Titre : Sculpteurs de Rêves
Auteur : Lisa
E-mail : [email protected]
Résumé : Sam se retrouve confrontée au portrait le plus intime de son officier.
Statut : Complet
Catégorie : Hurt/Comfort, Romance, drame (relativement)
Spoilers : Peut-être le film, et encore…
Rating : PG-13 pour situations sexuelles
Disclamers : Stargate SG-1 et ses personnages sont la propriété de MGM, Gekko Film Corp. et Double Secret Production. Je n’ai reçu aucune prime dans l’écriture de cette histoire. Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement fortuite.
Note de l’auteur : Euh… c'est relativement psychologique comme truc, il faut essayer de lire entre les lignes quelques fois. Petite précision utile, j'imagine: l'italique représente des souvenirs. Gardez ça en tête pour que tout ceci ait un sens.
A Isa* et Carine, pour le pâté, le nougat, et pour être venues dormir chez moi pour la convention. Vous allez me dire que c'est pas à moi de vous remercier, mais c'était super sympa, ce temps passé ensemble !
NB : le début de la fic a été écrit il y a bien longtemps, ce qu'il s'y passe n'a aucun rapport avec Marlon. Mes plus sincères excuses à ceux chez qui de mauvais souvenirs referaient surface.
©Lisa, décembre 2003 - Ne pas publier sans mon autorisation… que je vous donnerai si vous demandez gentiment de toutes façons..
~*~
Longtemps, bien longtemps après, il était toujours là. Ses yeux qu'on aurait pu croire fixés sur la terre fraîchement remuée étaient en fait égarés dans le vague. Il commença à pleuvoir et les chants d'oiseaux cessèrent momentanément. Ils reprendraient après l'averse. C'était déjà arrivé deux fois depuis qu'il se tenait là, dans son costume gris et détrempé.
Pour lui, rien ne semblait plus lointain, plus incertain que le retour du chant des oiseaux après l'averse.
Une fine traînée d'eau glissa le long de son visage. Visage neutre, complètement serein. Effroyablement serein pour quelqu'un qui aurait connu Jack O'Neill. Les bras ballants de chaque côté de son corps, il lui semblait avoir cessé d'exister. Physiquement du moins. Mais il songeait sérieusement que cesser d'exister tout court serait une bien meilleure solution que de souffrir la lente agonie qui consumait son Être Intérieur. Ses ruines d'Être Intérieur dans son Corps Non-existant. Du beau travail.
Il avait choisi cette femme parce qu'il la savait parfaite pour lui. Lueur d'intelligence, douceur dans les yeux. Cheveux blonds dans lesquels il aimait faire glisser ses doigts à n'importe quelle occasion, plus particulièrement avant d'entrer en elle. Longues jambes, merveilleux sourire. Parfaite. Il l'aimait. Au passé et au présent. Il ne savait pas pour le futur. Il n'y avait plus de futur.
Elle gisait devant lui, à quelques pieds sous terre. Certainement sereine, elle aussi, avec ses os brisés et son visage que la mort - et le pare-brise - avait si violemment frappé qu'on lui avait déconseillé de le regarder une dernière fois.
Il avait suivi le conseil, étonnamment. Il avait vu Charlie avec une balle dans la tête et cela lui avait suffi.
Le grondement sourd du tonnerre réussit là où l'éclair avait échoué : il persuada l'homme que cette fois, les oiseaux ne rechanteraient plus avant un bon moment. Alors, son enveloppe charnelle décida probablement pour lui de quitter le cimetière, d'atteindre la voiture et de rentrer à la maison. Oui, probablement. Cela resta le moment le plus nébuleux de toute cette nébuleuse période.
Arrivé chez lui, il passa d'abord par la cuisine pour s'emparer d'une bière qui traînait dans le frigo pour ensuite aller la déposer sur la table basse et l'observer pendant des heures, des jours peut-être.
La mort… la mort occupait ses pensées. Occupait sa vie, occupait son monde.
Tout avait commencé lorsque Maggie, la nouvelle serveuse du restaurant du coin, avait ajouté du curry dans la soupe qu'elle allait servir à son père, dans les années soixante. Connor O'Neill était allergique au curry.
Nessa O'Neill s'était électrocutée avec un appareil ménager deux ans plus tard. Elle portait dans son ventre déjà rebondi un petit fœtus de sexe encore inconnu.
Ce n'étaient que trois des visages de la mort, si peu par rapport à tous ceux qu'il avait rencontrés durant ses trente années de carrière, mais déjà tant pour un petit enfant d'une dizaine d'années à peine…
Grâce à l'Air Force, il avait vu des membres arrachés par des éclats d'obus, des corps mutilés tombés à ses pieds après une explosion de grenade, des balles nichées dans un grand nombre d'organes vitaux…
Bam
On aimerait entendre autre chose que le bruit étouffé des pressions qu'on exerce violemment sur son thorax.
Bam
"Oh bon Dieu, me lâche pas mec…"
Bam
Un filet rouge s'échappe du coin de sa bouche. Ses yeux vitreux fixent le ciel. On a l'air con quand un homme nous clamse dans les bras. L'hébétement passé, on ouvre sa chemise, le sang dont elle est imbibée coule entre nos doigts. On lui ôte sa plaque, vite fait parce que les salopards qui lui ont fait un trou dans la poitrine sont encore derrière.
Bam Bam Bam
Son cerveau mit un certain temps à faire les rapprochements nécessaires. Des coups à la porte. Ce canapé était à changer, à en juger par ses rotules et autres articulations qui protestèrent sous l'effort. Peut-être émit-il quelques grognements, ou peut-être n'en prit-il pas la peine.
La porte s'ouvrit et révéla une silhouette féminine. Pendant un certain temps, ce fut tout ce que ses yeux peu habitués à la lumière du soleil lui permirent d'identifier. Il cligna plusieurs fois des paupières et porta deux doigts à ses tempes.
Des jambes, longues et fines, habillées de cuir noir. Il remonta un peu plus haut. Des hanches élégantes et une petite poitrine moulée dans un haut en lin beige. Il n'alla pas plus loin dans son analyse, il ne savait que trop bien ce qu'il allait y découvrir. Des cheveux blonds, une paire d'yeux doux et intelligents.
Si semblable à sa défunte femme que ç'en était effrayant.
"Carter… Bien le bonjour, vous avez perdu à la courte paille cette fois ?" ironisa-t-il en levant pour la première fois les yeux vers son visage.
Sa bouche qui s'était ouverte pour le saluer, manifestement, se referma doucement sous l'effet de la surprise. Elle fronça les sourcils.
"C'était à prévoir…" grommela-t-il en refermant la porte qu'il avait entrebaîllée. Quelque chose bloquait. Une chaussure. Peu après, la porte se rouvrit de force et il n'y opposa aucune résistance.
Ses sourcils étaient toujours froncés, et elle faisait apparemment de gros efforts pour ne pas laisser ses prunelles flamboyer trop ardemment. "Personne n'a tiré à la courte paille cette fois, colonel, et certainement pas moi. Peut-être est-ce insignifiant pour vous, mais des gens avec qui vous travaillez depuis six ans s'inquiètent pour vous. On appelle ça des amis, et certains n'ont pas l'intention de se faire claquer la porte au nez après avoir fait le déplacement."
"On est plus chez soi…" marmonna-t-il pour toute réponse, et il retourna dans le séjour se laisser tomber sur le canapé, devant sa bouteille de bière.
Sam refoula un petit pincement au cœur. Ce n'était pas vraiment le moment de se sentir vexée. Elle se considéra comme invitée à entrer et referma la porte derrière elle avant d'aller s'installer sur un siège qui lui faisait face.
"Qu'est-ce que vous voulez ?" demanda-t-il au bout d'un moment.
"Je vous l'ai déjà dit," fit-elle, un peu mal à l'aise malgré sa précédente démonstration d'assurance. "Je m'inquiète pour vous, ça fait déjà une semaine que vous n'avez pas donné signe de…"
"Sara est morte." déclara-t-il avec un calme déconcertant.
"Je sais. J'étais là quand ça vous a été annoncé."
"Alors vous voulez qu'on en parle. Parce que ça soulagerait mon vieux cœur. Parce qu'en plus d'être mon major, vous êtes mon amie et les amis ça sert à ça."
La certaine ironie contenue dans ses propos la rendit indécise. Etait-il sérieux, revenait-il à la raison ou n'attendait-il qu'une chose, la rembarrer sans scrupule après lui avoir laissé entrapercevoir une lueur d'espoir ? Elle hocha doucement la tête et il eut un petit sourire.
"Elle revenait de chez des amis," entreprit-il de conter. "qui étaient d'ailleurs nos amis communs avant que notre fils ne se tire une balle. Scénario classique, un ado probablement défoncé grille un feu, lui avait des airbags, elle pas. Il est à l'hôpital, elle est dans la tombe. Selon le médecin légiste, personne n'aurait pu reconnaître son visage. En dehors de ça, plusieurs côtes et un tibia brisés, un coude avec un angle bizarre, le crâne fracturé, la nuque…"
"Colonel !" s'exclama-t-elle sous l'impulsion d'un haut le cœur et des larmes qui perlaient au coin de ses yeux. Elle ne savait pas ce qui lui faisait le plus mal, la tragédie sanglante qui s'était abattue sur cette pauvre femme qui avait déjà perdu son fils et son mari ou bien l'effet que cela semblait avoir eu sur ce dernier. Il semblait… anéanti. Purement et simplement.
Jack se leva lentement, plus pâle que jamais.
"Dites à Hammond que je vais survivre, ce n'est plus la peine de m'envoyer des missionnaires."
La colère se mêla à la peine dans les traits de la jeune femme. Elle se leva à son tour, sans un mot, et s'éclipsa.
Jack resta un moment debout, près d'une porte vers laquelle il ne se souvenait même pas s'être dirigé. Il commença à trembler, si bien qu'il dut s'y appuyer pour ne pas tomber à genoux. Blesser Carter. Il touchait le fond. Comme si elle méritait d'être traitée de cette manière après tout ce qu'elle avait fait pour lui… Mais là encore, qui méritait quoi en ce bas monde ? Le petit garçon encore innocent qu'était son fils avait été puni pour avoir joué avec les armes des grands, le couple qu'il formait avec Sara avait été puni pour l'avoir laissé faire. Et Sara, pourquoi avait-elle été punie au juste ? Où était la justice dans tout ça ?
Il tomba effectivement à genoux. La vie telle qu'elle s'était présentée à lui n'avait été qu'une sorte de lente agonie. Peut-être avait-il été un peu ravivé ces dernières années, notamment grâce à celle dont il venait très certainement de perdre l'amitié. Mort, trahison, culpabilité, douleur, douleur, douleur…
Une sonnette résonna à ses oreilles. Il s'en souciait peu, mais il se releva instinctivement en s'aidant de la poignée qui s'enfonça naturellement.
"Jack O'Neill ?"
Allons bon…
"Ce qu'il en reste."
"Bienvenue au club."
Il fut sur le point de demander plus d'explications tellement il était peu habitué à ce que l'on réponde à ses sarcasmes mais se retint au dernier moment.
"Je peux vous aider ?" demanda-t-il sur un ton désintéressé.
"La questions la plus appropriée ne serait-elle pas 'Qui êtes-vous ?'"
"Je suppose."
"Si vous m'invitiez à entrer ?"
Jack se passa une main sur le visage. Il sentait déjà un mal de tête s'emparer de lui à écouter cet homme débiter des choses insensées, proposant des questions pour ensuite les ignorer. Il pensa qu'il ne devait plus avoir beaucoup d'autorité dans son propre domicile car lui aussi semblait décidé à pénétrer chez lui sans en avoir reçu l'autorisation.
Il le regarda, interdit, se diriger vers le salon et s'asseoir à la place même où il était resté assis pendant un temps qu'il avait renoncé à calculer, avant l'arrivée de Carter. En temps normal, il aurait protesté, et c'était peu dire, mais il se sentait si déconnecté de la réalité qu'il finit par le rejoindre.
Il était grand, nota-t-il en le dévisageant. Grand, mais sans être réellement imposant, minceur oblige. Habillé tout de noir, les cheveux châtains coupés court, la quarantaine bien passée, les yeux… rouges.
"On s'est déjà vu quelque part ?" demanda-t-il en plissant le front.
L'homme ne répondit pas et détourna le regard. Sa main droite se crispa légèrement sur l'accoudoir du canapé.
"Vous n'avez pas l'air en forme." commenta Jack.
"Sans vouloir vous offenser, vous avez l'air pire."
Sans vouloir l'offenser, hein ? Il fronça les sourcils et sembla réaliser pour la première fois qu'un inconnu débarquait chez lui, s'installait sur son divan et ne trouvait rien d'autre à faire que de commenter l'état du propriétaire des lieux.
"Ecoutez," dit-il d'une voix plus ferme. "Je ne sais pas qui vous êtes, vous êtes ici chez moi, alors vous répondez à mes questions ou je me ferai un plaisir de vous indiquer la sortie sans plus de cérémonie."
"Stuart Hoffman. On s'est vu il y a trois jours." Le dénommé Stuart se tut sous les yeux écarquillés de son interlocuteur.
"Vous êtes…"
"Son frère."
"Et pourquoi…"
"Ma femme est japonaise, j'habite là-bas."
"Vous pourriez me laisser finir mes phrases au moins !" s'exclama-t-il avec une pointe d'irritation.
"Pardonnez-moi, ces derniers jours ont été un peu difficiles…"
Jack fit une moue qui en disait long. Il choisit de continuer, ce n'était pas exactement le moment de s'engager sur le délicat chemin de l'apitoiement sur soi-même. "Et quand bien même, vous habiteriez sur Mars… Je n'ai jamais entendu parler de vous !"
"Normal. On a eu une violente dispute bien avant que vous deux ne vous rencontriez, et je n'ai repris contact avec elle que lorsque mon père m'a annoncé tout ce qui s'était abattu sur Sara. Depuis je prends… je prenais l'avion plus souvent pour lui rendre visite."
Jack hocha la tête. Sara avait un frère et le lui avait toujours caché.
Il s'en contrefichait.
"C'est bien joli tout ça, enchanté de faire votre connaissance d'ailleurs, mais à quoi ça nous mène exactement ? Pour dire les choses simplement, qu'est-ce que vous me voulez ?"
Stuart le regarda longuement. Cet homme, Jack, avait les yeux cernés, le visage fatigué et une expression si complexe au fond les yeux qu'il se garda bien de tenter de l'identifier.
"Sara m'a parlé de vous." Il attendit une réaction qui ne vint jamais. "Elle m'a dit qu'elle avait peur pour vous, qu'à vous imaginer seul devant la vie, elle avait peur que vous ne vous en sortiez pas."
Perspicace demoiselle que Sara, pensa Jack, elle le connaissait bien.
"Et donc…" continua-t-il, l'invitant à s'exprimer.
"Et donc maintenant que… qu'elle est… enfin j'ai pensé que ça avait dû être un coup dur pour vous."
La perspicacité était dans les gènes de la famille.
"Et vous faites comme tous les autres, vous venez voir si je ne serais pas enclin à rejoindre ma femme et mon fils ?" Ce beau-frère inattendu commençait sérieusement à l'agacer, un peu à la manière de Carter l'instant d'avant, sauf que celui-ci n'avait aucun droit de regard sur sa vie. Pas plus que son major d'ailleurs, mais… mais ce n'était pas le moment de penser à elle.
"Pas exactement Jack, même si je sais que ça en a l'air. Je ne viens pas en ami, tout simplement parce que je ne me considère pas comme tel. Je ne viens pas vous donner quelques conseils pour surmonter ce deuil. Je vous donne l'ordre de surmonter ce deuil."
"Excusez-moi ?" demanda-t-il sur ce ton incrédule qui n'appartenait qu'à lui.
"Sara vous aimait encore, et elle semblait tellement accablée lorsqu'elle pensait à vous…" Stuart ignora Jack qui levait les yeux au ciel. Il avait conscience que ce qu'il disait n'allait pas lui remonter le moral. "Sa dernière volonté aurait très certainement été de vous voir heureux, et vous ne semblez pas en prendre la voie."
Plusieurs répliques se bousculèrent à la bouche du militaire. 'Sans blague ?' lancé avec l'air le plus railleur qu'il avait en réserve faillit faire l'affaire, mais il se contint au dernier moment. Qui diable était-il pour décider ainsi que…
"Je ne suis pas heureux ? Avez-vous la moindre idée de ce à quoi j'ai passé mes journées pendant plus de six ans maintenant ?"
"Vous avez repris votre carrière militaire ? C'est ça qui vous rend heureux ?"
"C'est vos oignons peut-être ?"
"Non, et il n'empêche que je ne vous crois pas."
"Je le suis pourtant !" s'emporta Jack.
"Ou vous l'étiez. Parce que j'imagine que vous n'êtes pas retourné à ce boulot qui a l'air de tant vous rendre heureux, et que vous n'en considérez même pas la possibilité."
"Mais c'est pas possible…" grogna-t-il en s'enfonçant dans son siège, "On vous a appris à rester en dehors de la vie privée des gens ?"
Stuart haussa les sourcils et Jack, intérieurement, s'avoua vaincu. Non, l'idée de retourner au SGC n'avait pas une seule fois croisé son esprit. "Pour votre gouverne, je reprends le travail demain" mentit-il avec le plus grand sérieux.
"Bien ! Dans ce cas si Jack O'Neill ne fera pas la bêtise de retomber dans la déchéance qui a suivit la mort de mon neveu, s'il est heureux, j'ai la conscience tranquille." déclara-t-il, non sans avoir vu clair dans le jeu de son interlocuteur. Mieux valait en effet s'assurer que sa fierté l'obligerait à faire ce qu'il avait dit.
Il se leva, lui tendit son numéro de téléphone et lui serra la main, laissant derrière lui un beau-frère songeur qui avait la nette impression de s'être fait manipuler.
~*~
La jeune Ska s'accorda quelques instants de concentration, sous l'œil paternel de son mentor. Le premier transmetteur était fixé à ses tempes et l'autre extrémité du fil argenté se trouvait relié au spécimen qu'elle avait trouvé le plus attirant.
Ce n'était pas une mince affaire que de ne pas se perdre dans cet esprit totalement inconnu, et si différent de tous les autres. Les parois étaient plus épaisses, les impulsions électriques plus instables et fugitives…
"Ska ?"
"J'y suis presque Iho, j'y suis presque…"
Quelques secondes plus tard, elle y parvenait effectivement et le sourire de satisfaction qui s'afficha sur son visage s'estompa quand les sons et les images inconnus envahirent son esprit. Ses yeux se fermèrent et sa tête tomba sur son épaule droite.
Iho observa et attendit.
~*~
"Je ne comprends pas O'Neill, comment un bol d'air pourrait-il être consommé ?"
"C'est une expression Teal'c… Daniel ?"
"Jack, cette explication est simple, vous pourriez tout de même vous en charger !"
"Je sais bien, mais vous partez toujours dans maintes et maintes digressions alors que j'ai tendance à aller droit au but. Et vu le manque évident de piafs sur cette planète, on aurait bien besoin d'un bruit de fond pour les deux prochaines heures…"
Un sarcasme. Tiens donc. J'hausse les sourcils et m'accorde un instant de réflexion avant d'expliquer l'origine de l'expression "Bol d'air" au Jaffa.
Ce n'est pas que ce genre de remarques puisse encore me blesser, loin de là. J'ai l'habitude et je sais pertinemment que Jack m'apprécie, en fin de compte, même si je ne l'ai jamais entendu me l'avouer que sur son lit de mort un an et quelques auparavant. J'aurais simplement pensé que… qu'il aurait eu d'autres choses en tête que de me taquiner après ce qui est arrivé.
Revenant de sa visite, Sam nous avait déconseillés d'en faire autant. Je la connaissais assez bien pour voir que le moment, si court fut-il, qu'elle avait passé avec lui n'était pas à classer parmi les plus heureux de sa vie. Et puis sans que personne ne sache pourquoi, il a débarqué le lendemain à la base. Pas exactement guilleret, seulement… Jack O'Neill. Le Jack O'Neill d'avant l'accident.
Tout le monde s'en est étonné. Moi, je m'en suis inquiété. Je redoutais que la façade qu'il affichait soit proportionnelle à sa destruction intérieure. Pourquoi est-il revenu si rapidement ? Mystère. Je n'ai jamais vraiment compris cet homme, et ce n'est pas demain la veille que je commencerai.
Je secoue la tête d'un air de démission. "Un bol d'air est une image Teal'c, ça signifie que l'air de cette planète est particulièrement pur, en contraste avec…"
~*~
"Je ne comprends pas O'Neill, comment un bol d'air pourrait-il être consommé ?"
"C'est une expression Teal'c… Daniel ?"
"Jack, cette explication est simple, vous pourriez tout de même vous en charger !"
"Je sais bien, mais vous partez toujours dans maintes et maintes digressions alors que j'ai tendance à aller droit au but. Et vu le manque évident de piafs sur cette planète, on aurait bien besoin d'un bruit de fond pour les deux prochaines heures…"
Je sens mes lèvres se courber sans même que je ne leur en donne l'ordre. Je sens son cœur être envahi d'une indéfinissable sensation de chaleur qui se répand bientôt dans tout mon être, malgré cela, un frisson me parcourt l'échine.
Oh… Je ne connais que trop bien cette sensation-là.
Je secoue la tête et ralentis un peu mon allure pour instaurer une petite distance entre moi et le reste de mon équipe. Il est temps de prendre les choses en mains, et comme l'a souligné le colonel, on a bien deux heures de marche devant nous. Autant de temps qu'il serait tout aussi utile de passer à me faire une petite thérapie personnelle.
Ok, donc selon Janet, ça n'est pas bien difficile… Il suffit tout d'abord de prendre une grande inspiration. Chasser ensuite toute pensée de son esprit. Voilà, ne penser à rien. Fixer distraitement le sol devant soi, marcher, établir le néant tout autour de soi.
Une fois le néant établi, se représenter mentalement l'objet des tourments.
Colonel Jack O'Neill.
Jamais homme ne m'a à ce point intriguée. Jamais homme ne m'a tant fait souffrir. Et parce que je souffre bien assez comme ça, j'ai simplement décidé d'éradiquer tout ce qui se trouve en moi et qui a un rapport non avec Colonel, mais avec Jack O'Neill.
Je cherche, et je trouve…
De la pitié ? Il ne l'accepte pas, et ce genre de sentiment finit toujours par se retourner contre ceux qui lui en portent. Sentiment à éradiquer..
Du respect ? Bien évidemment, c'est mon officier. Sentiment à ne pas éradiquer.
De l'admiration ? C'est un soldat hors pair, mais ça reste professionnel. Sentiment à ne pas éradiquer.
De l'affection ? Pas plus qu'un major doit en porter à son colonel… Comment pourrais-je, alors que pour commencer, il n'apprécie pas le monde scientifique à sa juste valeur et a les idées étroites ?
(Il dissimule son intelligence et préfère que ses ennemis le sous-estiment pour avoir l'avantage sur eux.) Il se met toujours dans des situations impossibles et compte sur ses hommes pour le sortir de là. (C'est un bon meneur d'hommes. Il connaît son job et sait se fier aux capacités des membres de son équipe.) Il distribue autour de lui des remarques souvent désobligeantes et blessantes, confer la façon dont s'est déroulée la petite entrevue de la dernière fois. (Il n'a fait ça que dans le but de se protéger, on ne peut pas en vouloir à un homme qui a perdu sa femme.) Sentiment à éradiquer *impérativement*. (Impossible)Je serre les dents et sors de mon néant. Malgré tout ce que Janet a pu m'en dire, le paragraphe 'Affection' est bien ancré et prédomine. Je suis ridicule, plus je trouve d'arguments en faveur de ses défauts, plus mes arguments contraires sont fournis et passionnés. Cette petite expérience sensée me faire prendre du recul face à mes sentiments se transforme en analyse glorificatrice de celui vers lequel ces sentiments sont dirigés.
Pathétique.
"Un bol d'air est une image Teal'c, ça signifie que l'air de cette planète est particulièrement pur, en contraste avec…"
~*~
"Je ne comprends pas O'Neill, comment un bol d'air pourrait-il être consommé ?"
"C'est une expression Teal'c… Daniel ?"
"Jack, cette explication est simple, vous pourriez tout de même vous en charger !"
"Je sais bien, mais vous partez toujours dans maintes et maintes digressions alors que j'ai tendance à aller droit au but. Et vu le manque évident de piafs sur cette planète, on aurait bien besoin d'un bruit de fond pour les deux prochaines heures…"
Et j'aurais de loin préféré les piafs. Mais que voulez-vous y faire, c'est comme ça. Carter sourit, Daniel réfléchit un moment, Teal'c attend. Et nous marchons gaiement en direction de la cité.
Gaiement est l'adjectif le plus approprié pour donner à tout ceci une allure d'image sortie directement du Magicien d'Oz. D'un autre côté, c'est très certainement le plus inapproprié pour décrire mon équipe et moi marchant à la rencontre d'une énième mission de premier contact.
Quelque chose plane, je le sens. Un malaise, instauré par ma propre personne. Mais là encore, que puis-je y faire ? Qu'attendaient-ils de moi, un retour à l'état dans lequel j'étais après la mort de Charlie ? Stuart, cet imbécile manipulateur, m'a fait comprendre que je n'avais pas envie de replonger, et que la meilleure façon de…
Oh et puis quoi, ai-je besoin de me justifier ? Je suis là, un point c'est tout.
Carter marche en retrait, le front plissé, Daniel réfléchit toujours et Teal'c patiente calmement.
Observer son équipe en permanence. C'est un des premiers points du 'Guide du Parfait Petit Colonel' qu'Edwards est en train d'écrire. Amusant comme bouquin. Il m'a récemment demandé d'y ajouter mes propres observations.
Voyons…
Observer Carter, écouter l'avis de Carter avant de prendre une décision, faire attention à Carter (et à Daniel de temps à autres), faire semblant de ne rien comprendre à ce que raconte Carter pour faire sourire Carter, laisser Carter prendre les commandes pour la préparer à sa promotion prochaine, sauter sur toutes les occasions qui permettent de tapoter l'épaule de Carter…
Bien sûr, et pourquoi ne pas présenter ses excuses à Carter pendant qu'on y est ?
"Un bol d'air est une image Teal'c, ça signifie que l'air de cette planète est particulièrement pur, en contraste avec…"
~*~
Ska interrompit une fois encore le processus à cet endroit, rien ne l'intéressait moins que d'écouter la définition de l'expression 'Bol d'air'. Elle cligna plusieurs fois des yeux pour chasser les petits points lumineux de sa vision et réfléchit quelques instants sur ce troisième spécimen. Intéressant. Plein de contradictions. Pas aussi surprenant que la femelle, mais tout aussi déconcertant.
"Qu'en penses-tu Ska ?"
"Mon verdict… Si l'on se fie à cette parcelle de leur mémoire, celle qui a précédé leur arrivée ici, leurs intentions ne sont nullement belliqueuses." dit-elle en levant les yeux sur Iho. Elle se mordit la lèvre et tourna la tête vers la porte qui donnait sur le laboratoire voisin. "A-t-il été décidé si oui ou non il était sage d'appliquer le processus sur le quatrième ?"
"Ton père a étudié sa morphologie. Il a un autre être à l'esprit puissant en lui. C'est tout à fait extraordinaire, mais tu connais nos principes…"
"Oui… La première règle à respecter est de ne pas faire quoi que ce soit sur plus d'un esprit à la fois. On ne joue pas avec ces choses-là."
"Exact. Et même si ce cas n'a jamais été envisagé - penses-tu, un corps et deux consciences ! -, il serait sage de ne pas prendre de risques. Ton père est d'accord avec moi sur ce point."
"Hum…" acquiesça-t-elle, se laissant entraîner dans une courte réflexion avant de continuer. "De toutes façons, il était avec eux". Elle désigna les trois corps immobiles allongés près d'elle. "Il ne doit pas présenter bien plus de dangers."
"En toute logique, non." Il la regarda un instant, comme pour s'assurer qu'elle ne changeât pas d'avis, puis étendit le bras et arracha les trois fils argentés, matériel simple et efficace servant à la fois à relier les sujets à sa jeune élève et à les maintenir dans l'inconscience la plus paisible.
"Carter… ?" marmonna l'un d'eux en émergeant difficilement.
Ska tiqua. Ces aliens avaient des problèmes relationnels pour le moins complexes et paradoxaux, en particulier celui-ci et la femelle.
~*~
"Carter… ?"
C'était en quelque sorte devenu un réflexe inconscient au fil du temps. Il se sentait sortir de l'inconscience, que faisait-il ? Il appelait Carter. Il se souvenait ensuite qu'il fallait aussi s'inquiéter pour les deux autres.
"Daniel ? Teal'c ?"
Seulement les deux premières personnes sollicitées lui répondirent. Encore une mission qui promettait… Avant de réfléchir à la meilleure façon de prendre les choses en main, il prit une grande inspiration et évalua la situation.
Il était tout simplement allongé sur une froide plate-forme de métal argenté. Chose plutôt rare, il réalisa en ramenant ses genoux et ses bras vers lui qu'il n'était prisonnier de rien et pouvait bouger à sa guise. Daniel se trouvait à sa droite, Carter à sa gauche. Aucun signe de Teal'c.
"Bonjour, je m'appelle Daniel Jackson." entendit-il en se frottant les yeux avant de se redresser comme l'avaient déjà fait ses deux coéquipiers. "Voici…"
"… Samantha Carter et Jack O'Neill, oui nous savons." coupa une jeune fille dont la longue chevelure noire aux reflets bleus le laissa admiratif.
"Il n'y a que toi qui sais Ska, laisse-les s'exprimer." protesta un homme visiblement plus âgé qui se tenait à ses côtés.
"Il n'y a qu'elle qui sait quoi ?" demanda Jack en s'installant en tailleur pour plus de confort.
"Tout ce que nous devions savoir."
"Comment ça ? Je veux dire, tout quoi ? Qu'aviez-vous besoin de connaître à notre propos ?"
"Vos identités, vos origines et vos intentions."
"Hum hum… Je crois que la question qui s'impose est 'comment ?'"
L'homme sourit et posa une main sur l'épaule de la jeune fille. "Ska est née avec un talent particulier pour l'Elmel, c'est notre plus grand espoir en la matière"
"L'Elmel ?"
"La faculté d'interpréter les ondes électriques du cerveau, si vous préférez. Notre race pratique cette activité depuis des siècles déjà, et à chaque génération un enfant prodige nous est offert."
"Donc pour résumer, elle a lu dans nos pensées."
"Dans votre mémoire, en vérité." interrompit Ska d'un air hautain. "Vous êtes d'étranges spécimens. Vous-même et Carter devriez communiquer, vos esprits sont compliqués et toujours confus quand la pensée de l'autre apparaît."
"Ah, ça ne m'étonne pas…" lança Daniel qui se fit aussitôt fusiller du regard, si bien qu'il préféra immédiatement changer de sujet. "Quelqu'un d'autre nous accompagnait, qu'est-il advenu de lui ?"
"Est-il d'un quelconque danger pour nous ?" questionna Iho.
"Non, vous pouvez en être sûr, mais il pourrait chercher à nous rejoindre et il ne serait pas bon de l'en empêcher… Je dis ça pour vous".
Iho inclina la tête en souriant et leur tourna le dos pour se diriger vers une porte qui semblait donner sur une pièce identique. Peu après, il réapparut en compagnie de Teal'c et d'un autre homme qui se présenta à eux comme le père de Ska.
"Nous vous prions de nous excuser pour cet accueil, mais lorsque vous vous êtes présentés à l'entrée de notre cité nous n'avions pas d'autre choix que de prendre connaissance de vos desseins à notre égard."
"C'est tout à fait compréhensible, ne vous excusez pas…" répliqua Sam en souriant.
~*~
Elle l'entendait bouger dans son sommeil.
Cette expérience qu'ils avaient subie les avait épuisés. Peu après la visite du complexe, on leur avait accordé un coin pour dormir, leur expliquant que leur fatigue excessive pour cette heure de la journée était tout à fait normale, étant donné les efforts que la jeune Ska avait dû fournir pour forcer les barrières de leurs esprits.
Pourtant, et cela devait être un autre effet secondaire, elle avait bien du mal à garder ses paupières fermées plus de quelques minutes. Lorsqu'elle les rouvrait, la fatigue avait pratiquement disparu, seulement pour revenir inexorablement et la forcer à les refermer.
Daniel était tombé comme une masse, Teal'c profitait de la longue nuit qui s'était offerte à lui pour méditer à volonté. Le Colonel ? Ses mouvements étaient saccadés, quoique rarement violents. Dormait-il vraiment ou était-il dans son cas ?
Elle obtint presque immédiatement sa réponse : il se levait.
"Colonel ?" appela-t-elle doucement, pour ne pas risquer de réveiller Daniel.
Soit il n'entendit pas, soit il l'ignora. Ses pas commencèrent à s'éloigner. Fixant le plafond, elle réfléchit un court instant. Il n'y avait pas trente-six solutions, elle pouvait choisir de lui laisser son intimité et rester là, à tenter de trouver un sommeil qui ne viendrait pas, ou elle pouvait le suivre, prétextant qu'il lui serait bénéfique d'étudier quelques unes de ces incroyables machines qu'on leur avait présentées.
Il lui était inconcevable de choisir la première option : elle se leva et marcha à sa suite.
Tout était sombre, si sombre que l'on n'y voyait pas à deux pas lorsque l'on s'éloignait des petits éclairages disposés sur les murs à intervalles réguliers d'une dizaine de mètres.
Son ouïe la guidait. Elle percevait son pas, plutôt lourd, assez irrégulier. Très certainement à l'image du sien, car la fatigue n'avait pas pour autant disparu.
Ou pouvait-il bien aller ? La question surprit pour la première fois ses pensées. Le complexe tout entier était dédié à la technologie du cerveau, et il ne se dirigeait pas vers la sortie.
La réponse s'offrit à elle lorsqu'elle se retrouva dans une gigantesque salle, légèrement plus claire grâce à quelques vasistas laissant entrapercevoir le ciel nocturne constellé d'étoiles.
Elle n'entendait plus rien. Il avait dû s'être arrêté quelque part… Intriguée, elle s'engagea dans la direction qu'il avait prise avant qu'elle ne perde sa trace.
La salle avait beau être plus claire que les couloirs, il n'en restait pas moins qu'elle avançait plus ou moins à l'aveuglette. Des ombres floues lui indiquaient la présence d'objets imposants, sans aucun doute ces machines et dispositifs divers qu'on lui avait présentés dans la jou--
"Aïe !" s'écria-t-elle en sautillant maladroitement à cloche-pied pour être en mesure de se masser le tibia. Un bleu de plus pour sa collection… Grimaçant, elle tendit le bras pour attraper quelque chose en mesure de la stabiliser et trouva un cylindre de métal auquel elle s'agrippa…
… et elle ne bougea plus.
~*~
A la douleur effroyable qui semblait lui transpercer le cerveau de part en part tel un fil barbelé entre ses deux oreilles s'ajouta bientôt une étrange sensation de chute dans l'obscurité qui s'acheva sans qu'elle n'ait touché le sol.
"Mais qu'est-ce que…"
Un trou ? Une fosse ? Elle chercha une prise sur le mur qui l'entourait, en trouva plusieurs et sortit de son piège en deux temps trois mouvements, comme si la gravité n'avait jamais existé.
Elle ne put pas décrire, ou même concevoir ce qui l'entourait. Tout était immobile, en mouvement, translucide et opaque en même temps, solide comme la pierre et aussi inconsistant qu'un nuage, rouge, jaune, mauve… Sombre. Si une chose était certaine, c'était ce dernier point.
Sombre.
Au beau milieu de tout cela, elle discerna une silhouette humaine, stable et immobile, en contraste avec son environnement. Sam s'en approcha. Ce qu'elle reconnut comme un homme lui tournait le dos et semblait observer quelque chose très loin (très proche ?) devant lui. Maintenant à seulement quelques centimètres (quelques mètres ?) de l'individu, elle jeta un coup d'œil curieux par-dessus son épaule.
Les images qui lui parvinrent étaient nettes, elle réussit facilement à leur donner un sens.
Un jeune soldat, le regard obscur et la démarche fière avançait devant l'ennemi. Il n'avait pas peur, il était déterminé. Il n'avait rien à perdre. Lorsqu'un camarade s'écroula à ses côtés, il obéit à un ordre lancé, se jeta à terre et tira, tira encore.
Sans se l'avouer, Sam le connaissait.
Puis vint une toute autre image. Le tumulte fit place au silence, la boue à la propreté la plus impeccable, les hommes à une femme allaitant un enfant. Le regard obscur du soldat, maintenant plus âgé, s'éclaircit. Il tendit la main vers le nourrisson.
Le Général agrafa une petite feuille argentée sur ses épaulettes. Il devenait Lieutenant Colonel de l'Air Force des Etats-Unis. Un sourire apparut sur son visage. Charlie allait être fier de son père…
Le père anéanti observa le vide dont il n'était séparé que par une barrière métallique. Sa femme apparut derrière lui, elle ne lui avait jamais semblée si lointaine. Elle versa quelques larmes et s'éloigna. Il était seul, dans l'obscurité.
Soudainement, une vague de lumière accompagnée d'une bouffée de chaleur déstabilisa l'homme perdu. Il retrouva la vie, le sens de l'humour, la joie, l'affection. Il se retrouva.
Au beau milieu de toutes ces sensations visuelles, auditives et tactiles, Sam se découvrit.
Elle.
"Colonel ?" appela-t-elle.
L'interpellé fit un bond de surprise. Il se retourna vers elle, l'observa un instant, puis sans avertissement tomba à genoux et encercla sa taille.
"Euh… mon colonel ?" répéta-t-elle, cette fois sur un ton plus gêné. Il resserra encore son étreinte et l'idée de le repousser traversa son esprit avant qu'elle ne se surprenne à observer le visage collé à son abdomen.
Tant d'expressions… Elle prit le temps de toutes les passer en revue. Parmi bien d'autres, elle distingua le soulagement, la crainte, le remord, la reconnaissance.
La douleur.
Il pleurait ?
Ne sachant quoi dire ni comment réagir, elle s'autorisa à faire ce qui lui semblait naturel. Les larmes furent effacées une à une. Ses doigts glissèrent dans les cheveux à la base de sa nuque et Sam le serra contre elle.
"C'est si réel…" murmura-t-il contre son ventre. "On m'avait prévenu pourtant, mais vous semblez si réelle…"
"Peut-être parce que je le suis ?" répondit-elle sans réfléchir. Ca oui, elle était réelle, l'insupportable battement qui cognait contre ses sinus ne cessait de lui rappeler.
"Non vous ne l'êtes pas, c'est mon inconscient, vous êtes mon rêve." déclara-t-il en glissant ses mains sous son T-Shirt pour ensuite les faire remonter le long de son dos.
Cette fois, Sam le repoussa franchement.
"Eh ! Vous n'êtes pas sensée faire ça !" se plaignit-il, toujours à genoux.
"Dans vos rêves, peut-être pas. Mais ça vous prouve que je ne suis pas le fruit de votre imagination, je suis *ré-elle* !"
"C'est impossible." dit-il pensivement. "Mais si même dans mes rêves vous devenez incontrôlable, j'ai de quoi m'inquiéter." Il se releva et commença à s'éloigner.
"Où allez-vous ?"
"Trouver une autre Carter !"
"Parce que je ne fais pas l'affaire ?"
"Mais vous n'êtes pas sensée protester, c'est mon inconscient à la fin !" s'écria-t-il en la regardant dans le blanc des yeux (comment était-il revenu si près d'elle ?).
"Comment faut-il vous le dire Colonel… Je. Suis. Réelle ! J'ignore comment je suis tombée ici, certainement en touchant quelque chose dans la salle des machines…"
Son argument sembla cette fois le toucher et il fonça les sourcils.
"Vous m'avez suivi ? Et arrivée là vous avez posé la main sur une des poignées de mon appareil ?"
"J'ai posé la main sur quelque chose, effectivement…"
"Alors… Vous êtes réelle ?"
Elle leva les yeux au ciel pour toute réponse.
"Oh…" émit-il simplement.
"… mais rien de tout cela ne figurera dans mon rapport, rassurez-vous."
"C'est promis ?" demanda-t-il sur un ton coupable.
"Absolument" rassura-t-elle avec un petit sourire. "Après tout, ils nous est ordonné de répertorier les faits, or ceci n'en est pas un puisqu'on est… dans vos pensées si j'ai bien compris."
"Non, en fait mes pensées conscientes sont là" expliqua-t-il en désignant son front. "On est en visite dans mon inconscient, en quelque sorte."
"Je vois…" En fait, elle ne voyait pas du tout. Lorsque Ska avait expliqué au colonel le fonctionnement global de cette machine, elle était en grande conversation avec son père. "Bon, c'est pas tout, mais c'est par où la sortie ?"
"Ca ne vous plait pas ici ?"
"Là n'est pas la question. Votre inconscient, c'est votre intimité, je n'ai pas à m'y balader…"
"Effectivement, on peut voir ça comme ça…" Il se mordit la lèvre. "Mais pour être honnête, je ne sais pas."
"Comment ça ?" demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.
"Je ne sais pas comment on sort… Peut-être que Ska a zappé cette partie de la description, ou peut-être que je n'écoutais déjà plus. Toujours est-il que je n'ai pas la formule magique pour sortir d'ici."
Sam ne vit pas l'utilité de s'insurger contre l'inconscience chronique de son supérieur.
"Je suis coincée dans la tête de mon colonel…" marmonna-t-elle en s'asseyant en tailleur sur le sol inconsistant.
"Qu'est-ce que vous faites ?"
"Je prends mes aises ! Si on doit y passer la nuit, autant la passer confortablement."
Il hocha la tête et ferma les yeux. Soudainement, tout changea autour d'elle. Des formes abstraites se matérialisèrent pour se dématérialiser aussitôt, un brouillard pourpre tomba en tourbillonnant, devint orangé, puis jaune, blanc, et disparut enfin.
Et puis elle découvrit qu'elle était allongée sur le côté, dans un canapé à la romaine tout aussi inconsistant que le reste. Voyant qu'il était installé dans un canapé identique lui faisant face, elle l'interrogea du regard.
"Réfléchissez… " répondit-il. "Je suis ma conscience plongée dans le monde de mon inconscient. La première ne peut pas contrôler le second, mais elle peut l'influencer. Vous vouliez du confort ? En voilà…"
Elle hocha la tête et se retourna sur le dos, les bras croisés derrière la nuque. Le bref silence qui s'imposa lui permit d'observer autour d'elle. Comme elle l'avait précédemment remarqué, tout était sombre. Peut-être était-ce normal, après tout quel terrien pouvait décider de ce à quoi ressemblait l'inconscient du commun des mortels ? Elle demanderait à Ska lorsqu'ils sortiraient d'ici, en tant que prodige de l'Elmel, elle était très probablement érudite en ce domaine. C'était même certain, se souvint-elle, puisqu'elle avait expliqué l'utilité de la machine au colonel.
Quelle était-elle au fait ?
"Il y a une raison particulière à… votre venue dans votre inconscient ?"
La réponse se fit attendre. Elle se repositionna sur le côté pour mieux le dévisager et le découvrit pensif, les traits tirés. "Je voulais faire le point…" murmura-t-il, avant qu'une image n'apparaisse soudainement au-dessus d'eux et se mette en mouvement.
Un petit garçon jeta une poignée de terre dans la fosse et retourna s'accrocher aux jupes de sa mère. Une grande femme brune approchant la cinquantaine, l'amie de toujours de Sara. Il commença à pleuvoir.
Et tout autour d'elle s'obscurcit encore. Cette fois, elle en était sûre, ce n'était pas normal, la faible luminosité de son inconscient devait être à l'image de son moral. Jack se détourna en roulant sur son côté gauche.
Ainsi plongée au cœur du problème, Sam se sentit obligée de faire quelque chose. Elle se leva de son canapé et alla simplement s'asseoir sur le bord de l'autre, le dos tourné vers lui pour ne pas le brusquer ni avoir l'air de violer les barrières de sa souffrance.
"Elle vous manque ?" demanda-t-elle, voyant bientôt un brouillard gris envelopper l'endroit.
"Pas au sens premier du terme." répondit-il après quelques hésitations. "On ne se voyait plus depuis quelques années déjà, mais sa… son existence me manque. Elle était la seule en ce monde à partager mon deuil."
"Vous vous sentez seul, n'est-ce pas ? Atrocement seul, comme si la vie avait décidé de ne pas vous attendre et de continuer sans vous ?"
Il tourna lentement la tête vers elle, le regard affecté par sa déclaration qu'il savait provenant non pas de sa compassion, mais de sa propre expérience.
"Votre mère…" commenta-t-il.
Elle baissa la tête.
"Ska m'a fait un petit discours sur les pouvoirs de l'inconscient cet après-midi" reprit-il, rassuré de se sentir compris. "Elle m'a dit que l'on pouvait quelques fois y trouver des réponses, comme par exemple lors de rêves."
"Vous êtes venu voir ce qu'il en est ?"
"Et j'ai trouvé, j'y vois plus clair maintenant."
"Vraiment ?"
"Vraiment." assura-t-il en pointant du doigt une image qui se formait.
Jack grogna en s'extirpant de son sofa, progressa quasiment aveuglément jusqu'à la porte et l'ouvrit, révélant la jeune femme qui se tenait presque timidement sur le seuil.
Sam ravala un nœud qui se formait dans sa gorge en reconnaissant la scène, mais derrière elle, Jack roulait de nouveau sur le dos et posait sa main sur la sienne pour l'encourager à regarder la suite.
"Personne n'a tiré à la courte paille cette fois, colonel, et certainement pas moi. Peut-être est-ce insignifiant pour vous, mais des gens avec qui vous travaillez depuis six ans s'inquiètent pour vous. On appelle ça des amis, et certains n'ont pas l'intention de se faire claquer la porte au nez après avoir fait le déplacement."
"J'ai été un beau salaud ce jour-là, hein ?"
Sa main, recouverte par la sienne, se crispa sur le bord du canapé.
"J'étais dépassé par les événements, je regrette. Vous aviez raison Sam, sur toute la ligne. Je ne suis pas seul."
"Non." confirma-t-elle après une courte pause. "On est là les uns pour les autres."
Lentement, il l'attira à lui et l'incita à s'allonger à ses côtés. Elle faillit résister, mais n'en trouva pas la force elle s'abandonna au soulagement d'avoir retrouvé sa confiance et son respect.
"*Je* suis là…" ajouta-t-elle alors qu'un bras entourait sa taille et la serrait contre lui.
Avant que la fatigue ne la gagne, elle eut le temps de voir le brouillard sombre se lever et tout l'environnement s'éclaircir légèrement.
~*~
Le lendemain, ou tout du moins ce qu'elle pensa être le lendemain, car rien n'était vraiment certain dans cet endroit, elle organisa ses pensées de façon plus scientifique. Jack qui dormait à ses côtés, un bras reposant toujours sur sa taille, avait titillé sa curiosité et son désir de compréhension.
Ainsi, il dormait. Et elle aussi avait dormi jusqu'à récemment. Elle pouvait aussi penser rationnellement (encore que la situation dans laquelle elle se trouvait allait à l'encontre de cette affirmation), ressentir la douleur et la matière. Seul l'environnement ne suivait pas les règles de la physique.
Sa réflexion s'arrêta là. Elle était réelle, le colonel aussi, et le tout dans un endroit qui ne l'était pas à proprement parler. Que pouvait-elle interpréter ou même déduire ? L'étude du cerveau en était à ses bégayements sur Terre, tout ce qui le concernait n'était qu'un vaste secret… Ici, elle était en terrain inconnu. Alors elle se permit de penser à des choses plus superficielles.
Plus superficielles ou plus essentielles, tout dépendait du point de vue.
Encore un de ces "moments" avait pris place dans leur histoire. Le protocole partait brièvement aux oubliettes et ils se retrouvaient nus, face à face, à laisser deviner (ou plus rarement, à exprimer) combien l'autre était important. Ensuite, le protocole était libéré de ses oubliettes et venait, tel un linceul, les couvrir de nouveau.
Sam fronça les sourcils. Elle venait de l'établir : rien d'autre n'était réel que deux consciences plongées au fin fond de l'intimité de l'une d'entre elle. Absurde, n'est-ce pas ? Qui pourrait le croire, et d'abord : qui pourrait l'apprendre ?
Son cœur accéléra sensiblement lorsqu'elle comprit qu'elle avait champ libre. Une chose était sûre, cette situation n'allait pas durer éternellement, quel que soit le moyen qu'ils trouveraient pour en sortir. C'était donc maintenant ou jamais.
Hésitante, elle approcha sa main du visage de Jack. Le sentiment de faire quelque chose de mal ne la quittait pas, il était au contraire accentué par la chaleur que rencontraient ses doigts alors qu'ils effleuraient sa joue. Comme il ne s'éveillait pas pour autant, elle en profita pour contempler ses traits imbibés de sommeil. Elle n'en eut que plus envie, ou même *besoin* de contact.
Toujours irrésolue et maintenant mal à l'aise, elle se força tout de même à se pencher vers lui pour poser ses lèvres sur les siennes, en toute simplicité.
Une rapide question croisa son esprit : possédait-il toujours un inconscient qui était en train de rêver alors que sa conscience était déjà à l'intérieur de son inconscient, et si oui son inconscient se trouvait-il quelque part dans son inconscient ? Mais la complexité de sa pensée la découragea légèrement. Il fallut qu'elle sentît ses lèvres bouger contre les siennes pour qu'elle abandonne définitivement tout raisonnement cohérent.
Pourtant, ces lèvres ne répondaient pas à son baiser : elles parlaient.
"Carter ?" demandaient-elles.
Le sang lui monta aux joues. Que faisait-elle ? Elle oubliait un détail : *lui* était réel, comment avait-elle pu penser qu'il avait perdu la raison comme elle ?
Elle se rassit subitement et posa une main sur sa bouche.
"Je… je suis désolée Colonel, je ne sais pas ce qui m'a pris…"
"Vous ne savez pas ce qui vous a pris…" répéta-t-il.
"Non. Je vous prie de m'excuser."
Sur ce, elle se leva du petit canapé et commença à marcher résolument vers ce qu'elle pensait être une porte de sortie. Mais sortir de quoi ? Echapper à qui ? A lui ? Bon dieu, mais tout autour d'elle n'était *que* lui !
C'est ainsi que, marchant toujours, elle se retrouva soudainement face à lui alors qu'elle venait de s'en éloigner.
"Hep hep hep, vous allez où comme ça ?"
"Je ne sais pas…" répondit-elle piteusement.
"Vous ne savez pas grand chose ce matin." Il sourit en la toisant des pieds à la tête. "Si au moins vous m'aviez laissé le temps de me réveiller…" reprit-il sur un ton songeur.
"C'est très bien comme ça Colonel, ne vous perdez pas en conjectures. Vous avez réagi comme vous le deviez, c'est moi qui suis en faute."
"Oh, s'il vous plait Carter, ne me servez pas ce discours !"
Elle leva les yeux vers lui avec un air préoccupé.
"Non… Non, ne me donnez pas raison, ça ne serait que plus dur."
"Pour vous ou pour moi ?"
"Pour vous *et* pour moi. Je devrai vous dire non, maintenant que j'ai retrouvé mes esprits."
Il soupira profondément.
"Il n'y a donc rien qui puisse nous sortir de notre bêtise obstinée, n'est-ce pas ?"
"Pas tant que la légalité n'est pas de notre côté."
"Notre cas est désespérant, vous en êtes consciente ?"
"Je dirais plutôt désespéré."
"Frustrant."
"C'est ainsi."
"Il pourrait en être autrement !"
"C'est faux, ne vous faites pas d'illusions."
"Alors que voulait dire ce baiser ?"
"J'avais perdu la raison."
"Erreur, vous l'aviez trouvée !"
Sa dernière réplique avait été dite sur un bien plus brusque qu'il ne l'aurait souhaité, et quasiment criée. Elle se tut sous cette démonstration involontaire de son autorité sur elle.
"Et vous m'avez montré le chemin à prendre pour en faire autant." ajouta-t-il, cette fois-ci bien plus bas.
"Ne vous y aventurez pas, Jack…" implora-t-elle, une fois rassurée par sa voix adoucie.
"Pourquoi ? Vous m'en empêcheriez ?"
"Oui."
Il comprit. Il comprit qu'elle était sérieuse, qu'elle ne cherchait pas à se recouvrir du linceul du protocole mais qu'elle le gardait tout de même en main. Il comprit que l'instant où elle le lâcherait n'était pas encore venu et qu'il allait falloir attendre, comme ils l'avaient fait de nombreuses années durant déjà.
"Pardonnez-moi Sam, je n'aurais pas dû insister."
Elle secoua la tête en remarquant que l'espace qui l'entourait s'assombrissait de nouveau. Sans qu'il ne bouge vraiment, lui-même s'éloignait déjà. Elle dut presser le pas pour le rattraper et prendre ses mains dans les siennes.
Il la dévisagea, les sourcils froncés, comme si elle avait perdu l'esprit.
"Vous avez bien fait Jack, quelques fois il faut que nous réalisions qu'un jour…"
Elle laissa sa phrase en suspens, mais il comprit quand même. Comme elle ne paraissait pas se détacher de lui, il dégagea ses mains pour envelopper sa taille et la serrer contre lui.
"Tout cela n'est pas vraiment réel…" pensa-t-il à haute voix. Il avait voulu dire par-là que la situation était tellement invraisemblable qu'il allait sans doute se réveiller dans son lit de Colorado Springs avec un mal de crâne épouvantable, oubliant bientôt ce rêve extravagant. Mais Sam se détacha doucement de lui pour le regarder dans les yeux.
"Vous voulez dire que rien de ce qui ne se passera ici pourra déteindre sur la réalité ?"
Il se retint de hausser un sourcil et se contenta de la fixer sans rien dire, désireux de savoir ce qu'elle avait en tête.
"Pour tout vous avouer, c'est ce que je m'imaginais à votre réveil…" déclara-t-elle. "Je pensais que peut-être, cet accident était une chance inespérée…"
Il continua à la dévisager, cette fois avec une moue interrogative. Il avait assez donné pour l'année à venir : s'il y avait un premier pas à faire, il ne s'en chargerait pas.
Il n'eut pas besoin de se poser longtemps la question. Elle marmonna une courte phrase quasiment incompréhensible qu'il interpréta comme 'Oh et puis zut', et se hissa sur la pointe des pieds.
Il était vraiment heureux que dans ce monde irréel, les sensations soient conservées. Il serait certainement devenu fou s'il n'avait pas senti le bout de sa langue caresser ses lèvres, sollicitant sa bouche et l'obtenant sans trop insister. S'il ne s'était pas senti répondre avec réserve pour la laisser prendre les commandes de ce qu'elle avait souhaité. S'il ne l'avait pas sentie réclamer un véritable duel auquel il se livra finalement avec un enthousiasme exagéré.
Par la suite, il lui sembla se souvenir avoir perçu des sons, des voix peut-être, à cet instant. Mais la jeune femme qui se livrait à lui était occupée à chercher la boucle de sa ceinture, alors il ne s'en soucia pas. Elle la trouva, la dénoua et s'attaqua ensuite au bouton et à la fermeture éclaire de son pantalon. Comme elle avait délaissé sa bouche et paraissait descendre de plus en plus bas sur son corps, il attrapa ses épaules et l'écarta de lui pour l'interrompre délibérément.
"Réfléchissez… à ce que vous… faites" murmura-t-il tout en essayant de contrôler sa respiration.
"Ce n'est pas réel… pas de conséquences néfastes…" Et elle recommença sa lente progression vers son bas ventre.
Ca, il n'en était pas si sûr. Pas de conséquences directes, certes, mais une fois de retour seul dans son lit deux places, il allait être bon pour une insomnie chronique de plusieurs mois. Pour le moment, il avait désespérément besoin d'un support. Il se concentra pour détourner ses pensées de la silhouette qui était à présent agenouillée à terre, puis se concentra encore pour créer un quelconque solide inconsistant contre lequel il s'adossa.
Les voix se firent de nouveau entendre au moment même ou son pantalon tombait sur ses genoux. Une fois encore, elles passèrent inaperçues pour l'un comme pour l'autre.
~*~
Jack lâcha les poignées de l'appareil. Il laissa échapper un gémissement sourd en s'écroulant à terre. Il eut encore le temps de voir Sam abandonner l'emprise qu'elle avait sur l'un des cylindres de métal et tomber à genoux, la tête entre les mains, avant que tous deux ne se fassent porter sur des brancards jusqu'à ce qui était logiquement une infirmerie.
"Racontez-moi…" demanda fermement Ska, plusieurs heures après, alors qu'ils venaient de subir ce qui s'apparentait à un bilan de santé ciblé sur le cerveau.
"Vous raconter ?" objecta faiblement Jack, "Qu'est-ce qu'on peut vous apprendre, ce n'est pas la première fois que ces appareils sont utilisés, si ?"
"Vous ne comprenez pas… Un pionnier de l'Elmel, et donc de l'étude du cerveau en général, a fait l'erreur de se brancher sur deux esprits simultanément. Les cobayes et le chercheur sont morts. Un peu plus tard, deux chercheurs ont voulu tenter l'expérience de s'aventurer à deux dans un même esprit. Scénario identique, les trois sont morts. Depuis, l'Elmel et ses dérivés bénéficient d'un règlement dont le premier point est : ne pas faire quoi que ce soit sur plus d'un esprit à la fois. "
Les deux militaires restèrent songeurs jusqu'à ce que Sam ne se décide à prendre la parole.
"C'était un accident. Il faisait sombre, j'ai trébuché et je me suis rattrapée à une poignée de l'appareil qu'utilisait déjà le Colonel O'Neill. Peu après, je me retrouvais dans ce monde étrange qu'était son inconscient…"
"Sauf que cette machine n'était pas prévue pour accueillir un intrus… Vous n'avez rien ressenti d'inhabituel ?"
"Un mal de tête assez perçant..." répondit-elle après quelques secondes. "Particulièrement lorsque que j'y suis entrée et ressortie, mais il ne m'a pas quitté de toute la nuit."
"Ce qui explique que vous vous soyez effondrée lorsque nous avons coupé le contact de la machine… Et vous Colonel, qu'avez vous ressenti d'assez puissant pour vous mettre dans cet état ?"
Sam jura qu'elle le vit rougir pour la première fois depuis qu'elle le connaissait.
"Euh… non, aucune douleur. Le retour était un peu déroutant, je dois l'avouer, mais en dehors de ça…"
Ska jugea bon de préciser que tous avaient remarqué une certaine protubérance en dessous du niveau de la ceinture pendant les quelques minutes qui avaient précédé leur "libération", mais acheva son interrogatoire là-dessus et les laissa en paix lorsque son père l'appela pour les résultats des analyses.
Les autochtones voulurent les garder encore une semaine, car un foyer sombre vers le centre de leurs encéphales présentait un intérêt certain à leurs yeux. Mais Hammond fit la demande de récupérer son équipe au bout de trois jours seulement, si bien que le mystère de ce foyer sombre ne fut jamais révélé à ce peuple.
~*~
Jack martyrisait son stylo depuis trois quarts d'heures. Il s'entraînait à le faire tourner autour de son pouce, battait la cadence sur la table, dessinait diverses fioritures sur son bloc-notes et l'utilisait comme catapulte à boulettes de papiers contre Teal'c lorsque Hammond ne regardait pas.
Le Jaffa prenait son mal en patience.
Jack dessina un petit bonhomme aux yeux en spirale et Schrödinger le chat.
Et Sam parlait, et parlait encore…
Il put jurer que Daniel lui-même faisait un effort certain pour garder les yeux ouverts. Seule Fraiser semblait se passionner pour ce que son amie racontait dans les moindres détails. L'usage de chaque machine, de chaque technologie, le rapport de Ska et de son peuple à la science du cerveau…
Au visage hypnotisé et au félin s'ajoutèrent sur la feuille un père Noël et un Asgard unijambiste.
"J'ai fait tout ce qui était humainement possible de faire pour découvrir les dangers de cette tache noire, mais je n'ai rien trouvé et à première vue, le Major Carter et le Colonel O'Neill vont parfaitement bien." déclara Janet.
"Il n'y a donc aucune raison de les déclarer inaptes au travail, n'est-ce pas ?" s'enquit le Général.
"Je ne pense pas. Si conséquences il y a, elles ne sont pas pour tout de suite. Par contre…" elle jeta un coup d'œil aux dessins de Jack qui se trouvait à ses côtés, "Je recommande quelques jours de repos, Sam m'a tout de même confié souffrir de très légers maux de tête."
La jeune femme fusilla son amie du regard. Traîtresse… Et le secret médical alors ?
Comme si rester oisive pendant une semaine allait arranger les choses !
"Très bien, congé de quatre jours pour tout le monde, quoi que le docteur Jackson et Teal'c soient tout à fait autorisés à rejoindre d'autres équipes."
Sam maudit cette petite tache sombre de tout son cœur. Alors, sortant de nulle part, un sentiment de joie absolue l'envahit et devant ses yeux se forma une image digne d'une carte postale. Un petit chalet perdu au beau milieu d'une forêt de sapins, se dressant fièrement près d'un lac aux eaux troubles.
Elle cligna plusieurs fois des yeux, interdite.
Tout le monde était sorti, seul restait son colonel qui était sur le point de se lever lorsque la vision l'avait assaillie, et qui retombait à présent dans son siège.
"Colonel ? Est-ce que ça va ?"
"Je viens de comprendre une équation de six lignes, Carter. Alors non, ça ne va pas."
"Une équation ?"
"Que je n'avais jamais vue auparavant ! Et de là à la comprendre, par-dessus le marché… !"
"Ok…" murmura-t-elle en joignant ses mains pour les poser sur la table de briefing. "Je viens de voir un chalet, un petit chalet au bord d'un lac."
Etant face à face, ils se dévisagèrent pendant quelques instants, alors que le puzzle se mettait en place dans leurs esprits.
"Vous croyez que c'est une séquelle ?"
"Je ne vois que ça…"
"Vous auriez emporté un petit bout de moi et laissé un petit bout de vous en moi ?"
Sam acquiesça et le silence tomba encore une fois. Elle secoua la tête et tenta de réorganiser ses pensées.
"Vous avez pensé à quelque chose de spécial avant de… que…"
"Mon chalet cette tache que je remerciais de tout mon cœur."
"Réessayez pour voir ?"
Elle vit soudainement une paire d'yeux bleus apparaître devant elle. Ils se fermèrent et se rouvrirent au ralenti, puis se plissèrent comme si la propriétaire (qui n'était autre qu'elle-même, elle le savait) souriait. En même temps, son cœur se serra et accéléra sensiblement. Une vague de tendresse la fit violemment frissonner.
Devant elle, Jack souriait d'un air béat.
"Quoi ?" demanda-t-elle lorsqu'elle eut reprit le contrôle d'elle-même.
Il ne répondit pas, mais son sourire s'élargit.
"Qu'est-ce que vous avez vu ?"
"J'ai vu… une certaine partie de mon anatomie. Maintenant je comprends pourquoi vous demandez souvent à surveiller mes arrières pendant les longues marches qu'on effectue de temps à autres…"
La jeune femme rougit jusqu'aux oreilles.
"Oui, bon… Si j'étais vous j'éviterai de m'en tenir rigueur." avertit-elle, "Je peux en apprendre pas mal de vous et de vos sentiments rien qu'en pensant à un certain foyer sombre. "
"Mes sentiments…" songea-t-il. Il se souvint avec délice de *ses* sentiments à elle qu'il avait ressentis à la vue de son propre postérieur. "Vous croyez qu'il faut avertir Fraiser et Hammond ?"
"Non, je ne pense pas." déclara-t-elle avec conviction. "Si on évite d'en user, ce n'est pas très dérangeant. En fait ça peut même se révéler utile dans certaines situations délicates. Maintenant, si on en parle, ils seraient capables de prendre ça trop au sérieux, de nous retirer de SG-1 et inévitablement, Maybourne ferait son apparition avec pour but de nous étudier sous tous les angles…"
"Pessimiste !"
"Réaliste… Avouez que j'ai raison."
"Vous avez raison. Cela restera entre nous ?"
Elle hocha la tête.
"Seulement si vous promettez de ne pas penser à cette tache trop souvent. Si j'ai bien compris, il suffit que l'un d'entre nous le fasse pour que souvenirs et sentiments s'échangent…"
"Cool…"
Sam secoua la tête avec un petit sourire.
~*~
Cela faisait trois fois qu'il raccrochait avant d'avoir intégralement composé le numéro. Il savait qu'il devait le faire, mais remercier quelqu'un n'avait jamais été une partie de plaisir pour lui. Pourtant, il savait aussi qu'il se sentirait mieux s'il concluait toute cette histoire d'une manière ou d'une autre.
Inspirant largement, il appuya sur les touches, jusqu'à la dernière cette fois.
"Stuart Hoffman"
"Salut Stuart. C'est Jack O'Neill."
"Jack ! Je ne pensais pas que vous appelleriez… Que me vaut cet appel ?"
"Je voulais…" Il fit une pause, ne sachant comment exprimer ce qu'il avait à dire. Il opta finalement pour la manière simple. "… vous remercier."
"Me remercier ?"
"Pour m'avoir incité à ne pas laisser la vie me distancer."
"Vous avez réalisé qu'elle en valait la peine ?"
"Elle ? Ca dépend à qui vous pensez…"
"Eh bien à la vie !" Il s'interrompit un instant le temps de comprendre ce que son interlocuteur voulait dire par-là. "Parce qu'il y a une autre *elle* ?"
"Il y a une *elle*…" murmura-t-il. "Et pas n'importe laquelle."
"Bien." conclut Stuart sur un ton sincère. "Sarah aurait été heureuse."
Un peu plus tard dans la soirée, il s'autorisa à penser à cette petite tache qui avait à présent sa place dans son cerveau, et dont personne ne connaîtrait jamais les véritables effets. Parce que *elle* et lui avaient décidé d'en faire leur petit secret.
Allongé sur son canapé, il savoura cette petite partie d'elle, ce segment de sentiments qu'il reçut alors qu'il savait que le contraire se produisait à l'autre bout de la ville, chez Samantha Carter.
~*~
Fin