Cours N°5

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Cours N°05

Par: Dr.Raissi Rachid

De l'enfermement de l'être dans le discours à sa libération.

Hymne à la littérature

Mon projet, dans cette réflexion est de montrer l’enfermement de l’être dans le langage et sa libération par le travail de la création dont l’objet essentiel est la transgression des normes, le déchargement des sens venus d’ailleurs enfouis dans les plis et replis du signe linguistique et encyclopédique et, le rechargement du signe par de nouveaux sèmes. C’est de cette lutte acharnée, menée généralement par la littérature et l’art d’une manière générale contre l’enfermement de l’être dans le discours, dont il va s’agir ici.

 Préalablement, on peut poser l’être comme tressé dans les blancs, les silences et les paroles antérieures du mot soumis constamment à des pressions multiples. On peut penser également que tout être tente de grandir faussement dans la conscience de l’autre et dans la sienne propre par le poids des mots et le choc des images qu’ils génèrent. Dans cette perspective, l’être n’interpellerait autrui que pour se dire, s’admirer, plaire, se raconter et pleurer. Mais tout être accuse, dans ce sens, un manque fondamental du langage, celui de l’impossible mise en mots des tourments, de la séparation, des manques et des carences affectives que l’être cultive silencieusement en lui. C’est pour cela que l’incommunicabilité sévit et que le fossé, qui nous sépare, se creuse de plus en plus chaque jour. Chacun de nous n’est à l’écoute que de sa propre personne et ne s’active qu’à la confection de son propre mythe.  Le mythe est un phénomène social récurrent et relativement simple mais qui témoigne, d’abord et avant tout, de l’ignorance et de la peur de l’être face à ses lacunes et à ses innombrables inaptitudes et impuissances.  Le mythe du mandarin, de l’intellectuel ou du technicien du savoir, en sublimant à outrance les activités des choses de l’esprit, cache, en vérité, l’autre face de sa signification, celle-là même qui dévoile la peur d’avouer ses impossibilités et ce, en tentant de compenser préalablement par l’appel au langage élogieux du mythe du héros.

 Ainsi, le ton est donné, le projet, ici, est de montrer que tout discours est soumis, d’une part, à la dialectique de l’altérité et, d’autre part, aux multiples contraintes langagières. Le discours se donne comme enfermement parce qu’il travaille constamment l’être autrement dit en le servant, il l’asservit tout en même temps et ce, en l’obligeant à réactualiser, malgré lui et souvent à son insu, les dits enfouis dans les plis et replis du signe.

 Mon propos, dans cette réflexion, est donc de montrer que tout discours est, en dernière instance, un discours stéréotypé et réchauffé. Ce qui implique une certaine détermination à laquelle il faut ajouter la particularité singulière du discours qui échapperait à tous ceux qui en font usage. Ainsi, tout discours se révèle comme fortement dialogique dans la mesure où il textualise constamment et inévitablement le discours de l’autre. Ainsi, le discours serait le lieu par excellence du croisement et de l’interaction des discours environnants et de ceux de la filiation. De plus, tout discours est polyphonique puisque, en se posant, il inscrit du même coup d’autres instances énonciatives à savoir, le sujet parlant ou l’être de chair, le locuteur ou l’être du discours, l’énonciateur ou l’être de l’énonciation sans oublier que le discours inscrit l’altérité à qui il donne implicitement ou explicitement voix.  

Dans Le degré zéro de l’écriture[1], Roland Barthes  remet le processus de la signification qu’il considère comme un mythe : 

"Tout objet de discours, outre son message direct, sa dénotation, sa référence au réel, peut recevoir des connotations suffisantes pour entrer dans le domaine de la signification, dans le champ des valeurs. Tout peut devenir signe, tout peut être mythe."[2]  

C’est pourquoi toute recherche de la signification  doit être aussi et surtout  une critique du mythe produit  par la multiplicité des connotations qui s’ajoutent à la dénotation pour dévier le sens et les significations de leur cours habituel ; ce travail de renversement et de détournement  de la signification des signes abuse  tous ceux qui s’inscrivent dans le discours. Dans ce sens, tout discours est un discours impossible dans la mesure où toute langue est pleine d’un pouvoir fasciste qui, au lieu d’empêcher de dire, oblige à dire ou plutôt à re-dire les propos des autres. Tout discours se donne donc, comme l’affirment R. Barthes dans Leçon[3] et R. Boudjedra dans Les mots, comme enfermement et toute littérature aurait ainsi pour but la lutte active et acharnée des lieux communs, des clichés et des stéréotypes : 

"Ecrire, c’est essentiellement se battre avec les mots si nombreux, si glissants et si fuyants qu’il est impossible de les contenir. (…) Ecrire, c’est flouer et feinter le sens traditionnel, reconnu et archivé de ces mêmes mots. A ce moment, l’écriture devient une entreprise inhumaine, impossible, voire irréalisable ; parce que justement les mots sont rétifs. Ils ne se laissent pas faire. Ils sont constamment en état d’insurrection. Ils sautent à la gueule de celui qui a le malheur de les manipuler"[4]

 De plus, au-delà et en deçà des marques indélébiles qui colorent le langage, tout locuteur est astreint à des contraintes linguistiques multiples ; seule l’écriture littéraire y échappe parce qu’elle se veut, justement, le lieu de l’éclatement et de la transgression des normes. Roland Barthes, ne nous dit-il pas dans ce sens que :

"Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce  que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif (…) Jakobson l’a montré, un idiome se définit moins par ce qu’il permet de dire que par ce qu’il oblige à dire (…) je suis toujours obligé à choisir entre le féminin et le masculin, le neutre ou le complexe me sont interdits ; de même encore, je suis obligé de marquer  mon rapport à l’autre en recourant soit au tu soit au vous : le suspens affectif ou social m’est refusé. Ainsi, par sa structure même, la langue implique une relation fatale d’aliénation. Parler et à plus forte raison discourir, ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent , c’est assujettir : toute langue est une rection[5] généralisée"[6]

 Ces deux contraintes, qui relèvent du discursif et du syntaxique, aliènent le sujet puisqu’elles empêchent la mise en mots de sa propre réalité et ce, au profit de celle de l’autre omniprésent dans la parole du même. N’est-ce pas là des raisons parmi d’autres qui ont fait dire à J.P.Sartre et à Jacques Lacan " l’enfer, c’est les autres" et "l’inconscient et le discours de l’autre". Dialectique du regard et symbolique de l’imaginaire et du désir convergent vers le dit de l’enfermement qui transite inévitablement par le langage.

 De plus, tous les discours fonctionnent à la répétition, au cliché et au stéréotype. Tout signe linguistique n’existe que parce qu’il est reconnu et archivé dans des significations dictionnairiques infectées, contaminées et dévoyées comme le souligne Rachid Boudjedra dans Les mots. Face au signe, tout discours est asservi, esclave du déjà-dit et lieu par excellence du réchauffé. La langue, avec ses signes archivés, constitue donc le plus grand lieu de l’asservissement ; il n’y a de liberté qu’en dehors de la langue or, le langage n’a pas d’extériorité comme s’accordent à le souligner les plus grands "prisonniers [r1] "du système langagier.

 C’est pour toutes ces raisons, qui disent l’enfermement de l’être dans la langue et son asservissement aux signes et aux significations, que le discours littéraire est fascinant et salutaire. La littérature, qui réactualise tous les types de savoir, a compris qu’il faut habiter la langue et la combattre de l’intérieur. Le texte littéraire, par la pratique de la parodie, du dialogisme, de la polyphonie, du carnavalesque, du pastiche, du travestissement, du collage-bricolage, combat l’oppression langagière en mettant en jeu la représentation même de la langue autrement dit la mise en spectacle tragico-comique du plus grand gâchis humain qui signifie que la langue travaille les êtres beaucoup plus qu’ils ne la travaillent.   

"Si, par je ne sais quel excès de socialisme ou de barbarie, toutes nos disciplines devaient être expulsées de l’enseignement sauf une, c’est la discipline littéraire qui devrait être sauvée, car toutes les sciences sont présentes dans le monument littéraire, quelles que soient les écoles au nom desquelles elles se déclarent, est absolument, catégoriquement réaliste : elle est la réalité, c’est-à-dire la lueur même du réel. Cependant, en cela véritablement encyclopédique, la littérature fait tourner les savoirs, elle n’en fétichise aucun ; elle leur donne une place indirecte, et cet indirect est précieux. D’une part, il permet de désigner des savoirs possibles – insoupçonnés, inaccomplis : la littérature travaille dans les interstices de la science : elle est toujours en retard ou en avance sur elle. (…) La science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe."[7]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mikhail Bakhtine

(1895-1975)

Les oeuvres de Bakhtine n'ont été connues en Occident qu'au début des années 1970. Elles ont joué un rôle décisif dans l'évolution de la théorie littéraire et linguistique. En effet, elles ont contribué à opérer une mutation du point de vue sur la parole. Alors que l'analyse s'était jusque là essentiellement concentrée sur les structures de l'énoncé (linguistique ou littéraire), l'intérêt s'est progressivement déplacé vers l'analyse de l'énonciation. A côté de la découverte des actes de parole, celle du dialogisme a joué un rôle prépondérant dans cette évolution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nom: Jean-Paul Sartre
Naissance: 21 juin 1905 (Paris)
Décès: 15 avril 1980 (Paris)
École/tradition: Existentialisme, phénoménologie
Principaux intérêts: Métaphysique, Épistémologie, Éthique, Philosophie politique, Phénoménologie, Ontologie
Œuvres principales: L'Être et le Néant, La Nausée
Influencé par: Kant, Hegel, Kierkegaard, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Marx
A influencé: Albert Camus, Simone de Beauvoir, Frantz Fanon, Félix Guattari

 

De 1956 à 1962, Sartre et sa revue vont mener le combat le plus radical en faveur de la cause nationaliste des algériens. Alors qu'en mars 56, les communistes votent les pleins pouvoirs à Guy Mollet pour l'Algérie, Sartre et ses amis dénoncent le mythe d'une Algérie française et parlent des réalités du colonialisme. Ils s'engagent ainsi en faveur de l'indépendance de l'Algérie et affirment très vite leur solidarité avec le FLN. Les temps modernes font notamment paraître au printemps 1957 le témoignage de Robert Bonneau, un soldat rappelé, qui raconte les méthodes de guerre barbares en Algérie. Mais Sartre se fait une fois de plus prendre au jeu de l'engagement manichéen comme lorsqu'il était compagnon de route du Parti Communiste : il ne parlera pas, ou légitimera les massacres et crimes de guerre du FLN.

En septembre 1960 il soutient le manifeste du droit à l'insoumission (dit manifeste des 121) et se déclare solidaire des réseaux d'aide du FLN. Lors du procès Jeanson, un « porteur de valise » du FLN, il proclame son soutien absolu à l'accusé. Cette déclaration provoque un scandale et, malgré les protestations de diverses organisations, de Gaulle ne voulut pas de poursuites contre Sartre, qui aurait déclaré qu'"On n'emprisonne pas Voltaire".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 BARTHES (Roland), Le degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux Essais Critiques, Essais, Collection points, Editions du Seuil, 1953.

 DELAC (Philippe), Roland Barthes (1915-1990), Encyclopédie Universelle 2000.

 BARTHES (Roland), Leçon, Essai, Edition du Seuil, 1978.

 BOUDJEDRA (Rachid), Les mots, Révolution Africaine n°1255, 1988. 

DIB (Mohammed), L’arbre à dires, Albin Michel Editions, 1998.  

BAKHTINE (Mikhaïl), Le freudisme, 1927. 

BAKHTINE (Mikhaïl), La méthode formelle en histoire littéraire, 1928.  

BAKHTINE (Mikhaïl), Le marxisme et la philosophie du langage, 1929. 

BAKHTINE (Mikhaïl), Problèmes de la poétique de Dostoïevski, 1927. 

BAKHTINE (Mikhaïl), L’oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen âge et sous la Renaissance, 1941.  

SARTRE (J.P.), Le huis clos, 1944. 

SARTRE (J.P), Critique de la raison dialectique, 1960. 

[1]  Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux Essais critiques,  Essais, Collection  Points,  Editions du Seuil, 1953 et 1972. 

[2]  Dulac Philippe, Roland Barthes (1915-1990), Encyclopédie Universelle 2000.

[3]  Roland Barthes, Leçon, Essai, Edition du Seuil, 1978.

[4]  Rachid Boudjedra, Les mots  in Révolution Africaine n° 1255 du 18 mars 1988.

[5]  Rection :  nom féminin. Linguistique. Propriété qu’ont un verbe, une proposition d’être accompagnés d’un complément dont  le mode ou le cas est déterminé grammaticalement. 

[6]  Leçon, op. Cit. , pp. 12/13.

[7]  Leçon, op. Cit. , p. 18.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 


 

 
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