J.E.Bencheikh sur la nôtre à propos des Nuits dans un article publié dans Cahiers J.E.Bencheikh, Savoir et imaginaire, sous la direction de Christiane Chaulet-Achour ; nous voudrions le reprendre ici, partiellement, pour introduire à la compréhension des Nuits :

En nous invitant au cœur des Nuits, l’île par excellence de la parole prisonnière, J.E.Bencheikh nous apprend que la véritable fonction des Mille et Une Nuits est d’établir la communication avec le désir, de rompre l’exil de celui qui les approche dans une fulgurante métamorphose du rêve qui tend vers un indicible étonnement d’une compréhension magique de l’univers. Ainsi le lecteur peut prétendre accéder aux horizons multiples où «gémit le rêve» ; il pourra alors sonder avec volupté la «mémoire refoulée» et, dans son envol, il dépassera les «miasmes morbides» et comprendra sans effort le «langage des fleurs et des choses muettes». Au cœur des Nuits, dans cette danse magique des mots, J.E.Bencheikh lève le voile sur le surgissement du désir et nous invite à pénétrer l’au-delà de l’écriture, l’imaginaire qui règle les grandes questions de l’existence. C’est ainsi que dans et hors du conte-cadre, le critique décide qu’il y a autre chose à comprendre dans l’œuvre, une autre chose qui se tient tapie dans l’ombre, qui se parle depuis une absence : une parole enfouie dans les plis et replis de la narration et qui attend depuis des siècles qu’on la délivre de l’innommé, qu’on lui donne voix (e). Les Nuits dessinent un nouvel espace dont la beauté naît du désir de l’autre : île de la passion et de l’amour, métaphore universelle de la parole dans le jeu pervers de ce qui s’offre et se refuse, cette danse amoureuse de l’écriture. Grâce à cette traversée, nous passons sur «l’autre scène» où la soif devient assouvissement : l’imaginaire transfigure le texte et ses significations. (…)

Au-delà des mots et de leurs espaces «habités» par un foisonnement de significations qui nous préexistent et avec lesquels nous devons négocier le sens que nous voulons inscrire dans l’univers, comment atteindre l’autre sinon par l’érotisme ? La communication subjective ne serait-elle pas communication verbale enrichie de la dimension érotique ? L’érotisme est ici compris comme une intériorité affective qui a besoin de se réaliser à l’extérieur de soi. L’espace subjectif implique la mise en écriture de notre propre corps, de ses tourments et de ses désirs. Nous frôlons l’inexprimé de l’être, si difficile à traduire en mots. Se fuyant sans cesse, s’exilant de lui-même, l’être serait toujours à l’affût du contact. Chaque conscience a besoin de l’autre pour se réaliser. Le rêve, lui, peut se dire : accomplir le parcours du déséquilibre vers l’infini intérieur de l’autre, parcours de l’extrême et mouvement salvateur du contact. L’espace érotique doit être nécessairement saisi dans sa dimension universelle et comme un processus complexe où les «interlocuteurs» rentrent en rapport, tendent l’un vers l’autre pour se réaliser et fusionner, réactualisant à chaque rencontre profonde le mythe de l’androgyne.

J.E.Bencheikh, analysant le conte de ‘Aziz et de ‘Aziza, nous désigne ce langage particulier d’un corps qui se met subitement à parler : l’inconnue met le doigt dans la bouche, joint le pouce et l’index qu’elle place entre ses seins puis jette, à l’intention de ‘Aziz, un poème et « un mouchoir orné de broderie de part et d’autre d’un distique». Notre objet n’est pas de saisir le sens de ces signes masqués – que ‘Aziza explique d’ailleurs – mais de désigner l’espace de communication qu’ils impliquent et qui n’existe pas en toute clarté. Communication de l’érotisme qui précède le contact. La «nouveauté» et l’énigme accentuent le charme de l’inconnue qui se place dans un échange extra verbal, inaccessible au sens immédiat.

J.E.Bencheikh réveille le texte des Nuits pour l’extraire de l’ombre et de l’enfermement : «textes du franchissement (…) qui s’inscrivent au sein d’une absence et entreprennent de l’annuler», «textes qui détruisent les limites», écriture androgyne où coexistent la parole de la loi et celle du désir. Nous guidant dans les Nuits, J.E.Bencheikh nous mène patiemment «au bord de ces failles au fond desquelles se dévoilent impudiquement les obsessions tragiques de l’espèce humaine»…La vérité, ici, serait au bout de l’irréel. " [2]

 

Les Nuits sont passionnantes et semblent exiger, à chaque nouvelle rencontre, un nouveau regard et une nouvelle lecture parce qu’elles font naître, en celui qui les approche, de nouveaux désirs insoupçonnés jusqu’alors. Notre envie de rajouter une autre lecture au conte-cadre et de proposer un autre schéma de base des Nuits devient impérieuse. Dans ce sens, nous voudrions juxtaposer à "l’affrontement d’un désir et d’une loi", "une séparation fondamentale source d’adultère et de crime comme prétextes au passage à l’écriture du shawq".

Ainsi, et au-delà de "l’affrontement d’un désir et d’une loi", se dirait, dans le conte-cadre, aussi et surtout la séparation fondamentale de l’homme et de la femme ; tenus à l’écart l’un de l’autre, le couple a fini par s’interpeller pour communiquer différemment : d’abord violemment pour capter l’attention de l’autre, d’où le prétexte de l’adultère et du crime, et, ensuite, quand la seconde communication vint à s’établir, avec la montée de la parole contique de Shéhérazade, l’homme sanguinaire, transporté dans des contrées féeriques, semble retrouver son humanité en compagnie de l’autre partie  constitutive de sa personne ; partie qui comblerait les manques de l’être qui sont nécessaires à l’accomplissement et au passage du non-être à l’être.

Ce deuxième schéma de base  contiendrait une problématique de la parole et son revers, le silence. Le préalable au conte-cadre désignerait un manque fondamental : le silence de la femme qui creuse, le plus souvent, un écart considérable entre ceux-là mêmes, le couple, qui tente de se rejoindre, de s’atteindre par le corps, le geste et le regard, tendus vers l’autre comme une prière.

Le conte-cadre viendrait, en effet, pour accuser cette mise à distance du masculin et du féminin, à l’origine, inséparables. Le conte-cadre instaure une parole tressée dans des blancs et des silences ; une parole silencieuse, seul pont jeté entre le couple qui, au lieu de réunir, se met à saccager, à meurtrir et à désunir pour atteindre ses propres limites qui tendent à la métamorphoser, le plus souvent, en mutisme qui trahit une parole intérieure vive et intense qui conduit, celui ou celle qui la porte tragiquement en lui, vers l’écriture de la perte et de la démolition, d’où l’infidélité de la reine et le massacre perpétré par le roi.

Nous passons, ici, d’une parole du corps, celle de l’infidélité comme transgression de la loi et de la mort comme châtiment, à une communication du désir pur qui implique, par contre, le contact, la chaleur humaine et la possibilité rêvée de retrouver sa propre moitié perdue. Le conte-cadre des Nuits poserait, ainsi, le problème moderne des communications froides et différées  qui annulent le contact et fonctionnent à l’isolement, à l’individualité et à la séparation fondamentale des êtres.

Le conte-cadre dirait, selon nous, en marge de "  l’affrontement d’un désir et d’une loi ", la séparation de la femme et de l’homme qui, chacun en mal de l’autre, et le " mâle ", en mal de féminité, est devenu impitoyable en raison et à cause de ce manque même et ce, en l’absence de mots adéquats qui traduiraient ce manque et ces besoins qui obligent l’être à prendre le chemin de la parole ambiguë du corps et du geste. Le conte-cadre dirait ainsi le mythe de l’androgyne où l’homme, séparé de son double et de sa moitié, gémit, pleure et se morfond mais s’endurcit aussi parce que la source de la beauté, de la gentillesse, de la douceur et de l’amour s’est tarie et parce qu’on le tient éloigné de la femme qui, seule, a ce pouvoir singulier de le ré-enfanter de ses douleurs par le rêve qui redonne vie, espoir et vitalité.

 

Ce deuxième schéma du conte-cadre part du présupposé que le conte, celui des Nuits qui s’installe au sein d’une séparation fondamentale et entreprend de l’annuler, n’est pas mort ; il tend seulement à revenir sous d’autres formes pour continuer le rêve et abolir la séparation. Le conte peut transparaître dans la parole d’un café maure, d’une rue malfamée, des récréations des écoles et fleurit de manière intense sur l’écran de la télévision et dans les plis et replis de la littérature qui permet, encore et toujours, aux contes de revenir pour œuvrer à la réconciliation du couple. C’est pourquoi, nous devions décider, compte non tenu de l’écart considérable creusé entre l’écriture du paratexte et celle du texte du Fou de Shérazade, que les contes étaient là pour travailler à la jonction des races et pour pénétrer les séparations afin d’entreprendre de les annuler.

 

      Dr Raïssi Rachid.

 

[1]  J.E.Bencheikh, Les Mille et Une Nuits ou la parole prisonnière, Gallimard, 1988.

 

[2]  Rachid Raïssi, Au Cœur des Nuits, dans Etudes Littéraires maghrébines n°13, Cahiers J.E.Bencheikh, Savoir et imaginaire sous la direction de Christiane Chaulet-Achour, l’Harmattan, 1998, pp. 87-88-89.

 

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