Par: Dr.Rachid RAISSI

 

Au coeur  des Nuits 

« La vérité est au bout de l’irréel  ».

 

Voyager, c’est quitter un lieu connu pour aller vers un autre, inconnu. C’est aller à  la conquête de soi et de son inscrite ou à inscrire dans le monde. Le voyage naît certainement du rêve fabuleux de se découvrir .Il conduit vers ce « nulle part ailleurs » de l’espace intérieur : espace insaisissable qu’on poursuit inlassablement. Le voyage est alors un autre stade du miroir, un  moyen pour l’individu de se structurer. Dans son « voyage dans l’imaginaire  », sous le titre « Dessine – moi une île », Jamel Eddine Ben cheikh écrit :

Chaque œuvre est une île en lisière de l’infini .On s’oublie en elle pour atteindre aux horizons multiples qu’elle dévoile. Elle imprime en nous un sens irrémédiable qui est notre refuge. Et si nous la quittons, nous sommes sûrs à la fois qu’elle  n’est plus et qu’elle survit . Contre la fureur du monde, elle est la seule espérance de salut.

 Voyager,  c’est aller vers l’urgence, vers l’essentiel ; c’est aussi aller à la rencontre de nos exil respectifs. Par sa différance, l’être ne serait – il pas « condamné » à vivre l’exil et la séparation ? Mais contre la fureur du monde, l’œuvre n’est- elle pas ce rempart contre l’écroulement incessant de la vie ?

En nous invitant au cœur des Nuits ,   l’île par excellence de la parole prisonnière, J.E.Bencheikh nous apprend que la véritable fonction des Mille et Une Nuits est d’établir une communication avec le désir, de rompre l’exil de celui qui les approche dans une fulgurante. Métamorphose du rêve qui tend vers un indicible étonnement d’une compréhension magique de l’univers. 

Ainsi le lecteur peut accéder aux multiples où  « gémit le rêve  » ; il pourra alors sonder avec volupté «mémoire refoulée» et, dans son envol, il dépassera les « miasmes morbides  » et  comprendra an effort » le langage des fleurs et des choses muettes ». Au cœur des Nuits, dans cette danse magique des mots, J.E.Bencheikh lève le voile  sur le surgissement du désir et nous invite  à pénétrer l’au –delà de l’écriture, l’imaginaire qui règle les grandes questions de l’existence. 

C’est ainsi que dans et hors du conte-cadre, le critique décide qu’il y a autre chose à comprendre dans l’œuvre, une autre chose qui se tient tapie  dans l’ombre, qui se parle depuis une absence : une parole enfouie dans les plis et replis de la narration et qui attend depuis des siècles qu’on la délivre de l’innommé qu’on lui donne voix (e) Les Nuits dessinent un nouvel espace  dont la beauté naît du désir de l’autre :île de la passion et de l’amour, métaphore universelle de la parole dans le jeu pervers de ce qui s’offre et se refuse, cette danse amoureuse de l’écriture. 

Grâce à cette traversée, nous passons sur « l’autre scène » où la soif devient assouvissement : l’imaginaire transfigure le texte et ses significations. Reprenant les analyses de J.E.Bencheikh dans l’introduction de ma thèse de Magister, j’ai cherché une réactualisation de « l’affrontement du désir et la loi »dans le Fou Shérazade de Leila Sebbar. Cette résurgence moderne de la Sultane prise en otage et qui parvient , grâce à son verbe, à se maintenir en vie,cet « affrontement » peut s’adapter à de multiples variations. Dans le cas de l’œuvre étudiée, il est conflit entre retour- réancrage et exil séparation. Dans sa mouvance s’affirment le refus de l’enfermement et son implication, la fugue.  

Mettre la fugue la fugue en mots,c’est travailler le mouvement dans l’écriture, les mouvements inscrits sont multiples et se fédèrent  dans un motif littéraire obsessionnel, le voyage.  

Ainsi d’île en île, des Nuits au Fou de Shérazade sans oublier La Maison sans racines d’Andrée  Chedid, le voyage se poursuit,se répète, se redit pour accuser l’affrontement que Sharazad n’ a pas cessé de mimer, pour nommer encore et toujours « l’exil et le désarroi » . Au-delà des mots et de leurs espaces « habités » par un foisonnement de significations qui nous préexistent et avec lesquelles nous devons négocier le sens que nous voulons inscrire dans l’univers, comment atteindre l’autre sinon par l’érotisme ? la communication subjective ne serait-elle pas communication verbale enrichie de la dimension érotique ? l’érotisme est ici compris comme une intériorité affective qui a besoin de se réaliser à l’extérieur de soi. L’espace subjectif implique la mise en écriture de notre propre corps, de ses tourments et se ses désirs. Nous frôlons l’inexprimé de l’être, si difficile à traduire en mots. 

Se fuyant sans cesse, s’exilant de lui-même, l’être serait toujours à l’affût du contact. Chaque conscience  a besoin de l’autre pour se réaliser. Le rêve, lui, peut se dire : accomplir le parcours du déséquilibre vers l’infini intérieur de l’autre, parcours de l’extrême et  mouvement salvateur du contact. L’espace érotique doit être nécessairement  saisi dans sa dimension universelle et comme un processus complexe où les « interlocuteurs  » rentrent en rapport, tendent l’un vers l’autre pour se réaliser et fusionner, réactualisant à chaque rencontre  profonde le mythe de l’androgyne. 

Jamel Eddine Ben cheikh, analysant le conte de ’Aziz et de ‘Aziza,nous désigne ce langage particulier d’un corps qui se met subitement à parler : l’inconnue met le doigt dans la bouche, joint le pouce et l’index qu’elle place entre ses seins puis jette, à l’intention  de ‘Aziz, un poème et « un mouchoir orné de broderies représentant deux gazelles de part et d’autre d’un distique ». Notre objet n’est pas de saisir le sens de ces signes masqués- que ’Aziza explique d’ailleurs- mais de désigner l’espace de communication qu’ils impliquent et qui n’existent pas en toute clarté, Communication de l’érotisme qui précède le contact La  « nouveauté » et l’énigme accentuent le charme de l’inconnue qui se place dans un échange extra- verbal, inaccessible au sens immédiat.  

J.E.Bencheikh réveille le texte des Nuits pour l’extraire de l’ombre et de l’enfermement : « textes du franchissement (…) qui s’inscrivent au sein d’une absence et entreprennent de l’annuler », « textes qui détruisent les limites », écriture androgyne où coexistent la parole de la loi et celle du désir. Nous guidant dans ces Nuits, J.E.Bencheikh nous mène patiemment « au bord de ces failles au fond desquelles se dévoilent impudiquement les obsessions tragique de l’espèce humaine ».

  

 

                                                                                ..La « vérité » serait au bout de l’irréel ?

            

       

 

 

 

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