Les raisons de
mon opposition au CPE et au capitalisme libéral en général
Message posté sur le forum de
l’Union des Sociologues d’Aix-en-Provence.
Le message de MAD est fort intéressant mais, puisqu’il a été posté après la provocation de Palpatine, il traite essentiellement du problème étudiant qui attendra plus tard. Je vais d’abord parler du CPE et puis, si j’ai le temps, un peu des étudiants mais bon… dans le contexte du moment, c’est un problème qui passe au second plan, sans doute. Donc quelques paragraphes en vrac, écrits dans la confusion habituelle, sur le CPE et l’économie de marché.
Ce qui me dérange le plus dans le CPE, et je crois comme la plupart des gens, c’est le licenciement sans motif. On pouvait s’attendre à tout, sauf au retour de la conception juridique du travailleur comme esclave, comme au bon vieux temps que connut Karl Marx. S’il est claironné un peu partout que les entrepreneurs sont des êtres humains avant tout et qu’ils réfléchissent de longues nuits avant de licencier un de leurs employés, la réalité montre plutôt que le marché, mû par une spéculation boursière toujours plus rapide, surtout depuis que l’Internet est sorti du domaine militaire pour être appliqué un peu partout, les pousse généralement à s’en séparer au plus vite. Le patron traite ses employés comme des êtres humains, le marché les traite comme des chiens. Par contre, dans sa vie privée, quand il est à la maison, le patron traite son chien comme un animal domestique, mais il ne se sépare pas de son clebs quand les affaires se font difficiles. Allez comprendre… Si on supprimait la bourse, les choses iraient bien mieux. Il me semble cependant certain que bientôt les concurrences internationales s’effaceront ; l’apparition de l’euro en est un premier signe. Le jour où on arrivera à une monnaie mondiale, émise pour tous les pays de la Terre (formule bien ronflante), soit on assistera à une vraie compétition entre entrepreneurs, soit, ce qui est plus vraisemblable, les multinationales auront accumulé tant d’argent qu’il sera impossible de les déloger (et je pense que ce seront elles qui auront initié le projet de monnaie globale, afin d’éviter les changes sur leurs propres transactions). Mais revenons au CPE et surtout au libéralisme, le CPE n’étant que le reflet le plus clair depuis 1974 de son vrai retour.
Lorsque ce nouveau contrat sera appliqué, toutes les concessions keynésiennes qui avaient permis au travailleur de toucher les bénéfices de son travail vont être balayées, et le retour au libéralisme style 19ème siècle sera quasiment total (le travail des enfants devrait bientôt revenir aussi, si on en croit les premières ébauches promises dans la loi d’égalité des chances), à moins, selon les médias, qu’on puisse avoir totalement foi dans nos chers leaders entrepreneurs (en France, cela ne semble pas pouvoir être le cas… je dirai, pour sacrifier à la tradition nationale, qu’ils sont cons les patrons chez nous). Quand les jeunes pestent contre le système, ils n’ont pas tort, même s’ils ne savent pas exactement à quoi ils s’en prennent. Dans tous les cas, et c’est ce que les médias ne disent pas, le marché, par son fonctionnement naturel et optimal, fera le compte des survivants seul à la fin. Le patron, gentil ou pas, scrupuleux ou non, s’il veut rester dans la compétition pour rester dans les bonnes grâces des multinationales qui assureront bientôt sa survie en rachetant sa boîte et ses idées lorsqu’il n’aura plus seul les moyens de développer encore son affaire, se séparera de ses employés sans autre motivation. On pourrait résumer en disant qu’en fait le licenciement a un motif, quoiqu’il en soit : le marché n’attend pas. Pour pouvoir concourir du mieux qu’il peut, le patron est obligé d’avoir des employés en forme. Une femme enceinte ralentit le travail, un gars malade coupe la chaîne de production, il suffit de le licencier et de trouver une autre personne plus compétitive pour être soi-même de nouveau compétitif (et on sait, qu’à ce moment-là, on peut dire adieu à tout système mutualisé de sécurité sociale ou d’allocations retraites). Les recettes doivent dépasser les dépenses, c’est tout ce que le marché attend. Et tant pis pour les esclaves (même si moi, petit entrepreneur modeste, je risque bientôt d’y passer aussi).
Pour moi, le principal défaut du libéralisme économique est d’avoir été conçu en même temps que la division du travail. L’entrepreneur est rémunéré pour la responsabilité qu’il prend en lançant une affaire sans avoir travaillé de ses mains à la production de SON produit, la production de ce dit produit étant délégué à un collectif de travailleurs. Si on vivait dans un monde REELLEMENT libéral (et avec un minimum de morale tirée des dix commandements du collègue Moïse le juif - ne poussons pas notre libéralisme d’hypothèse jusqu’au libertarisme à la Marquis de Sade), l’entrepreneur serait à la fois le producteur et le responsable des finances. Certes, on n’aurait que de petits entrepreneurs qui travailleraient chacun de leur côté avec des marteaux et des clous, et des projets invraisemblables il y a à peine deux siècles comme la fusée spatiale ou la télévision n’auraient jamais vu le jour sous cette économie fictive (qui ne pourrait d’ailleurs pas exister, puisqu’un profit monétaire ne peut se faire que sur le dos de quelqu’un d’autre – si dans le troc, les deux objets échangés sont porteurs de la même valeur pour chaque individu, lorsque la monnaie est posée comme intermédiaire ils ont une valeur en eux-mêmes, faussement objective – je m’en sers pour faire un exemple moral), mais tous les individus seraient responsables de leurs actes envers leurs semblables. Si ces progrès sont survenus dans le cadre d’une économie capitaliste, c’est parce qu’il y avait des collectifs d’hommes soudés derrière. Un marché trop libre empêche la constitution de tels collectifs, et donc le progrès. On remarquera d’ailleurs que de la voiture, symbole du fordisme, jusqu’à Internet, arrivé avec la mort du keynésianisme au début des années 1970, tous nos nouveaux objets indispensables de la vie de tous les jours sont nés pendant une période où les vrais producteurs et les responsables des finances trouvaient des compromis pour le partage des richesses, et donc de la vie. Connerie de penser que le progrès n’est que le fruit du génie individuel de l’entrepreneur que Dieu a doté d’un don. Il y a des précoces et des gens qui bossent dur, mais le génie n’existe que collectif, lorsque, liés, rassemblés dans un temps et en un lieu, les êtres humains conçoivent à toute vitesse un nouvel objet qui leur permettra d’être plus fainéants ensuite et de se contenter de baiser chaque soir avec l’amour de leur vie (je suis un grand romantique, je sais). Regardez par exemple dans le domaine militaire, certainement celui où les collectifs de travail sont les plus stables ; de nouveaux moyens de s’entretuer plus efficacement sont chaque jour mis à notre disposition. A l’heure où j’écris ces lignes, les ingénieurs de l’armée américaine boivent leur café au chaud dans le Pentagone en parlant des 12000 personnes supplémentaires que leur dernière bombe ultra sophistiquée a permis d’éradiquer en Irak. Mais passons à autre chose, ça me déprime de savoir que les principes les plus élémentaires de la civilisation sont appliqués pour faire des saloperies.
Pour le dire de manière intellectuallo-masturbatoire, le troc primitif était l’expression de l’équivalence des objets échangés pour chaque sujet ; le keynésianisme réalisait l’équivalence des sujets échangeurs pour quelques objets de consommation courante, équivalence qui allait certainement s’étendre à d’autres objets moins nécessaires, abolissant ainsi les anciens critères de distinction sociale décrits par Bourdieu dans les sociétés les plus « développées » au sens économique actuel du terme (on va m’accuser d’historicisme, mais j’assume ; je suis un homme, et seuls les hommes sur cette planète ont conscience de l’histoire de leur espèce, ce qui devrait être un grand privilège si l’Humanité ne se comportait pas de façon purement animale). On retournait à une société humaine après des siècles d’instabilité découlant directement de l’invention de la monnaie puis de son apprivoisement, étalé sur plusieurs siècles étant donné l’importance de la révolution, par ses créateurs (y a un peu de Frankenstein derrière tout ça). Et là, on va se retrouver pires que des esclaves de la Rome antique. Si Spartacus pouvait rentrer chaque soir chez son maître après l’avoir suivi la journée, le travailleur précaire de base, après être sorti du boulot, peut ne pas avoir de « chez lui » et rester à dormir dans la rue, comme c’est de plus en plus fréquent de nos jours. Et ça va s’aggraver. Le « marché », l’économie, va enfin pouvoir s’exercer de façon naturelle. L’homme ambitieux en sortira vainqueur ; l’être humain honnête y mourra en perdant, ou plutôt en ayant perdu.
Bref, le CPE c’est de la merde. Et le capitalisme libéral, fondé sur l’offre, la demande, des conneries fabriquées et diffusées de manière abusive pour justifier l’appropriation d’un bien collectif appelé planète Terre par quelques rapiats sauvages, est une imposture qu’il faut dénoncer et dont il faut assassiner les bénéficiaires au plus vite.
Au-delà de tout ça, du capitalisme, du progrès, du partage, se pose la question sans cesse occultée du droit à définir son rythme. Celui qui contrôle le rythme, contrôle. Cessez d’agir selon le rythme dominant, trouvez en nombre un rythme différent, et vous abolissez un système entier. Le capitalisme va vite ; allez lentement. Votre conception de l’évolution ne se résume pas à un nouveau processeur qui ouvre Microsoft Word dix fois plus vite que l’ancien ; retrouvez la poésie de la vieille machine à écrire de votre grand-mère et admirez votre travail sur le tendre papier que vous tenez entre vos mains. Allez lentement, accélérez, ralentissez de nouveau. Faîtes-le savoir, puis faîtes-le à plusieurs. Un monde nouveau vous attend à chaque battement de cœur.