
« La sottise,
l'erreur, le péché, la lésine, occupent nos esprits et travaillent nos corps,
et nous alimentons nos aimables remords, comme les mendiants nourrissent leur
vermine. (…) »[1]
Pour ceux qui sont si
occupés qu’ils n’ont plus un moment pour consulter un dictionnaire et qui
passent le plus clair de leur temps à réinventer les sens et les significations :
"Le
pamphlet est un nom masculin qui désigne un genre littéraire et polémique
consistant en une satire souvent violente d’un adversaire à propos d’une
querelle d’idées. Le pamphlet appartient également au genre journalistique et à
la littérature de combat. Il est aujourd’hui délaissé au profit de la polémique
et de la satire. Le pamphlet a cette particularité singulière de jeter un
regard indigné sur le monde et provoque l’indignation de ceux qui sont mis
devant la réalité qui écoeure."[2]
Le langage, la pensée et l’être de l’intellectuel[3]
sont ceux de toutes les phobies, de toutes
les frustrations et de toutes les déviations[4] ;
c’est un langage de la compensation et de la tentative constante de la
revalorisation de l’image de soi. Mais un jour prochain, la parole de ceux qui
sont entrain de naître à la connaissance nouvelle nous délivrera de ce langage
creux et peut être bien qu’un jour le silence nous délivrera aussi de cette
parole infecte pratiquée au rythme du mensonge motivé et intéressé.
Cette parole, malhonnête scandée à longueur de journée, est faite
uniquement d’explications dictionnairiques statiques et souvent inventées et réinventées au gré des
fantasmes ; explications qui font oublier la douceur et le bienfait du
silence[5]
qui normalement doit structurer la parole et lui donner forme[6].
La lettre peut tuer l’esprit et la forme de certaines paroles peut complètement
noyer la pensée. La possibilité de l’impossible est de ne pas se laisser
impressionner par colique permanente des intellectuels si l’on veut
penser un peu parce que la tâche principale de l’intellectuel est de tuer toute
tentative dans l’œuf, d’étouffer le rêve. Il faut rester attentif et vigilant à
cette autre pensée après laquelle nous courons tous depuis si longtemps et que
nous respirons à travers les pores de notre peau même. De cette possibilité de
l’impossible, et de ce qu’il faudrait faire pour tenter de la penser autrement,
re-naîtra l’évidence de Bob Dylan qui affirmait que « Celui qui n’est pas occupé à naître
est occupé à mourir » et l’affirmation d’Euclide qui, lui, soulignait
l’évidence que tout « Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans
preuve ».
L’intellectuel, pris en otage par l’administration et les politiciens,
allait être distingué par des marques de considération trompeuses, par des gloires
de pacotille contre lesquelles ces valets impuissants et dévirilisés par le
système allaient offrir ce qu’ils ont de plus cher : leur virilité puisque
d’être libre, ils allaient re-devenir esclave en croyant être les maîtres
absolues de la pensée et de l’écriture. Ces personnages frustrés, boulimiques
et laids pensent être les seuls à pouvoir/savoir écrire alors que leur niveau
ne leur permet même pas d’avoir le certificat d’étude d’antan ; ils
n’excellent d’ailleurs que dans le plagiat et la paraphrase qu’ils préconisent
même à leurs suivants. Pour les emprisonner d’avantage, le système les gratifia
de beaux titres qu’ils ne méritent même pas ; titre qui, de plus, a fait
d’eux la risée de tout le monde surtout ceux qui sont arrivés grâce aux nègres
et ceux qui pensent faussement qu’ils posséderaient le don d’ouvrir et de
fermer la connaissance, les boulimiques de la panse et de l’esprit ; les
obèses, enfin. Ce jeu déshonorant en
échange du titre pompeux et creux que personne ne désire les pousse vers plus
de magouille, vers plus de manipulation des "données" qu’ils couvent
jalousement et qu’ils manipulent bassement et injustement pour signifier
l’autorité qu’ils n’auront jamais même auprès de ceux dont ils sont les
esclaves. Ainsi ce genre d’intellectuels
n’apparaissent que comme veules et soumis et ce, depuis l’histoire du
nazisme.
Dans Les fils maudits de
« Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; va te
purifier dans l’air supérieur et bois comme une pure et divine liqueur, le feu
clair qui remplit les espaces limpides »[8] et l’auteur, grâce à l’image, à la comparaison
et à la métaphore, nous explique qu’au-delà ou en deçà de ces langages de la
haine qui séparent et appauvrissent au lieu de réunir et d’enrichir, il existe
cette possibilité de celui « qui
plane sur la vie, et comprend sans effort le langage des fleurs et des choses
muettes ! »[9].
A la doxa "intellectualo-centrique" qui est intégrée pleinement dans le système tout en le servant aveuglément en laissant croire, tout en même temps, à l’autre extrême qu’ils leur sont dévoués, il nous faut opposer le concept de " l’arbitraire intellectuel" parce que le champ intellectuel est motivé également par des intérêts socialement déterminés ; les démunis, les marginaux et le reste se dévoilent souvent comme les véritables penseurs de projets de société alors que les autres se cantonnent dans cette soumission volontaire et intéressée. Cette position se complexifie quelque peu quand la situation de l’intellectuel relève de deux champs complètement antagonistes : celui de l’enseignement et celui de l’administration ; ce qui revient à dire que le fait de se gérer soi-même implique les pires déviances. La genèse de la pensée intellectualiste algérienne peut être cernée par les catégories de pensée présentes actuellement, à savoir la démission essentiellement et par l’absence de certaines autres comme l’intégrité, l’incorruptibilité et la probité. Par ailleurs, la genèse doit également tenir compte de l’histoire individuelle faite de placements et de déplacements du parcours et de la formation individuelle ; et c’est ce qui engendre les habitus. Mais cette analyse, qui peut s’appliquer ailleurs sans grande difficulté, est, dans notre pays, un obstacle pratiquement insurmontable. En effet, peut-on parler du rapport dans la pensée intellectuelle algérienne de la doxa épistémologique et de la doxa générique ou scolastique quand les "intellectuels" s’amusent encore à l’explication des vocables, à la numérologie et à la chromatique ?
Pour se protéger des autres, les "intellos",
les "mandarins" autrement dit ceux dont la principale occupation est
de tourner en rond et de participer au thème de l’air et du vide, se réfugient
dans la pensée, la leur propre qu’ils astiquent et font briller inlassablement.
Ces fils maudits de la société ne
s’imposent ainsi que par le pratico-inerte et par le repli sur soi ;
choses qui expliquent le mutisme et la colère qu’ils affichent comme des
marques d’intelligence.
Ces pseudo intellectuels soi-disant
humanistes, ces intellectuels incompétents et irresponsables qui se nomment
indécemment "experts " ou "spécialistes polyvalents"
comme s’ils avaient accumulés plusieurs diplômes et qui ne sont en fait que les
petits intellectuels traditionnels ; des intellectuels à l’ancienne et les
porte-parole des nantis. Ces "militants" de la "chita" ne
veulent universaliser que le rapport qu’ils entretiennent à leur désir. Ces
petites gens, qui veulent se faire aussi gros qu’un bœuf, ne sont que dans une
continuelle projection de leurs désirs dans le sens où ils sont jetés dans la
poursuite de leurs satisfactions. Frustrés et toujours mécontents de ce que le
présent offre, ils sont continuellement en chasse ; continuellement en
quête de magouille, de profits et de gens à posséder.
Ces mandarins arrivistes qui souffrent d'une
incapacité chronique à se situer socialement sombrent alors dans la mauvaise
foi ; Leur seule chance de suppléer à leur irréalisme et leur duplicité,
qui ont pour corollaires l'inefficacité pratique et l'aveuglement, c'est de prendre
conscience de leur position ambiguë dans l'espace social : ils sont les «idiots
de la famille» et pour conjurer leur angoisse, ces sortes d'enfants
prodiges par décret liés à cette position paradoxale dans le champ
du savoir et de la connaissance, développent le mythe de l'artiste créateur et
celui du génie ; ils se condamnent encore une fois dans le «narcissisme par
procuration». De plus, ces intellectualistes, qui ne comprennent le désir que
par rapport au manque, ne peuvent pas concevoir que Le
désir, même s’il est lié à la représentation fantasmé d’un manque, n’est pas le
manque lui-même. Au-delà de cette négativité du désir, ils se trouvent être
dans l’impossibilité de percevoir la puissance positive et créatrice du désir.
Et c’est pourquoi ces intermédiaires sont continuellement portés à
tromper aussi bien ceux dont ils parlent que ceux à qui ils parlent. Lieu du
narcissisme et du subjectivisme par excellence, ces êtres déchus ne trouvent à
s'exprimer qu’au sein du vide autrement dit là où les affrontements ne sont que
verbaux et où la violence n'est que symbolique.
Dr Rachid RAÏSSI

[1] Charles Baudelaire, Les
Fleurs du Mal, Au lecteur.
[2] Cette définition est tirée de
plusieurs articles sur le pamphlet.
[3] L’usage,
en parlant de l’intellectuel comme une personne qui aurait un goût excessif et
boulimique pour les choses de l’esprit, a déjà dévalorisé ce statut bâtard.
[4] Nous entendons par ce
terme toutes les perversions au regard du but sexuel (sadisme, masochisme,
voyeurisme, exhibitionnisme) et de l’objet sexuel (homosexualité,
gérontophilie, pédophilie, nécrophilie, zoophilie, autoérotisme) qui
caractérisent généralement les castes fermées nombreuses en Algérie ;
castes qui légitiment même ces pratiques.
[5] Nous pensons ici à
Marguerite Duras dans son écriture où elle s’active à « dire le
silence » et où la parole avait cette possibilité unique de remonter vers
le silence originel. Nous pensons également à tous les combats du silence
contre la parole de la folie parce que dans cet univers beau par le silence
qu’il s’impose, seul l’homme dérange par la logorrhée et la diarrhée verbale.
C’est pourquoi, nous nous devons de travailler constamment à endiguer et à
freiner la parole de la boite automatique.
[6]En fait,
nous voulons tout simplement affirmer que c'est par un jeu maladif sur
les mots en cherchant des justifications étymologiques à des rapprochements
fortuits que les mythes se sont construits. Le mythe est donc issu du travail
de la langue. Le mythe est bien une maladie du langage de ceux qui
expliquent selon le flair de manière
éhontée sans rougir des nombreuses incorrections qu’ils commettent ;
explications erronées qui s’ancrent automatiquement dans la tête de ceux qui
les écoutent. Un singulier déchargement/rechargement pratiqué au rythme des
enseignements, des colloques et des soutenances.
[7] Gérard Noiriel, Paris, Fayard,
2005.
[8] Charles Baudelaire, Les
Fleurs du Mal.
[9] Ibid.