Titre : Comme à la prunelle de tes yeux
Auteur : Lisa
E-mail : [email protected]
Résumé : Si la présence des deux Carter dans la même réalité a provoqué un " dérèglement en cascade du système au niveau cellulaire ", quelque chose de plus subtil en a aussi pris un coup. Lui faudra-t-il fermer les yeux pour le voir ?
Statut : 1/1, complet
Catégorie : Romance, Angoisse peut-être…
Spoilers : De l’autre côté du Miroir (Point of View)
Saison : 3, se situe après De l’autre côté du Miroir
Rating : PG-13, voir plus à certains endroits ( R ). C’est pas fleur bleue, et c’est pas pour les âmes trop sensibles.
Avertissement : situations sexuelles et une certaine violence.
Disclamers : Stargate SG-1 et ses personnages sont la propriété de MGM, Gekko Film Corp. et Double Secret Production. Je n’ai reçu aucune prime dans l’écriture de cette histoire. Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement fortuite.
Notes de l’auteur :
*Vous vous souvenez de la fin de Point of View, du regard de Sam lorsqu’elle voit son double et Jack s’embrasser de l’autre côté du miroir ? Ben il m’a toujours immensément perturbé, et voilà le résultat…
*J’ai toujours pensé mettre trop de " elle observa… " ou bien " son regard se posa sur… ". J’ai donc décidé de supprimer (partiellement) ce sens tout en lui donnant une plus grande ampleur. Excusez-moi, étant donné la gravité du thème, je préfère abandonner la catégorie humour.
*Vous voulez toujours lire cette fic ? Bon courage…
*A Ecco, que je vais sans doute rejoindre dans la catégorie des fics que personne ne comprend J et à Manu, elle saura pourquoi…
©Lisa, juin 2003
~*~
Les aiguilles de la pendule côtoyaient les minuits. Invariablement, la trotteuse passait et repassait sur les chiffres avec une indifférence déconcertante. Chaque seconde qui naissait mettait fin à la précédente, et n’avait pas plutôt joui de son règne éphémère qu’elle le voyait déjà partir en fumée.
Elle plus que quiconque savait que le changement était la seule constante universelle, que le refuser revenait à se battre contre des moulins à vent. Mais que faire quand ces changements dérangeaient tant qu’il était impossible de vivre un instant sans être rongée par les regrets… ?
Elle ajusta ses pensées sur le rythme de la petite balle en plastique qui rebondissait régulièrement sur la table de ping-pong, à demi repliée de manière à ce que la jeune femme puisse jouer sans adversaire direct. Son poignet battait la mesure, envoyant sans cesse la balle rebondir, encore et encore, mais son esprit était ailleurs. Sur l’étendue bleu pâle de la table repassait en boucle ce qu’elle venait de vivre et qu’elle s’était refusée à analyser sur le fait.
Elle se vit tenter de regarder autre part. Elle se vit tomber des nues, désorientée et embarrassée, trahie. Comment était-elle sensée réagir ?
Elle ne devait pas réagir.
Elle ne devait pas réagir car sa position ne l’y autorisait pas. Hammond était là, juste derrière elle, incarnant l’autorité militaire. Elle savait qu’il n’était pas comme les autres, qu’il comprendrait mieux que personne… Mais elle était fière, et elle savait aussi qu’elle ne devait pas céder si la considération qu’elle avait réussie à imposer autour d’elle ne voulait pas s’en trouver diminuée. Tout le monde avait droit à l’erreur, mais pas elle. La pente serait trop dure à remonter.
Ils se dirent quelques mots. Elle vit cette expression sur son visage, sereine, tendre. Elle vit cet homme habituellement si inaccessible prêt à se donner corps et âme pour une noyade dans l’azur des yeux cette jeune femme.
C’était si doux que son cœur avait menacé de se briser en mille morceaux.
A présent le désarroi avait disparu, l’embarras de même. Il ne restait plus qu’un brouillard indistinct qui planait sur son esprit, qui s’était perdu à tenter d’analyser la situation. Elle pouvait dire qu’elle ressentait un étrange sentiment de loyauté bafouée, mais avait-il une raison d’être ? Après tout, la jeune femme en question, c’était elle… Elle était par conséquent plutôt heureuse de savoir que l’attraction était réciproque, mais là encore quelque chose la perturbait.
Comment avait-il pu… ?
Il avait trouvé un moyen de combler ses désirs sans qu’elle ne puisse émettre d’objection, et un seul mot lui venait à l’esprit pour décrire son acte : il avait profité d’elle. Elle frappa rageusement la balle qui s’envola dieu sait où et s’appuya sur la table, laissant échapper un profond soupir.
" Wow, spectaculaire coup droit Carter. "
Prise de court, elle en oublia de sursauter et ne prit même pas la peine de réagir.
" Je ne plaisante pas " continua-t-il en s’approchant d’elle, " Il devrait figurer dans les annales du tennis de table. "
Elle ne sourit pas. En vérité, elle avait une envie folle de sourire, c’était devenu réflexe au fil du temps, mais elle ne lui offrirait pas cette satisfaction. Pas ce soir là. Il déposa la petite sphère blanche sur la table, et elle réalisa qu’elle ne l’avait même pas entendue rebondir lorsqu’elle l’avait envoyée valdinguer à travers la salle. Pour avoir le réflexe de la rattraper, il avait pu l’observer depuis un certain temps sans même qu’elle n’en soit consciente… Cette constatation ne fit qu’ajouter à son irritation contre lui.
" Je peux faire quelque chose pour vous ? " demanda-t-elle de son air le plus décontracté, en se tournant vers lui.
Sans répondre, il fit nonchalamment le tour de la table et baissa le second battant.
" En vérité, oui " dit-il en attrapant une raquette sur une table voisine et en l’invitant au service.
Sceptique en premier lieu, la jeune femme finit par obtempérer. Après tout, si la raison pour laquelle il se trouvait là était aussi bénigne, elle échappait au pire. Le tout était de rester silencieuse pour ne pas risquer d’amener un quelconque autre sujet sur le tapis, ce qui aurait une chance sur deux de dégénérer étant donné son présent état d’esprit.
Elle comptait bien sûr sans celui qui ne l’avait manifestement pas rejointe que dans le but d’échanger quelques balles.
" Je voulais m’excuser Carter… "
" De quoi ? "
" De ne pas vous avoir dit que nous étions mariés dans cette autre réalité… Je suis vraiment désolé que vous ayez dû l’apprendre par une maladresse de Kawalsky… "
En guise de réponse, Sam lifta la balle qui ricocha à l’extrémité gauche de la table.
" Un point pour vous " murmura Jack.
Il avait pensé qu’ils jouaient en partenaires, mais elle en avait apparemment décidé autrement en réalisant une surprenante rupture. L’avantage était dans le camp adverse, il était temps de passer aux choses sérieuses.
" J’aimerais par contre vous dire que je ne regrette pas le moins du monde ce qu’il s’est passé tout à l’heure. "
Il exécuta un rapide revers qui la surprit beaucoup sans pour autant qu’elle ne perde le contrôle de la partie.
" Permission de parler librement ? "
" Allez-y… "
" J’espère pour vous colonel, sauf votre respect, ça serait grotesque de me demander pardon pour une action, premièrement qui ne me regarde pas, et deuxièmement qui n’est en rien une faute. "
" Admettons " répliqua-t-il sans se démonter, quoique légèrement dérouté par son attaque, " Mais il s’agit tout de même de vous cette fois-ci ! "
Elle avait une envie presque incontrôlable de frapper sa raquette sur la table et de lui envoyer en pleine face une remarque particulièrement cinglante, pour lui faire ressentir toute la douleur qu’une attitude pareille pouvait provoquer. Mais elle perdrait la partie, alors elle choisit de jouer dans la finesse. Pour l’instant, du moins.
" Erreur colonel, il s’agit de mon double. "
" Vous voyez très bien ce que je veux dire major, ne niez pas que cela vous touche. "
" Vous pourriez vous envoyer la moitié de la base que cela ne me toucherait pas ! … Colonel " ajouta-t-elle après un bref silence.
Là… elle l’avait finalement envoyé sa remarque blessante au possible… Elle remarqua d’après son jeu plus agressif qu’il n’appréciait assurément pas.
En temps normal, il l’aurait sans doute laissée gagner. Il avait en permanence tout pouvoir sur elle, mais lorsque l’occasion se présentait, il aimait la laisser délibérément prendre le dessus, rien qu’un court instant. Ne serait-ce que pour établir les premières bases d’une relation normale avec elle. Pas ce soir, bien sûr. Pas ce soir car non seulement elle prendrait le contrôle du jeu, mais sans aucun doute des jours à venir de la même manière. Il ne pouvait pas se le permettre.
Ils ne parlaient plus, et en contrepartie leur jeu s’intensifiait à chaque seconde. Chacun rivalisait d’habileté dans ses feintes, mais aucun des deux ne voulait laisser l’autre profiter de ses faiblesses.
Pourtant, alors qu’ils combattaient plus leur propre épuisement qu’autre chose, Sam décela une faille chez son adversaire. Un millième de seconde plus tard, un smatch extrêmement rigoureux envoyait la balle à l’autre bout de la salle.
" Deux zéro " commenta-t-il tout en soutenant son regard.
Sam ne répondit pas. Comme il était évident qu’aucun des deux n’envisageait une suite à la partie, elle brisa le contact qu’il avait tenté d’établir. Le bruit d’une raquette heurtant le sol résonna dans la pièce qu’elle venait de quitter et qu’il trouvait à présent si désespérément vide.
~*~
Le premier radioréveil vomissait la météo du jour. Se frottant les yeux, Daniel écouta distraitement la speakerine se lamenter sur les " pluies diluviennes " et le " temps maussade " qui allaient apparemment servir de toile de fond à la journée d’une bonne partie de la population américaine. Il prenait presque un plaisir sadique à penser qu’il avait pour sa part une chance sur deux de bénéficier d’un soleil radieux.
Le second n’était qu’un bip régulier, qui fut d’ailleurs rapidement interrompu. Un Jaffa avait une horloge interne particulièrement développée, en conséquence, la merveilleuse invention qu’était le bip sonore n’avait pas grande utilité dans la chambre de Teal’c.
Le troisième offrait Bach et ses Concertos Brandebourgeois. Il souffrait particulièrement, mais supportait les coups quotidiens avec une grande bravoure. Après cet immense effort matinal, Jack fourra en grognant son nez entre deux oreillers.
Le dernier était réglé sur une fréquence consacrée aux informations. Le pauvre appareil fonctionnait régulièrement de 6h30 à minuit, car personne n’était là pour l’interrompre dans sa tâche. Ce matin-là ne faisait pas exception à la règle.
Ce matin-là était d’ailleurs identique à beaucoup d’autres. Encore un jour se levait sur Cheyenne Mountain, dont les habitants n’en était conscients que grâce à quelques chiffres digitaux, à défaut de l’astre du jour. Des soldats qui avaient veillé la nuit durant se faisaient relayer, des techniciens remuaient des souris dans le but de réveiller leurs outils de travails, mais la plus grande partie de la base se retrouvait aux mess.
" Sam ! " s’exclama Daniel en trottinant vers le self-service pour la rejoindre.
La jeune femme lui répondit d’un signe de tête tout en prenant d’une main une coupe de gelée verte, et de l’autre un ramequin de fromage blanc. Elle se tourna vers lui et le regarda le plus sérieusement du monde.
" Lequel ? "
Son interlocuteur haussa un sourcil décontenancé.
" Pardon ? "
" Lequel des deux je prends… C’est juste que je m’interroge sur le sujet depuis cinq minutes, ça m’arrangerait si vous choisissiez pour moi. "
Pour le coup, l’archéologue se demanda s’il s’était vraiment éveillé quelques minutes auparavant ou s’il ne l’avait pas simplement rêvé, auquel cas il n’aurait pas de soucis à se faire. Mais dans le cas contraire, en l’occurrence s’il ne rêvait pas et que Sam venait de lui demander quel dessert elle devait prendre pour son petit-déjeuner, il y avait de quoi se poser des questions. Depuis quand ne prenait-elle plus distraitement ce qui lui tombait sous la main tout en relisant pour la énième fois le dossier du briefing qui allait suivre ? Et depuis quand son choix se portait-il sur la gelée verte ?
" Sam, est-ce que vous allez bien ? "
" Très bien " répondit-elle avec un grand sourire, " Et vous ? "
" Je crois, oui… "
" Bien… alors ? "
" Alors ? "
" Lequel ? "
" Ah… prenez le fromage blanc. Dites, savez-vous où est Jack ? "
Il tomba de haut lorsque la réaction de son amie se classa parmi des plus brutales et inattendues qu’il n’avait jamais vu de sa part. Elle claqua son ramequin sur son plateau. Tout sourire avait instantanément disparu.
" Non, pourquoi, je devrais ? " lança-t-elle, peut-être trop fort, sans même le regarder.
Les mess se firent un instant silencieux.
A cet instant, Daniel était convaincu qu’il rêvait. Généralement, lorsqu’il lui parlait de Jack, il pouvait être certain que les minutes qui suivaient allaient être un petit intermède en marge de la réalité, parfois si dure, où il retrouvait l’amie parfaite qu’il aimait tant. Son intention n’avait pas eu l’effet escompté cette fois, loin de là. Et cela lui était presque inimaginable. Alors il supposa qu’il dormait à poings fermés et que son inconscient lui jouait des tours.
Sans avoir attendu quelque réponse de sa part, la jeune femme était partie s’asseoir à une des nombreuses tables de la cantine. Interloqué, mais un peu rassuré par sa dernière théorie, il remplit son assiette de pancakes et de sirop d’érable, la suivit et s’installa à ses côtés.
Aussitôt, il remarqua qu’elle avait encore changé. Elle avait forcé un sourire et engagea immédiatement la discussion sur des expériences qu’ils avaient menées en commun une semaine auparavant, si bien qu’il finit par oublier ses doutes pour s'investir presque passionnellement dans une conversation des plus animées.
Comme chaque matin, Teal’c ne tarda pas à arriver, avec son bacon grillé accompagné de quatre tasses de café et d’une extrême bonne volonté à ne pas les renverser. Il les déposa sur la table, adressa ses salutations à ses collègues et entama son petit-déjeuner en simulant un profond intérêt pour les théories avancées par les deux scientifiques.
Puis Jack fit son entrée, un peu groggy, et les rejoignit après avoir rempli son bol de céréales multicolores.
Comme chaque matin.
Dès qu’il se fut assis à la table, un bruit de chaise raclée sur le carelage résonna dans le réfectoire. Aussitôt, Daniel cessa toute mastication. Il regarda Sam se lever en emportant son plateau, Jack remuer ses céréales pour faire prendre au lait une allure industrielle peu ragoutante. Tous deux aussi muets que des carpes.
Voilà qui était étrange.
Il ne lui fallu pas beaucoup plus de temps pour faire le rapprochement entre tout ce qui l’avait déconcerté depuis le saut du lit. Quelque chose ne tournait pas rond entre eux, et comme ils avaient depuis un certain temps adopté des manières de vieux couple, voilà où ils en étaient. La journée promettait des petites merveilles de clichés conjugaux.
Et lui et Teal’c allait en supporter les conséquences, ne manqua-t-il pas de remarquer alors qu’ils achevaient leurs préparatifs en salle d’embarquement.
Le même silence de mort planait toujours sur l’équipe entière. Non que le jeune homme ne tentait pas de lancer des sujets qui provoquaient généralement maintes réactions, à son goût ou non, mais rien n’avait d’impact. Il n’était pas aidé non plus par le quatrième membre de l’équipe qui se contentait pleinement de ne plus avoir à supporter ces altercations qu’il connaissait par cœur.
Dès que le septième chevron se fut enclenché, Sam marcha résolument vers les fluctuations aqueuses. Le reste de l’équipe s’apprêtait à lui emboiter le pas lorsque les grésillements d’un micro attira leur attention.
" Jack, est-ce que tout va bien ? "
Le concerné afficha une moue mécontente, mais fit un signe en direction de la salle des commandes. Tout va bien, aucun problème à signaler mon général.
Puis les trois hommes s’engagèrent à leur tour sur la rampe et passèrent la porte.
~*~
L’autre côté était rocheux. Quelques buissons pointaient leur misérable feuillage ici et là, mais l’ensemble donnait une forte impression de désert rocailleux, et rien d’autre. D’immenses pierres rouges tenaient parfois en équilibre sur un socle bien plus mince, et on ne pouvait différencier une mince crevasse de l’apic d’un précipice.
Jack laissa tomber un petit caillou dans une cavité avec une certaine indifférence. Il l’entendit rebondir plusieurs fois et se briser au bout d’un temps assez considérable. Daniel, quant à lui, en ramassa un et le porta à la hauteur de son nez. Il était parsemé de minuscules trous que le jeune homme reconnut bientôt comme la marque d’un échappement de gaz.
" Des pierres volcaniques " conclut-il pour lui-même.
En effet, en se retournant, il se retrouva face à une imposante chaîne de montagnes dont la nudité impliquait forcement de fréquentes éruptions. Mais alors que ses yeux scrutaient l’horizon et qu’ils y décelaient, au loin, une grande diversité de décors naturels, ils rencontrèrent l’imposante silhouette du Jaffa qui, réalisa-t-il, criait quelque chose depuis un temps indéterminé.
Sam.
Sam manquait à l’appel. Elle avait passé le vortex en les précédant de seulement quelques secondes et pour la première fois il se rendit compte qu’ils ne l’avaient pas revue depuis.
Le visage de Jack se décomposa. Ses pensées commencèrent immédiatement à fourmiller. C’était sa faute, il n’aurait pas dû lui permettre de passer le vortex avant eux. C’était d’ailleurs formellement interdit par le SGC : pour rester forts, il fallait rester unis. Et voilà que ses sentiments venaient d’interférer là où ils ne devaient en aucun cas pointer le nez. Ses tentatives de l’ignorer d’un point de vue personnel avaient conduit à une incontestable faute professionnelle.
Il ferma les yeux avec le vague espoir que lorsqu’ils les rouvrirait, il se rendrait compte que rien de tout cela n’était réel. Qu’elle n’avait pas disparue sans qu’il n’eut été capable de faire quoi que ce fut.
Un coup qu’il reçut sur l’épaule le fit retomber dans la réalité.
" Dites " protesta le jeune homme, " Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre elle et vous, mais il serait peut-être judicieux de se mettre à sa recherche…"
Le militaire acquiessa imperceptiblement.
" Ici O’Neill ! "
Teal’c montrait du doigt un petit fragment de tissu kaki accroché un morceau de roche plus aiguisé que les autres et qui, selon toute vraissememblance, s’était déchiré suite à la chute du reste de l’uniforme dans la crevasse qu’il surplomblait. Ce fut du moins la pertinente déduction qu’en fit Jack O’Neill.
" Très bien, aidez-moi à préparer les cordes, je descends là-dedans et vous m’attendrez ici. "
Les ordres d’un colonel de l’Air Force, lancés lorsqu’un membre de son équipe est en danger, ne sont généralement pas à contester. Il y avait ça, et puis il y avait bien plus aux yeux de Jack, les deux autres le savaient.
En moins d’une minute trente, ils assuraient leur ami dans sa descente.
Au bout d’un certain temps, ils l’entendirent crier que la corde n’était pas assez longue et qu’il continuait sans leur aide. Ils eurent beau protester, celui-ci resta intraitable. La corde devint soudainement plus lâche, sans aucune résistance, et le Jaffa soupira, comme lorsque l’on ne peut faire autrement que de laisser l’action se passer de ses services.
~*~
Jack serra les dents et ravala sa douleur. La roche biseautée n’en finissait pas d’écorcher ses paumes. Il avait les mains et les genoux en sang, et il venait de déraper, de se rattraper de justesse pour être gratifié d’une profonde balafre sur son avant-bras gauche. Il faisait plus noir que si la lumière n’avait jamais existé. La pente n’était pas si abrupte, ce qui lui donnait quelques espoirs quant aux blessures qu’avait pu subir celle qui l’y avait précédé.
Alors qu’il cherchait une prise, un petit clapotis caractéristique lui indiqua qu’il venait de prendre contact avec une surface aqueuse. Il voulut s’immobiliser, mais le déséquilibre qu’il s’était donné pour descendre fut trop important pour qu’il puisse se retenir de tomber dans l’eau.
Pourtant, alors qu’il s’attendait à perdre pied, il réalisa qu’il n’était immergé que jusqu’aux genoux. Risquant un pas vers l’avant, il découvrit que la flaque était plutôt étendue et qu’elle gagnait en profondeur sitôt qu’on s’éloignait de la paroi. Il devina qu’il avait atteint son but et que là était le fond de la crevasse.
" Carter ! " appela-t-il dans l’obscurité, inquiet de la réponse, ou peut-être l’absence de réponse, qui allait lui parvenir.
Un gémissement lui répondit, mais il ne sut pas s’il devait s’en réjouir ou non.
" Carter " continua-t-il, " J’essaie de vous localiser, pourriez-vous dire quelque chose ? "
" Quoi ? "
" Voilà, Quoi, c’est parfait, vous pourriez recommencer ? "
" Quoi ? " répéta-t-elle, inconsciente de lui obéir.
Les bras qu’il agitait devant lui pour éviter de la percuter rencontrèrent soudainement ce qu’ils cherchaient. Sans attendre une seconde de plus, il entreprit de passer délicatement et méticuleusement ses mains sur tout son corps.
Elle était assise sur une large aspérité de la paroi rocheuse, ses bras entourant ses genoux sur lesquels sa tête reposait. Son uniforme était déchiré en plusieurs endroits, et il pouvait sentir des égratignures plus ou moins superficielles là où sa peau était à nu. Un liquide chaud qui coagulait par endroit éveilla son inquiétude.
Ses doigts montèrent alors à son visage. Il écarta les cheveux de son front et procéda à la même investigation. Fort heureusement, il semblait être pratiquement intact. Seule une coupure sur sa lèvre inférieure la fit gémir lorsqu’il l’effleura. Il sentit aussitôt son cœur se serrer, mais se contenta de remercier le ciel de lui avoir donné la chance de pouvoir encore s’inquiéter pour elle.
" Mon Dieu… " murmura-t-il en joignant avec douceur son front au sien.
Aucun des deux ne souffla mot. En apparence, leur altercation de la veille n’avait plus grande importance à leurs yeux. Elle posa simplement une main sur son épaule lorsqu’il essuya une larme qui coulait sur son visage. Un bout de plusieurs minutes pourtant, Jack prit la parole.
" Comment vous vous sentez ? "
" L’eau a amorti la chute… En dehors de ça, contusions, hématomes… la routine. "
Ses paroles auraient dû le rassurer, mais il la connaissait par cœur, et le ton qu’elle adoptait ne prévoyait rien de bon.
A cet instant, le sol commença à trembler. Imperceptiblement tout d’abord, et les deux militaires se crispèrent, s’agrippant l’un l’autre. Puis de plus en plus violemment. Sam serra les dents et son compagnon l’encercla de ses bras pour la protéger des petits bouts de rocher qui dégringolaient le long de la paroi.
Mais ceux-ci devinrent de plus en plus gros, ils ne pouvaient pas se permettre de rester à leur portée.
" Il y a du courant dans ce petit lac " articula-t-elle difficilement, le visage enterré dans son cou.
Il comprit immédiatement où elle voulait en venir.
" Vous vous sentez de faire ça ? "
" Je n’ai pas trop le choix je crois… " dit-elle en sursautant lorsqu’une roche plutôt grosse siffla à ses oreilles.
Peu rassuré, il se releva donc et l’aida à se remettre sur pied. Il agrippa son poignet, puis, quand il fut certain qu’elle tenait debout, entama une progression hasardeuse dans l’eau de la grotte souterraine. La profondeur s’accroissait rapidement. Ils étaient immergés jusqu’à la taille lorsqu’ils se heurtèrent à un obstacle qui n’était autre que l’extrémité de la caverne. Pourtant le courant continuait à les entraîner dans la même direction…
" A trois heures mon colonel… "
Ses yeux se portèrent là où son major lui indiquait. En premier lieu, il ne vit rien. Puis il essaya en vision décalée et parvint finalement à discerner une très faible luminosité à une dizaine de centimètres sous la surface de l’eau.
" Vous croyez qu’elle s’échappe par là ? "
" Il n’y a pas d’autre débouché… "
Jack grimaça… Très franchement, cela ne lui disait rien de plonger la tête la première dans un souterrain dont il ne savait rien de l’issue… Pressé par son major qu’il tenait toujours par le poignet, il finit par s’immerger totalement.
~*~
Daniel tournait en rond comme un lion en cage. Cela faisait presque vingt minutes que Jack était descendu dans ce sombre trou et il regrettait déjà de ne pas avoir calmé ses ardeurs quand il en était encore temps. Ils auraient pu facilement tempérer la situation et alerter la base, ramener avec eux une équipe de secours, au lieu de risquer une seconde vie dans un sauvetage aléatoire qui risquait fort de mal finir, particulièrement avec cette secousse impromptue qui venait de secouer le sol.
" Je pense qu’il serait temps de prévenir le général Hammond, Daniel Jackson. "
" Figurez-vous que je le pense aussi… Restez ici, au cas où ils reviendraient par je ne sais quel moyen, je m’occupe du reste. "
~*~
Ils progressaient difficilement dans le tunnel sous-marin. L’eau était presque opaque et les algues décomposées flottaient autour d’eux. Sam avait les poumons en feu, ses yeux n’en pouvaient plus de tenter d’y voir quelque chose à travers les impuretés et les cadavres de planctons. D’autant que ses hématomes la faisaient de plus en plus souffrir, et elle soupçonnait son organisme de lui préparer quelque chose ressemblant vaguement à une hémorragie interne.
Elle tendit son bras et attrapa la cheville de son colonel qui nageait devant elle. Il se retourna, se mit à faire du sur-place en fronçant les sourcils. La jeune femme tourna son pouce vers le bas, comme on lui avait appris à faire et comme il était d’usage en plongée. Elle lui fit signe de partir sans elle avant qu’à son tour il ne manque d’oxygène. Sa réaction fut immédiate et totalement prévisible : refus catégorique. L'agrippant par le bras, il l’entraîna tandis qu’elle gigotait du mieux qu’elle pouvait pour ne pas être un poids pour lui.
Pas assez d’oxygène, trop d’efforts. C’était l’unique pensée qui se dissociait des autres dans son esprit : elle ne s’en sortirait pas. Elle crut défaillir lorsque la lumière qu’ils apercevaient depuis un certain temps déjà se trouva soudain être inaccessible derrière une grille rouillée. Allons donc, une grille rouillée sur une planète qu’ils pensaient de tout temps inhabitée…
Jack manquait désespérément d’air. Et voilà qu’ils se retrouvaient derrière les barreaux si près de la liberté… Il se résigna à lâcher le bras de Sam pour s’attaquer à la grille. Celle-ci bougeait à peine, et ils n’avaient plus beaucoup de temps, c’était une question de secondes à présent. Sam ne remuait presque plus et ses yeux commençaient à se fermer. Dans une ultime tentative, il calla ses jambes contre la roche et tira d’un coup sec sur les barreaux. Il sentit que le fer cédait timidement. Encouragé, il renouvela son effort et cette fois, la grille se sépara du rocher.
Son major était immobile, elle avait visiblement perdu connaissance. Sentant qu’il était lui aussi à bout de force, il empoigna sa main et la tira vers la surface. Pour la première fois, il réalisa que l’eau était chaude. Et maintenant que les algues des fonds sous-marins avaient disparu, il se serait presque plu à s’y baigner… S’il n’avait pas senti son thorax imploser, littéralement. Sa remontée était sans fin, jamais il n’aurait cru que Sam puisse soudainement être si lourde…
Il avait presque perdu tout courage lorsque sa tête perça finalement les eaux. Sa première pensée, avant même de prendre une bouffée d’air, fut d’attirer la jeune femme à lui et de la ranimer, si cela était encore possible. Il porta deux doigts à son cou et crut mourir en attendant un battement de cœur. Il ne voulait pas la perdre, pas elle… Son pouls, très faible, lui parvint pourtant au bout d’un temps qui lui parut une éternité.
Surnageant toujours en la portant à bout de bras, il regarda autour de lui. Le rivage était à une centaine de mètres. Il avait réussi jusque là, et une voix dans sa tête lui disait de ne pas perdre espoir et de débuter une lente progression vers la plage de galets.
A son grand étonnement, il avait à peine fait dix mètres que son pied rencontrait le sol. La rive était loin encore, mais il savait qu’il existait des côtes ainsi formées : on pouvait aller très loin en mer sans jamais perdre pied.
Soulagé de ce grand poids qu’était la nage à tout prix, il reprit son souffle et se concentra sur le corps de la jeune femme. Son visage était tellement blanc qu’il craignit un instant le pire, mais après vérification, son pouls était toujours présent. Elle était vivante, ainsi que lui-même l’était. Ses jambes le portaient à peine, mais il trouva tout de même l’énergie de continuer à la maintenir et de la serrer contre lui de peur qu’elle ne lui échappe. Elle toussa faiblement entre ses bras.
" Ca va aller Carter, on est sorti d’affaire " lui murmura-t-il au prix d’un grand effort.
Ils restèrent ainsi, plusieurs minutes, dans l’eau tiède jusqu’aux épaules. Bien sûr car ils reprenaient au fur et à mesure leurs esprits et leurs moyens, mais aussi car il faisait réellement froid à l’extérieur. Ils voyaient dans le lointain une impressionnante chaîne de montagnes. Le vent soufflait par bourrasques d’autant plus froides qu’ils étaient trempés jusqu’aux os.
" La température de l’eau… ce n’est pas normal mon colonel " dit-elle doucement en détachant progressivement ses bras d’autour de son cou.
Ses mains glissèrent le long de ses épaules et s’arrêtèrent sur ses avant-bras lorsqu’elle toucha terre à son tour.
Une violente secousse fit trembler le sol et la mer tout autour d’eux. Au loin, plusieurs oiseaux multicolores s’envolèrent en croassant d’indignation. Une fois stabilisé, Jack plongea des yeux interrogatifs dans ceux de la jeune femme. Une seconde secousse, moins forte, fit tout de même chuter quelques rochers de la petite falaise qui encadrait l’ouest de la plage. Sam les observa sans broncher s’écraser sur les galets, puis elle tourna la tête vers le large. La surface des eaux était constellée d’ondes qui finissaient par se mêler les unes aux autres. Elle relâcha graduellement les poignets de Jack, auxquels elle s’était agrippée pour garder son équilibre. Il la regarda sans comprendre.
" Il vaudrait mieux ne pas traîner ici, monsieur " assura-t-elle sérieusement en guise d’explication.
Il continua de fixer sur elle un regard incrédule. Qu’il avait été naïf de croire que tout allait s’arrêter là… Il se sentit entraîné par la main en direction du rivage.
Le chemin qu’ils se traçaient vers la crique n’était pas sans difficultés. L’eau était incroyablement salée et donc très dense, le sol n’était pas plat sous leurs pieds et ils trébuchaient continuellement. Jack finit par remarquer qu’il avait très chaud. Non, la température extérieure n’était pas remontée, c’était la partie immergée de son corps qui avait l’impression de séjourner dans une cocote minute.
Son esprit fit rapidement quelques rapprochements et le puzzle se mit en place dans sa tête. Des petits séismes impromptus, de hautes montagnes et une mer chaude malgré le climat… Il ne lui en fallait pas beaucoup plus pour arriver à la conclusion qu’ils se trouvaient sur une faille qui engendrait des éruptions sous-marines.
Dégoulinants d’eau salée, ils s’écroulèrent sur les galets, ce qui leur valut quelques bleus dans les jours qui suivirent. Ils tournèrent avec synchronisation la tête vers le large. Des bulles crevaient la surface à moins de cinquante mètres et de la vapeur dansait au-dessus des flots.
Muets comme on peut l’être après avoir réchappé d’une succession d’évènements plus éprouvants les uns que les autres, ils fermèrent les yeux et tentèrent de calmer leur fréquence cardiaque.
Au bout d’un moment, Jack entendit la jeune femme se lever et partir inspecter la crique dans laquelle ils se trouvaient. Lui garda les yeux fixés sur l’horizon. Il ne voulait plus songer à tout ce qui lui était arrivé ces derniers jours, pensant tout simplement ne pas pouvoir contrôler l’effet que ce cocktail d’émotions aurait sur lui.
Peine perdue, elles revinrent le heurter de plein fouet. Toutes, sans exception aucune. Il identifia une bonne dose de surprises, un soupçon d’affection, un brin de consternation, de la douleur. Beaucoup de douleur. L’ombre de l’inquiétude et la lueur du soulagement.
Soupirant, il laissa tomber sa tête dans ses mains. Il ne fallait pas cogiter trois quarts d’heure pour réaliser quelle était la principale cause de ses maux. Une cause aigre-douce qui jouait avec lui selon son bon vouloir, et il était impuissant.
Une secousse le sortit de sa pénible rêverie. Il sursauta et posa par réflexe ses mains de chaque côté de son corps. Elle dura longtemps. En vérité seulement quelques secondes, mais quelques secondes placées dans le contexte de l’insignifiance de l’être humain face aux forces naturelles. Un bruit sourd mais tonitruant lui parvint comme sortit des entrailles de la Terre, ou quelque planète que ce fut. Ses doigts se crispèrent sur les galets de la grève.
L’ébranlement prit fin. Il vit réapparaître les bulles et la vapeur à la surface de l’eau. Frissonnant à la pensée qu’il s’y trouvait à peine quelques minutes auparavant, il tenta de regagner son self-contrôle. Ce ne fut pas une mince affaire, mais il y parvint finalement. Sa première réaction fut de se retourner vers les montagnes qu’il avait entraperçues pour vérifier qu’elles n’aient pas décidé d’entrer en éruption. Dieu merci, apparemment non.
Mais ce qu’il vit l’effraya tout autant, si ce n’est plus.
" Carter ! " hurla-t-il en sautant sur ses pieds, oublieux des courbatures de ses dernières émotions.
~*~
" Capitaine, vous oubliez votre radio " soupira Hammond en la lui tendant.
Lorsque le docteur Jackson avait fait irruption dans son champ de vision, gesticulant dans tous les sens et appelant à une mission de sauvetage immédiate, il n’avait pas hésité une seconde. Non seulement parce qu’il aurait fait de même pour tous ses gens, mais surtout parce que ses deux meilleurs éléments s’étaient échoués au fin fond d’un abysse douteux sur une planète tout aussi douteuse ET volcanique. Tant et si bien qu’il avait remis la base entre les mains d’un colonel qu’il savait digne d’une telle responsabilité et était parti avec deux de ses équipes afin de superviser les opérations.
Les environs de la porte avaient une allure de fourmilière. SG-6, qui se caractérisait par une spécialisation dans les missions de sauvetage, se préparait à faire descendre en rappel trois de ses membres dans la crevasse. Quant à SG-8, équipe médicale par excellence, elle organisait à l’avance brancards et sédatifs dans l’attente de leurs blessés qui, espéraient-ils tous, allaient remonter d’un instant à l’autre.
" OK les gars, c’est parti, on descend ! " cria le major Clancy, tout en priant pour que la secousse qui leur avait été offerte quelques minutes auparavant en guise de cadeau de bienvenue ne soit pas bientôt suivie d’une autre.
Le général Hammond regarda anxieusement ses hommes s’enfoncer dans le gouffre obscur. Mais si sombre qu’il fut, ce n’était qu’un trou pour l’amour du ciel ! Son équipe phare n’allait pas succomber à cause d’un misérable trou !
Un brouhaha s’éleva soudainement de derrière lui. Détachant à contrecœur les yeux de là où il souhaitait voir réapparaître ses confrères, si possible en pleine forme, il fit volte-face.
" Que se passe-t-il ? " demanda-t-il impatiemment au lieutenant à la tête de SG-8.
" Regardez à cinq heures mon général " lui répondit celui-ci en indiquant du menton la bonne direction.
Hammond eut un hoquet de surprise. Il tenta de couvrir la rumeur et ordonna ce que tout le monde attendait. Ayant reçu le feu vert, les cinq membres de l’équipe médicale se précipitèrent vers un homme épuisé qui menaçait à tout instant de laisser tomber son fardeau, quoique tous ceux qui le connaissaient un minimum savaient pertinemment qu’il aurait utilisé ses dernières forces pour le déposer au sol avec toute la délicatesse possible.
Il n’en pouvait plus. Sans trop savoir comment, il venait d’escalader une falaise et de remonter une pente rocheuse sur plus de 20 mètres de dénivelé avec une charge inconsciente, mi dans ses bras, mi sur ses épaules. C’était à classer dans les expériences les plus difficiles qu’il ait eu à affronter ; durant sa remontée, alors qu’il la tenait serrée contre lui, le sang qui s’échappait d’une plaie qui courait de l’arcade sourcilière de la jeune femme jusqu’à sa nuque avait pris contact avec sa joue, lui envoyant au cœur une vague de souffrance que seule l’agonie d’une personne aimée peut provoquer.
Après la secousse, il avait constaté qu’un éboulement de la falaise qui lui était passé inaperçu avait recouvert l’endroit où perquisitionnait son major quelques instants auparavant. A la découverte de son corps inanimé, son cœur avait cessé de battre. Il s’était précipité vers elle et était tombé à genoux, trouvant qu’il priait bien trop pour sa survie ces temps-ci.
Elle était inconsciente, bien entendu, une falaise venait de lui tomber dessus. Mais à son grand soulagement, il remarqua qu’elle n’avait aucune blessure apparente autre que cette plaie sur son visage, qui semblait assez superficielle bien que saignant abondamment. Voilà pour ce qui était de l’apparent, mais bientôt il remarqua que sa chevelure blonde se colorait de rouge. Cette fois il paniqua vraiment..
Il avait bientôt renoncé à faire fonctionner sa radio qui avait apparemment souffert de ses dernières aventures, et avait alors décidé que le mieux était encore de prendre les choses en main au lieu d’attendre des secours que Daniel et Teal’c avaient bien dû appeler, mais qui allaient sans doute mettre un temps fou pour les découvrir. Il serait trop tard alors, il le savait.
Arrivé à ce qu’il croyait être l’emplacement de la porte, il avait vaguement pris conscience d’une équipe en uniforme qui se précipitait vers lui, avec une panoplie d’équipement médical à laquelle il ne préférait même pas penser. Du moment que leurs instruments pouvaient la sauver.
~*~
Le jeune homme fit craquer ses doigts et s’étira de tout son long, grognant contre la rigidité de sa chaise. Avec l’astronomique coût annuel de Cheyenne Mountain, cela n’était apparemment venu à l’idée de personne d’investir dans des sièges confortables…
Il regarda à sa gauche. L’homme n’avait pas bougé depuis qu’il s’était assoupi il y avait environ… une heure et demi, se précisa-t-il en jetant un œil sur sa montre. Il avait les yeux vides de toute expression, fixés sans interruption sur un des lits blafards de l’infirmerie. C’était à peine s’il prenait la peine de cligner des paupières.
" Jack… ? "
Aucune réponse.
A vrai dire, ce n’était pas une surprise. Il avait déjà plusieurs fois tenté d’accrocher un dialogue avec son ami, sans succès. Bien sûr, il savait que quelque part, Sam et lui ne faisaient qu’un, mais il restait toujours profondément ébahi devant l’intensité du fait lorsque celui-ci était mis en avant par les circonstances. Il esquissa un triste sourire à la pensée de sa propre âme sœur, dont il savait qu’il n’arriverait jamais à faire le deuil.
Qui jamais ne connut ce que c’est que l’amour, n’a jamais pu savoir ce que c’est que la peine.
Daniel manqua de tomber de sa chaise quand son ami sauta sans avertissement de la sienne. Que se passait-il encore ? se demanda-t-il en regardant à droite à gauche dans l’espoir de découvrir quoi que ce fut qui aurait pu lui donner un indice. Il ne fut pas long à comprendre… Il se tapa mentalement la tête en réalisant qu’il n’y avait en fait qu’une seule chose qui pouvait provoquer une réaction chez Jack ces derniers jours.
" Jack ? "
Cette fois-ci, il réagit à l’entente de son nom, mais ne répondit que distraitement, tout en gardant ses yeux fixés sur l’objet de son attention.
" Elle a bougé. "
Silencieusement, Daniel toisa le corps frêle de la jeune femme qui se dessinait sous le drap blanc, puis son pâle visage. Il grimaça.
" Jack, elle ne bouge pas, je pense qu’il faudrait que vous preniez un peu de repos… "
" Il a raison colonel " lança Janet en faisait son apparition sur son lieu de travail.
Il était sept heures du matin et la base se réveillait progressivement.
" Vous êtes ici depuis votre retour de mission, il y a déjà trois jours… C’est à peine si vous avez dormi ou avalé quelque chose. C’est vous que je vais devoir faire hospitaliser si vous continuez ainsi. "
Jack se passa une main sur le visage. La fatigue qu’il avait accumulée l’envahissait petit à petit. Il avait pourtant bien essayé de dormir un peu, en se persuadant qu’on l’avertirait s’il se produisait quelque changement, mais rien n’y faisait. Impossible de fermer l’œil. Et voilà qu’il en résultait des hallucinations, pensa-t-il en s’appuyant sur le lit, fermant douloureusement les paupières pour tenter de maîtriser l’élancement aigu et perpétuel qui pesait sur ses sinus.
Un froid glacial effleura sa main posée sur le matelas. Aussitôt son cœur bondit dans sa poitrine et ses maux furent oubliés. Ainsi il n’avait pas rêvé, elle avait bien bougé, et maintenant elle passait ses doigts sur les siens, sans doute à la recherche d’un contact avec la réalité.
" Docteur ! "
La petite doctoresse se précipita aux côtés du lit. Elle venait de remarquer le manège qui se déroulait entre ses deux collègues… du moins entre leurs mains, et cela voulait dire que sa meilleure amie revenait à la vie après plusieurs jours d’inconscience.
Jack serra les doigts de son major entre les siens, ne serait-ce que pour les réchauffer un minimum. Son geste eut pour conséquence qu’elle ouvrit doucement, graduellement les yeux. Le bleu qui d’habitude lui réchauffait le cœur était polaire.
" Sa tension cardiaque est normale… " soupira Janet en esquissant un sourire.
Sam cligna plusieurs fois des yeux et tourna légèrement la tête vers son amie.
" Janet ? "
" Oui Sam, je suis là… "
La jeune femme déglutit difficilement et resserra l’étreinte de ses doigts, au point que ses articulations blanchirent. Pour Jack, cette pression se referma sur son cœur. Quelque chose n’allait pas.
" Janet… je ne vois rien… "
~*~
Ce n’était pas concevable.
Les preuves étaient pourtant présentes. Depuis deux semaines, elle se remettait progressivement de blessures qu’il avait renoncé à énumérer. Elle avait eu de la chance, avait dit Fraiser, après une chute dans une crevasse, une semi-noyade et une collision avec une roche volcanique, son état aurait pu être bien plus grave. Jack ne le voyait pas de cet œil. Oui, toutes ses blessures guérissaient. Toutes, sauf une.
Et ce n’était pas concevable.
Pour la énième fois, elle ouvrit ses yeux sur lui, et pour la énième fois elle ne le vit pas.
" Je suis là Carter " l’informa-t-il.
" Je sais "
Oui, bien sûr qu’elle le savait. Il était là plus de dix-huit heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.
" Janet ? "
Le docteur délaissa immédiatement un patient victime de migraines pour son amie. Elle lança un regard furibond à Jack qui haussa les sourcils et baissa la tête. Ils avaient eu un petit différend la semaine passée, le colonel se négligeait bien trop selon elle. Il ne mettait plus le nez dehors, mangeait à peine et ne dormait que lorsqu’on l’y obligeait. Et pour cela il fallait encore le consigner dans ses quartiers.
Cependant, elle ne protestait pas, la plupart du temps. Car elle savait que s’il oubliait de la sorte de se ménager, la seul et l’unique chose qui le faisait tenir était l’objet de ses soucis.
" Je me sens vraiment mieux maintenant, j’aimerais pouvoir quitter l’infirmerie… "
Janet tiqua. La question de la future autonomie de Samantha Carter avait été maintes fois soulevée, et aucune solution n’avait encore été apportée.
" Sam… "
" Janet " coupa-t-elle, " Ca fait plus de quinze jours maintenant… "
La jeune femme se redressa et s’assit en tailleur sur le lit.
" D’accord, je mentirais si j’affirmais que j’ai pleinement accepté ce qu’il m’arrive, mais je ne vais pas non plus rester ici jusqu’à la fin de mes jours… il faut que j’apprenne à vivre avec ! "
Ayant annoncé clairement ce qu’elle pensait, elle écouta attentivement les réactions que sa déclaration engendrait. Un pas léger et rapide s’éloigna, elle supposa que ce fut celui de Janet, car elle ne pouvait penser à quelqu’un d’autre sur des talons hauts à la base. Un bruit sourd lui indiqua que quelqu’un d’autre venait de s’asseoir sur un lit, proche du sien.
C’était étonnant la façon dont les autres sens prenaient de l’importance tout à coup…
Un son, celui-ci bien plus agressif, résonna quelques temps après dans ses oreilles. Le major Carter et le Colonel O’Neill étaient attendus en salle de briefing. Le départ de Janet avait sûrement eu comme but le bureau du général Hammond… Aussitôt, la personne qui était restée avec elle, et elle savait pertinemment qu’elle n’était autre que son colonel, la personne qui était restée avec elle se leva et s’approcha d’elle.
" Venez " dit-il simplement en lui attrapant la main pour la guider.
Doucement, car elle n’avait que rarement posé pied à terre depuis bien longtemps, elle se mit debout et enfila une paire d’espadrilles. Elle se prépara ensuite à partir, mais la prise que son colonel avait sur son avant bras la retint.
Son cœur accéléra.
En dépit de son omniprésence à ses côtés durant sa convalescence, elle ne lui avait guère adressé la parole. En vérité, elle n’était plus sûre de rien… Leur loyalisme avait été mis à l’épreuve avant l’accident, et de savoir qu’il n’avait pas résisté à l'adversité l’avait profondément blessée. Ce sentiment n’avait pas été effacé par les circonstances extraordinaires auxquelles ils avaient été confrontés sur cette planète volcanique, et à présent elle ne savait plus ce qu’elle attendait de sa part.
Lorsqu’elle sentit que ses doigts s’attaquaient aux boutons de son haut, qu’elle imaginait beige comme tous ceux de la garde-robe de l’infirmerie, un violent frisson la parcourut toute entière.
" Qu’est-ce que vous faites ? "
" Vous n’allez tout de même pas vous balader en pyjama… ? "
A en croire sa main qui continuait de descendre, révélant toujours un peu plus son corps dont la nudité n’était cachée que par un petit débardeur moulant, sa répartie était plus un ordre qu’une question.
" Etes-vous certain que déshabiller votre major dans un lieu exposé aux caméras soit une si bonne chose pour votre réputation ? " demanda-t-elle alors qu’il faisait glisser le tissu le long de ses épaules.
Malgré une volonté de fer à ne prendre aucun plaisir à l’effleurement électrique que l’absence de perception visuelle ne rendait que plus irréel, elle se mordit la langue pour réprimer un soupir de plaisir. Son corps n’attendait qu’une chose, et son esprit l’en défiait.
" On ne pourra y voir que le souhait de ne pas laisser un subalterne s’exposer aux regards indiscrets… " exposa-t-il lentement, choisissant avec soin ses mots.
Il la délaissa une seconde, lui accordant le temps pour reprendre le contrôle d’elle-même, puis revint pour l’aider à enfiler une veste dont elle reconnut immédiatement la texture. Elle savait que c’était celle que la plupart des soldats de Cheyenne Mountain mettaient durant leurs temps morts… Il lui manquait pourtant un détail pour se représenter totalement la scène. La question allait sans doute paraître étrange, mais peu importe.
" Elle est verte n’est-ce pas ? "
" Bleue. A moins que vous ne préfériez la verte, j’ai toujours pensé que celle-ci s’accordait mieux avec vos yeux "
Elle ne sut trop comment réagir, et quoi qu’il en soit elle n’en eut pas le temps. Une main se glissa derrière son dos et malgré cette aide, elle dut se concentrer sur sa progression qui l’emmena hors de l’infirmerie.
Elle pouvait imaginer les regards de ses collègues qu’elle croisait, se posant sur elle avec différentes expressions… Intrigués en premier lieu de la voir au bras de son supérieur, leur étonnement se changerait bientôt en affliction, en peine peut-être…
Ils arrivèrent finalement dans le bureau du général, leur entrée se fit dans le silence le plus total, comme l’avait été leur déplacement à travers la base.
" Entrez colonel… major… "
Il la conduisit à un siège et s’assit sur le second.
Un raclement de gorge se fit entendre. Elle ferma les yeux pour pouvoir mieux ressentir toute la tension qu’elle sentait monter dans la pièce.
" Major, commença Hammond, je ne sais trop comment exposer ça… "
" Essayez sincèrement général, je préfèrerais. "
" Bien " reprit-il après un bref silence et un soupir, " Vous êtes consciente que votre place au sein de SG-1 semble compromise… "
Il l’avait dit. Elle le savait, bien sûr, mais il venait de l’exposer clairement… Et ça faisait si mal ! Et pas uniquement à elle, réalisa-t-elle en prêtant attention aux réactions sonores qu’elle pouvait percevoir.
" Cependant, je ne peux me résoudre à prendre une décision immédiatement. Le docteur Fraiser vient de m’annoncer qu’il n’y a aucun moyen de savoir si votre état est définitif ou non… L’attente est l’unique chose que nous pouvons faire… "
L’attente… Ben voyons, attendre pour quoi exactement ? Pour un miracle ?
" C’est pour cela que je vous demande de rentrer chez vous, de prendre du repos… "
" Si je peux me permettre général " interrompit Janet, " Elle n’est pas en mesure d’évoluer seule… "
" Comment peux-tu décider de ce que je peux faire ou non Janet !? " explosa Sam, fronçant immédiatement les sourcils en se demandant ce qui l’avait poussé à réagir de la sorte.
Elle n’était apparemment pas la seule, un silence surpris s’imposa et elle imagina chacun des regards que ses amis devaient s’échanger.
" Je ne décide de rien Sam, je le sais… Même dans un domaine connu il serait impossible que tu t’y retrouves, que tu puisses accomplir les tâches ménagères… "
Oui, et elle le savait aussi bien qu’elle… Ce qu’elle redoutait était la solution qu’on allait y trouver.
" D’autre part " ajouta-t-elle, " Il est préférable que tu ne restes pas seule pour l’instant, tu as besoin de tes repères, aussi bien matériels que spirituels… "
Ah, nous y voilà.
" Vous emménagerez temporairement chez le colonel O’Neill "
" Général ?! "
" Général ?! "
" Général ?! "
" Pas d’affolement les enfants " continua-t-il sur un ton ferme et paternel. " J’ai pris ma décision, et croyez-moi, j’y ai mûrement réfléchi "
" Général " gémit Sam, " Vous ne pouvez pas me faire ça, m’imposer… "
" Elle a raison général " intervint son amie, " Je ne suis pas certaine que de bouleverser ses habitudes plus qu’elles ne le seront déjà soit une si bonne chose… "
Jack ne disait rien. Elle l’entendit juste passer une main dans ses cheveux.
" Si vous tenez absolument à avoir des explications quant à ce choix, je vais vous les donner. Le major Carter a premièrement besoin de quelqu’un qui pourra l’assister dans diverses tâches. Le docteur Fraiser ne peut en aucun cas quitter la base, sa présence est bien trop précieuse. Teal’c semble aussi hors de question. J’ai bien entendu pensé à votre père, mais impossible de le contacter avant encore plusieurs semaines, mission oblige "
" Que faites-vous de Daniel ? " demanda Sam sur un ton pratiquement suppliant.
" Je connais le docteur Jackson, il est pareil à vous. Incapable de se détacher complètement de son travail… Pas exactement ce qu’il vous faut si je ne m’abuse ? "
Sam soupira et secoua la tête.
" Et vous voyez quelqu’un d’autre ? "
" Non "admit-elle. Elle avait pensé à son frère, mais Mark avait une femme, des enfants, un métier… Une vie ! Elle ne pouvait pas lui demander de tout abandonner pour elle.
" Mon choix retombe donc sur le colonel O’Neill, et j’ai pris la décision de vous installer chez lui pour que vous puissiez totalement vous reposer sur lui, ce qu’il ne pourrait faire dans une habitation qui ne serait pas la sienne "
L’argumentation était convaincante, et le général avait de toute façon pris sa décision.
" Je suis désolé de vous imposer ça Major, mais j’espère que vous réaliserez que c’est la meilleure des solutions pour l’instant "
~*~
Janet avait tout de même eu la bonté de l’aider à préparer ses affaires personnelles. Elle n’aurait pas eu le cran de supporter que le colonel s’en charge.
Une valise à la main, elle se tenait derrière elle, attendant que celui-ci réponde à la porte. Porte qui ne tarda pas à grincer sur ses gonds et un souffle d’air chaud lui caressa le visage.
" Colonel " salua Janet.
" Doc " répondit-il en souriant. Car sa voix était souriante. Elle ne pensait pas cesser un jour de s’émerveiller devant tout ce qu’elle pouvait savoir sans voir. " Entrez, ne restez pas là ! "
" J’aimerais vraiment vous savez, mais on m’a demandé d’être rentrée à la base sans faute pour le retour de SG-12, à 19h00, ce qui est dans environ… "
" Quinze minutes ! " interrompit-il, souriant toujours et sachant qu’il en fallait environ vingt-cinq de chez lui à son lieu de travail.
Janet rit carrément.
" Vous voyez ! Je ne peux réellement pas rester… "
" Non en effet… "
Il s’ensuivit un silence peu silencieux, si tant est qu’un silence puisse être autre chose que silencieux. Elle pouvait comprendre à l’irrégularité des respirations et à d’occasionnels bruissements de vêtements qu’ils tentaient de communiquer sans qu’elle n’en soit consciente. ‘Prenez soin d’elle’ dirait Janet. ‘Comptez sur moi’ répondrait Jack.
Puis son amie lui attrapa la main, la serra prestement et la remit dans celles de Jack. Elle n’aimait pas cette image. Elle ne voulait pas qu’on l’assiste de cette manière.
Mais Janet était partie et elle était sur le seuil de Jack, main dans la main avec celui-ci. Il la tira bientôt vers l’intérieur, la prévenant du danger de la petite marche et la débarrassant de sa valise.
" Venez, je vais vous montrer votre chambre " dit-il doucement en la guidant vers les escaliers, puis marche par marche, puis sur le palier. A vrai dire, il y aurait eu bien des avantages à accepter la proposition du canapé, mais elle préférait tout de même son intimité.
" Voilà " déclara-t-il en poussant la porte et en s’arrêtant sur le seuil, un peu en retrait, pour lui laisser le temps de… découvrir les lieux ? Il se racla la gorge et secoua la tête, un peu gêné de ses automatismes qui ne pouvaient disparaître du jour au lendemain. De nouveau, il prit sa main pour la conduire à travers la chambre, lui indiquant le lit, la table de nuit, les tapis, l’armoire…
" Voulez-vous que je vous aide à ranger vos… "
" Non ! " s’écria-t-elle, elle-même presque surprise de la brutalité contenue dans ses propos.
" Très bien " dit-il après un bref silence. " Installez-vous, je reviendrai pour le dîner ".
Sam entendit la porte se refermer doucement, et au son caractéristique qui suivit, elle imagina qu’il s’y était adossé.
Un sentiment de tristesse l’envahit.
Ou peut-être était-ce de la culpabilité, elle ne savait pas.
Brassant l’air devant elle, elle tenta de se rapprocher de la porte et en effleura la poignée lorsqu’elle l’eut atteint. La fraîcheur du métal surprit ses doigts. Elle en délimita les contours et envisagea un instant de l’enfoncer pour aller le retrouver. Un instant seulement. De plus, un bruit de pas qui s’éloignait l’en dissuada définitivement.
Elle retourna vers le lit de la même manière et s’y laissa lourdement tomber, enterrant son visage dans les coussins et agrippant le couvre-lit.
~*~
Ce fut en pleine nuit qu’elle le réalisa.
Elle s’était endormie, en début de soirée. Il était sans doute revenu pour lui proposer à dîner, mais avait jugé préférable de la laisser dormir. Pour cela, il l’avait débarrassé de son gilet et glissé sous les draps, rabattant ceux-ci sur ses épaules.
Mais ce fut seulement bien des heures plus tard (elle n’avait aucun moyen d’en être certaine, mais elle le supposait) qu’elle réalisa qu’il ne lui avait pas donné la chambre d’amis.
C’était son odeur lorsqu’elle sentait quand elle enfouissait son nez dans les oreillers. C’était sa place vacante qu’elle pouvait toucher, à gauche, dans ce petit creux que formait le matelas.
C’était sa propre chambre, son propre lit.
Procédant alors à ce qu’il n’avait pas osé faire, plus tôt dans la soirée, elle déboutonna son jean et ôta son débardeur, jetant les deux au sol. Elle ne chercha pas pour autant à mettre la main sur ses vêtements de nuit, bien qu’elle le soupçonnât de les avoir posés quelque part à sa portée. Elle préféra rester en sous-vêtements, collant sa peau nue contre les draps qui respiraient encore sa présence.
~*~
Jack se réveilla avec cette pensée en tête.
Il était en congé, elle dormait chez lui et il allait lui préparer le petit-déjeuner.
Il pouvait avouer sans honte qu’il avait souvent pensé à une telle situation. A une situation telle que son homologue de la réalité parallèle avait dû en vivre avec la femme qu’il avait aimée. Seulement, il ne réunissait pas aujourd’hui toutes les conditions pour que cette situation soit à son goût. Car il y avait aussi le fait qu’elle ne dormait pas à ses côtés et qu’elle était plus susceptible de lui jeter son bol de café à la figure tant la colère pouvait facilement lui monter au nez que d’accepter quelque bonté de sa part.
Mais il allait quand même lui préparer son petit déjeuner.
Il n’avait pas de gelée bleue, là était tout le problème. D’ailleurs il n’avait pas de gelée du tout. Que prendre ? Des pancakes ? Du bacon ? Ou peut-être des toasts…
Quelques minutes plus tard, il toqua à la porte et demanda doucement la permission d’entrer lorsqu’il perçut un grognement.
" Moui… " marmonna-t-elle de dessous un oreiller.
Au moins, il avait appris quelque chose. Elle n’était pas du matin.
" Je vous apporte votre… "
Elle rejeta les couvertures jusqu’à sa taille.
Respire Jack, respire…
" … petit-déjeuner " finit-il en déglutissant avec difficulté.
Puis elle hoqueta de surprise en réalisant ce qu’elle venait de faire, dévoilant son corps à peine couvert à son regard indiscret. Les couvertures revinrent promptement la recouvrir toute entière.
Il déposa son plateau sur son bureau et alla jusqu’à l’armoire, y fouillant pendant un court instant et se dirigeant ensuite vers le lit.
" Tenez, je pense que ça fera l’affaire " dit-il en déposant le vêtement sur son avant-bras. " Vous voulez que je vous laisse le temps que vous l’enfilez ? "
Elle sembla réfléchir un instant, puis ferma les yeux et secoua la tête.
" Non " soupira-t-elle, " Ne vous donnez pas toute cette peine, je crois comprendre que vous avez déjà vu un soutien-gorge… "
Etait-ce un brin d’humour ou de la résignation ? Il n’en était pas certain, si bien qu’il préféra s’abstenir de tout commentaire. Elle se redressa -il ferma les yeux- et enfila le T-Shirt gris qu’il lui avait donné -et il rouvrit les yeux-.
Ca n’était pas mieux.
Pourquoi devait-il la trouver sexy dans n’importe quoi ?
" Je vous ai apporté le petit-déjeuner " l’informa-t-il en allant rechercher ce qu’il avait déposé sur le bureau en entrant.
" Parce que vous croyez que je ne suis pas capable de descendre le prendre moi-même ? "
Il haussa les sourcils et s’arrêta momentanément.
" Mais… "
" Le général Hammond vous a demandé de m’aider au quotidien, pas de m’assister pour l’amour du ciel ! "
Très bien… Etait-il simplement possible qu’il s’habitue un jour à cette nouvelle Sam ? Il pouvait fort bien imaginer que sa situation était difficile, mais l’était-elle au point de changer du tout au tout la femme qu’il connaissait ?
" Sam… "
" J’ai encore des bras, j’ai encore des jambes, et j’ai encore un cerveau fonctionnel, qu’est-ce que vous vous imaginez ? "
" Carter ! "
Elle dépassait les bornes.
" Je vous ai apporté votre petit-déjeuner, ça n’est pas un crime à ce que je sache… " asséna-t-il sur un ton plus dur qu’à l’ordinaire.
Ces paroles semblèrent avoir leur effet. Interdite en premier lieu, elle baissa ensuite la yeux. Il se passa un certain temps jusqu’au moment où elle secoua négativement la tête.
Il soupira puis déposa le plateau sur ses genoux, se demandant réellement s’il pourrait supporter encore longtemps cette tâche pour laquelle il ne s’était même pas porté volontaire.
" Je ne savais pas trop ce que vous preniez le matin… " dit-il en s’asseyant à ses côtés.
" Ca fait pourtant plus de trois ans qu’on déjeune ensemble colonel… " répondit-elle en souriant timidement.
" Mea Culpa… Mais vous savez comment je suis avant mon troisième café… "
Elle laissa cette fois échapper un petit rire, et il se dit que c’était bon signe.
" Et pour quoi avez-vous opté alors ? "
" Un bol de café " indiqua-t-il après avoir trouvé sa main pour la lui placer sur l’objet en question, " Des toasts et de la marmelade… "
" Et ça ? Qu’est-ce que c’est ? "
" Des fraises… "
" Des fraises ? " s’étonna-t-elle. " Comment savez-vous… "
" … que vous adorez ça ? " finit-il en souriant. " Le docteur Carter me l’a dit. "
L’ombre du sourire qui était parvenu à s’afficher sur le visage de la jeune femme s’estompa. Un malaise noua son estomac et ses doigts commencèrent à trembler. C’était incontrôlé et elle ne savait tout simplement pas pourquoi le souvenir de cette ‘aventure’ la meurtrissait tant.
Cette femme avait eu ce qu’elle avait voulu, elle en était terriblement heureuse, et terriblement jalouse… Puis elle l’avait perdu, et Sam pouvait ressentir toute la douleur de son double comme si c’était la sienne.
Comme si c’était la sienne.
Elle en voulait au monde d’avoir été si cruel avec elle, de lui avoir enlevé tout ce qu’elle avait toujours souhaité sitôt le lui avoir donné…
Elle en voulait au monde d’avoir été si cruel avec elle, de lui montrer ce que cela aurait pu être et ce que cela pourrait être. De l’avoir laissé observer le bonheur et le malheur qui l’accompagnait de derrière une vitre.
Que ressentait-elle ? A qui en voulait-elle ?
A Samantha, elle qui avait parfaitement su comment attraper son bonheur à pleine main alors qu’elle-même n’avait toujours fait que l’effleurer. Si quelqu’un était à blâmer, c’était elle.
A Jack qui avait eu le culot de mourir en la laissant seule, elle, à Jack qui ne n’avait pas hésité à goûter les cendres d’une relation qui aurait pu être la sienne et qui ne le serait jamais…
A lui, à elle, à lui et à elle.
Qui était-elle, et qui était-il ?
Ses doigts continuaient de trembler. Ses paupières étaient douloureusement closes, et elle entendait vaguement qu’on appelait son nom, dans cette si lointaine réalité qu’était la sienne.
Le plateau fut éjecté dans les airs et retomba avec fracas sur le sol et le matelas. Des bras tentèrent de l’immobiliser alors qu’elle cherchait désespérément à sortir du lit, mais elle se débattit et ils n’y parvinrent pas.
Mais pour aller où ? Elle oubliait qu’elle était dans l’obscurité la plus totale. Une intense douleur physique s’empara d’elle lorsque son genou droit heurta un solide. Elle n’en tint pas compte, rien n’avait d’égal à la douleur morale dont elle état la proie. A cette crise d’identité que jamais aucun spécialiste ne serait jamais en mesure de comprendre. Mais le choc coupa momentanément son énergie et elle s’écroula sur le sol, dos à ce qu’elle pouvait maintenant identifier comme l’armoire en chêne massif.
Elle se doutait bien de ce qui allait suivre… Le bruit des pas rapides sur le parquet, une main délicatement posée sur son genou… Elle le repoussa violemment.
" Laissez-moi… partez… " cria-t-elle en sentant les larmes refoulées lui envahir les yeux.
Il ne répondit pas, et elle ne perçut aucune autre réaction notable. La chaleur procurée par la paume sur son genou disparut, et les pas s’éloignèrent.
Longtemps après, dans la journée, elle entendit de nouveau sa voix.
" C’est insoutenable mon général… Insoutenable… Je n’en suis pas capable… Non, bien sûr, ces crises ne me gênent pas matériellement parlant, et ce n’est pas non plus la peine de m’envoyer SG-2 si c’est à cela que vous faites allusion… Mais vous savez combien je peux tenir à elle… La période à l’infirmerie était déjà dure, mais la voir dans cet état m’est insupportable général… Non, je ne pense pas pouvoir continuer ainsi… "
Long silence.
" Oui, bien sûr je comprends… D’accord, merci général "
~*~
" Non, non, non… " gémit-elle entre ses larmes.
" Sam " ordonna-t-elle en prenant le visage de la jeune femme entre ses mains, " Je sais très bien comment doit agir le colonel envers toi, et je sais aussi que c’est exactement ce qu’il te faut en ce moment. " Elle réfléchit quelques secondes, puis commença à énumérer. " Attentif… délicat… attentionné… mais pas aux petits soins, j’ai raison ? "
Elle hocha la tête en reniflant.
" Alors qu’est-ce qui ne va pas… ? " demanda-t-elle, sachant pertinemment qu’elle n’obtiendrait pas de réponse pour l’instant.
Ce que Hammond avait trouvé de mieux à faire devant l’embarras de son second était encore d’envoyer le docteur à la rescousse. Celle-ci, bien entendu arrivée peu de temps après, l’avait découverte dans la même position que Jack l’avait laissé, le visage enterré dans ses mains, sur ses genoux.
" Ca ne peut pas continuer comme ça tu sais, je l’ai vu, il a l’air plus anéanti qu’autre chose. Cette situation ne doit pas être à sens unique Sam, il ferait n’importe quoi pour toi, et regarde ce qui tu lui donne en retour… "
" Je sais, je sais… " parvint-elle à formuler en regagnant un peu de contenue. " Mais tu n’as pas toutes les pièces du puzzle, c’est bien plus compliqué que ça en a l’air… "
" Je pourrais peut-être t’aider si tu m’expliquais ce qui ne va pas… "
" Je suis aveugle Janet ! " s’emporta-t-elle, une fois encore.
" Il y a autre chose… " reprit-elle, comme perdue dans ses pensées. " Quelque chose en rapport avec le colonel O’Neill… C’est cette histoire de réalité parallèle ? "
La doctoresse l’observa un instant, déduisant immédiatement qu’elle avait visé juste en découvrant l’expression que prenait le visage de son amie.
" Je ne peux rien faire pour toi à ce niveau… C’est avec lui qu’il faut régler ça. "
" Rien ne pourra plus jamais être comme avant… " se lamenta-t-elle. " Il a… "
" Hep ! Je ne veux rien entendre de plus ! D’ailleurs je n’ai plus le temps, il y a une arrivée d’équipe prévue à 21h00, et je ne peux pas me permettre d’être en retard. " coupa-t-elle. " Va lui parler Sam, c’est la seule personne qui puisse remettre de l’ordre dans ton esprit. " finit-t-elle plus doucement, avant de l’embrasser sur le front et de se remettre sur pied.
" Je t’aide ? "
Elle avait raison, Sam le savait… Si elle acceptait cette main qu’elle savait tendue vers elle, elle acceptait aussi de faire ce que son amie lui avait conseillé, et dieu sait que ça lui coûtait… Que pourrait-elle lui dire, alors même qu’elle ne savait rien ?
Elle attrapa sa main.
Advienne que pourra.
~*~
Son amie lui lâcha la main arrivée en bas des marches, et elle l’entendit aussitôt se lever du canapé où il était assis pour s’avancer à leur rencontre.
" Bien ! " conclut Janet sur un ton joyeux, " Ca va mieux, mais mademoiselle que voilà voudrait vous dire un mot… "
Note personnelle : trouver un moyen de se venger de Janet.
Elle lança encore quelques petites remarques, donna plusieurs recommandations bénignes, puis, ayant accompli sa tâche, elle quitta les lieux et le silence s’imposa brutalement.
Sam était définitivement mal à l’aise. Elle l’aurait été en temps normal, mais c’était bien pire que ça. Elle ne pouvait pas étudier son visage, elle ne pouvait pas prévoir ses réactions. Elle se sentait observée et ne pouvait en faire de même…
" Carter… " dit-il nerveusement après un certain temps à danser d’un pied sur l’autre, " Ne vous sentez pas obligée de dire quoi que ce soit parce que le doc vous l’a demandé… "
Elle était si seule… Partout où elle se tournait, tout n’était que noir, noir, noir… Pas une lumière, pas une seule couleur pour lui indiquer le chemin à prendre.
" Non… " se ressaisit-elle. Elle pensait trop, elle n’agissait plus assez. Ca ne lui ressemblait pas. Elle restait encore un soldat pour l’amour du ciel, pourquoi était-elle si faible… ? " Non, elle a raison, je dois vous parler. "
Elle l’entendit prendre une grande inspiration. " Très bien… " dit-il en l’expirant progressivement. " Vous voulez… aller sur le canapé ? "
" Je préfère rester là, merci " répondit-elle avec un petit sourire poli. Elle préférait être alerte, et elle n’était certaine d’y parvenir que si elle restait debout.
Seulement… Maintenant qu’elle y était, qu’elle devait formuler des phrases capables de lui faire comprendre ce qui la perturbait au sein de leur relation, le courage lui manquait.
" Ecoutez " lança-t-il en la voyant hésiter, " Je peux vous faciliter la tâche, nous sommes tous les deux conscients que le problème, c’est votre double. Maintenant, si vous tenez à aborder le sujet, venez-en au fait et dites-moi de but en blanc ce qui vous dérange dans ce qui est arrivé… "
Facile à dire Jack.
Elle inspira à pleins poumons.
" Vous l’avez embrassé… "
Elle s’arrêta là et se félicita d’être entrée dans le vif du sujet avec tant de brio. Comme s’il n’était pas au courant Sam…
" Et… ? "
Elle ne pouvait plus reculer.
" Et quoi ? Qu’y a-t-il de plus à ajouter, vous l’avez dit vous-même, cette femme, c’était moi ! " s’écria-t-elle. La colère l’envahissait de nouveau. Pourquoi fallait-il qu’il soit si hermétique parfois, pourquoi fallait-il qu’elle explicite tout aujourd’hui alors qu’ils se comprenaient par de simples coups d’œil hier ?
" Rappelez-vous ce que vous avez dit juste après Carter, ça ne vous touche pas, je pourrais d’ailleurs m’envoyer la moitié de la base que cela ne vous toucherait pas " répliqua-t-il sur le même ton avec une pointe de sarcasme.
" Ca ne vous est pas venu à l’esprit que ça pouvait être de l’autodéfense ? " s’emporta-t-elle devant son apparente résolution à rester campé sur ses positions pour obtenir sa petite vengeance.
" Et je suis sensé devoir vous décrypter en plus ? "
" Je vous demandais simplement un peu de discernement, vous veniez de m’embrasser sous mes yeux ! "
" Allons bon, tout le problème est là, vous auriez voulu être à sa place… "
" Pas le moins du monde ! "
Elle ne pouvait pas le voir arriver. Elle ne pouvait pas non plus l’entendre tellement le ton était monté, mais elle le sentit lorsqu’il fut sur elle.
Il agrippa ses poignets qu’elle avait mis en défense et la fit brutalement reculer contre le mur du hall d’entrée. Tous les muscles de la jeune femme se contractèrent, tant à cause du choc physique que moral. Sa surprise passée, elle tenta de se débattre, mais il était bien plus imposant qu’elle, et elle ne faisait pas le poids alors que son corps l’emprisonnait entre lui et le mur.
Il l’embrassa, si tant est que ce terme soit adapté, alors qu’il cherchait rudement sa bouche et tentait de forcer le barrage de ses dents. Elle ne se laissa pas faire et détourna la tête, profitant de ce bref instant de répit pour prendre le temps d’être atterrée. Mais il repassa à l’attaque, et cette fois-ci lui trouva une faiblesse dont il profita.
La rage l’envahit. Elle n’osait même pas penser aux motifs qu’il avait de faire une telle chose, mais sa langue était en elle sans qu’elle n’ait eu l’occasion de d’objecter (lui profitant d’elle, elle avait une impression de déjà-vu), et elle se défendit de l’intrusion du mieux qu’elle put, combattant, tourbillonnant, mordant à l’occasion pour prendre l’avantage…
Sans doute distrait par la situation, il libéra ses poignets. Elle fut la première surprise lorsque ses propres mains vinrent s’enterrer dans ses cheveux pour l’attirer à elle plus qu’il ne l’était déjà, tandis qu’il caressait frénétiquement sa taille.
Leurs gestes étaient calqués sur l’intensité de leur colère irraisonnée, ils voulaient provoquer, blesser, anéantir.
Les paumes de Jack descendirent le long du pantalon qu’elle avait rapidement enfilé avec l’aide de Janet, attirant tout son corps vers le bas, sa bouche vers sa nuque, suçant et mordillant la chair qui s’offrait à lui, ou tout ce qui pouvait lui laisser une marque… Ses mains atteignirent bientôt ses genoux et il les attira violemment à lui, prenant tout de même soin de la plaquer sur le mur pour ne pas la faire tomber.
Elle comprit sans mal où il voulait en venir et enroula ses jambes autour de lui, serrant fortement pour satisfaire un minimum le désir qui montait en elle, mais aussi pour lui donner un avant-goût de ce qu’elle lui réservait.
Ses mains avaient repéré le terrain, il portait une simple chemise, qui ne fut bientôt plus qu’un reste de chemise abandonné quelque part près du canapé où il la déposa avec un manque certain de délicatesse.
~*~
Sam se réveilla, la bouche pâteuse, les membres engourdis. Elle ouvrit les yeux, et comme d’habitude, ça ne l’avança à rien.
Alors elle tenta de se souvenir.
La brutalité, l’insatiable faim de l’autre, la disparition des limites définissant le plaisir et la douleur, l’envie de la haine et la haine de l’envie, voilà sans doute pourquoi elle sentait un corps chaud et paisible sous le sien à l’heure où les oiseaux commençaient à chanter.
Oui, c’était cela, il devait être six heures du matin et elle partageait un étroit canapé avec son colonel qui l’aurait violé la veille au soir si elle n’était pas devenue désespérément consentante.
Sa gorge se noua d’écœurement à cette pensée, et malgré cela, elle glissa un bras sous sons corps endormi et s’installa plus confortablement sur son torse qui se soulevait doucement.
" Je n’aurai pas assez de toute une vie pour vous dire combien je suis désolé… "
Ok, peut-être pas si endormi que ça après tout.
" Dans ce cas ne perdez pas votre temps et ne vous excusez pas… "
" Et ça serait immoral et inhumain, comme tout ce qui c’est passé cette nuit. "
" Inhumain ? Je dirai plutôt surhumain… "
" Sam… Soyez sérieuse, vous vous rendez compte de ce que j’ai fait ? "
" De ce que nous avons fait. " corrigea-t-elle.
" Sans vouloir vous vexer, je l’aurais fait sans votre consentement. "
" Je sais bien… Et c’est triste à dire, mais ma nuit n’en aurait pas été moins bonne. " admit-elle en embrassant tendrement son cou, lui arrachant un soupir. " Pourriez-vous simplement me dire pourquoi vous l’avez fait ? "
Il resserra l’étreinte qu’il tenait sur sa taille et lui caressa la joue de sa main restée libre.
" Vous m’exaspériez. "
" Ah… "
" C’est compréhensible, non ?
Sam grimaça et acquiesça lorsqu’elle se rendit compte qu’elle avait effectivement perdu le contrôle d’elle-même.
" Je voulais vous rendre la pareille, vous blesser… Bien sûr, j’avais immensément tord, mais vous avez une idée de combien j’ai souffert ces derniers temps ? "
Ces paroles peignirent la tristesse sur le visage de la jeune femme, ainsi qu’une expression destinée à lui faire comprendre qu’il n’était pas le seul.
" Ca m’a fait si mal Jack… "
" Quoi donc ? " s’alarma-t-il en cherchant une quelconque trace d’hématome, résultat de ce qu’il avait pu lui infliger durant la nuit.
" Pourquoi ne pas reprendre notre discussion d’hier, là où on en était avant que tout ne dérape… ? " Elle glissa sur le côté, vers le fond du canapé, si bien que Jack dut passer sur elle pour ne pas en tomber. " Vous voir l’embrasser, elle, moi en un sens, ça m’a fait mal. Autant à la pensée de ce que je pensais ne jamais avoir qu’à celle de vous voir me trahir. "
" Je n’ai jamais eu l’intention de vous trahir Sam, croyez-moi… " lui murmura-t-il à l’oreille, " Je pensais justement avoir trouvé un moyen de vous rester fidèle. "
" Vraiment ? "
" Vraiment. Je suis désolé que ça ait si mal tourné. "
Elle aurait tellement aimé le voir, observer ses traits, la sincérité dans ses yeux, sa bouche… Mais ainsi étaient les choses, on ne pouvait rien y changer, et la sincérité, elle la percevait dans sa voix.
" Il fallait s’attendre à ce que tout dégénère un jour de toute façon… " dit-elle en prenant son visage dans ses mains, " Pour deux personnes qui ne communiquaient que par sous-entendus, c’est même étonnant qu’un tel quiproquo ne se soit pas produit avant… "
" J’aime bien la façon les choses dégénèrent avec vous, major… "
Oh… La conversation sérieuse semblait terriblement compromise…
Il l’embrassa avec une douceur qui contrastait tellement avec… leur dernier baiser ? Elle se rendit compte qu’ils ne s’étaient pas une seule fois embrassé comme deux amants normaux pouvaient le faire, et elle sourit en pensant que ce baiser gravait leurs noms dans la catégorie de ces amants normaux, finalement. Sa carrière militaire n’était plus après tout, autant en tirer tous les avantages possibles…
Elle goûtait encore ses lèvres avec le plaisir sans borne que le décuplement de ce sens dû à sa cécité lui procurait lorsqu’elle sentit qu’il se détachait d’elle, la laissant avec une indéfinissable sensation de manque.
" Une seconde " lança-t-il en s’éloignant.
Voilà autre chose, que lui prenait-il ? On ne lui avait encore jamais fait un coup pareil, et dieu ce que ça pouvait être frustrant ! Elle se redressa, se pelotonna en position fœtale et attendit son retour.
Il revint effectivement peu après, mais s’arrêta juste derrière elle, contre le dossier du canapé.
" Jack ? " s’enquit-elle alors qu’elle percevait des bruits qu’elle ne parvenait pas à identifier.
Quelque chose se glissa autour de son cou.
Elle hoqueta de surprise, et par réflexe y porta la main.
" Doucement Sam, n’allez pas le casser, ça m’a coûté une petite fortune… "
Un collier. C’était un collier… La jeune femme rit nerveusement des pensées qu’elle avait eues sur le moment, puis attendit qu’il se soit occupé du fermoir pour attraper sa main et l’amener à elle. Il s’assit à ses côtés, glissant un bras autour de sa taille et caressant doucement le bas de son dos.
" C’est en quel honneur ? "
" En votre honneur, je n’en vois pas d’autre… "
Souriant, elle en effleura les contours du bout des doigts. Elle ne le verrait sans doute jamais, mais de le sentir autour de son cou lui faisait un petit je-ne-sais-quoi au cœur…
Elle porta sa main au visage de Jack et caressa ses lèvres, ses pommettes, ses arcades… mémorisant ses traits avec application. Pour finir, elle ferma les yeux et l’embrassa. Ils étaient encore nus dans les bras l’un de l’autre, et elle réalisa que jamais elle ne s’était sentie si à l’aise avec un homme, si en sécurité. Jamais elle n’avait eu tant envie que l’instant présent dure à tout jamais.
Que pour toujours ses mains glissent sur son corps.
Que pour toujours sa bouche la caresse.
Que pour toujours leurs hanches se joignent.
Que pour toujours il la fasse sienne.
Epuisée, il enterra son visage dans son cou et respira son odeur à plein poumon. Il espérait que ce ne fut pas la dernière fois, parce qu’il n’était pas sûr que sa vie soit à la hauteur après cette expérience. Après tout, il n’y avait aucune raison pour que leur histoire ne continue pas… Il n’était plus question de SG-1 pour elle, ni même de SGC à priori. Et quand bien même, elle ne serait plus son second…
" Je ne sais pas si c’est le bon moment pour parler de ça Sam, mais il faut que je sache… "
" … s’il y aura d’autres fois ? "
" Exactement "
" Oui "
" Oui ? "
" Eh bien, que voulez-vous que je réponde ? Non, j’ai détesté, je ne ressens rien pour vous, c’était une erreur et je ne veux plus jamais avoir affaire à vous ? "
Elle s’offrit un petit instant de flottement où elle le sentit arrêter de respirer pendant un bref instant.
" Respirez colonel " conseilla-t-elle en riant doucement, " Si jamais vous m’entendez dire une chose pareille un jour, faites le nécessaire pour m’enlever le serpent que j’aurai dans la nuque… "
" Oh… Pas de pareille perspective Sam, s’il vous plait… ". Il la vit planter ses coudes de chaque côté de son torse pour le surplomber et fixer ses yeux perdus dans le vague sur lui. " Alors on a un futur… " continua-t-il. " Que voulez-vous que je fasse ? Je reste au SGC pour sauver la planète ou je rends mon tablier et on part faire le tour du monde ? Ca peut être passionnant… Une escapade en Inde, à Venise, au Kenya… Pourquoi pas une croisière sur le Nil ? Comme ça on pourrait peut-être… "
" Jack… "
" D’accord, pas de croisière sur le Nil, ça ne raviverait pas que des bons souvenirs, et puis il paraît que l’eau à boire n’y est pas toujours… "
" Jack ! "
" Quoi donc ? " demanda-t-il en posant une main sur sa joue.
" Je n’en étais pas certaine ce matin, mais maintenant que le jour se lève… "
Elle s’interrompit là et il la regarda sans comprendre. Le petit jour se levait, effectivement, mais…
" Vous voyez le jour se lever ?! " s’écria-t-il, comprenant tout à coup.
" C’est ce que j’essaye de vous dire… Il me semble que tout devient plus clair, je peux me tromper bien sûr, mais j’ai l’impression de voir votre visage… "
~*~
" Sam ! C’est merveilleux ! " s’écria Daniel en la serrant de toutes ses forces dans ses bras. " Si je m’attendais à ça… "
Elle était déjà passée par les embrassades de Janet dans l’infirmerie de laquelle Jack l’avait conduite en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et par les réjouissances d’une bonne partie de la base.
Il semblait en effet que la vue lui revenait progressivement. Rien n’était encore très clair, mais c’était flagrant, elle recouvrait ce sens tant regretté…
Teal’c posa fermement une main sur son épaule et lui adressa un de ses rares mais éblouissants sourires.
" Je suis heureux pour vous major Carter "
" Et vous serez bien entendu réassignée à SG-1 " déclara Hammond, tout sourire. " Je vais de ce pas annoncer la nouvelle au président, il sera sans aucun doute heureux d’apprendre que l’un de nos meilleurs éléments est de retour dans le métier… La Terre pourra de nouveau dormir sur ses deux oreilles " s’enthousiasma-t-il en joignant l’action à la parole, sortant de l’infirmerie en direction de son bureau.
Ce ne fut que bien des heures plus tard qu’elle entendit s’approcher d’elle l’unique pas qu’elle voulait entendre. Elle tourna la tête. Ce que ces traits avaient pu lui manquer… Dès qu’il fut assez près du lit où elle était mi-assise, mi-couchée, elle attrapa son poignet et le tira à elle pour qu’il s’asseye à ses côtés.
" Que faites-vous ? " murmura-t-il alors que sa main se posait sur son visage et caressait ses lèvres, ses pommettes, ses arcades…
" Je me souviens… " répondit-elle sur le même ton.
" Sam… "
" Major. "
" Je peux encore faire ce que j’avais envisagé et donner ma démission… "
" Et depuis quand Jack O’Neill abandonnerait-il ? " demanda-t-elle avec un petit sourire triste.
" C’est vous que j’abandonne si jamais je ne le fais pas. "
" Jamais… Je tiens à ma croisière sur le Nil lorsque tout sera fini vous savez ? Mais en attendant, je vous préfère près de moi au combat, si bien sûr ça ne vous gêne pas… "
Il prit la main qui était restée sur sa joue dans la sienne et déposa un chaste baiser dans sa paume.
" Vos désirs sont des ordres, major. "
" D’ailleurs… Pourriez-vous me donner cet adorable petit collier qui se trouve sur la table de nuit et qu’on m’a enlevé de force pour mes examens ? "
Il acquiesça et tendit le bras pour l’attraper et le lui donner.
" C’est vraiment joli… " déclara-t-elle en l’examinant sous tous les angles.
Daniel déboula dans l’infirmerie et fronça légèrement les sourcils en découvrant ses amis dans une position des plus… Ah ! Non, il venait de comprendre, Jack était simplement en train de lui accrocher un collier autour du coup. Originellement, il arrivait pour leur proposer une virée en ville pour le lendemain, mais le bijou attira son attention.
" Tiens… C’est étrange, il me semble avoir déjà vu ça quelque part… "
Jack cessa de s’attarder sur la nuque de la jeune femme pour réaliser la présence de son ami. Puis le sens de ce qu’il venait de dire. Puis il réagit enfin, se tournant vers lui pour poser un doigt sur ses lèvres et secouer négativement la tête. Sans résultat, car l’attention de Daniel n’était pas portée sur lui.
" Si, bien sûr, c’est le collier que portait le docteur Carter ! "
Le militaire ferma les yeux. " Revenez plus tard Daniel " ordonna-t-il, les dents serrées. Bien que le problème de cet autre Carter eut été réglé, il préférait vraiment qu’il ne revienne pas sur le tapis. Daniel étant Daniel, c’était trop tard, bien entendu.
Lorsque les pas hésitants se furent éloignés, il garda les yeux fermés et se hâta de fournir une explication.
" Ce n’est pas ce que vous croyez Carter, votre double ne m’a jamais donné son collier et je ne vous l’ai pas passé autour du cou pour me souvenir d’elle… ". Comme elle ne répondait pas, il osa ouvrir un œil.
" Mais… " continua-t-elle, les sourcils haussés, sur un ton qui demandait une suite.
" Ok… " dit-il en se détendant, heureux que ses sautes d’humeurs relatives à cette histoires ne soient plus d’actualité. Il se réinstalla plus confortablement à ses côtés. " Je ne sais pas si cette partie de l’histoire va beaucoup vous plaire, mais j’avais acheté ce collier il y a quelques années, pour Sarah, parce que la signification des pierres se prêtait particulièrement à notre situation de l’époque… Mais une semaine plus tard, on faisait chambre à part, encore deux semaines et elle faisait ses valises… Elle ne l’a jamais vu, il manquait déjà quelque chose dans notre relation qui a fait que le lui donner n’aurait eu aucun sens… "
" Pourquoi ? "
" Toujours à cause de la signification des pierres… Cette même signification qui a dû inciter mon double à le donner au vôtre, et cette même signification qui m’a incité à vous le donner, à vous… "
Au fur et à mesure qu’il parlait, la tête de la jeune femme se penchait un peu plus jusqu’à se poser sur l’épaule de son compagnon. Il la regarda un instant, repensa à ce qu’elle venait de lui dire et soupira. S’il fallait vraiment revenir à leur situation telle qu’elle était avant l’incident, il fallait aussi que rien ne leur rappelle ce qui était arrivé. Ils ne pouvaient plus faire ça…
Il chercha rapidement sa main pour la serrer dans la sienne et enterra son nez dans ses cheveux, pour ce qu'il savait être la dernière fois avant bien longtemps.
" Du béryl et de l’hématite, l’amour et l’espoir " lui murmura-t-il à l’oreille. Il se détacha d’elle à contrecœur, lâcha sa main et sortit de l’infirmerie avant que ses résolutions ne s’étiolent.
~*~
Fin…
Euh… Quelque chose à dire ?