Enfantement à Vif
Par: Dr.Rachid Raissi

J’étais accoudé au balcon juste devant ma mère assise et pleine de choses cachées qu’elle remuait sans s’arrêter un instant. Elle ne voyait plus rien autour comme aveuglée par ses ruminations et ses désirs de renaître peut – être là dans ses pensées ardente et transparentes. Elle était quelque part cet ailleurs ou’ parfois, à quelques personnes – et à moi, son fils ou le fils de sa chair, de son sang et de son ventre -, elle permettait l’accès : déplacements pénibles et lumineux qui désignent par le poids même de leurs nominations l’obstacle de la compréhension. Cet autre monde, cet ailleurs qui pénétrait le notre si sagement et sans bouger. J’étais accoudé au balcon et je voyais la rue sous moi .Notre rue Une rue d’Alger ou Alger dans la rue coule, nonchalante, entre les pavés et les paroles saines et malsaines .Alger qui s’éveille profondément dans le déchirement, la dislocation et l’aliénation de l’instant qui hurle et se tait pour ne pas dire , pour ne pas nommer car elle a peur d’elle- même et des autres. Beaucoup de sang, beaucoup de larmes qui parlent notre ignorance et notre insouciance comme si la vie n’état pas ou qu’elle était trop ou de trop. Je ne me retournais pas .Ma mère me parlait mais ses paroles se perdaient dans l’immensité de la laideur et da puanteur meurtrière. C’était un vendredi. Et tout le monde s’ennuie et personne ne fait, et personne ne rit. On attend le samedi mais le samedi, on s’emmerde aussi. Et le mal à l’âme commence : cette chair qui vous enferme comme une deuxième peau, celle qui vient avant l’autre : le monde ou la vie au centre même de la mort, de la laideur et le la puanteur. La vie du silence qui se prolonge.Un silence qui parle, désigne et nomme le silence des uns devant la parole des autres qui n’arrêtent pas de parler et de dire dans l’éternité du silence. De ceux – là qui ne croient plus au possible et au devenir de l’acte. L’autre acte : acte du regard, du geste, due la parole et du corps tout entier. La parole de la mouvance semblable la vie même de la cellule,à la gestation de l’ enfant et au calme actif du conteur qui marque , nomme et désigne les distances des univers et déploie la sphère spécifique des signes et des figures. Ma mère parlait toujours mais différemment : avec les yeux ,avec les gestes , avec le mal que l’âge a calmé ,a adouci pour faire taire la bouche et faire parler le rides et les larmes des yeux presque jaunes qui regardent en pleurant notre monde sans dire et sans pouvoir. Retour ou refuge dans l’opacité du temps qui vous oblige à être : j’allais m’allonger et enfouir ma tête dans l’espace de ma naissance et de la naissance de ma complexité d’homme qui refuse. Consciences mortes qui vous condamnent du même coup et comme par un pouvoir tyrannique à l’agonie dans votre propre cercle ou’ le vertige vous secoue. !’’ ‘’Je t’ai compris, mon fils.
La voix de ma mère me parvenait avec son poids de certitude et de monotonie .Et c’est alors que commença la montée de son récit avec la tombée de la nuit. Un récit qui vous habite, qui vous fouille le corps et les fibres , et , par son propre poids de cohérence vous dévoile les choses et les êtres et vous nomme dans le foisonnement de la laideur : la main de Fatima. C’est ainsi que ma mère me parlait souvent d’un pays étrange et plein d’injustices ou’ les hommes avaient tout le temps peur. La peur régnait depuis longtemps et semblait ne jamais vouloir quitter ces terres .Elle passait de génération en génération le plus naturellement possible et le temps aidant, le peuple fondait des lois implicites sur l’éducation à la peur. C’est ainsi que la peur devit presque ’une qualité, un savoir-vivre. La peur devint un sentiment conforme aux aspirations du peuple. Les gens avaient tellement peur qu’ils n’apparaissaient jamais réellement ; ils glissaient en silence et,faisaient souvent des détours afin d’éviter des rencontres. Dans ce pays naissait la solitude des bouches et des cœurs car personne ne voulait rencontrer son prochain de peur de le connaître et de l’aimer. Dans cette contrée, le nombre des fauves était supérieur à celui des humains et les homme ont fini par ressembler étrangement aux animaux. Les hommes vivaient comme des bêtes ; chacun avait on territoire , ses biens, son gibier. Bien sûr, le plus fort avait toujours raison et n’hésitait pas à tuer les faibles. La puanteur régnait dans ces terres où l’homme cédait la place à l’animal. Dans ce pays, il y avait une cité où la parole n’était pas permise, où le regard brûlait et dérangeait par son intensité, le corps même passait pas inaperçu. Dans cette cité, un enfant allait naître. Une fois qu’ il fut venu au monde, ses parents se dépêchèrent de lui mettre la main de Fatima afin de le préserver du mauvais sort et du mauvais œil.
Dans ce pays des non – valeurs se maintenait une seule : celle qui consiste à se préserver. Cette valeur avait persisté car elle relevait des instincts de conservation ou mécanismes de défense : valeur commune aux bêtes et aux humains la peur était tellement grande et les moyens de défense tellement faibles que la main de Fatima était devenue un rite sacré : à chaque naissance,avant même d’avoir lavé l’enfant, on lui mettait la corde au cou et au bout pendait victorieusement la main protectrice de fatima. La main au cou, les parents étaient tranquilles. Mais l’enfant n’arrêtait jamais de pleurer. De jour comme de nuit, l’enfant sanglotait car la main de Fatima faite en bronze lui pesait sur la poitrine et son poids l’étouffait. La mère pleine d’amour alla s’inquiéter auprès des voyantes de la cité magique. Dans les confins ténébreux, la voyante consulta une autre voyante qui convoqua les mages, les esprits, les planètes.
«… la main en or étrangla le pauvre enfant … » « … la main en or étrangla le pauvre enfant …»
Après plusieurs nuits de discussions, la réponse vint enfin : « Il faut, dit la sorcière, changer le métal de la main : si le bronze ne suffit pas à éloigner les mauvais esprits, l’argent le pourra » les parents allèrent changer la main de bronze en argent. Mais l’enfant pleurait toujours et sa santé était sérieusement mise en jeu. Ils allèrent, encore une fois consulter la vieille femme des ténèbres. Celle-ci, après réflexion et discussions avec l’au-delà, conclut que l’or par sa pureté était le moyen le plus sur pour combattre ces mauvais esprits qui s’acharnaient à poursuivre le nourrisson. Une fois au cou, la main en or étrangla le pauvre enfant. Et les sages de dire : « le destin est infaillible, il était écrit quelque part sur les étoiles que l’enfant ne vivrait pas. » Et les autres de conclure : « Tout ce qui brille n’est pas pur.» C’est l’histoire qui ressemble tellement aux autres… N’y a-t-il pas mille manières de tuer ? Abdenour, le petit cadavre assassiné par la main de Fatima, est envoyé dans un monde parallèle où il se doit de vivre sa mort. Au-delà des foules et des noms, dans une chambre presque vide, au seuil de la solitude, Abdenour se réveille de sa mort. Il s’élance loin des miasmes, loin du fiel, et son cœur dans un premier élan, goûte enfin à la douceur du miel. Il est devenu prèsqu’un homme, un homme - cadavre qui, se croit sauvé pour toujourrs de l’univers qui l’a assassiné. Il regarde intensément par le balcon les rues d’AIger. Heureux ? Abdenour semble le jeu - dans un monde qui refuse de jouer. Son nouvel univers est malheureusement, constate-t-il, tressé de blancs et de silence. Il aime le jeu décidément. Le jeu où l’on joue ensemble au jeu du dit et du non-dit afin d’effacer tendrement l’amertume et les paroles plaintives des lèvres de l’homme. Le jeu du regard qui se pose simplement pour la jouissance, et pour le plaisir de comprendre où les êtres se placent, dans leur conscience. Goût amer de la cassure du monde dans la conscience ! Abdenour, en découvrant son nouvel espace, Alger, est terrifié des crimes et des assassinats qui s’y perpétuent sans cesse. Youcef,son nouvel ami rencontré sur le balcon, lui a dit : Mon histoire est l’histoire de tous les hommes d’une époque où la parole devient blessure, C’est pourquoi bon nombre ont pris le chemin de silence, qui s’inscrit maintenant comme une loi, C’est pourquoi d’autres se réfugient dans les figures… C’est pourquoi tu vois folie, incohérence et peur C’est pourquoi nous ne faisons que passer, monotones et sans vitalité. Nous, les cadavres, cette force qui se meurt et s’évapore juste à sa naissance…’’ Abdenour, issu du monde de la peur, mort dans la peur, se retrouve au milieu d’un carrefour, au centre d’Alger, miné par le délire Pénétré de dégoût, l’âme déchirée, il se perd dans l’immensité incompréhensible du crime .Il traverse l’étendue de son chagrin, traîne sa nouvelle vie dans Alger qui pleure, Alger qui étouffe et s’étouffe dans ses pleurs invisibles. Il traverse l’étendue de son malheur. Alger pleure.
« … la femme se plante devant ses yeux, immense et immobile… »
Le drame est de se sentir lourd, d’une lourdeur maladroite, honteuse. Abdenour déchire l’espace ennuyé par des cris plaintifs des cris fantomatiques. Alger pleure. Le vide ? C’est la multitude des rêves qui se dissipent dans la vallée des morts agonisants. Venu, mort et enterré, d’un espace morbide, Abdenour se réveille dans cet univers étrange, fou. Cette nuit-là dans son sommeil, il éclate de rire, et a peur, peur de ce morbide. Son rire ressemble à celui des fous à lier, des fous à interner. Cette nuit, il fait jour. C’est alors que, dans son rêve, la femme se plante devant ses yeux, immense et immobile et, dans son rêve, elle parle : je suis la Femme, qui clôt la douleur et nomme le désir. Je suis la beauté qui transcende le malheur et redonne vie. Je suis la vie. Je viens pour t’apprendre l’espace qui caresse le sourire, fait cesser la souffrance et pousse tendrement vers le lieu du rêve,comme dans un jeu : il se déroule entre mes mains ouvertes et le long de mes lèvres. Un visage clair et des mains douces qui avancent pour atteindre ton cerveau, un cerveau humide, fébrile. Je t’enfante, mon enfant, mon amour, à vif. Tu renais de mes blessures et je caresse ton regard qui éclaire. J’ai envie. Une folle envie de ton être où s’invente un monde en attente du souffle. Ton léger souffle que je bois, qui descend en moi à travers le parcours fabuleux de mon corps. J’arrive de cette tour lointaine du dit et du rêve prometteurs qui réinventeront ta jeunesse et ta vitalité. Je viens, au sortir de mes blessures, pour te réinventer, te mettre au monde et t’aimer. Je t’enfante par ma seule volonté de femme et te donne vie.
Dans la Cite de la peur, de la haine des ………………elles-mêmes incertaines et peureuses, se lit l’amer douleur d’avoir donné la vie à l’enfant du malheur : le cadavre. Abdenour, sortant de sa mort prématurée, commençait à saisir ce qu’était l’avortement des sens et de la parole…Il comprenait enfin que Dieu avait créé la Femme qui, dans sa bonté innocente, se précipita pour engendrer le monstre séculaire : l’homme qui sème, sans pitié aucune, mort et désolation. Nous sommes pourtant là, vivants ! Même si l’ennui est un lourd fardeau à porter ! Même si nous avons peur de l’existence, de la mort et des mots ! Oh ma douce contrée impossible qui pratique le verbe au rythme de la blessure comme une prise directe sur le rêve !
Je suis accoudé au balcon, juste devant ma mère assise…

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