Contre le dispositif dynamique à trois pôles : une critique technologique de l’ergologie
Voici donc mon mémoire pour cette année 2007. Il est peut-être encore plus nihiliste et violent que le précédent travail, à part que cette fois-ci, l’agressivité n’est pas gratuite, au contraire. Elle est argumentée, raisonnée, appuyée par de nombreuses lectures et liée par un fil conducteur assez lâche mais présent. Cette version est celle qui sera bientôt soutenue à quelques modifications près, cependant je tiens celle ci-dessous pour la seule originale, puisqu’elle n’a pas été retouchée par quelqu’un d’autre, et cela inclut mon directeur. C’est à ce titre que je la publie ici, comme la seule que j’approuve entièrement, avec ses maladresses et ses défauts.
A la mémoire de Marion (1981-2007).
Note préliminaire :
Un « je » de modestie
J’introduis ce mémoire par cette courte note, afin de signifier à celui qui le lit que cette étude sera transcrite à la 1ère personne du singulier, et que ce n’est pas – plus – négociable. On peut penser que cet usage du « je » est la marque d’un orgueil démesuré, d’une immense prétention, d’une grande impertinence. Je ne me déclarerai d’accord avec cet être pensant imaginaire nommé ici, pour des raisons pratiques, « on », qui n’est autre que moi-même se livrant à un brin de dialectique, que sur le troisième point exclusivement. Certes, je suis anti-conformiste, ou en tout cas, c’est ce que j’espère qu’on croit que je suis - et que bien évidemment, je ne suis pas. Chacun rejette des conventions de façon à pouvoir se comporter, naturellement, en être humain renormalisateur ; le refus du « nous » de convention en usage habituellement dans les travaux académiques est mon premier apport. Voici pourquoi.
Premièrement, argument basique, ce « nous » conventionnel m’exaspère parce qu’il suppose que je suis plusieurs personnes à la fois, alors que, du point de vue le plus physicaliste possible, je ne vois qu’un corps s’exprimer devant le miroir lorsque j’émets des sons avec ma bouche en face de lui. J’aimerais que mon esprit s’incarne dans plusieurs véhicules organiques, mais mon désir se heurtant face aux possibilités de contorsion de la matière, je me résigne, non sans chagrin, à parler au singulier.
Deuxièmement, constat évident, parce que je n’ai pas de supporters dont le nombre me permettrait d’avancer cette irrésistible 1ère personne du pluriel. Dire « nous » est déjà m’allier un certain nombre de semblables qui n’existent pas. Je n’ai pas encore cette fierté de pouvoir dire que d’autres sont d’accord avec moi, et ce d’autant plus que je suis convaincu que nous ne le resterions pas très longtemps si nous prenions tous notre tâche de savant au sérieux. Dans un cas hypothétique où le monde de la recherche serait ce qu’il prétend être, le mot devrait se présenter comme: « qui m’aime ne me suit pas ». En conformité avec les images d’Epinal qui représentent le scientifique occidental depuis des siècles, je suis un glorieux individualiste. La science, en synergie avec le reste, a changé depuis, et je pense que c’est en mal[1]. Donc pas de compromis ; je tiens à mon nom.
Troisièmement, point le plus important, j’ose nier explicitement aux théories sur l’Humain la possibilité d’abuser de leur effet potentiel de réel, en les soumettant aux réflexions et aux jugements de ceux qui en ont été à la base, ici les méthodologues ou plutôt les « techniciens », des sciences sociales. Ne pas me cacher derrière des artifices syntaxiques et admettre que c’est moi qui écris sont les premières précautions que je prends pour laisser à la critique des autres les propositions qui vont suivre. Rien à voir avec l’impératif d’humilité préconisé par l’ergologie ; je n’en ai pas eu besoin pour savoir quelle était la bonne voie.
Qu’y a-t-il donc d’impertinent à laisser son « je » filer la toile qui va s’étendre sur ce papier blanc ? Dans le cadre de l’Université, rien, en principe, mais dans un contexte plus global où « l’expertise normalisante » (Herreros, 2002, p.13) est reine, où des tiers vont et viennent entre institutions, laissent leurs conseils et repartent après s’être fait les agents « d’un nouveau contrôle social », fondé sur « la science, la technique, l’économie ou bien encore la nécessité de l’harmonie relationnelle » (idem, p.14), un peu de responsabilité et de morale[2] peut évidemment sembler irrévérencieux. A chacun son impertinence.
INTRODUCTION
Je me propose de débuter ce mémoire par une introduction confuse et chargée en fausses pistes[3].
L’ergologie est jeune. Comme tous les agencements académiques d’ouvrage de savoirs en phase de détermination, son apport propre reste encore flou. Le concept d’activité, placé au centre des préoccupations d’Yves Schwartz, condamne peut-être la démarche à des errements temporaires avant qu’elle ne trouve une formulation toute aussi provisoire à son projet. Ce fut également le cas de la sociologie à ses débuts, comme le décrit Georg Simmel :
« Comme on était parvenu à la conscience que toute activité humaine se déroule à l’intérieur de la société et qu’aucune ne peut se soustraire à son influence, il fallait que tout ce qui n’était pas la science de la nature extérieure soit la science de la société. Celle-ci apparut comme le domaine universel où se retrouvaient aussi bien l’éthique que l’histoire des civilisations, l’économie politique que la science des religions, l’esthétique que la démographie, la politique que l’ethnographie, puisque les objets de ces sciences se réalisaient dans le cadre de la société : la science des hommes était la science de la société. A cette idée de la sociologie comme science de tout ce qui est humain en général, contribuait le fait qu’elle était une science nouvelle et que par conséquent tous les problèmes imaginables que l’on ne savait pas bien ranger ailleurs se pressaient vers elle – de même qu’au début, un territoire qui vient d’être ouvert est toujours l’eldorado de tous les apatrides et de tous les déracinés : il est inévitable qu’au début les frontières ne peuvent pas être fixées ni défendues, ce qui donne à tout le monde le droit de s’y installer. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, cette façon de mélanger tous les domaines de connaissance existants n’est pas nouvelle. Cela signifie seulement qu’on met ensemble dans un même sac toutes les sciences historiques, psychologiques et normatives, qu’on remue le tout et qu’on lui colle l’étiquette : sociologie. Ce ne serait donc qu’un nouveau nom, alors que tout ce qu’elle désigne est déjà établi dans son contenu et dans ses relations, ou produit à l’intérieur des domaines déjà existants de la recherche. » (Simmel, 1999, p.41)[4]
Depuis, la sociologie s’est progressivement fragmentée en divers champs spécialisés : sociologie urbaine, sociologie de l’éducation, sociologie du travail, sociologie de la santé… la liste exhaustive, si elle est possible, serait longue. Ces divisions ont pu être effectuées par un accord profond sur le sens de certains mots.
On lit également dans cet extrait[5] le mot « activité », associé explicitement à celui de « société ». Or, il est soutenable que toutes les activités ne sont pas (ou pas seulement) sociales. Pour reprendre un exemple décalé du sociologue Claude Javeau, l’étude de la prostitution peut relever « de la sociologie de la déviance (sinon de l’économie politique). » (Javeau, 2003, p.212) On pourrait ajouter l’ergonomie, la psychologie, l’éthologie, etc. L’étude de l’activité « prostitution » est appelée à être renouvelée sans cesse, puisque les cadres de l’activité en elle-même changent encore, et ont beaucoup changé, depuis sa création, à la nuit des temps, comme le bon sens populaire aime à se la représenter.
L’ergologie ne serait-elle alors que l’énième retour d’un projet de connaître dont Simmel considère qu’elle est vouée à l’échec par le flou même de son concept ? Peut-être, je ne prétends pas répondre à cette question ; en tout cas, elle propose une formulation explicite de ce projet.
La démarche ergologique propose une confrontation entre savoirs dits investis et savoirs académiques au travers de ce que ses défenseurs appellent dispositifs à trois pôles. Les savoirs investis, « immanents aux activités et retravaillés par celles-ci » (Schwartz, 2000, p.88-89) forment le premier pôle ; les savoirs académiques, « objets d’un effort permanent de mise en ordre théorique, d’explicitation méthodique et critique, de retravail continu » (idem) le second pôle. Au troisième pôle s’étend le territoire infini des valeurs, là où se logerait un humanisme rassemblant, pourtant condamné à demeurer énigmatique en raison même des renormalisations que font porter les hommes à leur milieu. Une telle conception encourage à une certaine pluridisciplinarité au sein des dispositifs (Di Ruzza, 2003). On y rêve même de « communauté scientifique élargie ».
L’histoire même du département APST-Ergologie cantonne pour l’instant la mise en pratique des dispositifs au domaine de l’entreprise ou de l’administration, en tout cas d’institutions où le travail stricto sensu et des normes professionnelles se déploient au sein des personnes en activité, dont les savoirs investis permettront au gestionnaire de ressources humaines de définir les tâches et objectifs plus en adéquation avec les attentes et capacités de ses subordonnés, et en retour, aux travailleurs de se livrer à une pratique réflexive sur eux-mêmes, leurs tâches, leurs apports propres.
Le dispositif à trois pôles n’est-il alors que rencontres répétées à des fins de gérer ensemble les transformations de l’activité ? Non. La réflexivité mobilisée dans ces dispositifs sert à la fois de matériau de construction et de validation de savoirs. En outre, comme ébauché plus haut, ce dispositif se veut aussi valable dans un champ plus large que celui des milieux de travail ; on entend également promouvoir son application parmi les spécialistes des sciences humaines. Tellement de domaines ont été étudiés sous des angles si différents qu’il est peut-être temps de les confronter et d’essayer de saisir ce qui lie ces points de vue, ce qui lie ces pans de la vie humaine, bref de connaître autrement, ou plutôt, de créer une autre connaissance[6]. Précisons un sous-entendu : si les savoirs académiques constituent un seul et même pôle, alors l’ergologie implique également une technologie de réunion/confrontation des connaissances des sciences sociales, qui doit avoir ses conséquences sur le fonctionnement de l’Université, c’est-à-dire sur les postures à la base des découpages disciplinaires[7]. Et la confrontation avec les savoirs investis, si elle est effectuée à des fins de connaissance, doit aussi se faire selon certains critères, en vue de rédiger des comptes-rendus, ce qui nécessite la construction d’objets.
L’impératif de co-construction du savoir est donc indissociable de la démarche. Reste à savoir ce que l’on entend exactement par « co-construction du savoir ». Co-construction des données ? Co-construction des indices ? Co-construction des hypothèses ? des objets ? du savoir ? Ces questions sont intéressantes mais elles entraînent sur des pistes qui ne seront pas exactement les miennes ici.
Ce que je constate est que l’ergologie permet de poser explicitement la question de l’élaboration des théories, hypothèses, connaissances des chercheurs ; elle défie les savants des institutions en place d’y répondre, elle incite à une réflexion épistémologique très approfondie sur la forme de savoir qui mérite d’être dénommée science dans le domaine de l’humain. Concernant la sociologie, cette réflexion est d’autant plus fondée que de nombreux sociologues aspirent ouvertement à voir leur discipline reconnue comme scientifique. Or, j’ai fait de la sociologie pendant quatre ans, en ai éprouvé l’apprentissage jusqu’à ce que ma subjectivité capricieuse éprouve le besoin de le remettre en question. Je me suis rendu compte que cette quête de scientificité était encore à l’œuvre en ergologie à travers les recherches épistémologiques et technologiques du département ; aussi la pertinence d’une confrontation entre la démarche et mon ancienne discipline me parait évidente.
Ce que je me propose de faire dans ce mémoire, c’est,
1)
2)
Autrement dit, grâce à cette formation de sociologue que j’ai suivie pendant quatre ans à l’Université de Provence, je vais bâtir ici le résumé d’une histoire des techniques d’enquêtes de cette discipline et me servir de lui comme d’un révélateur des limites du dispositif dynamique à trois pôles en tant que procédé de production de connaissances. J’ai délimité l’exploration des techniques d’enquête sous l’angle de la production concrète de la connaissance, dans son aspect le plus immédiatement pratique : le recueil des données. C’est en effet là l’aspect premier à partir duquel je souhaite interroger le dispositif à trois pôles, ma lucarne prioritaire ; mais ma démonstration nécessitant l’évocation d’autres thématiques liées, comme les impératifs de l’épistémologie, je m’aventurerai parfois sur des sentiers parallèles. Enfin, je ne me priverai pas non plus de faire des remarques hors sujet en cours de route pour satisfaire mon envie humaine de me faire plaisir. Ce mémoire n’est pas seulement le témoin de l’état d’une réflexion épistémologique. Mais n’allons pas trop vite en besogne ; le temps n’est pas encore venu d’exposer les critiques brutales que je vais porter contre le dispositif dynamique à trois pôles, dans l’objectif sain, bien entendu, que ses tenants et aboutissants soient dévoilés sans scrupule aucun.
Cependant, s’il était absolument nécessaire de présenter l’objet de ce mémoire formellement, en écrivant une question claire et en proposant des vecteurs potentiels pour une réponse possible, bref, à la manière d’une bande-annonce de film hollywoodien, il le serait comme suit :
« Peut-on se représenter le dispositif dynamique à trois pôles comme un progrès dans l’histoire des techniques d’enquête de la sociologie ? L’auteur se propose, grâce aux acquis de sa formation professionnelle passée, d’apporter quelques éclaircissements à partir d’une histoire résumée des techniques d’enquête en sciences sociales et d’une confrontation épistémologique entre la sociologie et l’ergologie. »
Ce sacrifice à la tradition académique exécuté, posons d’emblée les règles du jeu : je revendique le caractère construit de ce mémoire. Il n’est nullement question d’exhaustivité ici. Je n’en fais qu’à ma tête et n’utilise que les éléments permettant de poser mon propos, à l’exclusion des autres, que je considère néanmoins lorsqu’ils n’entrent pas en guerre ouverte avec mon point de vue. La contradiction n’existera ici que dans la mesure où elle me sert. Cela signifie en outre que je prendrai par moments la position du sociologue hostile, parfois celle de l’ergologue vindicatif. Mais, bien entendu, c’est pour mieux les renvoyer dos à dos. Ce point fixé, étendons le plan.
Dans un premier temps, je vais exposer, à partir d’ouvrages pédagogiques destinés aux étudiants de licence, une brève histoire des techniques d’enquête que les enseignants en sociologie veulent voir appliquées par leurs futurs pairs. Il s’agit en apparence d’un simple chapitre de présentation de données. Naturellement, je mets les pièces que j’ai recueillies sur la table avant de les scruter dans le cadre de ma réflexion. Mais je les dispose également dans une optique toute personnelle ; cette partie servira aussi à démontrer que le dispositif à trois pôles représente à la fois une accélération et un aboutissement dans l’histoire de ces techniques. C’est pourquoi je le présenterai en dernier recours dans cette partie, à la suite des techniques propres à la sociologie.
Dans un second temps, je présenterai le cadre de pensée à partir duquel l’histoire construite en amont prendra un sens nouveau et qui me permettra d’y placer le dispositif ergologique pour le soumettre à critique. La réflexion sera alors achevée, et ce travail accompli.
En avant.
PREMIER TEMPS : DES TECHNIQUES D’ENQUÊTE DE LA SOCIOLOGIE AU DISPOSITIF A TROIS POLES
Dans le paragraphe qui s’annonce, je vais fixer pour les besoins de la clarté la définition de ce qu’est une technique d’enquête, et secondairement, de ce qu’est une méthode. Cette lumière donnée, je justifierai plus précisément le choix des ouvrages qui ont servi de base à l’écriture de ce mémoire, ce qui me permettra aussi d’énoncer les conditions de cette écriture. Ensuite, je développerai sur les principales techniques d’enquêtes, en essayant de suivre un fil conducteur chronologique, qui sera précisément celui de l’histoire du développement de la sociologie et de l’apparition successive de ses courants les plus suivis, ceux qui désormais sont traditions et relèvent de l’apprentissage obligé pour tout novice, lesquels sont liés à des techniques[8]. Je commencerai donc par la technique statistique, liée au holisme durkheimien, que je traiterai brièvement en raison du peu de développements qu’elle amènera dans ma seconde partie. Sa présentation est néanmoins utile ici pour comprendre les enjeux relatifs aux autres techniques, lesquels seront importants. Après la statistique, l’entretien[9] et l’observation feront les objets de développements.
1) Technique d’enquête et méthode
Pour bien définir l’objet de la première partie de ce mémoire[10], je fais un petit crochet par le livre de Madeleine Grawitz, Méthodes des Sciences Sociales. Ce bouquin fort volumineux n’a pas pour seul objectif de présenter ce qu’il est nécessaire de faire en enquête même ; il se veut un guide complet sur la démarche de connaissance en sciences sociales. Les 315 premières pages y sont ainsi consacrées à une présentation de leurs fondements historiques et épistémologiques, et les 128 suivantes à ce qu’elle appelle « méthodes », qu’elle distingue des « techniques », qu’elle traite plus loin ensuite.
Mme Grawitz y explique, à la page 318 exactement, que « la technique est, comme la méthode, une réponse à un « comment ? ». C’est un moyen d’atteindre un but, mais qui se situe au niveau des faits ou des étapes pratiques. » Elle poursuit en définissant : « la technique représente les étapes d’opérations limitées, liées à des éléments pratiques, concrets, adaptés à un but défini, alors que la méthode est une conception intellectuelle coordonnant un ensemble d’opérations, en général plusieurs techniques. » (Grawitz, 1996, p.319) On comprend que les méthodes sont définies par le chercheur en amont, et qu’elles trouvent ensuite leur application dans la phase de vérification où des techniques correspondantes sont alors mises en œuvre. On entend alors par méthode ce qui oriente le regard du chercheur avant même qu’il ne soit en quête de données. L’expression « individualisme méthodologique », qui résume la posture définie par Raymond Boudon[11], est une illustration parfaite de cette conception du mot.
J’utiliserai donc le mot de technique pour désigner la partie de la recherche, habituellement dévolue à la vérification d’hypothèses construites en solitaire par le chercheur ou l’équipe de chercheurs, sur laquelle je vais développer, malgré le fait que beaucoup des livres qui ont fourni ici matière à penser portent en leurs titres des mots trompeurs tels que L’enquête et ses méthodes.
L’usage de ce mot sera étendu par la suite, en même temps que sa définition.
Excursus[12] : une courte justification du choix de la définition
Bien entendu, la définition particulière que j’ai empruntée pour les besoins de cette première partie n’en est qu’une parmi d’autres. J’aurais pu en choisir une autre. Les termes de « technique » et de « méthode » présentent des nuances importantes selon les auteurs. Cet excursus arrive à point pour me permettre de me justifier.
Je me dois ici d’évoquer une tentative de définition concurrente de celle de Madeleine Grawitz : dans un Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales[13], écrit sous la direction d’Alex Mucchielli et publié en 1996, nos mots sont en effet déterminés autrement :
« Une ’’méthode qualitative’’ de recherche est une stratégie de recherche combinant diverses techniques de recueil et d’analyse qualitatives dans le but d’expliciter, en compréhension, un phénomène. Les ’’techniques qualitatives’’ sont les diverses opérations et manipulations, matérielles et/ou intellectuelles, destinées à aider le chercheur dans sa volonté de faire surgir le sens : dénomination, transcription, découpage, mise en tableau, mise en relation, confrontation à des grilles, transposition en d’autres termes, regroupement, comparaison, confrontation à des savoirs, induction généralisante, réduction à des constantes ou à des formes… » (Mucchielli et alii, 1996, quatrième de couverture)
« Méthode » se voit adjoindre un élément supplémentaire par rapport à la définition de Madeleine Grawitz : il est explicitement fait référence à une « stratégie de recherche » et au « but » d’expliciter un phénomène. Cela semble impliquer que le chercheur pose une théorie à l’avance devant un objet désigné a priori, mais dans un sens plus extensif que celui donné par Grawitz. Grawitz ne parle pas de « stratégie ».
C’est une quête de confirmations et de preuves qui est ici entreprise, et non une confrontation au réel de mouvantes hypothèses. Ici, l’orientation du regard ne trouve pas ses prédéterminations dans les valeurs du chercheur, que celui-ci, en les exposant dans les introductions de ses exposés et dans des ouvrages dédiés, détaille à l’intention du lecteur, mais les fins qu’il se propose de mener à bien grâce à sa recherche y sont aussi englobées. Autrement dit, il est sous-entendu que les auteurs se font, consciemment, les porteurs de théories pour lesquelles ils trouvent des correspondances dans le réel. Dans cette configuration, le lecteur est un simple récepteur, passif du savoir des chercheurs.
Cette interprétation est cependant infirmée par le fait que Mucchielli et ses 18 co-auteurs s’inscrivent dans le paradigme de la complexité, lequel préconise notamment l’application d’un principe dialogique, appelant un « dépassement des antagonismes dans une construction supérieure » (idem, p.29).
L’introduction du livre précise pourtant :
« Une méthode scientifique est une procédure de réflexion – guidant un ensemble de techniques de recueil de données et d’analyse – qui mène à une meilleure connaissance d’un phénomène. » (idem, p.5)
En outre, « participer à l’accumulation des connaissances dans » le domaine qualitatif et « accélérer le transfert de ces connaissances dans la société » sont des « défis » explicitement formulés aux chercheurs en sciences sociales.
Il est peu de dire que l’épistémologie qui sous-tend ces conceptions trouve sa contradiction dans la présentation de ses fondements et dans le projet de sa diffusion.
En effet, s’il y a mise en valeur d’un principe dialogique, pourquoi ne pas mettre l’accent sur celui-ci plutôt que sur les procédures et les méthodes ? Une épistémologie élémentaire basée sur une philosophie du dialogue ne devrait-elle pas suffire à valider les connaissances acquises grâce à l’application de ce principe ?
Deuxièmement, pourquoi s’adresser aux individus chercheurs afin qu’ils participent à la transmission d’un programme de recherche censé porter une justification intrinsèque, d’ordre scientifique ? Si une conception puise l’affirmation de sa vérité principalement dans le nombre de ses partisans, ce nombre seul peut-il assurer de la vérité de cette affirmation ? Mucchielli souligne d’ailleurs en amont que « depuis le XIXème siècle, des chercheurs (…), refusant de sacrifier aux normes culturelles dominantes, ont fait progresser les différentes méthodes qualitatives appropriées à leur objet spécifique de recherche. » Il trahit ainsi le caractère trop pur de sa position idéologique et me confirme dans mon intuition de départ.
En conséquence, je préfère m’en tenir à la conception plus simple et, semble-t-il, moins dogmatique élaborée par Madeleine Grawitz.
Je poursuis.
2) Le choix du matériau bibliographique de cette partie : raisons et présupposés
Madeleine Grawitz traite dans son livre des « méthodes des sciences sociales » sans distinction. Les techniques de la sociologie y sont incluses plus généralement dans le domaine des sciences sociales. La pratique de l’entretien est attachée au développement de la psychologie, l’observation est liée fondamentalement à l’ethnologie, l’entretien collectif était au départ utilisé en psychologie sociale, mais toutes ces techniques ont progressivement été dissociées de leurs branches disciplinaires et utilisées. Grawitz elle-même note que « toutes les sciences sociales utilisent les mêmes démarches et les mêmes techniques. » (Grawitz, 1996, p.XI)
Bien sûr, les chercheurs des disciplines en question ont tenu à fixer pour leurs chapelles distinctives quelles sont les modalités d’usage de ces moyens de connaissance afin de les adapter aux types d’objets qu’ils construisent. La sociologie n’a pas échappé à ce mouvement. Le livre d’Alain Blanchet et d’Anne Gotman sur la technique de l’entretien se veut utile à tous les praticiens des sciences sociales, mais les auteurs n’oublient pas de préciser en quatrième de couverture qu’il est d’abord destiné à l’usage des apprentis (et) sociologues.
Il me semblait nécessaire, afin que les techniques décrites ici soient le plus proches de ce qu’en font[14] les étudiants, de me servir de références propres à la sociologie. Puisque je suis inscrit dans une université où la sociologie est enseignée, j’ai décidé d'étudier en priorité les guides d’apprentissage qui figurent au programme dans les plaquettes du département de ma faculté.
Pour choisir les ouvrages que j’ai explorés pour rendre compte des différentes techniques d’enquête, je suis allé demander des conseils à de vieilles amies qui débutent leur thèse en sociologie et qui enseignent désormais aux étudiants de licence une liste des livres qu’elles utilisent.
J’ai conscience que les techniques d’enquête suggérées dans les manuels académiques ne sont pas exactement celles qui trouvent cours en pratique, lorsque les étudiants ou les chercheurs passent à la vérification de leurs hypothèses. Un guide d’entretien très élaboré ne fait pas le poids en situation face à une personne interrogée qui se saisit de l’occasion de parler pour faire passer ses propres préoccupations, au détriment des déterminations minimales que la présence de l’enquêteur pourtant lui impose.
Complémentaire de cet état de fait, les manuels eux-mêmes abondent en exemples et il y a parfois lieu de se demander si la technique est plutôt illustrée par l’exemple, ou si au contraire, l’exemple particulier permet la formulation d’une technique dont la portée prend alors un caractère général. Par exemple, Pierre Fournier, dans son ouvrage sur l’observation co-écrit avec Anne-Marie Arborio, fournit beaucoup d’anecdotes relatives à son travail sur les centrales nucléaires ; il est évident que c’est sa pratique de la technique qui lui a permis de formuler des suggestions générales pour les futurs chercheurs et recherches, et non un savoir inné sur la façon de se comporter lors de situations d’alerte en milieu radioactif. Toutes ces adresses aux étudiants ne sont pas sorties toutes prêtes du chapeau d’Emile Durkheim. Elles sont comme le reste des savoirs en sciences humaines le résultat d’une longue élaboration qui ne trouve pas sa source seulement dans l’imagination des chercheurs.
Pourquoi alors s’obstiner et choisir des livres plutôt que d’aller voir ce qui se fait directement sur place ? Tout simplement parce que ces livres sont réellement des manuels, et que les techniques qu’ils servent à enseigner ne sont que les traces visibles de postures particulières. La sociologie, dont l’objet « société » est défini de diverses façons selon les écoles et les auteurs, ne peut être enseignée de la même manière que la chimie, par exemple. Si l’appréhension de l’objet de la chimie est facilitée par la fameuse table que beaucoup d’entre nous ont vu dans nos collèges et lycées, celle de la sociologie souffre de cette absence de matérialisation immédiate[15]. En outre, la diversité des définitions de la société et la multiplicité des partis pris épistémologiques, dont on sait qu’ils sont justifiables d’un point de vue logique mais non d’un point de vue ontologique, n’autorisent pas les enseignants, eux-mêmes confrontés à ces choix de connaissance, à imposer des conceptions théoriques et méthodologiques. La sociologie est fondée sur une posture intellectuelle générale ; la technique n’en est que la partie enseignable. Il est envisageable[16] que les livres recommandés à l’Université de Provence ne soient pas les mêmes qu’à la Sorbonne ; et que la direction des étudiants vers tels ouvrages, relatifs à telles techniques, plutôt que vers tels autres indique l’orientation générale de chaque département. Mais ce n’est pas la question qui m’occupe ici. Je voulais simplement en venir au fait que la sociologie est aujourd’hui une discipline enseignée presque essentiellement à travers ses techniques d’investigation[17], et que la pérennité actuelle de ses institutions signale tout de même une certaine homogénéité qui autorise à utiliser ses manuels comme matériau de recherche légitime sur ces techniques. Je pense pouvoir affirmer après cette argumentation que ce point est réglé, dans le cadre de ce mémoire il est entendu.
Cependant, ces livres, s’ils constituent le premier fonds de notes et de réflexion, n’en ont pas été les seules sources. L’investigation est aussi passée par d’autres références reconnues mais qui ne sont pas au programme à l’Université de Provence, telles que les travaux de Madeleine Grawitz, dont la clarté est assez saisissante par rapport à certains ouvrages recommandés aux étudiants du cru. Bref, si j’ai prioritairement utilisé les connaissances que j’ai engrangées durant ma propre formation, j’ai aussi eu recours à des entrées extérieures, qui permettaient de définir plus distinctement certains termes importants.
Ce qui m’amène à préciser : ici, les références et les auteurs ne seront pas seulement cités comme des références et des auteurs, avec ce que cela suppose d’interchangeabilité, mais comme des sources originales ’’choisies’’ par un énonciateur[18], parfois après s’être dévoilées par le bonheur de la contingence[19]. Cette façon de procéder, qui est partie de ma technique de recherche, m’a parfois conduit à lire en dilettante. Sous-estimer l’inspiration née de ces lectures fugitives serait déloyal ; malgré le mal que je me suis donné pour récapituler en bibliographie tous les ouvrages parcourus, lus, annotés, maltraités, qui ont servi de base à ce travail, il se peut que certains manquent irrépressiblement à l’appel. Certaines idées, dévêtues de leur manteau d’anonymat du fait même de mon appropriation, sont donc aléatoirement utilisées ci et là dans ce mémoire. Je sais que j’ai plagié des auteurs ; la mémoire me manque pour les rappeler tous. Je m’en excuse. Mais le plagiat est nécessaire[20]. Le progrès l’implique.
Il se peut aussi que certains auteurs, dans des ouvrages que je n’ai pas lu, expriment aussi bien ou mieux que moi[21] les idées exposées ici. Je subodore même que l’on viendra me mettre sous le nez les ouvrages des chercheurs les plus célèbres sous le prétexte que je n’ai pas pu les ignorer. Je n’ai qu’une réponse à donner : cela est bien dommage. Le temps est compté, et je fais du mieux que je peux pour me mettre au courant[22]. Je les ai alors plagié inconsciemment ; les grands esprits se sont rencontrés.
Certes, on attend toujours d’une recherche en sciences humaines qu’elle amène des éléments nouveaux, en feignant d’ignorer que les travaux des meilleurs auteurs ne sont en fait qu’une formulation plus subtile de traits esquissés moins finement par d’autres décédés depuis longtemps et qui attendaient juste que quelqu’un vienne leur rendre les nuances qu’ils promettaient depuis leur apparition, sans que personne auparavant n’ai saisi l’importance de les communiquer explicitement, par absence de besoin immédiat. Pour traduire cette idée en termes ergologiques, tout ce que nous recherchons en fait, c’est une formulation nouvelle d’éternels problèmes, adaptée à la complexité toujours plus grande de notre activité, qui nous a simplement rendus ces éternels problèmes plus complexes. La puissante dynamique de l’activité humaine ignore les limites du langage écrit et de la lisibilité. Elle diversifie les usages des mots, distingue les discours, les rend parfois incommensurables, y compris et surtout ceux qui ont prétention à décrire des universaux. En conséquence paradoxale, elle rend les savants moins savants, les pousse à être toujours plus interrogateurs, les expose davantage à la rencontre de contradictions insolubles et incommunicables. Le savoir se trouve contraint au perpétuel renouvellement. Un curieux authentique ne devrait écrire pas de livres. Le temps devrait lui manquer pour fixer ses conclusions toujours promptes à être réajustées de l’extérieur. Mais j’en suis un faux.
Commençons notre tour d’horizon des techniques par le départ.
Préambule - Les limites de la méthode holiste, ses lieens historiques à la technique statistique et leurs répercussions sur la pratique de l’enquête en sociologie
L’histoire de la sociologie institutionnelle reconnaît comme ’’date mythique’’ de sa fondation[23] la parution en 1894 des Règles de la méthode sociologique par Emile Durkheim, premier professeur d’université à avoir occupé une chaire spécifique à la discipline. Comme on le sait, afin de légitimer l’institutionnalisation de cette nouvelle démarche « sociologique », Durkheim a postulé que les faits sociaux étaient des contraintes imposées aux êtres sociaux du dehors, extérieurs « par rapport aux consciences individuelles » (Durkheim, 1983, p.145), explicables seulement par d’autres faits sociaux. Il précisait par ailleurs que les faits sociaux relevaient d’une « extrême immatérialité » (idem, p.90).
L’étude du Suicide, première application de cette méthode, faisait essentiellement appel à des matériaux statistiques. Pour élaborer une typologie des suicides (égoïste, altruiste, anomique, etc.), Durkheim a utilisé des dénombrements issus d’enquêtes massives de son époque. Cette manière de procéder a notamment trouvé un héritage dans les travaux de Paul Lazarsfeld et de Raymond Boudon à la fin des années 60, ce dernier ayant consacré ensuite une partie importante de ses livres de théorie[24] à mettre en évidence les propos qui trahissent chez Durkheim un certain matérialisme dans l’énonciation, en décalage avec le holisme de sa théorie. En effet, l’analyse que fait Boudon des procédés d’écriture dans l’étude classique de Durkheim met nettement en évidence que ce dernier est obligé de passer par des formulations favorisant l’identification du lecteur, notamment à travers l’exemplification de situations concrètes et le recours à des narrations de mécanismes psychologiques, afin de justifier le holisme de sa théorie, base essentielle de la prétention à l’indépendance institutionnelle de son projet disciplinaire, dont la théorie fondamentale est pourtant entachée d’un spiritualisme collectif latent empiriquement injustifiable. De là, Raymond Boudon a tiré les arguments pour élaborer sa conception de l’individualisme méthodologique, l’existence des individus pouvant être facilement attestée.
La tradition de recherche sociologique en France était largement sous-tendue par la conception durkheimienne du holisme : Henri Peretz note que « la totale distance à l’égard du milieu et la représentativité statistique » (Peretz, 1998, p.7) réglaient comme « deux principes ’’scientifiques’’ » la vie de la discipline. Des pratiques telles que l’observation ou l’entretien étaient alors tenues en mépris au sein des équipes de chercheurs, utilisées lors des pré-enquêtes et réduites à des indicateurs d’hypothèses, quand les résultats qui en étaient extraits n’étaient pas rangés directement parmi les prénotions que le chiffre tout-puissant permettrait ultérieurement d’écarter. On voit donc que la critique de Boudon a eu des répercussions importantes ; le holisme a vu son statut dégrader de celui de « théorie fondamentale » à « méthode parmi d’autres », mais pas seulement. Le moyen de connaître qui lui était associé a vu son pouvoir explicatif nettement affaibli, par l’apport de Boudon lui-même, qui a associé l’exigence de la modélisation scientifique à une conception presque caricaturale du sujet[25], mais aussi par la réception de cet apport ; les chercheurs qui trouvaient dans le holisme durkheimien un reflet scientifique pour leurs préoccupations et leurs valeurs se sont vus obligés de revoir leur position à la lumière seule des bases rationalistes de l’individualisme méthodologique, sans considérer l’apport purement méthodologique de l’individualisme. Ces sociologues essaient depuis de trouver d’autres moyens rhétoriques pour justifier leurs prétentions à faire figurer leur activité au panthéon universellement légitime des sciences reconnues[26], sans trop de succès.
Mais il s’est conjointement développé une autre voie de justification de la légitimité supérieure des sociologues à tenir un discours sur la société, et elle est liée à la redécouverte des techniques que je vais détailler plus bas, telles que l’entretien ou l’observation. Ces techniques, qui mettent le sociologue en contact direct avec les populations ou les acteurs, ont contribué en France à l’émergence d’une sociologie d’intervention, dont les objets sont minutieusement circonscrits, en relation avec la délimitation de l’espace du terrain d’enquête, et les concepts peu généralisables, mais dont les résultats, qu’on pourrait presque confondre avec des diagnostics, servent d’indicateurs afin de transformer des situations. Cette application de la sociologie hors de tout projet raisonné de connaissance a fait naître à son tour d’autres problématiques, comme celle portant sur le choix des objets et sa relation à la demande sociale, celle-ci émanant généralement d’acteurs du champ économique ou de décideurs politiques[27]. C’est donc le sociologue qui trouve une reconnaissance de l’utilité de son métier[28], plutôt que la sociologie qui a obtenu un accord avec l’intérêt d’un projet originel qui a volé en éclats.
La méthode holiste et les techniques statistiques qui lui sont associées (pour rester dans la nomenclature de Grawitz) ont été progressivement délaissées. L’institutionnalisation de la sociologie en France ayant eu lieue, et de façon incroyablement rapide, entre 1958 et 1970, dans des facultés de lettres et de sciences humaines (Vitale, 2006, p.100), il était prévisible que le caractère mathématique de ce type de sociologie n’y fut pas privilégié. Mais il faut adjoindre à ces éléments d’explication découlant de l’histoire de la discipline des raisons pratiques ; à notre époque, il est plus abordable pour un jeune étudiant préparant un premier mémoire en maîtrise de se lancer dans l’approche physique d’un terrain fixe à l’aide de petits carnets, ou de représentants d’institutions armé d’un dictaphone, que d’élaborer un questionnaire, de l’imprimer à plusieurs centaines d’exemplaires, de le faire passer à suffisamment de personnes afin d’assurer la représentativité de son échantillon, puis finalement d’utiliser des logiciels souvent complexes pour informatiser, coder et formaliser les résultats de son enquête.
On peut le voir autrement, penser que c’est un défaut à corriger, comme Philippe Blanchard écrivant que « deux rapports récents ont mis en avant certaines faiblesses des études empiriques dans les sciences sociales en France : absence de bases de données publiques et d’accès aisé, manque de formation à la sociologie quantitative et à l’informatique, participation insuffisante aux grandes enquêtes internationales » (p.11, Blanchard, Ribémont, 2002), sous-entendant que cela est rectifiable par un élan qui naîtrait d’abord de mesures législatives ou contractuelles appropriées[29].
Il n’en reste pas moins qu’un fait : l’explication des phénomènes sociaux et les techniques d’investigation relatives ont été progressivement marginalisées au profit d’une conception plus compréhensive, héritée de Max Weber, de la sociologie, qui est celle majoritairement pratiquée aujourd’hui.
I) L’entretien individuel
On considère généralement l’entretien comme une technique permettant de trouver la réponse, non au « pourquoi ? », mais à un « comment ? ». En ce sens, sa pratique est une rupture par rapport au mode d’appréhension de l’objet que présuppose le recours au questionnaire standardisé et à la statistique.
1) Définition
Madeleine Grawitz, toujours avide de clarté, donne deux définitions : au sens commun, l’entretien est « un tête à tête et un rapport oral entre deux personnes, dont l’une transmet à l’autre des informations. » (Grawitz, 1996, p.585) Au sens spécifique aux sciences sociales, « c’est un procédé d’investigation scientifique utilisant un processus de communication verbale, pour recueillir des informations, en relation avec le but fixé. » (idem, p.586) Cela implique donc que l’entretien soit aussi un « contrat de communication » (Blanchet, 1991, p.141).
Afin de traiter séparément l’entretien individuel de l’entretien collectif, qui nous semble relever d’une approche et d’une tradition différentes, nous retiendrons ici de la première définition l’élément « deux personnes ». On sait que le nombre de participants à une discussion influe largement sur son contenu ; dans le cas où il y aurait trois interlocuteurs, puisque l’introduction d’un tiers, qui tend à faire office de médiateur, modifie en conséquence les rapports de force (Simmel, 1999), le processus d’empathie, qui favorise la compréhension, est plus difficile à mettre en route. La tradition d’appréhension à laquelle l’entretien est attaché chez les sociologues, sans être incompatible avec l’idée de l’entretien collectif, induit que le face-à-face est la condition idéale de sa mise en œuvre.
2) La tradition sociologique à laquelle il est rattaché
Il est généralement enseigné aux étudiants que la pratique de l’entretien individuel se rattache à la tradition wébérienne de la compréhension.
La compréhension est « spécifique des sciences humaines » (Grawitz, p.79). Sont recherchées les raisons, et non les causes. « La démarche compréhensive s’appuie sur la conviction que les hommes ne sont pas de simples agents porteurs de structures mais des producteurs actifs du social, donc des dépositaires d’un savoir important qu’il s’agit de saisir de l’intérieur, par le biais du système de valeurs des individus » (Kaufmann, 1996, p.23). Il y s’agit de « rendre compte des actions sociales qui sont orientées subjectivement et qui ont un sens pour l’acteur. (…) Cette démarche s’oppose à celle des sciences de la nature qui ont recours à l’explication. » (Alpe, 2005, p.37)
La compréhension est une méthode d’appréhension du réel qui s’oppose dans son principe à celle de l’explication, qui induit une théorie de type holiste comme Durkheim en a bâti. Elle pose donc les individus comme point de départ de l’analyse. Il ne s’agit pas d’expliquer des faits sociaux par d’autres faits sociaux, mais de comprendre des actions isolées et d’en lier les éléments communs afin de bâtir une vue d’ensemble du phénomène qui soit une élucidation satisfaisante de ses origines. Chez Max Weber, cette vue d’ensemble, composée à partir des traits les plus caractéristiques, produit un idéal-type du phénomène et de ses articulations. Elle est cependant nettement « fonction des hypothèses de la recherche » (Alpe, 2005, p.118). Les entités créées par le chercheur, comme la bureaucratie par exemple[30], sont en conséquence des créations qui n’ont pas de fondements empiriques, ils ne sont pas des faits en eux-mêmes, mais simplement des constructions épistémiques. La méthode compréhensive suppose donc une ontologie du changement perpétuel ; les individus ont une histoire, rien n’est donc figé, aucune loi n’est déductible en ce qui concerne le social puisque celui-ci est le résultat d’une agrégation de mouvements ayant chacun une orientation singulière.
La construction idéal-typique est encore d’actualité, comme le prouvent des travaux aussi divers que ceux de Jean-Claude Kaufmann ou de Bernard Lahire, même si ce dernier essaie par ce moyen de retrouver des prétentions holistiques. La technique principale qui permet sa construction, l’enquête par entretien, est donc « l’instrument privilégié de l’exploration des faits ’’particuliers’’ dont la parole est le vecteur principal (…) Ces faits concernent les systèmes de représentations (pensées construites) et les pratiques sociales (faits expériencés). » (Blanchet, Gotman, 1992, p.25) Il est donc également présupposé que les individus possèdent une cohérence interne qui permet de découvrir le sens de leurs actions : la sociologie compréhensive accorde dans ses prémisses une rationalité à tous les êtres humains. Pour le dire grossièrement, dans le cadre wébérien, il n’y a pas de fou. La notion de santé mentale y est absente[31].
3) La recherche des sources
La première question qui se pose généralement est celle de la représentativité. Afin de parvenir à cette représentativité, le moyen généralement proposé est la construction d’un échantillon à partir de critères correspondant à la logique de l’objet élaboré. Si je décide d’étudier l’objet « échec scolaire », il est évident que j’ai intérêt à aller rencontrer des professeurs, des parents d’élèves et des élèves, plutôt qu’à chercher conversations avec des médecins du travail ou des inspecteurs de police[32].
Nicole Berthier se montrant très limpide sur plusieurs aspects concernant l’entretien, j’utiliserai ici et pour les sous-thèmes qui suivent son manuel de façon abusive :
« Pour le choix des personnes à interroger, on peut penser à des procédures diverses : frapper aux portes, tirer des sonnettes, sélectionner sur listes, passer par des intermédiaires (en utilisant par exemple le réseau de relations personnelles ou sociales de la personne à interroger).
Les sujets doivent recouvrir les situations sociales les plus diverses possibles eu égard au thème d’étude. Pour conduire par exemple une étude sur les représentations du mariage il sera intéressant, outre la classique trilogie sexe-âge-profession, de prendre en compte la situation matrimoniale et le nombre d’enfants. » (Berthier, 2000, p.53)
L’entretien pose de nombreux problèmes de ce point de vue. Le matériau qui va y être produit n’aura pas la même qualité « standard » que celui recueilli avec des questionnaires. Comment s’assurer que les critères (âge, sexe, profession, etc.) suffisent à expliquer des propos qui tiennent plus largement à l’expérience d’un individu, avec ce que cela implique comme contingences et accidents ? Si le questionnaire annihile dans son usage la pertinence de la question du sens donné par l’acteur à sa vie, l’entretien la ramène inévitablement sur le tapis - il est requis dans ce sens.
La plupart des manuels consultés ne posent pas la question de l’échantillon. Si Madeleine Grawitz en traite dans son chapitre sur le questionnaire, elle l’omet concernant l’entretien. Je constate également que Berthier ne donne finalement que des indications floues et n’insiste pas sur la question de la représentativité. J’en conclus que ces repères traditionnels ne sont pas essentiels pour le recueil des données dans la conduite d’une enquête par entretiens. Les discours tendent à être placés sur un pied d’égalité pendant le recueil, et ne seront traités plus distinctement que lors du traitement final, qui ne nous intéresse pas ici.
Le recueil des données peut se faire de plusieurs façons.
4) La non-directivité
L’entretien non-directif, d’abord mis au point « dans le cadre de la psychothérapie » (Grawitz, 2001, p.651), est habituellement utilisé pour récolter des récits de vie. S’il a aussi été requis par la recherche en histoire, l’autobiographie peut s’avérer être un matériau très utile en sociologie. Je ne traiterai cependant pas des particularités de l’autobiographie ici. Elles ne sont pas essentielles à mon propos.
Le dialogue libre sur un thème vague posé au départ de l’entretien repose sur le postulat que l’enquêté et le chercheur peuvent s’accorder assez vite et naturellement sur le sens et les implications de ce thème. L’enquêté aurait alors une pratique du langage assez réfléchie pour pouvoir déployer son savoir aisément et librement dans le cadre d’un entretien.
Ce procédé est très rarement utilisé. Lorsque un individu très cultivé ou issu des classes dominantes est interrogé, il tend parfois à imposer ses propres problématiques ; afin d’éviter ce biais, la non-directivité est déconseillée. Si, au contraire, la personne n’a pas les moyens linguistiques de son affirmation[33], il est prévisible qu’elle sera désorientée par le manque d’indications et aura peine à développer seule un discours cohérent.
J’en déduis qu’une des exigences de l’entretien tel qu’il est pratiqué en sociologie est qu’il doit être préparé. L’improvisation n’est pas de mise concernant les questions dont on souhaite traiter. On peut cependant tomber dans le piège inverse.
5) La directivité
Elle consiste à poser des questions fermées, de caractère strictement interrogatif, sur le modèle de celles menées généralement par les journalistes. Si cette façon de procéder peut se montrer efficace face à des personnes qui sont demandeuses de ce type d’interviews, notamment pour des raisons de promotion, elle n’est au contraire pas productive face à des individus chez qui on vient quémander des données.
Dans le chapitre « Comprendre » de son livre La Misère du monde[34], Pierre Bourdieu met en évidence un des risques inhérents à la directivité totale : un entretien mené sur le mode de l’interrogatoire est susceptible de poser l’enquêté en coupable présumé, devant justifier de ses actes, surtout dans les cas où le marqueur hiérarchique de sa profession sur l’échelle sociale le met en situation d’infériorité face au sociologue. Il cite un exemple concret tiré de son expérience : « Sollicités, voire sommés de livrer l’état de leurs ressources et de leur santé, leur manière de vivre, leur histoire familiale, leur intimité, les RMIstes résistent soit par la brièveté de leurs réponses, par l’économie de mots et par le silence, soit, pour les plus endurcis, par diverses formes de mise en scène de la misère, dont la plus fréquente est le discours pour assistante sociale. » (Bourdieu, 1993, p.931)
S’il est supposé à travers la pratique de l’entretien non directif que la personne possède une conscience innée de la vérité de sa situation, l’entretien directif implique une « philosophie de l’action » (idem, p.929) qui pose les acteurs comme « responsables » de leur position : « Les ’’Pourquoi ?’’, qui scandent les propos sur la perte de l’emploi, la séparation, avec le conjoint, l’abandon de l’école, la santé, le chômage, laissent à penser que tout ce qui est arrivé à la personne interrogée a été le résultat d’un libre choix. » L’empathie nécessaire à la compréhension n’est donc pas de mise ici. On voit que la vision du monde véhiculée par cette pratique peut s’avérer improductive pour la connaissance, puisqu’elle génère fréquemment le blocage du discours. On comprendra donc que les manuels conseillent fortement de l’éviter.
6) Le compromis de la semi-directivité
Une des exigences de l’entretien tel qu’il est pratiqué en sociologie est qu’il doit être préparé. L’improvisation n’est pas de mise concernant les questions dont on souhaite traiter. Sous entendu : quand on veut des réponses, il faut se donner à l’avance les moyens de les obtenir. Plusieurs indications sont données par les manuels.
Premier point : il faut définir une question de départ qui sera posée telle quelle à la personne. La formulation de cette consigne initiale est d’une importance capitale pour la suite de l’entretien. Si elle est mal formulée, tout l’entretien se construira sur un malentendu et ne sera pas exploitable à son optimum. Empruntons les mots de Nicole Berthier pour éclairer et compléter ce qui vient d’être écrit :
« C’est la question (ouverte) de départ, celle qui va définir le thème du discours lorsque les deux protagonistes sont installés pour l’entretien. (…) Elle sera préparée avant l’entretien avec le soin que requiert toute question d’enquête : claire, compréhensible, neutre, pertinente par rapport à l’objet d’étude et en même temps suffisamment ambiguë pour que chacun puisse inscrire son discours sans contrainte.
La consigne peut se présenter sous diverses formes qui ont chacune avantages et inconvénients. Selon le cas, on posera une question à champ large ou on abordera plus directement le sujet. Par exemple dans le cadre d’une étude sur la lecture, on peut se placer à la périphérie du thème : « J’aimerais que vous me parliez de votre vie hors travail ? » ou au centre de l’étude : « Voulez-vous me parler de vos lectures ? ». Dans le premier cas il est possible que la personne passe à côté du thème d’étude, dans le second cas on court le risque de ne pas savoir si le thème est important pour elle.
On choisira entre une formulation personnalisée : « Qu’est-ce qu’un psychologue pour vous ? » ou une question générale : « Qu’est-ce qu’un psychologue ? » La consigne impersonnelle risque de susciter des discours plus généraux et stéréotypés, mais en même temps elle évite des blocages dus au fait que l’enquêté pourra se sentir trop impliqué.
On a parfois besoin d’essayer différentes formulations de la consigne afin de se rendre compte de ses effets. » (Berthier, 2000, p.54-55)
Ce résumé présente aussi l’avantage de synthétiser parfaitement ce qu’on[35] m’a inculqué durant ma formation.
Deuxième point : il est recommandé de décomposer au maximum les aspects dont on veut traiter. Plus les thèmes auront été affinés, plus il sera possible d’orienter la personne durant l’entretien. « L’entretien semi-directif suppose la préparation d’une grille de thèmes, d’un cadre de références qu’on désigne le plus souvent par guide d’entretien et qui facilitera en particulier l’expression de l’interviewé. » (Guibert, Jumel, 1997, p.103) Ce « guide se présente sous forme de ’’pense-bête’’ répertoriant les thèmes qui doivent être abordés » (Berthier, 2000, p.57). Il peut épouser la chronologie supposée de l’objet étudié ; Blanchet et Gotman illustrent leur manuel par un exemple tiré d’une enquête sur l’héritage, dont le guide d’entretien abordait les thèmes par succession chronologique, de la période antécédente au décès du proche jusqu’à l’utilisation des biens hérités en passant par le décès proprement dit, le moment du partage et l’état conséquent des relations familiales. Le guide d’entretien possède une logique intrinsèque qui pèse donc, non seulement sur l’obtention des données, mais également sur les données obtenues.
7) Lieux et temps de l’entretien
Un fait est communément admis : « Le lieu de l’entretien peut orienter le discours du répondant. Ainsi le lieu de travail incitera davantage à parler de la situation professionnelle, le domicile d’aspects plus personnels. » (Berthier, 2000, p.53) Pour montrer à quel point les discours peuvent varier, Alain Blanchet et Anne Gotman citent l’exemple d’une étude portant sur les enfants. Il a été noté à l’occasion de celle-ci que les enfants parlaient majoritairement de leur activité scolaire lorsqu’ils se trouvaient en classe et s’exprimaient généralement à travers des phrases courtes. Une fois en cour de récréation, leur discours s’allongeait considérablement, leurs propositions se faisaient plus longues et concernaient surtout les activités ludiques. Lorsqu’ils se trouvaient dans le bureau de l’infirmière, ils privilégiaient plutôt l’expression de leurs sentiments ; on remarquait corrélativement qu’ils utilisaient dans ce cadre très peu de « verbes d’action » (Blanchet, Gotman, 1992, p.71).
Le planning des entretiens est également un enjeu. Un autre exemple du manuel de Blanchet et Gotman l’illustre bien : « Huguet, qui étudiait le phénomène de l’ennui des femmes dans les grands ensembles, réalisait ses entretiens dans l’après-midi entre 14 h 30 et 16 h (entre la vaisselle et l’arrivée des enfants de l’école), de sorte que la plage horaire choisie corresponde à un temps où habituellement l’ennui s’installe. » (Blanchet, Gotman, 1992, p.70)
Le chercheur conscient de ces variations cherchera donc à adapter la localisation de ses rendez-vous aux objectifs de son enquête.
8) L’attitude générale de l’interviewer
Comme je l’ai ébauché plus haut, la vue porté sur l’humain influe beaucoup sur la posture de l’enquêteur durant l’entretien. L’empathie, qui nécessite tout de même la tenue d’une certaine sympathie de la part de l’enquêteur, s’accommode mal d’un présupposé du type « la personne que j’interroge est responsable de tous ses actes ». Déjà en 1943, Roethlisberger et Dickson, dans leur livre Management and the worker, « insistaient beaucoup sur l’attitude générale de l’interviewer. Ce dernier devait être patient, bienveillant, parfois intelligemment critique, non autoritaire ; il ne devait pas conseiller, juger, ni discuter avec l’interviewé. Il devait intervenir pour aider l’interviewé à parler, soulager ses inquiétudes, encourager un compte-rendu fidèle et précis de ses pensées et sentiments, aiguiller le discours sur les points oubliés ou négligés, évoquer si cela était nécessaire l’émergence de l’implicite » (Blanchet, Gotman, 1992, p.67). Ces suggestions assez simples, il faut l’admettre, se reflètent encore actuellement dans les réflexions des spécialistes de la technique.
Le chercheur se fait « gentil, réceptif, et accueille très positivement tout ce qui est dit » (Kaufmann, 1996, p.51) ; il doit « totalement oublier ses propres opinions et catégories de pensée » (idem). « S’il veut vraiment comprendre, l’enquêteur doit parvenir à se dépouiller de toute morale ; il reprendra ses idées une fois l’entretien terminé » (idem, p.52). Toutefois, cette attitude, si elle est adoptée à l’extrême, donne à l’entretien un caractère artificiel qui peut empêcher la communication. « Livrer brièvement sa propre opinion » (idem, p.53), sans empiéter sur les objectifs de la situation, est recommandé afin de dynamiser la conversation et de la rendre plus franche et spontanée.
La description que fait Kaufmann de l’entretien idéal, malgré le fait qu’elle soit entachée d’un romantisme excessif, enseigne beaucoup sur la posture du chercheur en situation d’entretien parce qu’il y détaille finement les buts qu’il se propose de poursuivre :
« Pour atteindre les informations essentielles, l’enquêteur doit en effet s’approcher du style de la conversation sans se laisser aller à une vraie conversation : l’entretien est un travail, réclamant un effort de tous les instants. L’idéal est de rompre la hiérarchie sans tomber dans une équivalence des positions : chacun des deux partenaires garde un rôle différent. L’enquêteur est maître du jeu, il définit les règles et pose les questions ; l’informateur au début se contente de répondre. C’est ensuite que tout se joue : il doit sentir que ce qu’il dit est parole en or pour l’enquêteur, que ce dernier le suit avec sincérité, n’hésitant pas à abandonner sa grille pour lui faire commenter l’information majeure qu’il vient de livrer trop brièvement. L’informateur est surpris de se sentir écouté en profondeur et il se sent glisser, non sans plaisir, vers un rôle central : il n’est pas interrogé sur son opinion, mais parce qu’il possède un savoir, précieux, que l’enquêteur n’a pas, tout maître du jeu qu’il soit. Ainsi l’échange parvient à trouver son équilibre, entre deux pôles forts et contrastés. Et l’informateur comprend que s’il plonge plus profondément en lui-même, parvenant à exprimer davantage de savoir, il renforce encore son pouvoir dans l’interaction. » (idem, p.48)
La sympathie et l’attention deviennent donc des nécessités afin de conduire proprement des entretiens et d’en tirer le maximum d’informations pertinentes. La personnalité même de l’interviewer est modelée par sa technique de recherche. Certes, l’entretien est usuellement choisi par des chercheurs dont les valeurs les y prédisposent. Mais pour ceux qui en conduisent simplement parce que leur question de départ le requiert, il exige des aptitudes, ou des vertus si je peux me permettre ce jugement de valeur[36], que je me vois mal qualifier d’un autre mot que « humaines ».
9) Limites posées à l’objet par la technique
Il est généralement reconnu que l’entretien formel ne permet pas de recueillir des informations sur des pratiques illégales. On comprend aisément qu’il est difficile d’amasser des paroles sur des activités telles que la prise de drogue, le blanchiment d’argent ou encore l’utilisation abusive des outils de travail, voire le vol des fournitures de bureau, dans les entreprises ou les administrations. Bien que Nicole Berthier écrive :
« Les entretiens d’enquête réalisés montrent que l’enquêté peut se confier sur des sujets très intimes, privés ou même des pratiques répréhensibles : il n’y a pas de sujet qui soit inabordable avec un bon enquêteur » (Berthier, 2000, p.51)
, je me permets de ne pas la suivre sur ce point en arguant qu’il ne suffit pas que l’enquêteur soit bon, mais également qu’il soit suffisamment intime avec la personne qu’il interroge. Nicole Berthier écrivant également que « pour assurer à la relation une dimension professionnelle, il est indispensable qu’enquêteur et enquêté ne se connaissent pas » (idem, p.53), et en accord avec le reste des textes de ma bibliographie, je confirme donc sur cette limite et poursuis mon exposé.
Sur certains thèmes, il est également illusoire de prétendre avoir accès à des représentations. Le caractère inconvenant de certains domaines de la vie rend certaines questions particulièrement difficiles à poser. Tout ce qui a trait à la sexualité, par exemple. Pierre Fournier et Anne-Marie Arborio citent un cas concret d’une étude sur l’identité sexuelle à la page 18 de leur livre pour illustrer les limites des techniques qualitatives du type de l’entretien. Ses auteurs, américains, n’ont pas utilisé la technique de l’entretien et ont préféré une autre approche, l’observation, à laquelle nous parviendrons après une dernière partie sur notre premier grand point.
10) Le statut de la parole de l’informateur dans le texte final
Le sous-entendu qui sous-tend la démarche de recherche par entretiens est que le savoir de l’informateur est non seulement représentatif, mais fiable. Sans la légitimité qui lui y est implicitement accordée, comment un compte-rendu finalisé de cette recherche à des pairs pourrait-il y être possible ? Alors qu’auparavant, la « totale distance à l’égard du milieu » (Péretz, déjà cité plus haut) était le critère de légitimité d’une recherche, on a assisté à un renversement de la posture : l’informateur y est « vedette », pour reprendre le mot fort de Jean-Claude Kaufmann (1996, p.51), il est celui qui possède les clefs du monde qu’on cherche à atteindre, et il serait même inconcevable qu’on se prive de lui.
Cela se ressent jusque dans la mise en forme du produit final, le texte. Dans son ouvrage, Kaufmann cite abondamment deux recherches qu’il a menées : l’une sur l’analyse du couple à travers l’exemple quotidien de la gestion du linge, l’autre sur les comportements et représentations des hommes et des femmes à la plage lorsque ces dernières sont seins nus. Dans les deux livres qui en ont été tirées, La Trame conjugale et Corps de femmes, regards d’hommes, il emploie, aux moments clefs du raisonnement, les extraits d’entretien afin d’illustrer son objectif propos. Par cette imposition de preuve, il légitime la parole de ses informateurs, et donc, dans le même mouvement, crédibilise leur savoir bien qu’il arrive en situation « que l’interviewé (…) manifeste des résistances au dévoilement, dissimule ou transforme des informations, se montre plutôt sous un jour favorable, dissimule ses ignorances en assimilant l’entretien à un examen scolaire, fabrique des opinions pour, s’imagine-t-il, répondre aux attentes de l’interviewer ou ne pas le heurter. » (Guibert, Jumel, 1997, p.104)
Car citer la parole des individus que l’on a jugé représentatifs du fait étudié est indissociable de l’acte de conférer un statut fort aux personnes par l’acte d’usage de leur parole. Faisons une contre-hypothèse pour approfondir : mettons un instant que j’utilise les résultats de mes entretiens tout en ayant de sérieux doutes sur la fiabilité des propos qui y ont été tenus. Quelle serait la différence ? Du moment que ses mots se retrouvent dans le livre, la personne interrogée voit de fait ses connaissances reconnues. Ses mots ont été preuves d’un savoir tendant à l’objectivité, ils sont donc parties d’un savoir plus englobant dont le chercheur s’est fait le réceptacle partiel et à partir duquel il a pu construire un modèle. Mais ce modèle n’est lui-même aucunement représentatif. A partir du même matériau, d’autres sont constructibles. Chaque chercheur interprète les transcriptions de ses entretiens selon les valeurs dont il est porteur, il ne peut parvenir à la neutralité axiologique la plus totale, et ce malgré les efforts qu’il consent dans l’approche de son objet, dans la vérification de ses hypothèses, dans la formulation de ses résultats. Même en cherchant à adhérer le plus possible à l’esprit véhiculé par les personnes interrogées, un résidu demeure, ne serait-ce que dans la manière d’adhérer.
L’enquête par entretiens laisse aussi le champ libre à l’expression de la mauvaise foi. Il est tout à fait possible de construire un échantillon, de prouver sa représentativité selon des critères communément admis, donc d’élaborer un objet rigoureux qui montrera tous les signes de la bonne volonté intellectuelle, et à partir de là, choisir des personnes dont on connaît l’histoire singulière, dont les propos rentreront en conjonction avec la théorie déjà visée, voire tronquer les citations et faire dire aux mots ce qu’on veut entendre qu’ils signifient. ’’L’objectivité’’, toujours partielle, en sera défendable de toute façon[37].
Deux questions s’impose donc : pourquoi donner à la parole recueillie notre confiance en sa vérité ? Pourquoi faire confiance au chercheur qui n’utilise que cette parole ?
II) L’observation
Face à ces terrifiantes interrogations, qui ne remettent rien de moins en cause que la prétention d’une certaine sociologie à la légitimité, l’utilisation d’une autre technique, l’observation, peut s’imposer. Nous allons voir pourquoi.
1) Définition
N’importe quel être humain observe, y compris les aveugles qui le font non par les yeux mais par les oreilles et les mains. Il le fait en général, à moins d’être poète ou voyeur, de manière « non systématisée » (Grawitz, 1996, p.358). « Les connaissances du premier type sont essentiellement les perceptions » (Piaget, 1987, p.901) ; fondamentalement même.
Cette observation pour ainsi dire de niveau zéro est une pourvoyeuse essentielle de thèmes d’étude en sociologie ; l’exemple le plus frappant est relatif à l’œuvre d’Erving Goffman, qui a consacré la majeure partie de son travail à décrire et à analyser les interactions les plus microscopiques de la vie quotidienne telles que les salutations du matin, etc.
Alain Blanchet propose quant à lui une définition générale du terme :
« La littérature contemporaine en sciences humaines et sociales maintient cinq significations majeures :
- L’observation comme étant le lieu ou le contexte institutionnel dans lequel se fait un diagnostic : salle, centre ou classe d’observation.
- L’observation comme stratégie d’action des éducateurs et des travailleurs sociaux : ensemble des actes qui contribuent à l’éducation ou au diagnostic.
- L’observation comme étape ou méthode de recherche. Longtemps on a regroupé sous ce vocable l’observation directe, la méthode des tests et les questionnaires.
- L’observation assimilée au produit ou au résultat de l’action d’observer : toute donnée empirique recueillie prend alors ce nom. Le produit de l’observation directe devient alors un observable.
- L’observation plus rarement définie comme un processus » (Blanchet et alii., 2000, p.23)
, et précise : « Pour nous, l’observation est plus qu’une technique ou une méthode de recueil des données. Elle est une démarche d’élaboration des savoirs. Elle ouvre la voie à une nouvelle conception de la description en éthologie et en sciences humaines et sociales. » (idem, p.19-20)
Cependant, l’observateur se réduit rarement à adopter le rôle de l’observateur passif. Il entend ce qu’il se passe, pose des questions, reçoit des réponses. Il parle, comme en entretien, certes, mais de façon moins systématisée. On verra plus loin qu’il y a quand même des consignes à respecter.
2) Origines et substrats théoriques
« Au 19ème siècle, les théoriciens de l’anthropologie basaient leurs études sur des documents de seconde main constitués par des récits, empreints de jugements de valeurs, de missionnaires ou de voyageurs. Ces anthropologues ’’en chambre’’ ne jugeaient pas opportun, à part quelques exceptions, de se rendre sur le terrain. Il faudra attendre l’expérience de Malinowski aux îles Trobriand dans les années 1914 pour donner à l’enquête directe une place de premier ordre. Malinowski insistera à tel point sur la nécessité de valoriser le détail que l’observation directe deviendra la méthode incontournable. Dans le contexte de la sociologie américaine, la méthode de l’observation participante sera très tôt valorisée par les chercheurs de l’Ecole de Chicago qui verront dans cette approche un moyen de comprendre les réalités de la vie quotidienne. » (Mucchielli, 1996, p.146)
On s’accorde généralement pour situer le début de l’observation comme technique valable de savoir sur l’humain pour une connaissance plus ’’scientifique’’, dans laquelle on multiplie exponentiellement les mesures, à la suite des premières interventions en milieux de travail. L’expérience de Taylor, dont le vécu en milieu ouvrier est à la base de la méthode d’organisation du travail qui se targuait alors de scientificité, a trouvé des réponses dans l’expérience d’Elton Mayo à la Western Electric à Hawthorne. Si l’ergonomie en France reprendra cette technique à son compte et bâtira son héritage sur ses fondements, la sociologie américaine, à travers les Ecoles de Chicago et l’interactionnisme symbolique, la pratiquera bien plus que son homologue française, dans laquelle son utilisation restera marginale jusqu’à la fin des années 70[38]. En sociologie, la monographie qualitative prend néanmoins fréquemment le pas sur l’observation quantitative, la quantification demeurant, pour des raisons historiques, l’apanage des statisticiens.
L’observation « directe est particulièrement adaptée pour enquêter sur ’’les comportements qui ne sont pas facilement verbalisés, ou qui le sont trop’’ (Peneff) et où l’on risque de n’accéder qu’à des réponses convenues, sur les ’’pratiques non officielles’’, qu’elles soient occultées ou ’’très visibles, quoique perçues comme trop peu « légitimes » par les acteurs pour qu’ils songent à les évoquer’’, ou bien encore trop banales pour que les enquêtés y prêtent attention (O. Schwartz). » (Fournier, Arborio, 2001, p.20)
Il serait cependant réducteur de la lier exclusivement aux traditions américaines car elle entretient également des liens avec la conception wébérienne de la compréhension exposée plus haut, dont elle élargit considérablement les fondements et les possibilités par son recours à d’autres matériaux que la parole[39].
Comme déjà énoncé, le mot « observation » est trompeur, car il semble n’indiquer qu’un usage de la vue. On peut certes s’en tenir à l’observation visuelle, mais cette posture montre rapidement ses limites ; généralement, il est fait appel à tous les sens. En effet, à travers l’observation, on peut examiner « comment les individus s’adaptent les uns aux autres, comment ils se parlent, se côtoient, s’affrontent, s’évitent, se touchent, manipulent des objets et des instruments », on peut y déceler « la signification que les individus donnent aux actes qu’ils effectuent. » (Peretz, 1998, p.22) Cela nécessite d’utiliser les oreilles en plus des yeux, au moins. L’odorat, le goût et le toucher, même s’ils sont plus rarement mobilisés, peuvent aussi trouver leur usage lorsque les situations l’exigent.
3) La délimitation de l’espace comme quasi-définition en soi de l’objet
Il est facile de poser que le lieu même de l’investigation trace de façon partielle mais vigoureuse les contours de l’objet de la recherche lorsque l’enquêteur a recours à l’observation.
En effet, le choix d’un terrain d’enquête délimite déjà largement l’objet. Il est par exemple inutile d’espérer faire un mémoire sur les pratiques d’hygiène des sportifs si on limite son observation à un terrain de football pendant les matchs, sans prendre la peine d’aller dans les vestiaires avant et après les périodes de jeu ou d’entraînement. Ce genre de suggestions, d’une clarté logique évidente, est pourtant rigoureusement explicité dans les manuels.
4) L’observation participante
Cette expression indique le cas où le chercheur participe à l’activité de son milieu. En quête d’informations sur le travail ouvrier dans une entreprise de fabrication d’automobiles, il est sur la chaîne ; je sais, l’exemple est ô combien caricatural, mais il ne faut pas oublier que c’est sur lui que s’est bâti un large pan de la tradition sociologique en la matière.
Toutefois, « s’il participe lui-même à l’action, il adoptera un des comportements habituels dans ce milieu. A cet égard, l’observateur doit être réservé, ne pas en faire trop et avoir compris ce qu’il peut faire » (Péretz, 1998, p.16). « La compréhension d’une culture différente de la sienne nécessite[40] de pénétrer dans le groupe de l’intérieur, de s’imprégner des catégories mentales de ceux que l’on étudie » (Mucchielli, 1996, p.146).
5) L’observation incognito
Il est bien entendu possible de ne pas dévoiler aux personnes que l’on observe que l’on est là dans le cadre d’une recherche. La situation en est rendue beaucoup moins artificielle. Le naturel est rendu aux personnes qui auparavant, se sachant scrutés par l’œil impitoyable du chercheur, donnaient le meilleur d’elles-mêmes afin de (se) rendre une bonne image.
Cependant, le chercheur, en tant que personne, doit alors faire de nombreux efforts pour s’intégrer aussi rapidement que possible dans le groupe et apprendre ses codes afin de ne pas trahir par un comportement suspect la vraie raison de sa présence. Par exemple, il peut céder à la tentation du voyeurisme passif et en s’abstenant d’intervenir comme tout membre dans la vie du groupe attirer la suspicion sur lui, surtout lorsqu’il se trouve assister à des activités illicites où son implication est attendue. L’observation incognito ne peut pas être non participante.
On peut aussi s’interroger sur l’aspect moral d’une telle façon de pratiquer l’observation. Tromper des gens sur ses réels objectifs et écrire ensuite sur ce qu’on a vu sans réserver de droit de réponse peut en effet être considéré comme un manquement grave. Mais on peut aussi penser que cela ne pose pas de problème. On le verra plus loin.
6) Limites
Incognito ou pas, l’observateur se heurte à plusieurs questions essentielles. « Que faire de l’expérience des pratiques indigènes dont l’enquête par observation directe est l’occasion ? Doit-on considérer que celle-ci amène à une compréhension du point de vue des acteurs de l’intérieur ? Loin de cette illusion romantique, l’observateur doit garder en tête qu’il ne devient jamais un acteur : le projet de rendre compte de son expérience suffit à le distinguer des acteurs de la situation. » (Fournier, Arborio, 2001, p.96)
Cela justifie aussi la préconisation de l’attitude particulière que j’évoquerai en point 8 de cette même partie.
7) L’observation non participante
On peut aussi s’abstenir de pratiquer l’activité des personnes observées et être simplement là pour regarder. Assister à une assemblée générale pour obtenir des renseignements sur le fonctionnement d’une association ne nécessite pas forcément l’adhésion du chercheur par exemple. On peut même considérer qu’il s’agit d’un gage de sérieux de la part du chercheur qui évite de tremper ses pieds dans les eaux malsaines de la subjectivité abusive.
Il y a des cas où on ne peut pas faire autrement. Si l’enquête se porte sur une profession précise, et que l’objet construit exige le recours à l’observation, parfois la phase de recueil des données peut se révéler problématique dans certains cas. Certains gestes ne sont parfois pas accessibles au chercheur pour de simples raisons de compétences. Dans le temps court d’une enquête, il est de certaines aptitudes qui demandent un tel temps d’incorporation qu’il serait illusoire de prétendre les acquérir dans un délai que les professionnels eux-mêmes n’ont pas tenu. Je pense par exemple, illustration extrême, au sport professionnel. On peut observer Zidane, Beckham et Ronaldinho tant que l’on veut, on ne deviendra jamais Zidane, Beckham ou Ronaldinho par la seule force de la volonté[41]. C’est bien entendu identique dans d’autres métiers pratiqués par davantage de monde, et qui exigent également un haut niveau de technique et de savoir. Encore une fois, difficile de s’improviser ingénieur dans le nucléaire. Aussi certaines professions peuvent être inaccessibles en raison de leur statut au regard du droit. A moins de se faire élire pour l’occasion, jamais sociologue de profession n’a fait de l’observation participante en tant que Président d’une République, ou, plus inaccessible encore, en tant que Roi.
Cependant, cette posture a un certain désavantage, notamment en milieu de travail. En effet, l’observateur empêche le déroulement normal de l’activité par ses incursions fréquentes. On peut imaginer une situation absurde pour illustrer ce point : mettons un sociologue qui examinerait l’activité d’un soldat d’un pays en pleine guerre, alors que celui-ci, en pleine bataille, est en train d’armer un lance-roquettes pour abattre un ennemi envahissant ; s’il lui posait des questions, le soldat ne pourrait peut-être pas mener à bien son rôle et risquerait la mort pour des sornettes. Certes, je pousse très loin l’absurde, puisqu’on a autre chose à faire que de la sociologie dans ce type de contexte, mais cet exemple irréaliste a le mérite de montrer une des limites de l’observation non participante.
Néanmoins, le résidu de subjectivité qui demeure dans une enquête effectuée uniquement par entretiens se trouve plus réduit encore si le chercheur a seulement recours à l’observation, et mieux encore à l’observation participante. L’extension de l’usage des sens, l’attention au détail, l’intégration harmonieuse au milieu sont autant de garanties d’une satisfaction des critères définis par l’institution pour qualifier une étude comme relevant de la sociologie. Cela ne nécessite, en fin de compte, que de se fondre dans le paysage dont on étudie la texture, les couleurs, les contrastes et les mouvements de ses occupants, sans jamais oublier comment et pourquoi on le regarde.
8) La règle suprême
Quoiqu’il en soit, le « chercheur pratiquant l’observation directe », qu’elle soit participante ou non, « n’a pas le projet de détourner l’action de son déroulement ordinaire, ni d’entraîner les participants dans des actes étrangers à leur propre perspective. Il observera sans proposer aux participants aucun dessein ni projet » (Péretz, 1998, p.16) ; il est sans cesse tenu de jouer un jeu d’équilibriste ardu, réprimant sa personnalité et obligé d’en montrer une pour maintenir la situation dans un naturel de fonctionnement minimal.
Imaginons un apprenti chercheur politiquement à gauche, voire inscrit dans un syndicat afin de défendre les intérêts du groupe étudiant auquel il se sent appartenir[42]. S’il décide d’aller observer incognito, dans l’objectif de réaliser une enquête sociologique bien entendu, le déroulement d’une campagne d’élections du parti majoritaire de droite, il lui sera fortement déconseillé d’exprimer ses points de vue personnels pendant une réunion. S’il le fait, son enquête risquera l’échec ; or, l’échec est tout ce que veut éviter un jeune chercheur. Il ne le fera donc pas, il se taira, ou jouera peut-être le militant de droite, en tout cas, il s’oubliera pour avoir ses informations.
C’est pourquoi j’affirmais plus haut que l’observation incognito ne posait pas de problèmes moraux particuliers. Le chercheur est obligé pour mener à bien ses objectifs d’adapter son comportement à l’univers auquel, selon moi, il feint seulement de participer[43]. Qu’il le fasse à découvert ou pas n’a que peu d’importance dans cette perspective.
La densification des préconisations concernant les techniques d’observation est une contradiction à l’héritage de l’Ecole de Chicago ; les étudiants de Park étaient en effet encouragés à analyser leurs milieux d’origine. Mener de telles études ne mettait pas les personnes en porte-à-faux avec leurs activités et leurs postures passées, c’est-à-dire ne rendait pas, quelque part, ’’artificielle’’ l’évolution de leurs habitus[44]. En effet, depuis, un renversement a eu lieu : l’activité n’est plus préalable à l’acquisition de dispositions qu’il s’agirait ensuite, occasionnellement, de soumettre à étude ; au contraire, la poursuite d’une étude comme finalité choisie impose au chercheur un travail sur sa personne qui dépasse le simple contrôle de son comportement public et atteint la maîtrise de son identité sociale.
Il sera compris qu’à travers l’évolution des techniques d’enquête de la sociologie, on peut repérer une extension des exigences imposées aux chercheurs. Si l’enquête par questionnaire ne demande qu’une contrainte intellectuelle de soi sur soi, le recours unique à l’entretien puis la seule observation sollicitent bien plus. Ils réclament au chercheur une instrumentalisation de son corps-soi, en vue de réaliser une empathie d’abord, dans le cas de l’entretien, avec des personnes isolées, puis, dans celui de l’observation, avec le milieu étudié, ce qui revient à postuler explicitement que celui-ci est plus que la somme de ses parties.
Cette empathie n’est en aucun cas gratuite. Elle réclame pour son application soit des prédispositions qui se trouvent dans la proactivité, dans les valeurs préalables de l’être humain, soit des dispositions relevant de compétences acquises au cours d’une formation individuelle, qu’elle soit professionnelle ou non.
Elle est surtout indissociable du mouvement qui a conduit certains sociologues à réévaluer le poids de l’enquête empirique, et peut même être considérée comme une stratégie du corps professionnel des sociologues pour faire face aux remises en question que l’évolution socio-historique et la mutation anthropologique des quarante dernières années ont de concert provoquées. On peut le lire en filigrane chez Claude Dubar :
« La sociologie est un ensemble de pratiques, organisées autour de l’enquête, qui entrent dans plusieurs fonctions professionnelles. Les enseignants-chercheurs font métier d’enseigner et de chercher, ce qui ne les dispense pas forcément de pratiquer (le conseil, l’intervention, la formation continue, etc.). Les chercheurs des grands organismes publics font métier de chercher, mais aussi, de plus en plus souvent, d’enseigner et de conseiller (notamment les pouvoirs publics qui les rémunèrent). Les autres sociologues « professionnels » souffrent encore d’un déficit de reconnaissance (Piriou, 2006) et pourtant ils font aussi métier : faire des enquêtes ou les exploiter, les traduire en préconisations, conseils, aides aux décisions. Dés lors que ces pratiques reposent sur la posture commune à tous les sociologues (et sur l’éthique qu’elle suppose), elles doivent être reconnues : il n’y a pas une sociologie « scientifique » purement académique et des « sociologies spontanées » non scientifiques, il y a des pratiques sociologies plurielles qui accordent plus ou moins de place (et de temps) à ces trois fonctions que sont : la réalisation d’enquête, la théorisation et la publication. » (Dubar, 2006, p.202)
Plus loin, il va jusqu’à admettre :
« L’historien sait qu’il est dépendant de ses sources et que, sans archive, il ne peut rien dire. Les sociologues de ma génération ne savent toujours pas tous que leur production sociologique dépend radicalement des gens ordinaires et spécialement de leur expérience sociale » (idem, p.206-207),
et en conséquence, « plaide pour une sociologie plurielle » (p.207), débarrassée des conflits entre paradigmes majeurs (conflictualisme, structuralisme, fonctionnalisme, interactionnisme, etc.) et invitant à traiter le social comme un objet complexe en les réquisitionnant aux moments adéquats selon les exigences du matériau d’enquête. Claude Dubar distingue pour cette sociologie nouvelle, dont il se fait le promoteur et qui semble être celle qui se dessine dans le futur[45], trois usages possibles :
-
-
-
Pour chacun de ces usages, l’auteur fait référence à l’importance du savoir et de l’implication des acteurs, des personnes ou des gens. Le « dialogue » et le « lien étroit » sont présentées comme des nécessités davantage éthiques qu’épistémologiques. Or, le dialogue et le lien étroit, ce sont exactement les bases du dispositif dynamique à trois pôles, comme les paragraphes suivants le démontreront.
III) Le dispositif dynamique à trois pôles
Il était prévisible qu’à un moment de l’évolution des techniques d’enquête, lesquelles, ainsi que Grawitz le notait, sont communes à toutes les sciences sociales, émerge une formalisation de cette nécessité du recours au « savoir des gens » (idem, p.206). C’est ce que l’ergologie propose, non seulement pour la sociologie, mais pour toutes les sciences sociales, dans le cadre d’une démarche pluridisciplinaire qui s’est d’abord développé en conjonction avec des acteurs du monde du travail, mais dont le propos s’est ensuite beaucoup étendu, jusqu’à revendiquer un statut d’épistémologie spécifique à ces sciences.
Comme je l’écrivais en introduction, « ce dispositif se veut aussi valable dans un champ plus large que celui des milieux de travail ; on entend également promouvoir son application parmi les spécialistes des sciences humaines. Tellement de domaines ont été étudiés sous des angles si différents qu’il est peut-être temps de les confronter et d’essayer de saisir ce qui lie ces points de vue, ce qui lie ces pans de la vie humaine, bref de connaître autrement, ou plutôt, de créer une autre connaissance. » (Grognon, 2007, p.2) C’est en y associant les travailleurs, ou plutôt les actifs, ce qu’est tout être humain dans la philosophie de la démarche, inspirée de Georges Canguilhem, que cette autre connaissance peut survenir. Bref,
« la démarche ergologique propose une confrontation entre savoirs dits investis et savoirs académiques au travers de ce que ses défenseurs appellent dispositifs à trois pôles. Les savoirs investis, « immanents aux activités et retravaillés par celles-ci » (Schwartz, 2000, p.88-89) forment le premier pôle ; les savoirs académiques, « objets d’un effort permanent de mise en ordre théorique, d’explicitation méthodique et critique, de retravail continu » (idem) le second pôle. Au troisième pôle s’étend le territoire infini des valeurs, là où se logerait un humanisme rassemblant, pourtant condamné à demeurer énigmatique en raison même des renormalisations que font porter les hommes à leur milieu. » (idem)
Bien sûr, puisqu’il s’agissait de l’exposition de ce mémoire, j’étais on ne peut plus concis. Mais cela suffit encore à présenter ces bases du dispositif. Passons maintenant aux détails.
Ce que je n’avais pas précisé, c’est qu’Yves Schwartz inscrit le déroulement de ces dispositifs au sein d’un « mouvement en spirale », qui « ne saurait exister que sous la forme de « processus socratiques à double sens » où les savoirs (incluant le savoir des valeurs) ne s’enrichissent qu’à proportion que les partenaires y trouvent des ressources nouvelles pour faire davantage du milieu (de vie et de travail) leur milieu » (Schwartz, 2000, p. 716). Cette « visée d’action volontariste » (idem) implique donc d’adhérer à une « philosophie commune » dont il est possible d’énumérer quelques « principes » (idem, p.725) :
«
Réciproquement, la soumission à l’urgence, aux contraintes des bailleurs de fond, limite le temps de maturation et de réappropriations d’expérience pour la reconfiguration des débats sociaux que de tels dispositifs peuvent initier. Aussi, ces limitations seront d’autant plus supportables que les protagonistes de ces dispositifs forcément limités pourront eux-mêmes participer à des dispositifs à trois pôles de plus longue durée, de type universitaire, pour capitaliser leurs acquis et contribuer à construire des patrimoines à proposer à l’ensemble de la communauté culturelle, économique et politique.
La crédibilité socialement transformatrice de tels dispositifs dynamiques à trois pôles passe donc par la construction, entre eux, de réseaux coopératifs et d’hospitalité réciproque. » (idem, p.726)
Cette citation, surtout son deuxième point, peut laisser de marbre. Personnellement, j’ai la conscience aigue d’être manipulé à chaque moment de ma vie. Je vais néanmoins essayer de ne pas être de mauvaise foi : il ne faut pas en rester à ce long extrait, où les exigences éthiques de la démarche prennent exagérément le pas sur ses finalités de connaissance.
En effet, la conception d’Yves Schwartz lie l’épistémologique et l’éthique sous une forme originale ; si habituellement, on considère l’épistémologie comme un portemanteau savant pour des positions éthiques, Schwartz renverse la problématique et argue qu’aucun savoir n’est valide s’il n’est pas co-construit, avec les exigences qu’implique une coopération. Nous verrons en seconde partie qu’il est difficile de démontrer le contraire.
Contrairement au « dialogue » de Dubar, où le chercheur reste maître du jeu et décide de l’usage dont il investit sa sociologie, la discussion constitutive des dispositifs à trois pôles débouche sur un savoir forcément partagé par les personnes qui ont contribué à sa cristallisation, toujours provisoire bien sûr. Dévoilement, démontage et accompagnement sont ici liés, et à vrai dire, la question ne se pose pas, puisque la vérité des savoirs issus des dispositifs est assurée par la participation de tous les acteurs à son élaboration.
Afin de bien mesurer ce qui sépare le dispositif à trois pôles de l’expansion relativement récente des techniques directes en sociologie, citer extensivement les questions, qui sont autant de critiques déguisées, qu’adresse Yves Schwartz à « l’expertise sociale » est plus qu’approprié :
« Assurément, [les protocoles d’enquête des sociologues] ont fait ces dernières années plus de place à l’expression des observés. Mais comment, jusqu’où ?
- Que penser des questionnaires ?
- Que penser des interviews ? (- directifs ?
(- semi-directifs ?
(- non directifs ?
- Que penser de la sélection menée dans les interviews, ou propos recueillis ?
- Que penser de l’observation de l’activité ?
Pour apprécier jusqu’à quel point les enquêtés entrent dans la boucle du processus de connaissance de leurs propres activités sociales, il faut se poser des questions comme :
- jusqu’à quel point le langage élaboré en dehors d’eux est-il pertinent s’il n’est pas retravaillé par eux en rapport avec leur expérience spécifique (problème du questionnaire par exemple) ?
- qui pose les questions, définit les objectifs de l’enquête ?
- peut-on séparer observations et interviews, faire confiance exclusivement à l’analyse du faire ou à l’analyse du dire pour tirer des conclusions sur le rapport des êtres à leur milieu d’action ?
- surtout, quel retour est fait de ces informations recueillies auprès de ceux qui en furent le support ? Y a-t-il mise en jugement par les observés des hypothèses que l’expert croit pouvoir tirer de son enquête auprès d’eux ?
- dans quel champ social s’opèrent l’interprétation, les conclusions, la validation, la valorisation de la recherche ou de l’expertise ? Quel rapport direct ou indirect y ont les enquêtés ? » (idem, p.535-536)
L’exposition que j’ai menée jusqu’ici me paraît constituer une tentative de réponse à ces questions. Je veux dire par là que les sociologues n’ont pas échappé aux exigences nouvelles des acteurs du monde non scientifique et ont entrepris de réformer leur discipline en mettant en exergue la pluralité de leurs assertions pour garantir la fiabilité des théories qu’ils avancent. Une telle démarche s’oppose à la conception du savoir que développe l’ergologie et qu’elle tente de mettre en œuvre à travers la construction de dispositifs à trois pôles.
On a vu plus haut comment Dubar avait redéfini la professionnalité sociologique en insistant sur le recours à l’enquête empirique et donc à l’empathie. J’ai essayé de montrer que ce mouvement était général à la discipline, découlait de son histoire, de l’évolution de sa tradition.
Yves Schwartz affirme de son côté que la professionnalité ergologique, « c’est en toutes circonstances où sont directement en jeu des ’’gestions du travail’’ (…) apprendre à initier des dispositifs dynamiques à trois pôles. » (idem, p.722) On pourrait croire que cela revient à faire des enquêtes.
Mais il faut également insister sur l’adjectif « dynamique » de l’expression « dispositifs dynamiques à trois pôles ». Un dispositif mis en place a en effet vocation à demeurer sur son lieu d’implantation afin de poursuivre en continu l’effort de connaissance sur les situations, partiellement singulières, partiellement universelles, qui s’y déroulent. C’est au travers d’une dialectique « activité/réflexivité collectives » que cet effort crée de l’élan puis retrouve sa nourriture.
A dessein, je n’irai pas plus loin ici dans l’exposition de la conception ergologique.
Une des propositions que je vais argumenter dans la seconde partie, c’est que le dispositif dynamique à trois pôles, dans un idéal de sa réalisation, ne constitue pas une technique d’enquête, mais une technique tout court, par le lien nécessaire qu’il entretient avec une anthropo-philosophie qui fait système et qui tendrait, dans l’hypothèse où elle serait appliquée optimalement, à effacer le sujet autant dans le chercheur en sciences sociales que dans les « objets » dont il traite. Il est crucial de noter que le dispositif dynamique à trois pôles ne s’applique pas sans référence à l’ergologie, puisqu’il est d’abord pensé pour permettre la mise en circulation des concepts de la démarche. Epistémologie, anthropologie et technologie ergologiques ne forment qu’un seul bloc indivisible.
Dans cet objectif, je me réfèrerai utilement à l’épistémologie du 20ème siècle, à la pensée de Jacques Ellul et à la conception ergologique, qui sera retournée contre elle-même. J’espère ainsi montrer que les critiques d’ordre strictement épistémologique adressées à la sociologie par Yves Schwartz sont, de mon point de vue, injustifiées lorsque l’on prend en compte l’aspect technique de l’ergologie. Et rappelle que c’est la quête de scientificité de la sociologie, comme de toutes les autres disciplines du social et de l’humain, à laquelle l’ergologie estime apporter une contribution majeure, qui est toujours dans ma ligne de mire pour ce mémoire.
DEUXIEME TEMPS : UN DISPOSITIF EN TRAVAIL ?
On a donc vu jusqu’ici comment la technologie des sociologues s’est peu à peu étayée, en même temps que leur épistémologie interne s’affinait et que leurs savoirs théoriques s’y vérifiaient. Il est peu de dire par exemple que le concept de compréhension de Max Weber a été d’une fertilité primordiale pour la technique de l’entretien ; on peut même dire que ce concept, seul, a littéralement accouché d’elle, Weber lui-même ayant toujours privilégié les études historiques. Cette antériorité de la théorie sur l’invention comme sur la pratique est d’ailleurs un des présupposés de la démarche ergologique, via la neurophysiologie d’Alain Berthoz[46] ; en effet, chaque individu au travail, selon l’anthropologie de la démarche, est porteur de valeurs singulières, lesquelles forment le terreau pour les renormalisations qu’il effectue au cours de son activité. On peut lire chez Karl Popper, dans le cadre de son épistémologie, une conception assez similaire :
« Le fait que tous nos sens soient (…) imprégnés de théorie montre tout à fait l’échec de la théorie du seau[47] et, avec elle, de toutes les autres théories qui tentent de reconstituer notre connaissance à partir de nos observations ou des informations qui entrent dans notre organisme. Au contraire, c’est la structure innée (le « programme ») de l’organisme qui détermine entièrement ce que nous pouvons absorber (et à quoi nous pouvons réagir) comme entrée d’information pertinente, et ce que nous ignorons comme non pertinent. » (Popper, 1997, p.135)
Bien sûr, il serait de mauvaise foi d’en rester à cet extrait, censé illustrer la proximité de deux affirmations. Karl Popper défend une épistémologie ouvertement évolutionniste basée sur la réfutabilité des théories erronées, laquelle n’est pas pertinente dans le contexte des sciences sociales, ce qu’il n’a jamais manqué de faire remarquer, alors que l’ergologie, s’appuyant notamment sur une anthropo-philosophie faisant appel à des données biologiques et des sources historiques, soutient que l’espèce humaine, en sa diversité génétique, est manifestement trop active pour qu’un savoir irrévocable sur sa société en perpétuel changement soit valable. Dans un cas comme dans l’autre, le statut de science pure et dure, au sens traditionnel, est dénié à une discipline comme la sociologie. Des sociologues, tout en admettant ce fait, persévèrent cependant à la présenter comme une discipline, restent attachés à faire reconnaître la légitimité scientifique de leur pratique, et préfèrent soit se la représenter comme une science molle, mais une science quand même, soit, ce qui revient au même, comme un autre type de science, faisant appel à des critères de validation différents. Parmi ces critères décisifs, la technique de recueil des données a donc fait l’objet d’un soin particulier. La minutie dans la retranscription du mode de recherche des sources, de leur choix et du traitement des informations acquises à leur contact n’était pas une condition acceptée par tous les chercheurs étiquetés « sociologues » dès le départ ; par exemple, on ne trouve aucun annexe méthodologique dans le gros œuvre de Simmel. Elle a pourtant fini par s’imposer sous le poids des valeurs de la communauté des sociologues, qui semblent découler d’un respect envers les fondements historiques de leur métier, et au terme d’une longue évolution que je crois avoir illustré dans la partie précédente.
La sociologie de Durkheim, parce qu’elle insistait sur la contrainte extérieure des facteurs sociaux, tendait à faire de l’homme social le pantin de forces invisibles, et il a fallu progressivement redonner la parole aux acteurs afin qu’ils expriment eux-mêmes les liens qui les obligeaient. Le paradigme compréhensif, fourni dans un cadre individualiste, a permis de justifier le recueil direct de la parole des gens et de définir des stratégies d’accès aux activités dans le cadre de techniques d’observation.
Cette évolution technique est parallèle d’un changement progressif d’épistémologie entrepris dans les sciences sociales dont l’ergologie représente également un aboutissement.
I) Les fondements individualistes de l’épistémologie traditionnelle
Toute cette réflexion sur la technique me mène en effet à traiter plus largement de l’épistémologie des sciences sociales. Les sociologues sont encore à la recherche du moyen de justifier la légitimité scientifique de leur discipline, pour la simple raison qu’ils ne savent pas quelle connaissance ils produisent, comment ils peuvent définir ce concept de connaissance en rapport de leur propre activité de recherche. Là encore, on peut trouver son chemin parmi une littérature abondante.
Jean Piaget a défini l’épistémologie comme « l’étude du passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussée » (Piaget, 1986, p.7). Il l’inscrit dans une perspective génétique ; selon lui, « la ’’constitution des connaissances valables’’ », valables du point de vue de la logique et de la cohérence aux faits, « n’est jamais achevée », chaque science n’ayant pas « la prétention d’être parvenue à un état définitif. » (idem)
Plus loin, dans le même exposé, Piaget insiste d’abord sur les délibérations entre chercheurs : « Le caractère propre de la connaissance scientifique est de parvenir à une certaine objectivité, en ce sens que moyennant l’emploi de certaines méthodes, soit déductives (logico-mathématiques), soit expérimentales, il y a finalement accord entre tous les sujets sur un secteur donné de connaissances. » (idem, p.14)… avant de ramener le faire individuel dans le débat : « Disons d’emblée que cette objectivité n’exclut en rien la nécessité d’une activité du sujet dans l’acte de la connaissance. » (idem) Distinguant ensuite le sujet en deux entités, le sujet épistémique classant, ordonnant et dénombrant selon des critères universels (il exemplifie en arguant que « la série des nombres entiers est la même chez tous ») et le sujet individuel, avec ses caractéristiques propres (qui « peut symboliser cette série des nombres par une image mentale » qui lui est « particulière »).
Il réunit les deux échelles de raisonnement en affirmant enfin que : « Le propre de la connaissance scientifique est donc de parvenir à une objectivité de plus en plus poussée par un double mouvement d’adéquation à l’objet et de décentration du sujet individuel dans la direction du sujet épistémique. » (idem, p.15)
Il me semble que ces définitions très serrées de l’activité scientifique et de la connaissance soient justes, et ce sont celles que j’adopterai ici ; une connaissance qui resterait figée et ne dévoilerait pas au fil du temps des nuances supplémentaires sur le réel, non seulement n’intéresserait pas un public, mais s’éteindrait d’elle-même. Les chercheurs qui sont aussi des enseignants n’entendent pas en rester à la transmission d’un patrimoine et s’emploient à faire progresser les savoirs qu’ils ont acquis de leurs maîtres.
Cependant, Piaget reste toujours ennuyé sur son « problème central de l’épistémologie », qui est « d’établir si la connaissance se réduit à un pur enregistrement par le sujet de données déjà tout organisées indépendamment de lui dans un monde extérieur (physique ou idéel), ou si le sujet intervient activement dans la connaissance ». (idem, p.7) On revient dans tous les cas à admettre que « les ’’conditions constitutives’’ des connaissances et notamment les parts respectives du sujet et de l’objet dans le rapport cognitif » (idem) doivent être étudiées chez un sujet connaissant moyen, chez un individu considéré comme typique. En dernier recours, on se rend compte que l’épistémologie génétique de Piaget s’appuie fondamentalement sur la psychologie cognitive et l’anthropologie biologique, dont on peut considérer qu’ils sont des stéréotypes de la science telle qu’elle s’est construite jusqu’ici, à savoir une science du sujet, fondée sur des présupposés individualistes.
Or, la sociologie post-durkheimienne a dû se reposer sur cette conception pour continuer à exister institutionnellement.
Depuis la remise en cause du durkheimisme, les sociologues peinant à retrouver des marques épistémologiques légitimes, les références utilisées par les chercheurs ont été celles bâties pour les sciences de la nature, à partir d’exemples des sciences de la nature, dans leur univers propre. L’ouvrage collectif Epistémologie des sciences sociales dirigé par Jean-Michel Berthelot déborde de citations de Bachelard, Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend. Dans son Intelligence du social, le même Berthelot utilise l’épistémologie de Lakatos afin de penser la pluralité de la sociologie sans lui dénier le statut de science. Jean-Claude Passeron intitule un de ses livres majeurs Le raisonnement sociologique. L’espace non poppérien du raisonnement naturel. Moins récemment, Pierre Bourdieu devait une fière chandelle à Gaston Bachelard pour l’écriture de son Métier de sociologue. Il est dans mon objectif de polémiquer contre cette identification à mon sens inutile à une épistémologie portant sur des sciences dont les caractéristiques diffèrent tant de celles du social, et je m’inscrirai ici[48] pleinement dans cette tradition erronée pour montrer le renversement de perspective majeur porté par l’ergologie en ce domaine. Examinons donc en quoi les références à ces épistémologues ont été une erreur, en développant sur trois d’entre eux, Gaston Bachelard, Karl Popper et Paul Feyerabend. Ces trois noms célèbres dans l’épistémologie du 20ème siècle paraissent représenter autant de points de vue différents que les sociologues ont discutées.
1) La face cachée de Gaston Bachelard
La référence des sociologues à Gaston Bachelard est une monumentale erreur. Bachelard est certes l’épistémologue de la rupture avec le sens commun, qui constitue le premier obstacle épistémologique à vaincre ; selon lui, « l’esprit scientifique doit se former contre la Nature, contre ce qui est, en nous et hors du nous, l’impulsion et l’instruction de la Nature, contre l’entraînement naturel, contre le fait coloré et divers. » (Bachelard, 1975, p.23) Le deuxième obstacle, qui découle du premier, est la méfiance vis-à-vis de « la science du général », laquelle « est toujours un arrêt de l’expérience, un échec de l’empirisme inventif. » (idem, p.55)
Cet appel à dire non, à connaître « contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l’esprit même, fait obstacle à la spiritualisation », est un appel à l’individu. Si Bachelard défendait au départ une conception « enseignante » de la science, où l’esprit doit être formé de l’extérieur par des maîtres, il a changé par la suite. François Dagognet, dans le premier chapitre d’un ouvrage collectif consacré à l’épistémologie de Bachelard, repère en effet deux postures qui se sont succédées. La première mettait en avant le caractère primordial de l’aide apportée par « la Cité scientifique » (in Wunenburger, p.16) et le primat de l’intersubjectivité. La seconde exige « une ’’surveillance intellectuelle de soi’’ » (idem, p.17) et inverse la tendance. Ce qui compte désormais est que « le sujet trouve en lui les moyens nécessaires à sa division et donc à la possible prise de conscience de ce qui entrave les valeurs de connaissance objective comme celles de leur réorganisation. » (idem) Dans La formation de l’esprit scientifique, en 1938, Bachelard avait déjà noté que « l’esprit doit se former en se réformant » (Bachelard, 1975, p.23) ; selon Dagognet, il n’en tire les conséquences que plus tard. C’est dans L’activité rationaliste de la physique contemporaine, livre paru en 1951, notamment, qu’il y revient, en élaborant le concept d’« acte épistémologique » :
« La notion d’actes épistémologiques que nous opposons aujourd’hui à la notion d’obstacles épistémologiques correspond à ces saccades du génie scientifique qui apporte des impulsions inattendues dans le cours du développement scientifique. Alors, il y a un négatif et un positif dans l’histoire de la pensée scientifique. Et ici le négatif et le positif se séparent si nettement que le savant qui prendrait parti pour le négatif se mettrait hors de la cité scientifique. Qui se bornerait à vivre dans la cohérence du système de Ptolémée ne serait plus qu’un historien. Et du point de vue de la science moderne, ce qui est négatif relève d’une psychanalyse de la connaissance ; il faut le barrer s’il tend à renaître. Au contraire ce qui dans le passé reste positif vient encore agir dans la pensée moderne. Cet héritage positif du passé constitue une sorte de passé actuel dont l’action dans la pensée scientifique du temps présent est manifeste. (…)
En découvrant le vrai, l’homme de science barre un irrationnel. L’irrationnalisme sans doute peut sourdre ailleurs. Mais il y a désormais des voies interdites. L’histoire des sciences est l’histoire des défaites de l’irrationnalisme. » (Bachelard, 2001, p.198 puis p.200)
Comme le note Jean Gayon dans ce même livre, Bachelard « était convaincu que les révolutions scientifiques authentiques sont toujours des révolutions théoriques, dont le ressort principal est la mathématisation des phénomènes. » (in Wunenburger, p.112) Or, quel langage, autre que celui des mathématiques, autorise le plus l’expression du sujet tout en lui permettant, par son universalité, des facilités de délibération avec d’autres sujets ? Ce langage n’est pourtant pas le plus aisé à apprendre, et il a même servi de critère social de démarcation entre vrais et faux scientifiques. Dans un chapitre du même ouvrage intitulé ’’Mathématisation et exclusion : socio-analyse de la formation des cités savantes’’, Yves Gingras conclut, après une longue analyse des passages de La formation de l’esprit scientifique consacrés à l’histoire des sciences physiques :
« Sur une période d’environ deux siècles, la mathématisation progressive des divers domaines de la physique a eu comme effet d’exclure progressivement de l’espace de discussion publique les agents qui ne pouvaient (ou ne voulaient) discuter des phénomènes de la nature dans le langage des mathématiques. (..) Ainsi, le progrès dans l’abstraction s’est accompagné d’un plus grand contrôle de l’accès à la cité physicienne. La mathématisation de la physique, comme le déplorait Diderot en parlant de l’acte de généralisation, ’’tend à dépouiller les concepts de tout ce qu’ils ont de sensible. A mesure que cet acte avance, les spectres corporels s’évanouissent ; les notions se retirent peu à peu de l’imagination vers l’entendement ; et les idées deviennent purement intellectuelles’’. Or, ajoutait-il, ’’il n’est peut-être pas donné à tous’’ de respirer dans un tel univers. Et Bachelard nous dit que tant que la pensée ’’est dans le siècle’’, qu’elle reste séculière, elle reste une pensée concrète, accessible, installée dans l’imagination, et que pour devenir abstraite et mathématique et se déplacer vers l’entendement, elle doit devenir ’’régulière comme la pensée scientifique instruite dans les laboratoires officiels et codifiée dans des livres scolaires’’. Le savant régulier, comme le prêtre régulier, n’officie donc de façon efficace que dans les cadres contrôlés de la cité savante. En somme, Bachelard avait très bien compris le fait que la cité savante est le lieu social le plus propice à assurer le progrès de la raison, mais dans son enthousiasme à célébrer ce progrès indéniable, il avait négligé d’en décrire la face cachée. » (idem, p.149, puis pp.151-152)
Contre ses beaux mots tels que :
« Il faut à chaque être, pour qu’il croisse, pour qu’il produise, son juste temps, sa durée concrète, sa durée individuelle » (Bachelard, 1975, p.49),
une analyse poussée de son oeuvre tend donc à dévoiler en Bachelard un tenant de l’évolutionnisme et de l’individualisme. Mieux encore, en notant par exemple, que « l’histoire de la théorie du phlogistique est périmée puisqu’elle repose sur une erreur fondamentale » (Bachelard, 2001, p.198), il se rapproche même de l’épistémologie de Karl Popper, auquel on l’a souvent opposé en termes idéologiques et nationaux[49].
2) Karl Popper et la réfutation
Popper est en effet un tenant célèbre d’une épistémologie de la falsification. Selon lui, « tant qu’une théorie résiste à des tests systématiques et rigoureux et qu’une autre ne la remplace pas avantageusement dans le cours de la progression scientifique, nous pouvons dire que cette théorie a ’’fait ses preuves’’ ou qu’elle est ’’corroborée’’. » (Popper, 1973, p.29) Il justifie sa position par des arguments contre la méthode inductive :
« Il est courant d’appeler « inductive » une inférence si elle passe d’énoncés singuliers (parfois appelés aussi énoncés particuliers), tels des comptes rendus d’observations ou d’expériences, à des énoncés universels, telles des hypothèses ou des théories.
Or, il est loin d’être évident, d’un point de vue logique, que nous soyons justifiés d’inférer des énoncés universels à partir d’énoncés singuliers aussi nombreux soient-ils ; toute conclusion tirée de cette manière peut toujours, en effet, se trouver fausse : peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs. » (idem, p.23)
En conséquence de cet argument, le champ de ce qui peut être qualifié de connaissance scientifique se rétrécit considérablement :
« J’admettrai certainement qu’un système n’est empirique ou scientifique que s’il est susceptible d’être soumis à des tests expérimentaux. Ces considérations suggèrent que c’est la falsifiabilité et non la vérifiabilité d’un système, qu’il faut prendre comme critère de démarcation.
En d’autres termes, je n’exigerai pas d’un système scientifique qu’il puisse être choisi, une fois pour toutes, dans une acception positive mais j’exigerai que sa forme logique soit telle qu’il puisse être distingué, au moyen de tests empiriques, dans une acception négative : un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience. » (idem, p.37)
Cette insistance sur la récurrence des tests auxquels les lois dégagées par les scientifiques doivent être soumises interdit aux sciences sociales toute prétention à se présenter comme telles. En sociologie, il est en effet difficile de réitérer une situation deux fois. En menant un entretien deux fois avec la même personne ou en observant la même institution à deux périodes séparées, l’écoulement du temps peut rendre noir le cygne blanc que l’on avait cru constater à la première occurrence[50].
Il serait aussi difficile pour le sociologue de satisfaire à l’évolutionnisme de Popper. Car, le scientifique, chez Popper, établit sa connaissance sur un stock de connaissances déjà disponible :
« L’homme de science[51] engagé dans une recherche, dans le domaine de la physique, par exemple, peut attaquer son problème immédiatement. Il peut aller tout de suite au cœur du sujet, c’est-à-dire au centre d’une structure organisée. C’est qu’il existe déjà un corps structuré de doctrines scientifiques et avec lui un état du problème généralement accepté. Il peut donc laisser à d’autres le soin d’ajuster sa contribution à l’édifice en construction de la connaissance scientifique. » (idem, p.11)
Cette simple exigence suffit à le distinguer du philosophe :
« [Le philosophe] n’est pas confronté à une structure organisée mais plutôt à une sorte d’amoncellement de ruines (qui recouvrent peut-être un trésor enseveli). Il ne peut invoquer un état du problème généralement accepté car le seul fait généralement accepté est qu’il n’y a rien de tel. » (idem)
L’héritage socratique de la philosophie lui retire donc toute légitimité à s’inscrire dans l’épistémologie de Popper. Le progrès chez Popper prend la forme d’un mouvement de compatibilité ascendante ; une théorie nouvelle, pour pouvoir être certifiée comme un progrès, doit satisfaire à la résolution des problèmes de théories plus anciennes tout en apportant des réponses à de nouveaux problèmes soulevés par elle. La philosophie peut en effet difficilement satisfaire à un tel critère, à moins que, par miracle, les personnes se montrent prêtes en toutes circonstances à effacer leurs petits différends et se mettent d’accord sur les termes, ce qui est loin d’être évident[52]. Mais à ce moment-là, on ne pourra plus désigner cette activité d’élaboration de savoirs comme philosophie.
Le falsificationnisme lui-même a été abondamment critiqué ; on se réfèrera par exemple aux pages 106 à 129 du Qu’est-ce que la science ? d’Alan Chalmers, où il explique, entre autres, que cette conception de la science amène également à remettre en cause la véracité des énoncés d’observation, ce qui est juste. Chalmers s’appuie par exemple sur l’exemple de Galilée découvrant des lunes autour de Jupiter faisant face à des adversaires arguant des défauts de son télescope pour questionner sa bonne foi. Lorsque les moyens de vérifier sa thèse apparaîtront, ils donneront raison à Galilée contre tous ses opposants. L’histoire lui donnera raison contre tous, mais il n’aura pas eu l’occasion de savourer sa victoire.
L’activité scientifique ne peut donc être le fait que d’individus liés par un intermédiaire qui permet leur discussion. Ce médiateur qui était le langage mathématique chez Bachelard s’élargit dans la conception poppérienne. En effet, Popper, inspiré par Platon, pose l’existence de trois mondes séparés. Le premier serait celui des « objets physiques ou des états physiques », le second celui des « états de conscience, ou des états mentaux, ou peut-être des dispositions comportementales à l’action », et le troisième, celui qui nous intéresse ici, celui des « contenus objectifs de pensée, qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des œuvres d’art » (Popper, 1997, pp.181-182). Popper va même jusqu’à écrire que le second monde ne serait rien de plus que « le lien entre le premier et le troisième » (idem, p.236). Or, dans une conception aussi étendue du troisième monde, il est nécessaire que les théories soient commensurables. C’est ce que Popper sous-entend lorsqu’il affirme :
« Puisque toute connaissance est imprégnée de théorie, elle est toute entière bâtie sur du sable ; mais c’est en creusant des fondations plus profondes par la critique que l’on peut les améliorer ; et non pas en prenant les prétendues ’’données’’ pour acquises. » (idem, p.177)
A moins, une fois encore, que l’on ne rappelle les mathématiques fédératrices, une faille, certes involontairement, a été percée dans l’édifice individualiste de l’épistémologie traditionnelle. Quelqu’un s’est chargé de le rappeler avec ironie.
3) L’incommensurabilité selon Paul Feyerabend
Présentant une « esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance », d’où l’idée d’une méthode universelle est bannie, Paul Feyerabend met l’accent sur cette incommensurabilité des langages, liée à une incommensurabilité plus large, que les deux épistémologues précédents passent sous silence. Selon moi, son argument le plus fort se trouve aux pages 250-253 de son livre Contre la méthode. Il y soutient que « toute image présentant un minimum de perspective illustre le phénomène d’incommensurabilité en général ». Il exemplifie, à l’aide de dessins en trois dimensions, sa thèse, et argue que si un individu peut changer de regard et déplacer sa perspective sur le même objet, « il n’y a pas moyen de ’’saisir’’ la transition d’une attitude à l’autre » (Feyerabend, 1979, p.251). S’appuyant sur les travaux de Piaget en épistémologie génétique, il relève que :
« L’accession [d’un enfant] au concept, et à l’image perceptive d’objets matériels, change la situation de manière spectaculaire. Il se produit une réorientation radicale des modes de comportement, et, comme on peut l’imaginer, des modes de pensée. » (idem, p.252)
Ce qui était autrefois perçu comme une image persistante par le sujet enfant change de statut avec l’intériorisation au cours de sa croissance de l’appareil conceptuel en vigueur. La multiplicité des hypothèses théoriques se perdrait avec l’apprentissage des mots. L’œil suivrait l’oreille. La puissance cognitive des valeurs premières s’atténuerait avec une socialisation qui imposerait un quota de valeurs universelles. Feyerabend polémique fort contre ce qu’il considère être une limitation sans légitimité :
« Devrions-nous nous réjouir du fait, si c’est un fait, qu’un adulte se trouve coincé dans un monde perceptif stable en même temps que dans le système conceptuel stable qui l’accompagne, auquel il peut sans doute apporter bien des modifications, mais dont les grandes lignes se sont immobilisées pour toujours ? « (idem, pp.253-254)
Sous l’hyperbole, il touche en réalité à un caractère fort de l’activité scientifique, voire de l’activité en général, c’est-à-dire qu’il n’est pas envisageable de faire du neuf sans réquisitionner un minimal de vieux. Cependant, en cohérence avec son puissant credo individualiste, il tient à souligner « une incompatibilité logique » (Feyerabend, 1979, p.33) entre théories :
« Il est bien connu (et Duhem l’a montré en détail) que la théorie de Newton est incompatible avec la loi de Galilée sur la chute libre, et avec les lois de Kepler ; que la thermodynamique statistique est incompatible avec la seconde loi de la théorie phénoménologique ; que l’optique ondulatoire est incompatible avec l’optique géométrique, et ainsi de suite » (idem, p.32)
Certes, cela restreint les possibilités de discussion et de délibération dont Piaget soulignait l’influence en l’incluant dans sa définition de l’épistémologie, qui sert toujours de référence ici, mais selon Feyerabend,
« Des théories incommensurables peuvent être réfutées par référence à leur genre propre d’expérience, c’est-à-dire en découvrant les contradictions internes dont elles souffrent. (…) Mais leurs contenus ne peuvent être comparés. Il n’est pas non plus possible de porter un jugement sur leur vraisemblance, sauf dans les limites d’une théorie particulière » (Feyerabend, 1979, p.319)
Autrement dit, dans les mots d’un de ses commentateurs,
« Dans les cas où [l’incommensurabilité des théories et des cadres de référence] est attestée, elle réduit à néant ce qui est au cœur de la manière dont nous rendons compte de la science, de son évolution et surtout de son progrès : la comparaison. » (Malolo Dissaké, 2001, p.109)
L’appel de Feyerabend à la prolifération des théories, quelques soient les méthodes et les techniques employées pour démontrer leur véracité, constitue l’achèvement ultime de l’épistémologie individualiste. Les exagérations de l’anarchisme épistémologique révèlent sans faute cette tendance dominante. Conséquence de cet individualisme exacerbé, la résolution des problèmes ne peut aboutir que par des conflits aigus entre tenants de paradigmes opposés, ce qui favorise leur regroupement dans des écoles de pensée que le jeu institutionnel empêche de dialoguer.
4) La sociologie bloquée
Je me rappelle avoir brandi ce livre de Feyerabend plusieurs fois devant des étudiants et des professeurs pendant ma formation de sociologie, et il a toujours fait l’effet d’un épouvantail. Ce n’est pas étonnant. Il décrit parfaitement les pratiques qui ont cours dans leur discipline.
Claude Dubar ne fait qu’admettre le fait quand il défend une conception pluraliste de la sociologie. Puisque nul paradigme seul n’est arrivé à avoir l’aval de tous les chercheurs, il faut donc utiliser les apports de chacun lorsque les situations l’exigent. Le recours aux hypothèses ad hoc est le seul moyen pour pouvoir continuer à défendre l’épistémologie individualiste qui est au fondement de leur pratique compréhensive, et par là, assurer le sérieux que constitue la référence aux grands noms d’une épistémologie principalement fondée sur les sciences de la nature.
Le livre de Dubar exprime une sorte d’impuissance devant le réel qui se manifeste par le renoncement à mettre au point des paradigmes plus puissants que les quatre grands évoqués. L’idée d’un quelconque progrès scientifique n’est évoquée à aucun moment, peut-être parce qu’il exigerait la remise en question de plus de cent ans de travaux collectifs.
On voit bien que la définition de Piaget est ici prise en défaut. Il n’y a aucun moyen de définir pour les sociologues ce que peut être une « connaissance plus poussée » ; les chercheurs ne se mettent pas d’accord sur le fond des idées, mais seulement sur le lien entre la forme et le fond. Ce qui est falsifié en sociologie n’est pas le savoir seul, mais le lien entre technique de recueil et savoir construit. L’examen de la technique de recueil ne porte pas sur le matériau lui-même, mais sur les modalités mises en œuvre au cours de l’enquête. Si, dans l’exposé d’une recherche, le contenu des entretiens et la théorie défendue ne sont pas en adéquation l’un à l’autre, il est possible de le faire remarquer et d’infirmer l’étude entière. Les faits à la base de la construction épistémique ne sont pas réfutables ; le monde humain réserve trop de surprises, et bien perspicace sera celui qui osera prétendre le contraire. Un bond théorique sur la base des fondements épistémologiques actuels est grandement improbable.
Clairement, la scientificité de la sociologie est basée sur l’incommensurabilité des théories. La spécialisation des chercheurs dans quelques domaines particuliers (éducation, sport, politique, travail, organisations…), qui implique le morcellement de la discipline en plusieurs champs organisés selon les taxons ordinaires de la langue naturelle, ne constitue pas un garde-fou suffisant. ’’Scientifiquement’’, il est toujours possible de défendre sa théorie en faisant appel aux arguments épistémologiques courants que je viens d’énoncer. Alan Chalmers écrit, à la fin d’un ouvrage tout entier dédié à la question, que « la philosophie ou la méthodologie des sciences n’est d’aucune aide aux scientifiques. » (Chalmers, 1987, p.218) En sciences naturelles, peut-être, puisque les apports de cette science donnent l’illusion de ne pas remettre directement en cause le déroulement des relations dans le monde humain, mais en sciences sociales, où c’est évidemment le cas, elle peut toujours être invoquée aux moments opportuns.
En conséquent, il est possible en tout état de cause de réécrire des entretiens, voire d’inventer des observations, d’écarter les protagonistes des activités et de produire des théories complètement extravagantes sans que personne ne s’en rende compte ou ne puisse y objecter. L’interpellation de Dubar à prendre en compte les « savoirs des gens » ne sera pas efficace tant que les règles du jeu qui aiguillent les chercheurs sur la voie du confort intellectuel n’auront pas changé. La sociologie doit changer d’épistémologie.
5) L’ergologie comme alternative
Contre le privilège d’exterritorialité que donne cet échafaudage de justifications détourné de ses applications d’origine, Yves Schwartz oppose « qu’aucune épistémologie ne peut s’autolégitimer ; et que si le triangle activité-valeurs-savoirs concerne inégalement les diverses disciplines académiques, il a néanmoins pertinence pour toutes » (Schwartz, 2000, p.86). En réinsérant l’activité de connaissance sur l’humain, ce qui inclut l’activité de connaissance sur le social, dans le travail ordinaire de l’espèce et au sein de son historicité propre, Schwartz vient heureusement relativiser le rôle des stratégies individuelles dans la légitimation des savoirs produits et surtout, réintroduit dans l’approche du langage la commensurabilité qui fait défaut, on vient de le voir, à l’épistémologie individualiste traditionnelle. Puisque le langage est aussi un objet du faire de la collectivité, un matériel pour ce faire, des interstices de signification commune existent de fait pour chaque terme lancé dans le débat, sinon ce faire n’aurait pu avoir lieu, et l’activité humaine n’aurait pas atteint son état actuel de développement. Il postule que les concepts ne sont certes pas les mots, mais qu’un travail en commun sur les mots peut permettre de se mettre d’accord sur les concepts, et donc sur les théories, qui ne sont rien d’autre que des édifices logiques de concepts, ce qui est aussi une façon de placer les disciplines des sciences sociales et humaines devant le paradoxe suivant : la commensurabilité des discours que leur technologie d’enquête assume pleinement n’est pas englobée dans leur épistémologie.
Cette commensurabilité peut être vue à l’œuvre dans la diffusion des phénomènes de mode, par exemple dans le domaine musical. Une anecdote historique illustrera ce point.
En 1962, en Californie, naissait un style de rock joué à travers des amplificateurs nouveaux aptes à injecter de la réverbération aux sons des guitares électriques. Le ton ’’aquatique’’ de la guitare permit aux communautés de surfeurs de se reconnaître dans les nouvelles sonorités, et une mode dite « surf music » s’étendit dans l’état, puis en déborda lorsque les Beach Boys acceptèrent de donner des concerts en dehors de Californie, ce qui n’était guère courant à l’époque pour des groupes locaux. Sur le deuxième album du groupe, ’’Surfin’ USA’’ (paru en mars 1963), où figure le fameux titre qui les fit sortir de leur ornière locale, les notes de pochette inclurent, afin de rallier leur public de base, des explications sur le vocabulaire propre à la communauté des surfeurs californiens. Ainsi, on apprend sur le verso de la pochette du vinyle original qu’un « gremlin », dans ce micro-dialecte, est un « surfeur débutant », et que l’on peut surfer « toes-on-the-nose »[53], c’est-à-dire les orteils placés le plus près du bord de la planche, ce qui accroît la vitesse et les sensations.
Premier point concernant cet exemple qui n’est pas aussi trivial qu’il y paraît : n’importe quel terme peut être traduit dans des termes que tout le monde peut comprendre. Il n’est pas évident que le « nez » de la planche en soit le bord. Je pourrais dire la même chose des définitions d’objet qui ont cours dans les études de sociologie. Après tout, lorsqu’il s’agit de définir des termes précis, il faut en appeler d’autres. Rarement, le jeu va aussi loin qu’il le devrait, peut-être parce que les théoriciens en sciences sociales se doutent que leurs lecteurs ne sont pas ignorants. Le langage formant un système clos[54], il n’est jamais nécessaire d’expliquer dans le détail absolu tous les éléments qui sont pris en compte pour la composition d’une définition de terme.
Deuxième point : l’aspect formatif de ces notes a permis à des groupes de surf music d’émerger jusque dans le Minnesota, où la pratique du surf est écologiquement impossible, et de réutiliser le jargon d’une région qui n’était pas la leur, et ce avec assez d’adresse pour gagner le respect du public spécialisé de la côte Ouest. On se remémorera avec enthousiasme la réussite des Trashmen de Minneapolis en Californie. Que des personnes qui n’avaient pas la pratique d’une activité aient pu se saisir des accroches essentielles d’un milieu avec lequel ils n’étaient pas en contact dit assez bien la transcendance du langage sur n’importe quelle autre activité humaine.
Il y a peut-être des formes d’incommensurabilité dans le langage qui ne sont rien moins qu’historiques. Lorsque le marquis de Sade emploie le mot ’’taquiner’’ dans un de ses écrits, la dimension « sans gravité » que souligne mon dictionnaire (Maurin, 1993, p.536) est absente de son intention. En effet, à la fin du 18ème siècle, le verbe n’a aucune connotation de ce genre, et l’auteur le convoque dans l’optique pour laquelle il est toujours connu depuis, c’est-à-dire illustrer une violence inouïe[55]. Mais là encore, notre propre langage peut être requis pour dévoiler les nuances du passé. L’étymologie est d’ailleurs une alliée que le sociologue invoque souvent pour mener à bien la phase de définition d’un objet.
Le savoir construit par les acteurs en ergologie est donc nécessairement commun. Sa commensurabilité relative assure qu’il soit plus que la somme des contributions individuelles. Le schéma traditionnel des sciences de la nature ne peut pas être de mise en sociologie ; faute de conventions stables préexistantes à l’ensemble des acteurs du monde social, le chercheur ne peut pas décider seul des termes adéquats à la description et à la théorisation d’une situation quelconque. Là où un chercheur en sciences de la nature se sert du couplage dans le strict objectif de vérifier ses hypothèses, puisqu’il est assuré par la nature de son objet[56] de ne pouvoir être dans le faux, le sociologue doit trouver dans ce couplage même les faits qui lui permettront de bâtir la théorie adéquate. Celle-ci, puisque co-construite, travaillée par un collectif qui en sera passé par toutes les discussions et disputes nécessaires, en sera forcément validée[57].
Dans l’idéal, l’épistémologie proposée par l’ergologie résout donc bien des problèmes que l’ancienne théorie de la connaissance laissait en l’état. Il reste cependant un point obscur à éclairer : Piaget parle de l’épistémologie comme de « l’étude du passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussée » (Piaget, 1986, p.7). Or, pour parvenir à la définition de Piaget, il a fallu passer par bien des étapes, inclue celle de la spécialisation, dont l’individualiste Bachelard dit « qu’elle est un succès de la société des savants » (Bachelard, 2001, p.148) et qui a aussi concerné les philosophes des sciences. Et il en est de même pour la conception du dispositif dynamique à trois pôles, lequel n’est pas seulement un support de l’épistémologie défendue par les ergologues, mais a d’abord constitué une technique qui a permis la formulation de cette épistémologie, tout comme les sociologues, de leur côté, sont passés par de nombreuses étapes avant de lier la conception compréhensive au recueil de la parole et de formaliser les modalités de ce nécessaire recueil en techniques d’enquêtes. Redéfinir l’activité scientifique dans le social et l’humain passe également par une modification de ses techniques de base, celles utiles au recueil des données. Néanmoins, cette exigence de synthèse scientifique toujours plus grande demeure et il n’est pas certain que ces techniques nouvelles satisfassent au « passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussée », exigence qui n’est pas propre aux sciences de la nature, mais concerne également toute connaissance, hors de présupposés individualistes ou pas.
Sous cet angle, on peut appréhender le développement des techniques en sciences sociales comme une des facettes de la dynamique des activités humaines, dont je me propose, dans le chapitre qui vient, de faire un résumé qui aidera par la suite à critiquer le dispositif dynamique à trois pôles. Si les techniques sont tributaires des éclaircissements épistémiques, l’inverse, naturellement, joue aussi. Nous allons voir que l’ergologie va à l’encontre du développement technique qui est aussi une des conditions de la science.
II) Techniques et activités humaines
Mon dictionnaire favori définit le mot « technique » comme « moyens, procédés mis en œuvre dans un métier, un art, une activité » (Maurin, 1993, p.538). Il semble cependant, à l’observation de l’histoire humaine sur une échelle qui va de ses origines jusqu’à nos jours, que ces moyens vont se rationalisant selon un processus linéaire[58], dont je pense qu’il pourrait être rangé sous la bannière évolutionniste à la lumière d’une chronologie des découvertes et des inventions. Le paléontologue Stephen Jay Gould propose une esquisse de réflexion dans ce sens :
« Tout savoir acquis par une génération est susceptible d’être directement transmis à la génération suivante grâce à ce que nous désignons du très noble mot d’éducation. Si j’invente la première roue, ma trouvaille n’est pas condamnée à l’oubli par une intransmissibilité héréditaire (comme l’est tout perfectionnement purement corporel). Il me suffit d’apprendre à mes enfants, à mes apprentis, à mon groupe social, comment faire cette roue. En dépit de sa simplicité, ce mécanisme est très profond. La lecture, l’écriture, l’imagerie, l’enseignement, la pratique, l’apprentissage, l’étude – toutes ces activités distinctives de l’homme, qui assurent le passage du savoir entre les générations – constituent les moteurs lamarckiens de notre histoire culturelle. Cette transmission purement lamarckienne du patrimoine culturel confère à l’histoire de la technologie un caractère cumulatif et directif étranger à l’histoire naturelle. (…)
L’évolution naturelle ne contient aucun principe affirmant l’existence d’un progrès prédictible ou d’un mouvement vers une plus grande complexité. Le changement culturel, en revanche, est potentiellement progressif ou autocomplexifiant, car l’hérédité lamarckienne provoque l’accumulation, par transmission directe, des innovations favorables, et les emprunts entre traditions permettent à toute culture de choisir et d’adopter les inventions les plus utiles de plusieurs sociétés distinctes.
On peut cependant émettre ici une objection évidente. Pour possible qu’il soit, le « progrès » ne se réalise pas forcément. La contingence, omniprésente dans l’histoire, peut intervenir de mille façons différentes. Une culture n’utilise pas nécessairement son aptitude à assimiler – pour le pire et le meilleur – des savoirs technologiques. De fait, plusieurs grandes civilisations ont pris la décision consciente de renoncer au « progrès » technologique par crainte de voir s’effondrer l’ordre établi. A un moment crucial de l’histoire de l’humanité, la Chine impériale décida de stopper ses efforts en génie maritime ; s’ils avaient été poursuivis, peut-être auraient-ils transformé la conquête du Nouveau Monde par l’Occident en une conquête du Nouveau Monde par l’Orient. » (Gould, 1997, pp.272-273)
Afin de poser un bémol aux deux dernières phrases de Gould, j’opposerai qu’une rapide lecture des données géopolitiques actuelles permet de déduire que le processus de rationalisation des techniques n’est pas prêt de s’interrompre, et a fortiori si j’appuie ce point de vue par une référence à la conception ergologique du travail, dérivée de l’œuvre de Georges Canguilhem.
L’ergologie pose que l’homme en situation de travail ne se contente pas de mimer des schémas hérités du passé, mais qu’il les modifie dans son mouvement singulier, qu’il s’applique à les mimer ou non. L’activité humaine est le mouvement qui permet à la dialectique « normes antécédentes/renormalisations » de se perpétuer ; cette dialectique serait le cœur caché de l’histoire de notre espèce. Or, la réalisation des valeurs humaines dans le retravail de la matière se fait sur des corps déjà existants et vise généralement[59] à une amélioration des conditions d’existence.
Pour caricaturer mon point de vue, je pourrais presque écrire : « on n’arrête pas le progrès ». D’ailleurs, je me permets de l’écrire, puisqu’il me semble que c’est vrai. Pour appuyer ma prétendue foi inébranlable en cette vérité, qui n’est rien qu’une des nombreuses postures méthodologiques dont j’use dans le cadre de ce mémoire, je vais prendre ma plus belle pause d’intellectuel concentré et vous servir des arguments pêchés chez Jacques Ellul dans le chapitre prévu à cet effet que vous vous apprêtez à lire. Je vais même aller plus loin ; je vais partiellement me placer, pour déduire les développements ultérieurs des points suivants, dans le cadre[60] qu’a élaboré Ellul afin d’interroger la technologie ergologique sous cet angle. Il se pourrait même que je radicalise encore sa pensée, qui, bien entendu, a fait l’objet de critiques que je ne manquerai pas d’exposer dans un point à part pour mieux justifier encore le choix d’en user ici. La partie qui vient pourra sembler hors sujet à premier examen, mais bien entendu, ce n’est pas le cas. J’invoque la pensée d’Ellul afin de compléter l’anthropologie ergologique, à l’encontre de cette anthropologie, et donc du dispositif dynamique à trois pôles qui en est, selon moi, la translation immédiate à l’échelle technique.
1) Les thèses de Jacques Ellul sur la technique
a) Présentation
Jacques Ellul a été sociologue, juriste et théologien protestant. Sur la quatrième de couverture du Système technicien, il est présenté comme « l’équivalent français de Heidegger », bien que leurs points de vue ne soient pas accordés sur beaucoup de sujets[61].
Une constante dans les travaux d’Ellul est la polysémie du terme de « technique ». Dès la première page de son premier essai sur ce thème, Ellul s’oppose au sens commun : « Qui voit technique pense spontanément machine » (Ellul, 1990, p.1) et développe ensuite sa définition. En effet, il l’entend dans un sens élargi. Chez Ellul, les techniques ne sont pas seulement les procédures codifiées qui relèvent du prescrit dans l’organisation du travail, mais les procédés inscrits dans les objets qui orientent la pensée humaine vers un certain type de raisonnement au fur et à mesure que ces objets, pourtant fabriqués de la main de l’homme, se complexifient. Dans sa pensée, prescrit et réel ne se distinguent que par la présence d’une intervention humaine. Entre les deux, la technique impose ses prérogatives et il n’y a donc pas lieu de s’interroger sur la singularité d’actes qui sont déterminés par la course des/aux objets. Ce qu’interroge Ellul n’est pas la singularité des actes de travail mais la prédominance des aspects techniques et l’instrumentalisation du corps-soi par le soi à des fins de rationalisation de l’activité.
La première affirmation d’Ellul est que la technique constitue un élément autonome :
« Il faut principalement souligner le fait que la technique s’applique maintenant à des domaines qui n’ont plus grand-chose à voir avec la vie industrielle. L’extension de cette puissance est actuellement étrangère à l’extension de cette machine. Et la balance semble plutôt s’être renversée : c’est la machine qui, aujourd’hui, dépend en tout de la technique, et ne la représente plus que pour une petite partie. Si l’on voulait caractériser les relations entre technique et machine, on pourrait dire que non seulement la machine est actuellement le résultat d’une certaine technique, mais encore qu’elle est rendue possible dans ses applications sociales et économiques par d’autres progrès techniques : elle n’en est plus qu’un aspect. » (idem, p.2)
Jusqu’ici, nous sommes d’accord. Néanmoins, plus loin, il affirme : « Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui crée ce monde, c’est la machine. » (idem, p.3) Or, la machine première, au sens d’objet animé par une mécanique, c’est l’argent. Dans le cas de l’argent, cette mécanique est simplement arithmétique. L’argent implique et institue des rapports sociaux particuliers qui sont révélateurs[62] d’un état de la culture humaine en un lieu x et en un temps y, dans le sens où une majorité d’hommes placée dans cette configuration spatio-temporelle se trouve appliquer un comportement similaire face à cet objet et à la mécanique implicite qu’il met en œuvre. L’argent, en Occident, est la métallisation de l’arithmétique la plus élémentaire, celle qui est née de la capacité humaine à dénombrer. Lorsqu’au bout d’une longue chaîne de standardisation qui a vu des procédés concurrents disparaître, il se trouve dématérialisé à la suite des développements en informatique, il n’en reste plus que l’arithmétique, elle-même compliquée par le développement des mathématiques, et les noms des devises.
Selon Ellul, la machine, « cet instrument caractéristique du 19ème siècle a brusquement fait irruption dans une société, qui, aux points de vue politique, institutionnel, humain, n’était pas faite pour le recevoir. » (idem, p.2) Or, avant les mécaniques de fer, il y avait au préalable des mécaniques de l’esprit[63], lesquelles ont été les premières strates pour le terrain de l’activité humaine d’aujourd’hui dont Ellul fait une description que je rejoins totalement par ailleurs[64]. Ce petit point énoncé, je retourne à ma présentation.
Ce terrain est aujourd’hui débordé de toutes parts par la Technique, avec le grand T que l’importance du mouvement suppose. Celle-ci forme un champ autonome, comme je viens de l’écrire, mais possède également trois autres caractéristiques : unité, universalité et totalisation, comme Ellul le démontre dans Le Système technicien. Je vais détailler chacun de ces points, que notre auteur désigne comme inhérents à la situation hic et nunc, mais qui représentent en fait trois étapes progressives qui amènent la Technique à s’ériger en système.
Ce qu’Ellul entend par unité, c’est que « les techniques sont liées les unes aux autres de façon qu’elles n’existent que les unes par les autres et sont en tout points dépendantes » (Ellul, 2004, p.163). Cette unité est en fait d’ordre économique, au sens que suppose l’étymologie de ce mot : éco, terre + nomique : relevant de la norme. Il n’est pas question de rapports monétaires ici, simplement des flux de matières qui permettent la bonne marche de la machine globale de fabrication :
« Les techniques n’existent pas en développement parallèle, elles ne se présentent pas en ’’ordre dispersé’’ dans un milieu qui serait différent et allogène. En réalité, la possibilité de réalisation de chaque technique exige un certain nombre de réalisations des autres techniques (parfois très éloignées, à première vue sans rapport !) – et, réciproquement le progrès de chaque technique provoque ou exige pour se faire, un progrès de techniques diverses ou multiples. » (idem, p.166)
Les flux de matières sont donc progressivement organisés en chaînes pour les besoins de l’assemblage des produits. Bien entendu, cette expansion technique et cette interdépendance de plus en plus prononcée nécessitent de plus en plus d’espace pour se poursuivre.
Elles finissent par requérir l’ensemble de l’espace disponible :
« Cette universalité (c’est-à-dire le fait que nous rencontrons maintenant la technique partout et que le système technique s’étend à tous les domaines) doit être considérée à deux points de vue. Il y a d’abord universalité concernant l’environnement et les domaines de l’activité humaine. Il y a ensuite universalité géographique : le système technique s’étend à tous les pays. » (idem, p.177)
Cette omniprésence matérielle achevée, elle pénètre alors les esprits et devient totale :
« Tous les éléments de la vie même sont associés à la technique (dans la mesure même où elle est devenue un milieu) et sa Totalisation produit une véritable intégration de type nouveau de tous les facteurs humains, sociaux, économiques, politiques, etc. » (idem, p.211)
Tout cela est chapeauté par l’obsession de l’accroissement de l’efficacité des techniques, qui, à un moment de l’évolution, est devenu auto-accroissement :
« Actuellement la technique est arrivée à un tel point d’évolution qu’elle se transforme et progresse à peu près sans intervention décisive de l’homme. On pourrait d’ailleurs dire que tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, tellement enfoncés dans le milieu technique, qu’ils sont tous sans exception orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, que dans n’importe quel métier chacun recherche le perfectionnement technique à apporter, si bien que la technique progresse en réalité par suite de cet effort commun. » (Ellul, 1990, p. 79)
L’homme devient prisonnier de sa propension à modifier son environnement, ne serait-ce que pour poursuivre à entretenir les objets déjà existants et les besoins que leur apparition a crées, et pour justifier cette propension, doit également trouver les techniques nécessaires pour justifier la marche en avant qu’il feint de contrôler. Ellul en traite dans le livre Propagandes, où il décrit la montée des techniques de marketing[65] dans le domaine politique.
Ces thèses peuvent trouver une corroboration parallèle dans les théories d’Anthony Giddens sur la propagation d’un mode de réflexivité poussée, dont on peut trouver les racines dans la démarche scientifique, chez des individus exposés à une information constante dans un monde saturé notamment d’images télévisuelles.
Bref, la thèse d’Ellul « peut apparaître comme une parfaite illustration du déterminisme technique » (Flichy, 2003, p.36), sous-entendu dans ce que ce courant déterministe engendre de plus extrémiste. Un point de vue radical donc d’autant plus exposé à la critique.
b) Deux critiques
Selon Patrick Flichy, écrivant dans un livre sur l’innovation technique, en « réalité, la réflexion d’Ellul ne se situe pas là. Il décrit un système totalitaire dans lequel un dispositif sans contrôle, par sa propre dynamique, dévore l’ensemble de la société. Il n’y a plus de contre-pouvoir face au pouvoir technicien. » (idem, p. 36)
En fait, Patrick Flichy s’attarde l’espace de 4 pages pour balayer les thèses d’Ellul, qui ne s’accordent pas avec le point de vue qu’il entend développer dans son livre. Il y détaille plus loin :
« La problématique de la technique y est tellement englobante qu’elle stérilise toute analyse particulière du développement technique. Dire qu’il n’y a pas de choix technique puisque le plus efficace s’impose toujours, c’est soit ignorer la complexité du processus d’élaboration d’une technique, soit tenir un raisonnement tautologique où la bonne technique est toujours celle qui s’est imposée. En effet, une technique n’apparaît indispensable qu’après coup. Plus profondément, il y a dans la pensée d’Ellul un glissement logique que note bien Cornelius Castoriadis : « Là où l’on s’aperçoit que le mouvement technologique contemporain possède une inertie considérable, qu’il ne peut être dévié ou arrêté à peu de frais, qu’il est lourdement matérialisé dans la vie sociale, on tend à faire de la technique un facteur absolument autonome, au lieu d’y voir une expression de l’orientation d’ensemble de la société contemporaine. » Même les systèmes macro-techniques ont été choisis par la société. En définitive, la thèse du tout-technique d’Ellul est aussi inadéquate pour rendre compte des rapports entre technique et société que la thèse de la marginalisation de la technique des économistes néo-classiques. » (idem, p.37)
Il semble que l’auteur se joue exagérément des aspects mécanistes de la théorie d’Ellul pour en démonter les boulons, alors que toute la puissance de cette théorie tient justement dans ce peu d’attention porté à un social dont Ellul, sociologue de formation et donc tributaire d’un pessimisme inhérent à l’histoire de cette discipline[66], pressentait la déliquescence[67], laquelle trouve des éléments de corroboration dans l’observation des emplois du temps des personnes, notamment. Autrement dit, comment affirmer que le mouvement technologique contemporain est une expression de l’orientation d’ensemble de la société contemporaine alors que cette orientation est peu concertée, que l’homme du commun a perdu prise sur elle, qu’elle est affaire de « technocrates » et d’ « experts » ?
Dans un autre domaine, comment nier l’autonomie de la technique lorsque l’économie politique se dote d’outils tels que le « taux de chômage naturel » pour réguler le marché du travail ?
Dominique Janicaud, de son côté, sans nier cette autonomie, place une de ses objections sur la genèse du système technicien : selon lui, Ellul « ne prend pas le recul nécessaire pour rattacher la question technicienne à son origine rationnelle et aux structures de la rationalité. » (Janicaud, 1985, p.127) J’ai déjà intégré cette critique plus haut en montrant à travers l’exemple de la création de l’argent que des rationalités structurelles élémentaires étaient à la base de la mise au point d’outils dont l’usage et la logique intrinsèque dépassaient progressivement l’expression de ces rationalités jusqu’à les subsumer entièrement. Les autres problèmes qu’il soulève dans le paragraphe où j’ai trouvé ma citation ne concernant pas directement mon sujet, je m’abstiens donc de les réfuter.
Je rappelle ici, histoire de marquer la fin de son exposition, que je me place dans ce cadre de réflexion mécaniste et presque paranoïaque pour justifier l’argumentation à venir sur les techniques en sociologie, laquelle doit déboucher sur une critique du dispositif dynamique à trois pôles de l’ergologie, comme il était entendu.
2) Techniques et sciences sociales
J’ai écrit « on n’arrête pas le progrès » avant cette longue démonstration, mais vous, lecteur attentif, avez dû vous demander ce que j’entendais par ce terme flou de « progrès ». Il faut donc l’expliciter pour emporter votre approbation, ce trophée dérisoire.
J’entendais progrès en terme de rationalisation bien entendu, et j’entends « rationalisation » au sens 2 de mon dictionnaire préféré, à savoir, « organisation d’une activité selon des principes rationnels pour la rendre plus rentable, plus efficace » (Maurin, 1993, p.455).
Ellul remarque :
« Chacun sait que la technique est une application de la science, et, plus particulièrement, la science étant spéculation pure, la technique va apparaître comme le point de contact entre la réalité matérielle et le résultat scientifique, mais aussi bien comme le résultat expérimental, comme une mise en œuvre des preuves, que l’on adaptera à la vie pratique.
Cette vue traditionnelle est radicalement fausse. » (Ellul, 1990, p.5)
Les techniques étant, du point de vue anthropologique, antécédentes aux sciences, ce sont elles qui doivent avoir la priorité dans la constitution des connaissances. Or, la science, une fois constituée, tend à imposer ses propres règles et à diriger la technique dans un sens précis, celui de l’efficacité sans fin, celui que dénonce Ellul. Dans le cas qui nous concerne, celui du « passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussée », l’épistémologie n’est donc pas problématique. C’est l’imposition technique qui est restrictive. Mon objectif dans cette partie est de montrer que l’autonomie de la technique soutenue par Jacques Ellul a valu et vaut encore dans les sciences sociales, et que le dispositif dynamique à trois pôles, est une réaction contre ce caractère autonome. Par la suite, cela me permettra d’argumenter que la restriction volontaire de cette autonomie produit des effets pervers sur la création de connaissances.
Le fait de déclarer des disciplines dont l’objet est l’humain qu’elles devaient être des sciences impliquait logiquement que les techniques d’enquête allaient faire de plus en plus appel à des protocoles standardisés, autonomes, et pousser les institutions à former leurs étudiants d’une manière uniforme. Ce que semble montrer l’histoire des techniques en sciences sociales, c’est que les marges de manœuvre deviennent plus étroites.
Les statisticiens commencent par se servir des chiffres pour répondre à leurs questions, et une centaine d’années plus tard, les jeunes enquêteurs se lançant dans des entretiens utilisent des protocoles pour accéder à la parole vraie, celle qui se cache sous les prénotions qui sont exprimées aux premiers abords d’une relation. Idem pour les observateurs, qui savent désormais quelles sont les précautions à prendre avant de se lancer dans le milieu qu’ils souhaitent étudier.
Ces formulations ne sont en fait que l’expression technique d’un approfondissement de la réflexivité humaine :
« Le phénomène de conscience est à la fois extrêmement subjectif, car il porte très fortement en lui la présence affective du moi individuel, et extrêmement objectif, car il s’efforce de considérer objectivement, non seulement l’environnement extérieur (le monde), mais aussi le moi subjectif. Disons autrement : le moi s’autoconsidère à la fois comme sujet et objet de connaissance, et considère l’environnement objectif en y impliquant sa propre existence subjective.
Ce phénomène suppose tout d’abord une aptitude réflexive, dans le sens dédoublant du terme, c’est-à-dire par quoi la connaissance, se regardant elle-même, devient à son tour objet de connaissance. » (Morin, 1973, p.149)
Bien du temps est passé avant que ce phénomène ne soit exprimé par l’homme dans un cadre qui lui permettrait de complexifier encore plus son activité, peut-être à un moment, à moins de deux siècles de la révolution industrielle occidentale, où celle-ci atteignait un niveau de complexité qui exigeait de lui une telle prise de conscience. Mais ce n’est pas le lieu ici de développer cette hypothèse.
Dépasser les prénotions, ne pas se fier aux préjugés, « chasser de son esprit les idées préconçues » (Grawitz, 2001, p.379), quelque soit le nom qu’on lui donne, a toujours été la première règle, le premier procédé, « pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences », du moins dans la tradition occidentale :
« Chacun exprime cette idée à sa façon : repousser les idoles dit Bacon, doute méthodique préconise Descartes. Si l’idée est devenue banale en sciences naturelles, elle est moins nette et surtout plus difficile à appliquer dans les sciences sociales. » (idem)
Cette règle de méthode a priori très simple, élémentaire, constitue la base rationnelle sur laquelle toutes les techniques d’enquête se sont échafaudées. Dans les sciences sociales, elle a donc pris la figure première de la statistique[68], qui a été soutenue jusqu’à ce que ses limites[69] soient mises en évidence. Les autres « façons » d’enquêter, peu formalisées, ont été soumises à la même rationalisation que les « façons » antérieures, jusqu’à ce qu’elles puissent être présentées comme des techniques et enseignées. Tout ce mouvement a bien sûr été parallèle d’une refondation théorie profonde. Bref, les sociologues, dans leur quête de légitimité scientifique, ont appliqué sur le terrain technique les préceptes de l’épistémologie traditionnelle. Observant qu’en physique, les chercheurs peuvent, avec de nouveaux outils, non seulement faire des découvertes, mais aussi vérifier des théories qui sans eux ne l’auraient jamais été[70], on a apposé le même schéma en sociologie, et des techniques d’enquête appropriées à l’épistémologie post-durkheimienne ont pu être pensées. Ainsi, pour l’entretien et l’observation, on a défini des procédures en adéquation[71] avec la base rationnelle qui, elle, demeurait, cette moelle épinière qui allait fonder l’édifice d’un patrimoine d’éducation et assurer la légitimité sociale de la profession de sociologue. Les savoirs bâtis autrefois sur ces « façons » d’enquêter acquirent rétrospectivement le lustre académique qui leur faisait défaut auparavant. Les monographies de Frédéric Le Play, par exemple, ont été dépoussiérées à la suite de la remise en cause du durkheimisme.
En pratique, le chercheur qui débute s’emploie donc à appliquer ces techniques qui devraient être parfaites, et bien sûr, il n’en est rien. Chaque chercheur travaille en fait sur son propre terrain de la manière dont il l’entend, les techniques faisant office de normes à transgresser. On voit que l’histoire de la discipline est constituée de ces moments de transgression, qui ne sont en rien gratuits. Les transgressions sont à chaque fois justifiées devant les personnes considérées comme compétentes, en regard notamment des situations particulières vécues par le novice.
La sociologie n’oblige en fait à rien. On peut à bon droit ne pas suivre ces procédures, si on parvient à justifier l’usage de celles qu’on a mises en œuvre à la place. Ces procédures une première fois appliquées sont alors récupérées et densifiées, et il se peut qu’elles deviennent l’objet de toute une littérature, sur la base de laquelle se forment les générations ultérieures. Cet aspect purement historique de l’expansion des techniques, en sciences sociales comme ailleurs, est corrélatif d’une réflexion sur l’activité qui ne trouve pas sa fin en elle-même ; si le scientifique habité par une éthique du doute ne connaît jamais la destination de sa recherche mais est en sa quête, le technicien, lui, ne fait qu’appliquer des recettes. C’est ce que j’ai essayé de montrer à propos de l’entretien comme de l’observation dans la première partie ; elles sont toujours sur le tapis, prêtes à être balayées. Car, le sociologue remet aussi en cause les techniques qu’il met en œuvre ; si elles ne marchent pas, il en cherche d’autres.
Première raison, la connaissance en tant qu’activité n’échappe pas à la dialectique normes antécédentes/renormalisations ; or, la recherche technique fait partie de cette activité. Si la réalité d’un lieu et d’un temps résiste à corroborer ses hypothèses, le sociologue peut trouver des chemins alternatifs pour ce faire, y compris une interprétation volontairement erronée de son matériau d’enquête. Et après tout, seconde raison, il a le privilège de pouvoir justifier de sa transgression technique, considérée comme source de progrès, par le recours aux défaillances épistémologiques de sa discipline historique, et je ne vois pas quelles raisons autres qu’éthiques pourraient l’en dissuader.
Or, de telles transgressions ne sont pas possibles du tout avec le dispositif à trois pôles.
3) Le dispositif à trois pôles comme technique figée
a) L’absence prévisible de progrès technique en ergologie
Le dispositif dynamique à trois pôles peut faire l’objet de littératures aussi denses que celles relatives à l’entretien ou l’observation, mais il n’y sera jamais question de progrès. Les raisons en sont très simples :
Premièrement, les situations étudiées sont irrémédiablement marquées par la philosophie d’Yves Schwartz comme singulières, et tout rapprochement effectué entre deux situations par deux chercheurs, à des fins de connaissance, il faut le préciser, serait en conséquence une atteinte portée au vécu des acteurs. Il y a autant de dispositifs dynamiques à trois pôles que de situations. Dans cette conception héraclitéenne de l’activité, tout change sans cesse, y compris et surtout au sein des mêmes lieux. Que ce soit à travers l’espace comme au fil du temps, rien n’est légitimement comparable sans l’aval des participants à la co-construction.
Si cela ne suffisait pas, au cas où même les acteurs reconnaîtraient que rien ne change ou que leur situation est comparable à telle autre, les plis microscopiques du réel, étudiés notamment par l’ergonomie à laquelle l’ergologie doit une fière chandelle, peuvent toujours être invoqués par le savant académique défenseur du dispositif pour contrer les prétentions ’’généralisantes’’ du chercheur de profession ou du savant investi qui a pourtant reconnu l’universalité de sa situation. Je ne nie pas l’existence de telles occurrences imperceptibles à l’œil nu. Elles seront bientôt, si ce n’est pas déjà fait, des objets de l’anthropologie biologique, donc ne concernent pas le sociologue.
Deuxièmement, la philosophie de l’activité qui entoure la procédure, non seulement fait usage de termes délibérément flous, mais entend, afin de demeurer cohérente, interdire toute catégorisation des concepts créés par les personnes. En ergologie, la norme désirable est, non seulement la pensée en tendances et non en catégories, mais aussi le dire en tendances et non en catégories, avec tout ce que cela implique de fluctuations possibles, d’interprétations divergentes, etc. Pas de catégorie peut signifier au final pas de conflit. J’y reviendrai.
Je retiendrai ici que pour les besoins de la vaine prolifération des concepts au sein des dispositifs, non seulement les échanges qui ont lieu au cours d’une séance, mais aussi le savoir sur ces échanges, du point de vue des techniques d’argumentation et de construction des discours, ne sont pas considérés, du point de vue épistémologique, comme définitifs. Or, la découverte de ces techniques d’argumentation et de construction des discours est exactement au fondement du développement de la littérature sur les techniques d’enquête en sociologie. C’est elle qui est souterraine derrière la recommandation de la semi-directivité en entretien ou l’implication réglée du chercheur en observation ; elle n’en est qu’à ses premiers pas, et il ne serait pas étonnant qu’un domaine de connaissance plus formaliste que la sociologie ne s’y intéresse bientôt. Si l’ergologie ne permet pas dans son principe la constitution d’un tel savoir, alors son dispositif est condamné à rester immobile, dans le flou de sa conception première. Il n’est pas donc susceptible de présenter quelque progrès.
b) Un aboutissement de la recherche technique en sciences sociales ?
Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? J’ai montré en première partie qu’il était logique, je dirais presque dans la nature des choses, que quelque technique tel que le dispositif dynamique à trois pôles survienne en achèvement d’une longue réflexion, de près d’un siècle, sur les moyens de mener une recherche en sciences sociales.
L’entretien et l’observation supposant des objets restreints, accouchant d’études portant sur des lieux et des temps précisément circonscrits mais toujours alourdies du poids des résidus d’une subjectivité que le chercheur trouve pourtant de plus en plus les moyens de neutraliser, il était prévisible que l’exigence d’une construction collective des savoirs sur le social se fasse jour. Yves Schwartz m’approuvait sans le savoir lorsqu’il écrivait dans Le Paradigme ergologique :
« (…) les savoirs académiques se sont développés sans requérir de tels dispositifs ; il serait faux néanmoins d’affirmer qu’un tel projet était totalement absent de leur horizon, ou qu’il ne fonctionnait pas de façon très indirecte, dans leurs systèmes de programmation ou de validation. » (Schwartz, 2000, p.87)
De ce point de vue, le dispositif à trois pôles remplit parfaitement sa tâche. Il associe les personnes mobilisées par une activité, qui en portent et transforment chaque jour les savoirs aux personnes chargées par la société de fournir des connaissances sur les activités humaines. On pourrait légitimement craindre qu’un tel dispositif serve à produire du savoir sur les personnes en plus de produire du savoir sur leurs activités, mais l’exigence de double mouvement éthique/épistémologique de la démarche l’interdit. L’idée même d’un contrôle social unilatéral[72] accru est présentée comme incompatible avec l’exigence d’approfondir la connaissance.
Car un dispositif à trois pôles est dynamique. Dans le projet d’Yves Schwartz, de tels dispositifs ont vocation à encadrer toute activité humaine et à garantir un va-et-vient constant entre activité et réflexivité à projet de produire de la connaissance. Ils ont vocation à occuper des espaces, des lieux tels que des associations, des entreprises, des clubs sportifs, toute institution spatialement marquée où des êtres humains participent à produire du psychologique, de l’économique, du social, de l’historique, autant de nourriture intellectuelle pour les chercheurs de profession à la recherche d’un gagne-pain. Et afin que la co-construction soit réelle, ils ont également vocation à demeurer dans ces espaces afin de poursuivre l’effort de connaissance alors que l’activité se modifie entre les phases de réflexivité collective. Dans l’idéal, un dispositif à trois pôles performant en termes de connaissance est un dispositif qui garantit une certaine installation physique, une certaine institutionnalisation au sein d’un espace.
Le dispositif dynamique à trois pôles en conséquence n’est pas précisément une technique d’enquête. Une enquête connaît un début et une fin. Lorsque le chercheur est arrivé à saturer un modèle, il publie les résultats de sa recherche et est libre de passer à autre chose[73]. Or, ce n’est pas possible en principe avec le dispositif, car il fonctionne sur une logique en spirale, garante sur le long terme de la véracité de la connaissance créée :
« Ce fécond mouvement spirale ne saurait exister que sous la forme de « processus socratiques à double sens » où les savoirs (…) ne s’enrichissent qu’à proportion que les partenaires y trouvent des ressources nouvelles pour faire davantage du milieu (de vie et de travail) leur milieu. » (p.776)
Cela vient confirmer ce que j’écrivais plus haut, c’est-à-dire que, selon l’ergologie, la connaissance s’enrichira à condition que les personnes la fassent ensemble sur un lieu déterminé[74]. Un dispositif à trois pôles mené à fins de connaissance dissimule donc quelque visée statique.
Je me résume : puisque, premièrement, l’activité est envisagée sous l’angle le plus dynamique possible et que son mouvement empêche de justifier tout parti pris de connaissance, et que, deuxièmement, la connaissance créée doit nécessairement l’être sous le contrôle des collectifs sur lesquelles elle porte, le chercheur se doit in fine de demeurer à l’étude sur un dispositif. Ne pouvant développer un modèle satisfaisant sur le temps librement choisi d’une enquête, il est contraint à la spécialisation absolue sur un terrain fixe. La conception ergologique entérine une tendance historique bien connue, qui est celle de la spécialisation de chercheurs au sein d’équipes organisées.
4) Le retour de l’objectivation combattue
Je pense avoir établi que « ce fécond mouvement en spirale » amène donc, dans l’idéal, à stabiliser les chercheurs sur un lieu de travail fixe, et dans une hypothèse raisonnable sur les faits, à renforcer la spécialisation et la division du travail. Une fois que les personnes sont au travail au sein d’un dispositif, il s’agit pour eux d’approfondir de plus en plus, au fil que les séances s’enchaînent, les hypothèses que les porteurs de savoirs académiques apportent, que les porteurs de savoirs investis travaillent, et vice versa. On peut imaginer 2 tendances opposées pour un déroulement continu au sein d’un dispositif dynamique à trois pôles. S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que le porteur de savoirs académiques, puisque c’est son métier et qu’il a le temps de l’exercer, sera celui qui proposera le plus d’hypothèses aux autres porteurs de savoirs. Cela me semble également en phase avec une autre supposition moins nécessaire, qui est celle-ci : en raison de son statut hiérarchique, de sa légitimité universitaire et sociale, l’autorité de son point de vue est intériorisée à l’avance par les porteurs de savoirs investis. On peut néanmoins également supputer qu’avec l’écoulement du temps, cette légitimité perdra de son poids, en tout cas, si le chercheur ne fait pas l’effort de se montrer à la hauteur de sa spécialisation professionnelle.
1ère hypothèse
Il est plus que probable, en dépit du fait éventuel que le porteur de savoirs académiques signale l’égalité au début de l’expérience commune, que ce soit lui qui apporte les théories à travailler en groupe. Après tout, il est le professionnel de la situation, et il a tout intérêt à ce que les efforts fournis permettent d’accéder à une connaissance plus poussée. Il est arrivé à un certain stade d’avancement au cours de son histoire, et il lui tarde de mettre à l’épreuve de subjectivités autres ses savoirs forcément partiels.
On peut imaginer que dans une telle configuration, le déroulement du dispositif va sur une pente ascendante, et qu’à un moment, les hypothèses proposées par les chercheurs, investis et académiques mêlés, atteignent un niveau de formalisation, de complexité ou d’extravagance élevé. Or, il est certain qu’à un moment, la connaissance créée dépasse un certain seuil dans une de ces trois directions, et la co-construction envisagée, en toute logique, doit s’écrouler.
Si le chercheur arrive avec une interprétation trop formalisée des savoirs mis à l’épreuve lors d’une séance antérieure, il est clairement envisageable que le « clan » des savoirs investis ne l’entende pas de cette oreille et rejette les vues défendues.
Résultat : le dispositif dynamique à trois pôles ne se prolonge pas sous sa forme actuelle ; quelques-uns de ses acteurs décident de ne plus y participer, trouvant l’élan trop dur à suivre.
2ème hypothèse
L’égalité véhiculée par le porteur de savoirs académiques se réalise. Le travail entre lui et les porteurs de savoirs investis s’effectue dans la plus parfaite harmonie, c’est-à-dire dans l’acceptation générale des conflits, nécessaire à l’éclosion du point de vue qui rassemble tout le monde.
Au bout d’un certain temps, le chercheur vient présenter ses théories nouvelles ; les autres les rejettent. La synthèse qu’il vient de réaliser n’est pas comprise par les membres du groupe, qui lui demandent de reformuler sa thèse en termes plus simples. Le chercheur ne parvient pas à le faire dans un premier temps, puis, sachant que hors de la co-construction, le savoir élaboré n’est pas valide, il fait l’effort de simplifier ses vues en rejetant certains faits qui appuyaient sa théorie. Il réduit ainsi sa synthèse et interdit toute floraison possible de ce qu’il venait de réaliser.
Résultat : la culture scientifique est appauvrie d’une théorie dont on ne peut estimer l’importance potentielle.
Dans les deux cas, la connaissance créée au sein du dispositif, connaissance qui porte sur les situations propres aux lieux étudiés, est une connaissance objective, sans sujet connaissant. La différence est que le chercheur tend à se faire scribe dans la seconde hypothèse. Or, cette posture a des conséquences fâcheuses du point de vue de la création de connaissance. Puisqu’il ne lui est pas possible de pousser trop loin son travail personnel, le chercheur réfrène son imagination et propose plus sporadiquement des possibles innovations théoriques.
On peut imaginer que, dans des dispositifs à trois pôles plus larges, que l’ergologie envisage également dans son projet, qui mettraient en contact chercheurs de lieux divers et de différentes disciplines, se produirait aussi des situations de ce type, où les personnes impliquées soit refuseraient de valider des hypothèses qu’ils trouveraient irréalistes, soit s’accorderaient sur des principes généraux mais seraient incapables, en raison des contraintes qu’ils s’imposent à eux-mêmes dans un contexte si normé, d’en proposer certaines qu’il estimerait d’elles-mêmes irréalistes. On aurait certes affaire à une « pluridisciplinarité intégrative » (Di Ruzza, 2003, p.80), mais à une pluridisciplinarité bien molle. Je n’irai pas plus loin ici à propos de ces hypothèses sur les formes d’autocensure dans les activités collectives, mais, dans l’objectif d’appuyer le point de vue défendu dans ce mémoire, elles me paraissent plausibles et peuvent évoquer chez certains lecteurs des souvenirs d’enfance ou d’adolescence, ce qui tendrait plus encore à les rendre vraisemblables.
C’est en envisageant ce genre de conjectures que l’on se rend compte du fossé qui sépare la conception pluraliste de Dubar de l’ergologie.
La conception pluraliste de la sociologie, appuyée par l’épistémologie individualiste traditionnelle, prend acte de la diversité des paradigmes et autorise la prolifération de points de vue tous plus contradictoires les uns que les autres. S’il se trouve qu’un paradigme, à une époque et en un lieu donné, domine les autres, c’est incidemment ; certes, c’est une incidence qui autorise à établir des présomptions sur l’état de la société à ce moment et en cet espace précis. Malheureusement, faute d’épistémologie recevable, ces hypothèses ne peuvent être transformées en savoirs scientifiques établis dans la communauté des chercheurs.
L’ergologie, quant à elle, permet de faire émerger ces points de vue avec la collaboration des acteurs impliqués, avec les risques que nous venons de recenser : éclatement des groupes ou complaisance dans l’autocontrainte. Dans le premier cas, on se retrouve dans une situation où aucun savoir n’est valable ; l’inutilité des dispositifs, sur le long terme, en terme de création de connaissance est flagrante. Dans le deuxième, on se retrouve avec un dispositif dynamique à trois pôles réduit à « un dispositif de travail coopératif et de formation. » (Durrive, Schwartz, 2003, p.260) Ce n’est certes pas si mal, cela peut permettre par exemple de réduire le poids des interdépendances en assurant la circulation de certains savoirs professionnalisés à l’excès, mais cela n’engendre, encore une fois, nullement de connaissance scientifique nouvelle sur le long terme. En raisonnant à l’extrême, on peut même penser que l’autocensure réduira le savoir à peau de chagrin, c’est-à-dire au sens commun.
Car, il ne faut pas oublier que les porteurs de savoirs investis ne sont pas spécialistes dans une discipline académique. En fait, à moins de ne compter que des passionnés de recherche dans tous les domaines, capables de jongler avec les différents savoirs disponibles et de tenter les combinaisons les plus audacieuses, un dispositif dynamique à trois pôles est voué à l’échec du point de vue heuristique.
Le seul recours pour poursuivre le développement de la connaissance scientifique, c’est une objectivation plus poussée, non pas du savoir de l’autre, mais de l’autre lui-même. « Qui est prêt à renoncer à une connaissance élargie de la réalité ? », demande Yves Schwartz dans Le Paradigme ergologique (2000, note 121 p.731). Je réponds : « Quelle réalité ? L’autre. Or, le savoir de l’autre, les valeurs de l’autre ne sont pas l’autre. « La connaissance devient objective dans la proportion où elle devient instrumentale. » (Bachelard, 2001, p.140) La connaissance sur le social sera objective lorsque l’autre sera instrumentalisé. »
5) L’ergologie et la sociologie sont des sports de même combat
L’ergologie, comme la sociologie, ne permet donc pas de constituer des savoirs scientifiques. Elle se trouvera, à un moment de l’élaboration collective des savoirs, sommée de choisir entre une connaissance plus poussée, qui implique l’exclusion du jeu de certains individus et groupes sociaux, et la stagnation scientifique, c’est-à-dire la mort de la démarche.
Les sciences sociales ne pouvaient pas se développer pour la bonne et simple raison que l’épistémologie socialement légitime qui les fonde constitue un carcan historique encore trop épais pour que les chercheurs s’en débarrassent maintenant. Les techniques qui sont à la base de cette épistémologie sont des techniques de travail sur soi, pour soi, avec soi. Elles sont bâties sur la légitimité de la posture ascétique, et non sur la réflexivité collective. Or, l’ergologie, dont la technique de base fait appel à cette réflexivité dans un cadre collectif, n’est pas créatrice de connaissance stable. Il n’est pas question avec le dispositif dynamique à trois pôles de tenter un pari de connaissance, comme on le met en œuvre avec une méthodologie d’entretiens ou d’observations seulement fondée sur un protocole de vérification d’hypothèses. Il est question de créer de partout de tels dispositifs afin de proroger artificiellement une dynamique qui n’est pas celle de la vieille science individualiste mais celle d’une industrie de la connaissance décomplexée en avant vers la cannibalisation toujours momentanée des savoirs d’un moment et d’un lieu. L’ergologie exige que le savant soit assigné à résidence, comme n’importe quel travailleur. On ne peut pas être plus éloigné de l’héritage cartésien :
« (…) je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde ; mais aussi n’ai-je aucunement envie de l’être : et je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne ferais à ceux qui m’offriraient les plus honorables emplois de la terre. » (Descartes, 2000, p.172)
Avec l’ergologie, cette posture n’est pas tenable, on peut même avancer qu’elle n’est pas en mesure d’exister. Puisque le scientifique, dans les faits, devient un technicien du social, chargé de la gestion des groupes ou des communautés, il ne peut pas s’isoler et se construire un savoir sur l’autre, c’est-à-dire un savoir autre, qui ne prenne pas compte de lui.
Etayons sur la base de la fin de l’avant-dernier paragraphe : une connaissance vraiment indépendante des circonstances, de l’histoire, des objets, se fait contre, et non en conjonction avec elles, elle, eux. Or, cette conjonction, c’est ce que propose le dispositif dynamique à trois pôles. Cette conjonction peut bien émerger de conflits internes, elle reste tout de même liée à la reconnaissance de l’autre comme « sujet de ses normes ». Les individus y font certes connaissance, mais au sens vulgaire du terme. Ils n’y font pas Connaissance, Savoir, Science. Pour en construire de ce type-là, il faut penser l’autre comme un objet.
Il est compliqué de démêler ce qui découle de l’orientation historique et ce qui résulte de la constitution biologique dans la construction de la connaissance humaine. C’est ce nœud qu’il convient désormais de défaire, c’est le but que la Science, dans sa Cité, avec ses hommes, se propose de remplir, et pour atteindre à cet objectif, elle va poursuivre sur sa lancée en développant des techniques adéquates.
Si le projet ergologique, in fine, consiste à aménager des espaces où une « inlassable activité d’opposition construite à toute théorie des ’’sciences humaines et sociales’’ » (Di Ruzza, 2003, p.75) puisse avoir lieu, non seulement l’ergologie, mais aussi une sociologie qui en applique les principes, ne peuvent être des acteurs d’une Science légitime du point de vue heuristique. L’application de la technique ergologique se révèle comme le frein principal à la réalisation de son épistémologie.
CONCLUSION
De ces pages qui précèdent, je dégage cette conclusion paradoxale : la sociologie est bâtie sur du sable épistémologique, mais son caractère potentiellement protéiforme en termes de techniques d’enquête lui permet de soutenir plusieurs paradigmes à la fois, tandis que l’ergologie porte une épistémologie juste qui trouve ses limites, en termes heuristiques, lorsqu’elle est traduite au niveau technique. Cette conclusion m’autorise à répondre formellement à la question posée aussi formellement en introduction : le dispositif dynamique à trois pôles représente certes un progrès technique pour la sociologie, mais c’est un progrès qui, en raison des besoins de l’accroissement des connaissances, que cet accroissement soit qualitatif ou quantitatif, est appelé à être dépassé.
Me voilà donc arrivé à la fin de ce long périple d’écriture. Cela n’a pas été évident. Je suis parvenu, malgré les nombreux chemins de traverse que j’ai dû arpenter, à énoncer ce qui germait en moi depuis ma confrontation à l’arsenal technique de l’ergologie. J’ai défendu ici des positions douteuses en matraquant un point de vue obsessionnel sur la création des connaissances. Il est donc temps de me nuancer.
J’ai assumé plus haut que la science était la fille d’une éthique du doute ; or, cette éthique ne peut être qu’individuelle. Il est inenvisageable qu’elle puisse prendre une portée collective, car, à cette échelle, si elle peut sembler représenter un danger social, c’est pour mieux obscurcir le fait qu’elle est dangereuse pour le déroulement de l’activité. Discuter de ce qu’on a fait est toujours intéressant, mais suspecter de ce qu’on va faire n’est jamais sans risque. Après tout, il faut d’abord que les machines tournent.
C’est pourquoi je ne dénigre cependant pas l’importance d’une démarche telle que celle de l’ergologie pour l’avenir des habitants de cette planète. C’est à la lecture croisée de Jacques Ellul et Georges Canguilhem que j’ai compris la nécessité d’une telle posture pour l’orientation des activités humaines, dont la diversification excessive a déstabilisé les équilibres environnementaux. Dans la formule de Canguilhem « tout homme est sujet de ses normes » que l’ergologie reprend souvent à son compte, on peut entendre également que tout homme est assujetti à ses normes internes, les valeurs qui font sa singularité en tant qu’être humain. En regard de cette interprétation, j’en déduis que l’ergologie postule qu’il est capital, avec l’accroissement des interdépendances techno-économiques qui augmentent les besoins en connaissance de la société, que ces valeurs soient chaperonnées afin de permettre un déroulement organique harmonieux de la vie. C’est avec cette déduction que je concorde.
Malheureusement, je suis prêt à gager que, de la même manière que la mathématisation de la physique a entraîné la démission volontaire ou forcée des amateurs préscientifiques, les sciences du social, telles que nous les connaissons, seront bientôt confrontées au même type d’envahissement formaliste qui n’autorisera plus certains chercheurs à suivre le mouvement. Je pense même qu’elles vont disparaître de l’Université et leurs bariolés contenus, qui, même s’ils ne peuvent pas être scientifiques, restent dignes de considération par les applications qu’ils laissent entrevoir, deviendront la base pédagogique pour des métiers de gestion enseignés dans des instituts privés. Les sciences du social, intégrées dans le domaine plus large des sciences de l’humain, vont être ramenées aux protocoles expérimentaux des sciences de la nature, comme commencent à en attester le développement des neurosciences et la médication des troubles dépressifs, avec pour laxatifs obligés les débats cosmétiques sur le réductionnisme et la diffusion télévisée des découvertes sur le cerveau.
Alors, certes, ni la sociologie, ni l’ergologie ne sont porteuses de savoirs scientifiques, mais ceci est de peu d’importance. Ce qu’il convient de faire contre cette tendance à tout objectiver, constitutive de tout projet ambitieux de connaissance, c’est de trouver d’autres moyens que ceux actuellement en place, et de les assumer. L’ergologie, se présentant comme une démarche, ne revendique pas assez fort le projet qu’elle implique, c’est-à-dire de réinscrire l’activité humaine au cœur d’une histoire contre toutes les prétentions mutilantes intrinsèques aux sciences de la nature. Mais d’un autre point de vue, elle le fait de façon effrontée en présentant ses dispositifs comme le moyen légitime de créer de la connaissance valable sur le social et l’humain, c’est-à-dire d’écrire cette connaissance.
Car, l’ergologie dissimule une idéologie derrière sa vitrine scientifique. Elle a mobilisé un savoir transversal pour sa cristallisation ; il est exprimé à travers une relation à l’être et au discours. Les notions d’activité, de renormalisation, de normes antécédentes, que j’ai parfois invoquées au cours de la seconde partie, forment la base d’une anthropologie originale. Et le dispositif dynamique à trois pôles est parfaitement accordé avec la conception de l’activité qu’il aide à propager. Or, toute anthropologie qui cherche à se réaliser en conscience dans la réalité n’est plus définissable comme telle ; elle est devenue une idéologie, au sens gramscien du mot : une « conception du monde qui se manifeste implicitement dans l’art, dans le droit, dans l’activité économique, dans toutes les manifestations de la vie individuelle et collective » (in Vidal, 1971, p.23). Mais, parce qu’on est dans le domaine de l’humain, la possibilité nous est laissée d’en élaborer une autre, sur d’autres bases, avec d’autres termes.
Cependant, si toute diffusion effective, c’est-à-dire entraînant des conséquences sur le faire et les modes de vie, de savoirs académiques provoque leur idéologisation, il n’y a pas lieu d’adresser une telle critique à l’ergologie, parce que la science traditionnelle, qui a connu et connaît une diffusion bien plus grande, peut à ce moment-là elle aussi recevoir sa part de reproches[75]. Alors, si la science traditionnelle, alors qu’elle a été, légitimement, l’objet de telles attaques, poursuit ses efforts en toute confiance, pourquoi donc l’ergologie ne suivrait-elle pas son exemple ?
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[1] Je pourrais argumenter des pages là-dessus, mais ici n’est pas le lieu.
[2] Désolé pour ce grand mot, il est sorti viscéralement.
[3] Si j’étais persuadé que ce n’était pas intéressant, j’aurais écrit autrement.
[4] Précision importante portant sur tout le texte : lorsque les citations comporteront des mots en italiques ou soulignés, ce sera à l’initiative de l’auteur des lignes citées, sauf indication contraire de ma part.
[5] Lequel n’est pas seulement posé ici pour introduire mon propos mais également pour revendiquer une parenté intellectuelle avec Georg Simmel, dont je partagerai ici le goût de l’extrapolation, parfois abusive, et, je l’espère, le style d’écriture.
[6] Je ne ferai pas mystère plus longtemps de cette position fondamentale : la connaissance se crée plus qu’elle ne s’énonce. Celui qui croit se faire le réceptacle d’un savoir se trompe. Le mot est et reste le sien. On ne connaît pas, mais créons connaissance.
[7] C’est ce que montre Renato Di Ruzza à propos de sa discipline de formation, l’économie politique, dans son livre de 2003, De l’économie politique à l’ergologie. Lettre aux amis.
[8] On comprendra qu’à travers ce fil artificiel, reposant sur des considérations strictement pédagogiques, j’essaie de tisser secondairement des relations entre les objets dont je traite en premier plan, et de bâtir, à travers une « cinématique de l’écriture », un échafaudage de connaissances cohérent et solide.
[9] Je précise : entretien en face-à-face et non entretien collectif, dont je ne traiterai précisément ni dans cette première partie, ni dans la seconde, mais sur lequel j’ai effectué des recherches qui m’ont été utiles dans la formulation des griefs à l’encontre du dispositif ergologique.
[10] Qui est un enjeu primordial en vue de la seconde qui la suit.
[11] Celle qui invite à « prendre comme point de départ des analyses les actions individuelles et à faire des phénomènes sociaux une conséquence des actions individuelles » (Ansart, 1990, p.81) et de leurs agrégations constantes.
[12] A la Alain Testart.
[13] D’approche pluridisciplinaire.
[14] Ou sont censés en faire…
[15] Et il semble bien qu’elle restera à jamais impossible : « (…) la corrélation cerveau-société est permanente et fondamentale. Au pseudo-lien organiciste, purement analogique, qu’avait cru voir Spencer entre le biologique et le social, il faut substituer le lien organisationniste du système nerveux central et du cerveau. ’’Le cerveau n’est pas seulement une structure biologique, mais une part de la structure sociale’’ (Katz, 1974). Ajoutons que la structure sociale est aussi une part de la structure du cerveau. Car enfin, qu’est-ce que la société sinon une interconnexion organisatrice de systèmes nerveux centraux ? » (Morin, 1973, p.217) Comment représenter cela ?
[16] Je ne l’ai pas vérifié, mais mon petit doigt me dit que cette intuition est loin d’être douteuse.
[17] Je me rappelle pour ma part avoir eu de nombreux cours en DEUG sur l’utilisation des archives, sur la manière adéquate de mener des entretiens, sur les conditions dans lesquelles mener une observation etc., et je n’hésiterai pas à les mobiliser ici au même titre que les écrits.
[18] J’aime cet égocentrisme épistémologique.
[19] Style « je suis à la bibliothèque, je vois une tranche de livre qui ne demande qu’à être défaite de son emplacement, je l’en défais et la déplie sous la pulsion dévorante de ma languide curiosité ». Il serait malhonnête de dévaluer le rôle de tels hasards dans la conduite d’une recherche.
[20] Inévitable même, étant donné la masse énorme de textes disponibles dans le domaine qui nous intéresse.
[21] Et selon quels critères, encore faudrait-il le dire… si les langages sont réellement incommensurables, comme semble l’admettre la communauté scientifique de notre époque, alors cette critique injustifiée peut être écartée immédiatement ; le moins bien ne peut exister, on est simplement en face d’une formulation différente.
[22] Je dirai même : en son courant, pour suivre l’héritage d’Héraclite.
[23] Je réduis ici volontairement. Pour un exemple d’approche rationnelle, voir le livre de Laurent Mucchielli, La Découverte du social.
[24] Tels que La Logique du Social ou La Place du désordre.
[25] L’homo sociologicus, avatar de l’homo economicus, est une machine à faire des choix en fonction de préférences sur la base de comparaisons coûts/avantages. Les préférences des acteurs restent les grandes inconnues de l’investigation dans la sociologie de Raymond Boudon ; expliquer leur provenance est un objectif impossible à remplir, non seulement par le biais de la seule statistique, mais également en demeurant dans le cadre anthropologique qu’il s’est fixé. Cela ne l’a pas empêché de prétendre réussir à les modéliser dans le but de fonder une science des valeurs.
[26] Ce qui témoigne par l’absurde que le holisme n’est pas dépourvu de fondements. L’idée généralement acceptée selon laquelle des projets de connaissance devraient pour être légitimes prouver d’une façon ou d’une autre leur rigueur, critère décisif, même si peu défini, pour pouvoir être taxés de « sciences », et les effets qui en découlent sur la pratique, dont l’écriture d’ouvrages de justification, montrent assez bien que le concept de « fait social » possède tout de même une pertinence. Mais il est aussi notoire que la pertinence seule ne suffit pas à qualifier une connaissance de scientifique.
[27] Comme n’importe quelle activité de notre époque, la connaissance se finance. L’organisation actuelle qui tend à organiser la recherche via la réponse à des appels d’offres, conjointe à la baisse du budget des secteurs publics, favorise la demande sociale extérieure au détriment du choix indépendant des équipes de chercheurs en interne, au sein de leurs propres institutions.
[28] Métier et non profession, le mot « métier » faisant écho à la mise en œuvre collective d’un patrimoine professionnel relativement normé. Le mot « profession » évoque pour moi l’exercice individuel du métier et donc la transformation de ces normes, le « faire histoire », le hic et nunc. Ici, je fais plutôt référence à la reconnaissance de l’utilité du patrimoine professionnel de la sociologie, de ses normes, celles qui l’ont constitué en métier.
[29] Tels que la refonte des programmes de formation et la multiplication des accords.
[30] Thème majeur de l’œuvre de Max Weber.
[31] Emile Durkheim renonçait également à définir ce qui relevait du normal et du pathologique dans ses Règles de la méthode sociologique, mais il le faisait à l’échelle de la société tout entière (on se réfèrera à ses fameuses pages sur le crime).
[32] Bien que ces personnes puissent être confrontés aux conséquences de l’échec scolaire, qui, rappelons-le, n’est toujours qu’une construction épistémique et non un fait.
[33] Je m’inscris ici à dessein dans le cadre théorique qu’utilise Pierre Bourdieu dans Ce que parler veut dire.
[34] Ce texte figure dans une plaquette distribuée aux étudiants de l’ancien DEUG 2 en 2002-2003.
[35] Salvatore Condro, pour être précis.
[36] Je le peux, après tout, c’est mon mémoire.
[37] Nous verrons comment en seconde partie.
[38] Les premières traductions des ouvrages d’Erving Goffman datent du milieu des années 70, celles des livres d’Howard Becker de la moitié des années 80.
[39] Robert Park, un des fondateurs de l’école de Chicago, étudia une année à Berlin auprès de Georg Simmel, dont Weber fut un proche et un collaborateur.
[40] Je souligne.
[41] J’aime ce type de lapalissade.
[42] J’ajoute ce fait fictif histoire d’authentifier l’engagement politique de notre être hypothétique.
[43] On peut citer en complément de notre cas fictif le cas réel de Daniel Bizeul, sociologue ouvertement d’extrême gauche, qui a enquêté à découvert parmi les militants du Front National : « étudier une organisation qui représente la négation de l’attitude humaniste et relativiste propre aux sciences humaines » (Bizeul, 2003, p.33) en adoptant avec eux cette attitude peut être assimilé à un reniement en acte de ses propres valeurs.
[44] Dans la définition de Pierre Bourdieu : « structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes » (Bourdieu, 1980, p.88).
[45] La lecture de son ouvrage était de plus obligatoire pour les étudiants de master 1 inscrits à l’Université de Provence au cours de l’année universitaire 2006-2007.
[46] Se conférer à la conclusion du Paradigme ergologique, pp.643-657.
[47] Compléments personnels : Popper appelle aussi cette théorie « théorie de l’esprit seau » ou « théorie du sens commun » (Popper, 1997, p.120). Il la résume comme suit : « Notre esprit est un seau ; à l’origine, il est vide, ou à peu près ; et des matériaux entrent dans ce seau par l’intermédiaire de nos sens (ou éventuellement à travers un entonnoir pour le remplir par en haut) ; ils s’accumulent et sont digérés. » (idem) Une telle théorie fait l’économie de la présence de valeurs propres à chaque être humain dans la constitution d’une connaissance en focalisant excessivement sur le rôle universel des cinq sens de la perception.
[48] C’est-à-dire dans le cadre de ce premier chapitre de cette seconde partie.
[49] Les épistémologies française et anglo-saxonne, selon la plupart des exégètes, seraient irrémédiablement antagonistes.
[50] Argument emprunté au sociologue Philippe Vitale, qui l’a souvent repris pendant ses cours d’épistémologie de master.
[51] Souligné par moi.
[52] Je suis d’avis que normativité et stratégies de distinction ne sont pas deux théories inconciliables.
[53] Littéralement, « orteils sur le nez ».
[54] Petit argument dans ce sens : mon dictionnaire n’est pas très utile pour m’expliquer le sens des adverbes « cependant » et « néanmoins ». Les deux entrées renvoient à l’autre mot, ainsi qu’à un autre adverbe, « toutefois », qui lui-même renvoie à « cependant » et « néanmoins ».
[55] Je tiens cet exemple d’une vieille lecture de quelque ouvrage de Sade dans la Bibliothèque de la Pléiade ; l’anecdote y est consignée dans une des notes de fin d’ouvrage.
[56] Ou plutôt par l’état des connaissances sur la nature de cet objet. Des avancées existent concernant les protocoles de communication de certains animaux ; le jour où il sera possible de comprendre le langage des rats de laboratoire, les chercheurs devront peut-être régler les nombreux problèmes éthiques qu’ils ont volontairement ignorés jusqu’à maintenant et qu’assurément, certains entrepreneurs de morale ne se gêneront pas de rappeler à la lumière des nouveaux faits.
[57] Ce paragraphe est directement inspiré, sinon paraphrasé, des réflexions de Renato Di Ruzza dans De l’économie politique à l’ergologie. Lettre aux amis.
[58] J’ai bien entendu conscience que cette affirmation repose sur une reconstruction de l’histoire a posteriori, qui n’est pas sans biais. Mais n’est-ce pas le lot de tout savoir sur le passé ?
[59] Je n’inclue pas ici l’art, que je pose comme une activité socialement distincte du travail que les hommes, dans ma définition, ne pratiquent pas à fin consciente de trouver une récompense autre que symbolique. Autrement dit, une fois rentré dans la danse de la professionnalisation du monde capitaliste, l’artiste devient un travailleur comme un autre qui échange son activité contre la garantie de sa subsistance, tout en participant de l’achèvement de cette garantie.
[60] Un cadre qui n’est pas théorique, si l’on suit l’auteur : « (…) je me refuse à présenter ma pensée sous forme de théorie et de façon systématique. Je fais un ensemble dialectique ouvert et non pas fermé et je me garde de présenter des solutions de l’ensemble, des réponses aux problèmes, des issues théoriques pour l’avenir » (Ellul, 2004, note 3 p. 210). Une position étrangement contradictoire puisqu’elle est revendiquée dans un livre intitulé Le Système technicien, mais que je respecterai ici en qualifiant sa contribution générale de thèse.
[61] On se réfèrera utilement pour une comparaison entre les pensées des deux auteurs à Porquet, 2003, p.257-260.
[62] Métaphore photographique.
[63] Ce point de vue fera écho à la conception selon laquelle les valeurs sont préalables à toute activité humaine évoquée dans l’introduction de cette seconde partie.
[64] Pour couper court à toute interprétation abusive, je ne considère pas qu’aujourd’hui l’argent soit un objet technique attribué d’un statut aussi impérial dont une telle analyse pourrait le doter. Ellul écrit à propos de l’homo economicus : « Ce qui n’était qu’hypothèse de travail tend à devenir incarnation. L’homme se modifie lentement sous l’impression plus pesante du milieu économique jusqu’à être cet homme d’une minceur extrême que l’économiste libéral faisait entrer dans ses constructions » et croit noter que l’argent « devient une sorte de primat psychique » (Ellul, 1990, pp.201-202). On aurait du mal à expliquer dans un tel cas pourquoi, par exemple, de nombreux amateurs, malgré la perte de poids commercial du marché du livre, s’obstinent, travail fastidieux, à écrire des romans et à partir à la recherche d’éditeurs, alors qu’il est de notoriété publique que la saturation du marché réduit fortement leurs chances de sortir du lot. D’un point de vue strictement rationnel, des tentatives de ce genre semblent vouées à l’échec, et pourtant elles ont toujours lieu. Cependant, l’écriture des romans, en elle-même, tend à se standardiser, les procédés de narration, à force d’être décomposés, sont connus et utilisés par tels auteurs à tels effets. C’est dans ce sens-là qu’il faut interpréter le concept d’autonomie de la technique.
[65] On pensera à l’usage conjoint de discours xénophobes et de slogans rassembleurs, qui permettent de mettre tout le monde d’accord et de gagner une élection sans obstacle, du moment qu’une technique de diffusion directe et constante est garantie. Ou plus simplement, à la fabrication et à l’émission de sondages à des moments appropriés…
[66] On ne rappellera jamais assez les engagements réformistes d’Emile Durkheim contre la montée de « l’anomie », qu’il a toujours liée à ses observations de la diffusion de l’individualisme libéral dans toutes les couches de la société.
[67] J’emploie ce mot sans péjoration.
[68] Peut-être parce que celle-ci présentait les aspects les plus extérieurs de la scientificité : mathématiques, contrôle de toutes les étapes, etc.
[69] On se reportera à l’exposé de la première partie pour retrouver les détails de cette évolution.
[70] On cite souvent pour appuyer ce type de propos l’exemple de la théorie de la relativité, laquelle a attendu des décennies avant de trouver des corroborations sur le plan expérimental. Je ne m’écarterai pas de cette bonne habitude.
[71] Une fois encore, se conférer à la première partie pour les détails.
[72] D’un groupe de personnes contre un autre.
[73] En théorie, bien sûr, parce que dans les faits, il est contraint à la spécialisation professionnelle par l’organisation institutionnelle de la recherche.
[74] Je m’abstiens de commenter la philosophie sous-jacente dans cette citation, où est pensée la nécessité d’une application productive du savoir.
[75] Cf. Feyerabend, 1989, introduction, chapitres 5 et 12.