Une soutenance en enfer

 

Il était 17h30. C’était l’heure, mon heure.

 

J’allais soutenir ma thèse de doctorat sur l’implication sociale des pompiers dans les quartiers difficiles. Une enquête acharnée de trois ans m’avait amené à découvrir que les pompiers, comme les policiers, effectuaient un travail de prévention de la délinquance, et outrepassaient leurs fonctions en venant bénévolement aider la population locale de toxicomanes à se défaire de leur dépendance. Le phénomène concernait tellement de personnes exerçant le métier de pompier que je décidais de trouver quelles étaient les raisons et les conclusions d’une telle implication. Mes analyses, une fois achevées, remettaient en cause des théories sociologiques importantes, et à ce titre, elles me semblaient permettre de décrocher une mention ’’bien’’ au minimum.

 

Je rentrais dans la salle en grande confiance. J’étais accompagné de Monsieur Girardot,  mon directeur de recherche, spécialiste en sociologie des services publics ; de Madame Jansetti, également sociologue des services publics mais qui a aussi mené des enquêtes dans des cités pauvres ; et enfin de Mademoiselle Hugon, 29 ans, une fille géniale nommé directrice d’un laboratoire de recherche public un an après avoir fini sa thèse. La poitrine de Mademoiselle Hugon, de son prénom Isabelle, était magnifique… J’eus peur en rentrant dans la salle que les fantasmes que je m’inventais sur elle et qui m’avaient permis de supporter le poids du travail pendant ma recherche ne reprennent le dessus. Elle était en train d’achever sa thèse sur la mise en évidence d’un habitus ’’réel’’ des personnages de Choderlos de Laclos dans son œuvre littéraire l’année où je débutais la mienne, à 27 ans, et on s’était côtoyés cette année… si on peut appeler cela ’’se côtoyer’’… dans la même école doctorale. Je la regardais sans trop d’insistance pendant les séminaires où nous partagions l’espace. J’accompagnais souvent des yeux à la sortie des cours la pente qui faisait magistralement chuter ses longs cheveux blonds sur le bas de ses reins. Mais elle me frustrait.

Elle donnait à tous l’impression qu’obtenir un brin d’intimité en sa compagnie était une affaire impossible. Malgré sa beauté, elle était seule. Elle paraissait revendiquer avec fierté son inaccessibilité.

 

Le soir, après avoir relu mes notes et pondu un résumé de ma journée sur mon journal de terrain, je la rêvais inlassablement, en train de se pencher sur moi. Ses seins lourds s’approchaient de mon torse mouillé, je me mettais à les tâter, à les empoigner, à les embrasser, à les mordre. Ensuite, je relevais sa jupe, je la débarrassais de sa culotte, et après avoir tripoté son vagin avec mes doigts, je la pénétrais langoureusement avec ma bite dure et excitée. Elle me disait alors ’’Attends !’’, puis elle prenait mon sexe dans sa main gauche, puis elle le mettait dans sa bouche et le suçait comme une salope dépravée, la prostituée de mes rêves. Alors là, c’est moi qui lui disais ’’Attends !’’, je me remettais rapidement de mes émotions, et je l’enfilais sauvagement. Je la tournais et la retournais dans tous les sens, elle était mon objet, elle était ma quête réalisée, elle était ma salope, elle était… Elle n’était qu’une éjaculation solitaire dans les toilettes. Je réalisais alors qu’elle me manquait,  inévitablement, elle me manquait, j’étais seul, seul, et le sperme s’était étalé sur la cuvette sans que je puisse rien faire. Il n’y avait aucun moyen de l’approcher. Ce fut comme ça pendant les deux années qui suivirent, alors qu’elle n’était plus là, sauf le soir, dans ma tête d’amoureux pervers.

 

Je me débarrassais tant bien que mal de ces pensées en m’asseyant dans la salle. Elle était devant moi, prête à écouter mes arguments, puis le cas échéant, à critiquer mon travail. Je savais qu’elle n’avait aucun scrupule à adopter un ton dur, à durcir ses critiques, à mettre la pression sur le candidat. Elle arborait le sourire de l’ange prêt à déployer ses ailes de démon. Les deux autres paraissaient moins tendus. Ils regardaient leurs notes avec des yeux crispés. Chacun de leurs tas de feuilles disposés sur la table semblaient plus épais que celui de ma ravissante ’’tortionnaire’’.

 

Je commençais après la présentation rituelle de Girardot mon non moins traditionnel discours de présentation de ma recherche. J’appuyais sur l’avancée théorique que cette enquête avait permis d’accomplir, j’insistais sur l’originalité de ma démarche méthodologique, je soulignais le boulot énorme que j’avais accompli pour donner au fond de ma pensée une forme satisfaisante. Mes auditeurs me regardaient avec un œil bienveillant et attentif, méticuleux. Ma petite Isabelle sembla même embarrassée à un moment, comme si elle savait qu’elle n’allait pas pouvoir me piéger. Je finis, je le pensais alors, triomphalement mon petit speech. Tous les arguments que j’avais donnés plaidaient en ma faveur ; j’avais anticipé les critiques éventuelles et justifié tous mes choix. Les questions du jury allaient être une promenade de santé.

 

Girardot prit ses notes et déclama une éloge sans retenue, chantant les louanges de l’heureux étudiant qui avait pensé à tout, qui s’était démené sans retenue pour obtenir ses informations sur le terrain, qui, après avoir élaboré un objet aux limites précisément circonscrites, avait su se nourrir des grandes théories et pu les remettre en cause sans transgresser les droits scientifiques que sa grande expérience du terrain lui avait promulgué. J’étais un bon étudiant, travailleur, intègre, sain ; à un moment, il sous-entendit même que mon orientation politique, qui s’exprimait dans le choix et le traitement de mon objet, était la bonne. Aucune réponse de ma part ne s’imposait. C’était fantastique, cela dépassait mes espérances les plus folles, j’étais presque aussi heureux que si la soutenance s’était finie sur ces mots. Mais la vieille Jansetti était sur le point de débuter sa partie. Je me refroidis en regardant ce bloc d’expérience mettre ses lèvres en mouvement, et je redoutai soudain qu’elles ne donnent à entendre quelque parole désagréable.

 

Dans son discours, elle se borna à exprimer quelques griefs concernant ma façon de formuler certaines idées. Il y avait aux pages 12, 138, 205, 208, 312, 452 et 540 (dans les annexes !) de mon écrit, quelques phrases mal tournées, quelques adjectifs mal choisis, quelques mots maladroits. Sa critique la plus dure porta sur la définition d’un concept à la page 158. Dans l’ensemble, elle se disait tout de même satisfaite de sa lecture et trouvait que mon travail méritait une récompense particulière.

Je répliquai à ses quelques objections de façon posée, tranquillement, tout en jetant discrètement mes yeux sur les charmes agréablement soutenus de sa jeune collègue quand l’envie m’en revenait (on ne vainc le mal que par le mal). Je me soulageai en évoquant mes progrès accomplis en écriture depuis mon année de maîtrise et en laissant mon interlocutrice penser qu’ils se poursuivraient de manière régulière. Je finis en acceptant la critique et en improvisant un soupçon de solution au problème conceptuel qu’elle avait soulevé. Je lançai un dernier regard rapide sur les seins de ma chère Isabelle, en me disant qu’elle ne pourrait pas être plus dure.

 

Bien entendu, elle allait avec délice me prouver que je pensais faux. Elle prit ses notes entre ses deux mains, les secoua pour en faire un grand paquet homogène, posa ce paquet fermement sur la table, et, armant ses yeux en ma direction, commença à parler. Elle enchaîna quelques remarques générales sur la qualité de la mise en page et du plan puis s’attacha à la familiarité de mon vocabulaire.

Pour elle, cela ne passait pas. Comment pouvais-je parler de ’’philosophie’’ en évoquant l’idéal d’un des pompiers interrogés ? Un pompier, c’est vulgaire, déclara-t-elle, ça n’a pas d’idéologie, ça ne pense pas. Elle se mit à transpirer, comme si elle avait dit une bêtise. Aucun des deux autres membres du jury n’osa l’interrompre. Elle poursuivit, d’une voix tremblante.

Désormais, c’était la méthodologie, pourtant louée par mon directeur et exempte de tout reproche pour la vieille Jansetti, qui posait problème. Je n’avais pas fait suffisamment d’entretiens selon elle, c’était le signe d’un manque de rigueur étonnant à ce niveau. Elle pointa le chiffre : 95 pompiers enquêtés sur les 120 de la commune. Elle devint pâle.

Et puis, il y avait ma critique de la théorie du fameux… elle regarda sa fiche et s’arrêta net. Elle avoua ne plus avoir le nom, puis elle admit ne pas avoir lu mon texte en entier. Je sentais battre son cœur de plus en plus fort. Girardot et la vieille l’observèrent avec un mépris évident. Elle les regarda fixement comme si on venait d’entendre un immeuble voisin s'effondrer. Puis elle tourna sa tête et me dévisagea brutalement, comme si je venais de l’insulter. Elle semblait prête à reprendre son discours lorsque ses yeux se posèrent sur ses notes. En poussant un cri fragile et atone, elle lança ses coudes sur la table, y jeta sa tête, et s’écroula en sanglots.

 

’’Je ne veux plus avoir à justifier sans cesse mon existence’’, marmonna-t-elle entre ses bras, toujours collés contre ses joues. Je me mis à respirer vite et profondément ; j’espérais et je craignais que la situation ne dégénère. Mais les autres n’entendirent pas sa phrase, et m’annoncèrent sans emphase qu’ils allaient délibérer. Je sortis de la salle.

 

Je restai dans le couloir, assez anxieux de ma note mais aussi, curieux de savoir ce qui s’était passé pour la demoiselle. D’un coup, elle n’était plus la surdouée ambitieuse et recluse de mon école de doctorat, ou la directrice orgueilleuse, arrogante du laboratoire principal de la région. C’était comme si elle était redevenue une élève. Il me semblait que j’avais été le seul à réellement comprendre ce qu’elle avait chuchoté dans sa détresse. Je savais le coût de l’isolement, du travail sans relâche. Elle s’était certainement imposée une maturité qu’elle n’avait pas pour être à la hauteur de son statut de surdouée. Sous son assurance excessive, il se cachait une peur enfantine de finir seul. Mais peut-être est-ce le lot de tout être humain disposé très tôt à la responsabilité. Je le savais pour y être passé, pour m’en être défendu, pour avoir refusé le rôle que l’on voulait m’attribuer. Mais encore une fois, je ne pensais qu’à moi. J’étais encore en train de projeter sur elle mon propre fantasme de garçon frustré. Elle, c’était une femme.

 

La porte s’ouvrit. Je revins dans la salle d’un pas léger. Mon directeur m’annonça sans trop de cérémonie que j’obtenais une mention ’’très honorable’’ pour mon travail. Je le remerciai. Jansetti me félicita à son tour, de façon toute rituelle. Je lui exprimai toute ma gratitude.

Quant à la jeune femme, elle m’examinait avec beaucoup d’affection. Elle me congratula avec une sincérité dont seuls les gens réellement désespérés sont capables. Mon cœur se souleva et je lui retournai le compliment. Elle me gratifia d’un sourire magnifique, d’un sourire de petite fille qui croit découvrir dans les yeux d’un petit garçon ce qu’est l’amour au détour d’un jardin d’enfants. Je ne parvins pas à lui rendre, en présence des deux autres chercheurs, cet éclat d’innocence retrouvée qui se révéla pourtant à moi soudain comme un des bonheurs à vivre dans une existence d’être humain. Je me contentai de les inviter tous trois à fêter avec moi et mon peu d’amis l’achèvement et le couronnement de ma carrière scolaire.

 

Il était 23h30. Ma soutenance était finie depuis plus de cinq heures, et mes amis étaient en train de s’en aller. J’allais me résigner à fermer la petite salle que j’avais louée pour l’occasion, lorsque la directrice, à la grande surprise des quelques personnes qui restaient, surgit d’un pas hésitant. Elle vint directement s’adresser à moi, sur un ton doux et modeste qui exigeait des autres qu’ils nous laissent seuls. Mes derniers invités quittèrent la pièce, et je me retrouvais là, avec elle, sans rôle à jouer, et donc sans rien à dire.

 

’’Vous m’avez entendu, tout à l’heure, dans la salle, non ?’’, me demanda-t-elle. Je lui dis sans réfléchir, du tac au tac : ’’Oui, je vous ai entendu, et j’ai été beaucoup touché, j’imagine que c’est beaucoup de pression d’arriver là où vous en êtes. C’est ça, n’est-ce pas ?’’.

Son visage rougit quelque peu : ’’Oui, entre autres. Vous m’avez bien eu, cet après-midi. Moi qui pensais que je vous massacrerais comme les autres… Je me rappelle de vous à l’école doctorale, vous savez… A l’époque, je vous considérais comme un espèce de gamin attardé qui ne pouvait pas s’empêcher de reluquer les fesses des filles…’’ Elle respira, et récupéra un peu d’aisance, pendant que moi, je sentais la honte remonter de mon cou jusqu’à mon front.

’’Euh…,’’, bafouillai-je, ’’vous êtes sûre que c’est bien de moi que vous parlez ?’’ Elle éclata de rire : ’’Bien sûr ! T’arrêtais pas de lorgner sur moi pendant que la vieille Jansetti parlait de ses avancées sur la théorie du choix rationnel ! Et moi, je trouvais ça obscène de ta part…’’ Je commençais à m’étouffer. Mes yeux furent hors de leurs orbites pendant quelques centièmes de secondes. Elle esquissa un petit sourire timide, comme un grand qui ne voulait pas sortir. ’’J’ai fait n’importe quoi.’’ La honte redescendait un peu, et je pus la questionner : ’’Comment ça ?’’

 

-         Tu étais fort, toi avant ?

-         Comment ça, avant ?

-         Eh bien… à l’école primaire, au collège.

-         Oui, mais j’ai tout fait pour être un cancre. Je le regrette un peu de temps en temps.

-         (déçue) Ah bon…

-         Mais au fond, ce n’est pas plus mal comme ça. Je suis quand même arrivé à bon port. Pourquoi vous me posez cette question ?

-         S’il te plaît, tutoies-moi. Tu vois pas que j’essaye de… enfin…

-         Oui. (petit silence)

-         Embrasse-moi.

-         Quoi, QUOI !?

-         Viens, approche-toi, dis-moi que tu m’aimes. Peu importe que tu ne me connaisses pas…

 

Et j’osai alors l’embrasser à pleine bouche, sans me poser de questions, sans me dire ’’ça va marcher, ça va pas marcher, elle va m’aimer, elle va me haïr’’. Il n’y avait qu’à aimer, et le reste pouvait attendre. Et elle s’engageait, elle aussi, sans retenue, sans frein, avec une passion inimaginable, une ardeur que je n’avais jamais osé imaginer, jusque dans mes fantasmes les plus frénétiques.

 

Au petit matin, nous fûmes dérangés par le locataire de la salle. Nous quittions l’endroit sans avoir pu profiter du petit moment de battement qui nous aurait aidé à réaliser. Tant mieux.

Aujourd’hui, je soulève toujours sa jupe d’un œil enchanté, mais je le fais pour de bon !


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