TESTART, Alain : La Servitude volontaire I. Les morts d’accompagnement, Errance, Paris, 2004
Les quatre premiers chapitres exposent les données (archéologiques et ethnologiques) à partir desquelles l’auteur, dans les chapitres 5 et 6, élabore une « sociologie élémentaire des morts d’accompagnement » puis en explore les « implications sociales et politiques ».
Le chapitre I est consacré aux témoignages classiques (Hérodote sur les Scythes, par exemple) et contient un « intermède théorique » important pour l’étude, où Testart distingue le sacrifice, effectué avec ’’l’aide’’ d’un sacrifiant et destiné à une divinité, de l’accompagnement. Ce dernier est questionné dans son aspect sociologique, et non religieux, ce dernier aspect n’étant pas mentionné dans les témoignages disponibles, anciens ou récents.
Les chapitres II, et III présentent des exemples un peu partout dans le monde, Afrique, Asie, Océanie, Amériques (p.238 une carte montre qu’il y a en fait « trois grandes zones marquées par une tradition d’accompagnement funéraire » : Afrique, à l’exception du Maghreb et de Madagascar, un large pan de l’Asie et de la Russie, une bande verticale qui part du Mexique, descend les pays d’Amérique Centrale, longe la cordillère des Andes et s’achève aux limites de l’actuelle Argentine).
Le chapitre IV est consacré aux « incertitudes », surtout concernant les pratiques en Europe (Grèce, Turquie, Gaule) et les tombes préhistoriques (tombes doubles, distinction tombes symétriques/asymétriques, les secondes étant supposées représenter les cas d’accompagnement, même s’il y a des doutes ; par exemple, « lors de la guerre en Asie Mineure en 1919-1922, entre Grecs et Turcs : deux combattants ennemis, morts ensemble dans un corps à corps, pouvaient être enterrés ensemble », on voit que cela ne relève pas de la fidélité personnelle).
Dans les deux derniers chapitres, Testart propose plusieurs analyses et explications : l’accompagnement n’a donc rien à voir avec le sacrifice, il est une pratique laïque ; la mort de l’accompagnant entérine au moins la dépendance et la fidélité envers une personne (celle du roi ou du seigneur, en tout cas celle du supérieur à qui on est lié personnellement, à l’exclusion de toute autre relation de dépendance), parfois, mais rarement, une amitié forte. L’accompagnant est le plus souvent un serviteur royal, un esclave, un compagnon ou suivant (catégorie illustrée par l’exemple du samouraï), et ce qu’il appelle un « sujet libre d’un Etat théocratique » (deux tribus, où les souverains sont vénérés comme des dieux, seulement - « les Natchez, et peut-être, les Incas » p.208 - sont recensées pour ce cas). La pratique se retrouve à chaque fois dans des régimes despotiques (mais pas tous les régimes despotiques ne s’y livrent). Testart oppose ces relations personnelles aux relations engendrées par les Etats bureaucratiques modernes (« le bureaucrate n’est précisément le fidèle de personne » p.235), Etats qui une fois constitués s’opposaient à ces pratiques et les interdisaient (exemple du Japon du 17ème siècle, qui fit tout pour éviter les suicides de vassaux prêts à suivre leurs maîtres dans la mort). Il achève le volume en définissant la notion de despotisme (définition déjà utilisée dans L’esclave la dette et le pouvoir), société où le pouvoir « est exercé par un seul » et « ne tolère aucun autre pouvoir indépendant à ses côtés, de quelque nature qu’il soit, politique, économique ou religieux », « lorsqu’il s’assimile ou se subordonne tous les autres pouvoirs possibles » ; on y remarque l’absence d’une « classe indépendante de propriétaires fonciers » (même en monarchie absolue, il y en a une) (p.240). Le deuxième volume traite du fait que « les relations personnelles sont autant de facteurs de pouvoir » (p.243).
Précisions
Le satî est l’accompagnement par les veuves.
Le népotisme est un favoritisme à l’égard des parents et des proches.
Citations
« Je crois, – et c’est la thèse première de cette étude – que la présence de morts d’accompagnement dans une société témoigne de l’existence en son sein de dépendants personnels dont le maître est en droit de tout attendre. Je pense aussi qu’avoir de tels hommes à sa disposition, disposer du support de tels fidèles, c’est déjà avoir un grand pouvoir ou, du moins, cela autorise-t-il à en caresser le rêve. Je crains qu’en disant cela, j’ai déjà tout dit, et le thème d’ouverture de cet ouvrage, et la finalité de l’entreprise. » (pp.6-7)
« En conclusion, la croyance d’un monde post mortem organisé sur le modèle de celui-ci n’est une condition ni nécessaire ni suffisante pour que le défunt se fasse accompagner de biens ou de serviteurs. Elle n’est pas nécessaire puisque l’on voit des cultures dans lesquelles cette croyance fait défaut alors que la pratique du dépôt funéraire est attestée. Elle n’est pas suffisante parce que l’on ne voit pas comment des représentations religieuses en elle-même pourraient justifier l’accumulation de richesse dans certaines tombes ou les hécatombes que la mort des rois ou des grands suscite. Les raisons générales de ces phénomènes apparaissent bien plus simples et plus humaines : lorsque ces hécatombes ou ces dépôts sont ostentatoires, ils représentent une manifestation de la puissance ou de la grandeur du défunt ; autrement, ces pratiques renvoient banalement à l’idée que l’homme est attaché à ses propriétés et entend les conserver. » (p.40)
« La pratique de l’accompagnement témoigne de l’existence de relations personnelles, de liens personnalisés particulièrement nets et forts. C’est déjà une information d’une certaine importance sur la société. Peut-on dire plus ? Que ce que nous donne à penser ces cas spectaculaires, mais relativement rares, d’accompagnement est en réalité beaucoup plus général dans la dite société Peut-on envisager en d’autres termes que l’accompagnement ne soit que la partie immergée de l’iceberg ? L’accompagnement funéraire est à coup sûr une pratique extrême, pour ne pas dire excessive : et on voit mal comment un tel comportement, dans sa démesure, pourrait être autre chose que le grossissement d’un phénomène plus courant et beaucoup plus banal. Aussi paraît-il raisonnable de penser que l’accompagnement est, pour la société qui le pratique, l’indice de ce que les relations personnelles y sont d’une certaine importance. » (p.231)
« Toutes ces idées se rejoignent pour conférer un même parfum de tyrannie à la pratique de l’accompagnement, qu’elle soit imposée ou consentie. (…) tout despotisme n’est pas associé à l’accompagnement. Ni l’empire ottoman, ni l’Inde moghol, ni la Chine, pour reprendre les trois exemples classiques de l’époque de Montesquieu, ne la pratiquent – en dehors du satî pour les deux derniers exemples. L’idée que tous les despotismes pratiqueraient l’accompagnement est d’ailleurs incompatible avec la thèse que nous développions dans la section précédente : la bureaucratie met fin à l’accompagnement. Et il est certain qu’il existe à la fois despotiques et dotés d’une solide bureaucratie. Mais si despotisme n’implique pas accompagnement, nous ne sommes pas loin de penser qu’accompagnement implique despotisme. Au moins une certaine tendance au despotisme. En effet, toutes les grandes régions marquées, à un moment ou à un autre de leur histoire, par ce que nous avons appelé une tradition culturelle de l’accompagnement sont aussi des régions notoirement marquées par l’émergence de régimes politiques despotiques. » (p.237)
« Dans une hiérarchie personnelle l’inférieur ne doit pas obéissance au supérieur de son supérieur. C’est là un aspect bien connu de la vassalité dont le caractère personnel a été bien mis en lumière dans la très classique étude de Marc Bloch –[en note, Testart précise : ’’plus spécialement pp.209 sq., mais en réalité c’est la thèse centrale de La Société féodale et il faudrait citer le livre entier’’]– : au moins pendant le haut Moyen-Age, ce n’est pas l’élément réel (c’est-à-dire en termes juridiques la chose, le bien, ou encore, dans la terminologie de l’époque, le ’’fief’’) qui fait la relation entre le seigneur et son vassal, mais bien le rapport d’homme à homme. » (p.227)
« Chez les Tombema-Enga, on peut même tuer des gens de son propre clan ou sous-clan pour venger un ami » (p.243)
« L’accompagnement de la personne est contraire à tout l’esprit du système [bureaucratique] qui demande justement une fidélité à la fonction, par delà la personne qui l’occupe ou l’occupait. En dernier lieu, il faut souligner l’idée même de fidélité à la personne qui est contraire au principe bureaucratique. C’est tout au plus un abus, une entorse aux règles ; cela relève du pot-de-vin, du népotisme ou du clientélisme. Les fidélités personnelles sont non seulement inutiles au service de l’Etat, elles lui sont néfastes. Elles engendrent d’éventuels pouvoirs parallèles autour des personnes trop entourées de fidèles. Ces gens influents sont une menace pour l’Etat. Aussitôt qu’un Etat est conçu comme une chose abstraite (et non comme une fidélité à la personne du Souverain), les fidélités personnelles deviennent suspectes. » (p.235)
« Le nombre de suivants dans la mort est nécessairement plus grand (supérieur ou égal, mais pas inférieur) au nombre de suivants dans la tombe. » (p.242)
« (…) même dans une société qui pratique largement l’accompagnement, il est clair que l’ensemble des esclaves ne sont pas tués à la mort de leur maître. (…) De même, tous les fidèles ne suivent pas leur seigneur dans la mort. (…) maintes sociétés ont eu des esclaves ou ont fait jouer un rôle important aux fidélités sans qu’elles aient le moins du monde pratiqué l’accompagnement. Pour toutes ces raisons, l’accompagnement n’est jamais qu’un indicateur par défaut de l’importance des relations personnelles dans une société. L’accompagnement, pour reprendre l’image à laquelle nous avons déjà eu recours, n’est que la partie immergée de l’iceberg. Il y a donc tout lieu de penser que les fidèles ont été, dans nombre de sociétés, beaucoup plus importants, en nombre, en types, etc. que ce que l’on suppose ordinairement. » (p.242)
« (…) la dépendance est inscrite dans la personne même du dépendant, elle lui est intrinsèque et est particulière à son état (statut). C’est la dépendance (la relation) ici qui est personnelle. (…) Partout où il y a des pauvres, ils sont dépendants, d’une façon ou d’une autre, des riches qui leur donnent du pain ou leur fournissent du travail ; mais il s’agit d’une dépendance matérielle et ils ne sont pas dépendants de leur personne. » (p.223)