Cours N°3
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Cours N°03 Par Dr.Raissi Rachid La part du sacré dans le texte maghrébin d'expression française.
On a souvent accusé la littérature maghrébine
d’être «bâtarde», «fiévreuse», «écartelée». On l’a souvent définie
comme une écriture de «l’exclusion», de «l’isolement» et de la
«déchirure». La littérature algérienne d’expression française
serait, de plus, iconoclaste et n’aurait, selon les spécialistes
occidentaux et algériens, comme unique ambition que de détruire,
saccager la parole sacrée qu’elle dévoile de manière à l’exclure.
Toute la littérature maghrébine d’expression française serait
l’image de celle de Hallâj et d’Abou Nawâs, des voyous dont le
principal but est de détourner l’esprit de la religion. Cela est
peut-être vrai pour beaucoup d’écrivains comme Driss Chraïbi, Kateb
Yacine, R. Boudjedra mais cela n’est pas du tout vrai pour le maître
absolu de la littérature algérienne d’expression française, M.Dib
qui non seulement a pu écrire avant, pendant et après la révolution
de manière toujours plus éloquente et plus recherchée mais, de plus,
il s’est toujours attaché à défendre sa différence de maghrébin en
refusant farouchement l’assimilation à la culture de l’autre et le
dépouillement de ses spécificités culturelles.
Cette problématique d’une écriture
désacralisée et désincarnée est le propre de Driss Chraïbi dont le
personnage du Passé Simple[1], Driss Ferdi, raconte essentiellement
sa révolte contre la figure du père, sa loi et son autorité. De
plus, le narrateur défie la religion matérialisée par les «Hajs» que
les pèlerinages à la Mecque conduiraient dans les tripots du Caire
et de Damas où ils entretiendraient des maîtresses et des bâtards en
s’adonnant aux vices et à l’alcool. C’est le cas aussi de Nedjma[2]
puisque l’un des personnages, Si Mokhtar, personnage ivrogne et
dévergondé, qui, lors de son pèlerinage à la Mecque, s’enivre de
parfum à défaut d’alcool et rebrousse chemin sans avoir accompli les
rituels habituels dans les lieux saints de l’islam. Par ailleurs, Si
Nedjma renvoie à une problématique nationaliste, l’identité
algérienne n’en demeure pas moins problématique dans la mesure où la
mère de l’héroïne qui symbolise la nation est l’enfant d’une
juive-française. Nedjma est, de plus, bâtarde et ignore son père,
l’un des quatre pères des quatre personnages qui gravitent autour
d’elle et à qui elle se donne reproduisant, du même coup, l’inceste
et la bâtardise qui semble maintenant coller à la peau du personnage
et à celle de la nation.
Indépendamment du sens historique de Nedjma et
de sa portée épique nécessaires certainement à la réunion d’un
peuple et d’une nation dominés, tous deux, par le colonialisme
français, si “espace tragique” il y a il serait à localiser dans
cette intention romanesque d’évoquer la dimension religieuse et
Arabe de l’espace textuel. Ceci revient à vouloir se dépouiller et à
dépouiller le peuple algérien d’une composante importante de sa
culture à laquelle il a activement participé. Ainsi, les thèmes de
la quête identitaire et de l’errance, par exemple, ne sont que des
prétextes qui cachent, en fait, l’intention farouche d’amputer
l’Algérie de sa civilisation arabo-musulmane. C’est le cas aussi de
Rachid Boudjedra qui, dans son roman La Répudiation[3], s’attaque
aussi à la dimension religieuse par les thèmes de l’inceste et de la
folie principalement. L’écriture de R. Boudjedra est, dans ce sens,
une écriture de l’aliénation puisque le texte de l’auteur est d’une
rare provocation à l’égard des croyances et des principes
fondamentaux de la nation.
Ce roman dévoile implicitement la relation
perdue et toujours désirée de certains algériens avec leur
mère-patrie, la France puisque, dès l’ouverture du roman, Rachid, le
narrateur, se confie à Céline, la Française. Il se plaint de ses
croyances qu’il déforme au besoin pour se faire accepter et admettre
comme si le narrateur disait indirectement qu’il méconnaissait cette
culture pour celle de l’interlocutrice. Il lui raconte, encore une
fois, le sempiternelle cliché du patriarche entouré d’une flopée de
femelles à sa botte. Il invente, intentionnellement, la répudiation
de la mère et le remariage du père avec Zoubida. Il lui déclare,
héroïquement, son mépris pour les croyances en avouant son inceste
avec Zoubida, la deuxième femme de son père. L’Algérie est présentée
ainsi à l’amante étrangère comme étant dégradée, hypocrite,
incestueuse emplit de peur, de superstitions, de puritanisme aveugle
et de violence et ce, comme si l’Algérie mériterait qu’on vienne la
civiliser de nouveau. C’est le cas également de l’écrivain tunisien
Abdelwahab Meddeb qui, dans Talismano[4], opte pour «l’écriture de
l’affrontement d’un désir et d’une loi»[5] où nous assistons
impuissants aux plus grandes transgressions qui font d’une mosquée
un bordel au moment où le bordel devient l’endroit préféré
d’échanges sociaux, religieux et culturels (Talismano p. 100). Le
corps, dans l’écriture de A. Meddeb, retrouve la matière
préférentielle de son voyage : l’excès et la démesure. Ce corps
haï-désiré est focalisé par l’écriture à partir de sa découverte par
l’enfant jusqu’aux scènes de sadisme perpétrés dans le bain. Le
voyage vers l’autre est également recherché dans l’inceste qui est,
pour le narrateur, une autre façon de communiquer avec ses ancêtres.
Ici, la prostitution se veut sacrée au point où Jacques Berque[6],
dans Le monde, qualifie cette recherche du plus grand blasphème
après celui de K. Yacine.
Mais ce n’est du tout le cas de M.Dib qui, dès
Ombre Gardienne[7], s’adresse aux femmes pour qu’elles sauvegardent
leur foyers contre le sommeil colonial. Cette écriture est celle qui
célèbre la femme et son pouvoir d’enfanter dans la lumière et le
chant pour repeupler la nation détruite par le colonialisme. La
femme, conservatrice des croyances ancestrales, est l’ombre
gardienne. Ainsi, elle permet le lien entre le passé et l’avenir et
préserve contre l’aliénation ; vestales, à l’image de ces jeunes
filles vierges attachées au culte de la déesse romaine Vesta et à
l’image des femmes chastes et fidèles, la femme algérienne est
donnée comme garante de la protection de l’ancienne loi. L’enfer, le
paradis, l’horreur de la guerre, la douceur salvatrice de la femme
sont les thématiques récurrentes de ce recueil. Dès le début,
l’écriture dibienne se donne ainsi comme attachée aux sources
profondes et aux valeurs sûres et séculaires de l’Algérie. Par
opposition aux écrivains iconoclastes qui détruisent les croyances
profondes du lieu pour plaire probablement à cette France qu’ils
doivent regretter, l’écriture de M.Dib, non dépourvue de poésie et
de création, s’attache à éclairer et à guider l’Algérien vers ce qui
le constitue autrement dit sa foi et sa croyance. Jusqu’à la fin de
sa vie, comme je l’ai montré dans ma thèse de Doctorat[8], M.Dib
demeure l’un des gardiens farouches des croyances du peuple
algérien. Dans Le Sommeil d’Eve, il s’applique encore à interpeller
la femme pour lui parler du paradis, de l’enfer, de l’adultère, de
la folie, du châtiment et de la Rédemption.
En effet, Le sommeil d’Eve, au contact du
soufisme et de la Fiancée du Loup, impose un parallélisme très
parlant entre Faïna et le personnage mythique des trois religions
monothéistes, Eve. Cette réunion singulière des deux personnages au
sein du texte dibien laisse préalablement entrevoir la volonté ferme
de la réactualisation du péché originel ; réactualisation donc du
paradis perdu et réactualisation de la condition actuelle de
l’humanité où l’être semble toujours assujetti à la faute et
toujours enclin à sa réalisation.
L’hypothèse de la volonté de la
réactualisation de la faute originelle est ensuite confirmée par le
lien "intertextuel" que le sommeil d’Eve entretient et maintient
avec le texte de la Fiancée du Loup[9] d’Aïno Kallas puisque à
l’image d’Aalo, Faïna transgresse la loi en commettant l’adultère,
subit le châtiment de la folie et de la déperdition de soi et
bénéficie, en dernier, de la clémence du pardon et de la rédemption.
Mais Faïna, subissant évidemment un parcours initiatique, va, lors
de la clôture narrative, subir une transformation ; Faïna se
métamorphose, comme par miracle, en icône et en chrétienne primitive
orthodoxe ayant foi en la parole. Faïna rejoint ici son passé et son
origine, la Vierge de l’icône. Mais Faïna n’a pas fini de se
métamorphoser puisque de l’icône, elle passe à Marie, celle que Dieu
préféra d’entre toutes les femmes :
« Nomme-la dans l’écriture Marie, alors
qu’elle s’isolait des siens quelque part à l’Est, puis tendait
autour d’eux un voile, sur quoi nous lui envoyions notre esprit sous
une apparence humaine. (…) Et elle a dit, je m’en remets au
miséricordieux… »[10].
Indépendamment des images de la Louve et de
l’Icône que l’écriture dibienne reprend également quand elle
dialogue avec le soufisme et le surréalisme, Le sommeil d Eve, au
contact du mélange subtil du surréalisme et du soufisme, développe
l’image de la femme-déesse qui vient, en quelque sorte, compléter
les représentations données plus haut. Faïna-Louve, Faïna-Icône,
Faïna-Marie se métamorphose, au contact du surréalisme/soufisme en
divinité puisque l’absolu, soumis et dévoué au féminin passif et
actif, se manifeste à travers la femme qui a un contrôle total sur
le principe féminin de l’homme et c’est pourquoi la femme est
créatrice, nous dit le texte dibien à la page 196.
Dans ce cadre singulier, où l’écriture
dibienne entreprend de dialoguer avec le surréalisme et le soufisme,
tout en même temps, la femme échappe par le fait qu’elle n’est plus
évoquée pour ses pouvoirs magiques de réduire le cosmos à la portée
humaine, de faire éclater les astres et de détourner l’eau de son
cours ; la femme, dans l’écriture dibienne, échappe considérablement
parce qu’elle a la possibilité extrême de rejoindre les confins des
sphères étoilées où elle se confond et prend la place de la divinité
parce que l’émotion qu’elle provoque, merveilleuse et révélatrice,
devient le substitut de l’expérience mystique et de la quête
initiatique.
Ainsi et si la mise en parallèle de Faïna et
d’Eve dit préalablement que l’être est toujours assujetti à la faute
originelle et toujours enclin à sa réalisation, la mise en parallèle
de Faïna et d’Aalo vient le confirmer par l’interpénétration
constante des deux histoires. Mais le texte dibien tente de
décloisonner cette vision par le fait qu’il lui donne une échappée
en l’inscrivant dans le parcours initiatique du soufisme ; parcours
qui dit l’enchevêtrement de l’ici et de l’ailleurs et qui souligne
que des anges veillent sur l’humain, le malmènent quand il s’égare
et il en sort meilleur de leurs mains. Ce parcours n’est pas choisi
par Faïna ; il lui est imposé à seule fin qu’elle "grandisse" pour
atteindre ce non-lieu de la pureté absolue qui lui donne la
possibilité d’accéder à la divinité.
Ainsi et par opposition aux critiques qui ont
été faites au Sommeil d’Eve, la représentation de la femme, selon
notre lecture, ne semble pas être négative puisque l’intention du
texte dibien n’est pas de réactualiser le péché originel comme une
fin en soi mais l’objectif serait, en reprenant ce qui semble être
un passage obligé, de déculpabiliser et de dédramatiser la faute
dans laquelle tout être s’inscrit et se retrouve car la faute est
humaine et fait l’humain.
Ainsi, Le sommeil d’Eve n’est pas une autre
manière d’acculer la femme mais, au contraire, le texte dibien
semble travailler activement à déculpabiliser l’humain en désignant
cette possibilité extrême, pour tout être, non seulement du Pardon
et de la Rédemption mais encore du passage d’un état satanique à un
état angélique.
Eve, Aalo ou Faïna ne sont pas représentées
comme coupables dans le texte dibien. Elles constituent, selon
l’écriture dibienne, un exemple à donner à une humanité égarée. Ces
personnages ne sont pas, non plus, des victimes mais, tout au
contraire, elles apparaissent comme des prophètes ou des élus dont
la mission est d’indiquer la voie. C’est ainsi que toutes ces femmes
et beaucoup d’autres ont pu accéder à la divinité ici-bas. |
Driss Chraïbi Un des grands écrivains marocains de langue française. Il fut révélé par Passé simple (1954) le roman qui a fait entrer la littérature marocaine dans la modernité.
Kateb Yacine
Abdelwahab Meddeb Né à Tunis en 1946. Etudes d'Histoire de l'Art et de Lettres. Nationalité française Doctorat Aix-Marseille 1991: "Ecriture et
double généalogie".
|
[1]
Driss Chraïbi, Passé Simple, Paris, Denoël, 1954. [2]
Kateb Yacine, Nedjma, Paris, Editions du Seuil, 1956. [3]
Rachid Boudjedra, La Répudiation, Paris, Denoël, 1969. [4]
Abdelwahab Meddeb, Talismano, Roman, La Bibliothèque arabe, Sindbad,
Collections éditées par Pierre Bernard, Paris, 1987. [5] J.E.Bencheikh, Les Mille et Une Nuits ou la parole prisonnière, Gallimard, 1988, p. 10. [6]
Talismano, Ibid., quatrième page de couverture. [7]
Mohammed Dib, Ombre Gardienne, Recueil poétique, Préface de Louis
Aragon, Editions Gallimard, 1961. [8]
Rachid RAÏSSI, Au centre d’un étoilement textuel, du fou de
Shérazade de L. Sebbar au Sommeil d’Eve de M.Dib, plaidoyer pour le
métissage. [9]
Aïno Kallas, La Fiancée du Loup, Récits, Traduit du Finnois sous la
direction de Jean-Luc Moreau, Editions Viviane Hamy, 1990. [10] Mohammed Dib, Le Sommeil d’Eve, La Bibliothèque Arabe, Sindbad, Collections dirigées par Pierre Bernard, Paris, 1989.
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