Murmures !
Par: Dr.Raissi Rachid
C’est ainsi qu’elle me parle, encore et toujours, d’un pays étrange et plein d’injustices où la femme a constamment peur…
Parole :
<< En écho au souhait d’Assia Djebar de tout débloquer par la parole, répondent ces lignes de Maissa Bey : il suffit de parler. Mais aujourd’hui la mort fait partie de la vie. Elle est partout présente, toujours imprévisible Et toujours la parole, toujours le souvenir ! >>
Elle pense aujourd’hui à cette parole et à son revers, le silence et ce, au-delà de l’opposition de la langue et de la parole et de celle de l’énoncé et de l’énonciation.
Elle pense continuellement à toute cette parole qui véhicule inévitablement ses blancs, ses béances et ses silences parfois involontaires puisque il n’existe pas de locuteur idéal.
Elle pense également au mouvement particulier de toute la parole qui, en en tentant de réunir, creuse,le plus souvent et tout en même temps , un fossé, un abîme insondable entre ceux- là même qui tentent désespérément de s’atteindre et de se rejoindre par le verbe tendu vers l’autre comme une prière.
Elle pense aussi à cette parole seul pont jeté entre les êtres, qui au lieu de réunir, se met à saccager meurtrir et à désunir pour attendre ses propres limites qui tendent à la métamorphoser le plus souvent, en silence apparent qui trahit une parole intérieure vive et intense qui conduit, celui ou celle qui la porte, tragiquement, vers l’écriture de démolition.
Elle pense profondément à cette société qui, toute entière, tombe, pour des raisons multiples, dans l’incommunicabilité, et qui opte pour le passage de l’oralité à l’écriture, seule issue possible.
Elle pense intensément à ce passage qui vient dévoiler, entre autres, l’impossibilité même de la parole qui, pour survivre, se métamorphose en écriture pour séparer les interlocuteurs, en mal de communication, et leur permettre, tout en même temps, de se re-joindre encore mais différemment.
Elle pense tendrement à ce lecteur qui lit en silence une parole de l’absence multiple et ce , tout en étant fondamentalement séparé de celui ou celle qui la profère .Elle pense au regard, à la voix, à la gestuelle, à la mimique et au corps qui viennent généralement pour parfaire l’acte de parole et qui disparaissent pour laisser place à un ‘’ dialogue ‘’ froid, impersonnel au seul profit de la solitude du lecteur qui peut l’investir , l’interrompre ou le reprendre à souhait.
Elle pense souvent à cette communication singulière, qui dit d’abord et avant tout l’absence effective du contact et elle pense douloureusement à ce penchant pour l’écriture autobiographique, celle qui met au jour l’intimité déviante de l’être en écrivant la pédophilie, l’inceste ou l’homosexualité ; écriture qui dit que certains d’entre nous ont atteint un point de non retour dans ce silence atroce qu’on ose écrire.
Elle pense continuellement à toutes nos communications différées qui empêchent le contact et la confrontation. Et elle pense en silence à cette société, dite moderne , qui fonctionnent à l’isolement , à l’individualité et à la séparation fondamentale des êtres .Elle pense à l’oralité qui implique le contact, la chaleur humaine et tous les maux qui accompagnent la parole. Elle pense aussi que toute société se dirige, c’est une question de temps, vers la communication écrite qui sépare inévitablement. Elle pense que la parole, aujourd’hui, est ce qui permet souvent à l’homme de’’ grandir’’ faussement dans la conscience de l’autre et dans la sienne propre ; et ce , en s’efforçant continuellement de cacher la vérité de la pensée qui devient, de ce fait, un silence qui se met subitement à hurler si fort qu’il finit par faire taire cette parole qui se veut tendue vers l’autre comme une douceur trempée dans du fiel
Elle pense et elle continue de penser que toute parole ne peut déboucher que sur l’impasse du silence et elle évoque pertinemment la déchéance de l’être dite dans les poèmes de Brel qui oeuvrent constamment à la mise en évidence de l’incommunicabilité et de l’échec constant de la parole au point où l’auteur, dans l’ombre de son ombre , l’ombre de sa main , l’ombre de son chien,.Elle pense aussi qu’il ne faut pas oublier d’évoquer les vieux qui ne parlent pas ou seulement , parfois, du bout des yeux.
Elle pense frénétiquement à Baudelaire qui, pendant toute sa vie , n’a jamais cessé de poser et de reposer , d’une autre manière certes , ce problème de la communication impossible et donc le problème de la parole et de son revers , le silence. Elle pense très justement à l’Albatros qui vient pour nous dévoiler l’envole qui produit la beauté sublime et pour nous designer ce langage réducteur et provocateur face au silence éloquent et significatif du poète.
Elle pense à l’Elévation qui nous donne à voir l’éternel incompris, le poète a l’affût permanent du ‘’décollage’’ et des fuite pour planer sur la vie et comprendre sans effort le langage des fleurs et des choses muettes. Elle pense à l’auteur qui vient pour nous révéler simplement que dans ce cosmos muet, dont le silence atteint et dépasse incontestablement et largement la perfection de toute la parole, seul l’homme parle et œuvre à faire de son verbe une âme redoutable- un acte de parole ou une proposition contenant une force illocutoire, dit-on fièrement comme si on exhibait un pistolet tendu vers l’autre.
Elle pense à la suite de Charles Baudelaire, que les bienfaits nourriciers de la nature, accompagnés du silence désintéressé du monde, s’opposant à la parole meurtrière de l’homme ; elle pense à cette opposition qui produit d’emblée la grandeur incontestée de la nature et la petitesse de l’être qui fait de la parole même un moyen qui aurait dû rassembler au lieu de désunir, une arme pour abattre son prochain.
Elle pense fortement que le silence, comme parole digne le plus souvent de respect et parfois de vénération, ne doit pas être considéré comme un non-né, un mort-né, un non-sens ou comme un vide absolu.
Elle pense fermement que le silence n’est pas non plus l’incommunicable, l’indicible ; il est expression significative et donc parole permanente et mémorable puisque le silence articule la parole pour la rendre possible et articule du même coup le temps du désir et du communicable.
Elle pense durement que le silence, invoqué constamment par la parole, est le présent le plus obscur qui lui est donné et qui dit différemment une espèce d’oracle. Elle pense que le silence introduit la syncope même au sein de cette parole de la bassesse, de la lâcheté et de la soumission qui surgit au détour de ce creusement d’être qui se manifeste au sein même de l’être diabolisé.
Elle pense constamment que la non- représentation du silence par des signes et le fait qu’il vient, entre autre, pour effacer les pôles de la parole et le véhicule du sens, les met dans l’impossibilité de le matérialiser et produit l’incompréhension et le mutisme de celui qui ne peut comprendre que la parole de la déchéance et l’étonnement par ‘’l’impermanence’’ et la disparité de ceux là mêmes qui ne parlent souvent que pour séparer.
Elle pense, à la suite de Wittgenstein, que ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Elle pense que ces propos,tout en introduisant l’envers de la parole, montrent que le silence est présence absolu puisqu’il est invoqué par le verbe et accompagne constamment la parole. Elle pense que cette citation tente, entre autre, d’affranchir le silence pensé comme étant l’absence par excellence et l’abolition de toute parole.
Elle pense maintenant que le silence, habité et plein de choses cachées, ne doit pas être conçu comme l’inabordable et l’objet de la non – connaissance puisque le silence permet à l’être le franchissement de la limite et le dévoilement de l’envers inconnaissable du langage.
Silence :
‘’ Conteur, tu mens ! Ne comprends – tu pas que l’enfant ne sait plus l’Andalousie et les Mille et Une Nuits, Shérazade n’est qu’une sœur parmi tant d’autres qu’on aurait violée, éventrée,égorgée puis décapitée sur une route odorante et chaude de compagne. Vieux fou, mais tais-toi donc. Non, surtout ne lui dit pas qu’il y a des siècles de cela les hommes parlaient de miel et d’amour et que les femmes se parlent de leurs plus beaux atours d’intelligence et de satin’’