TESTART, Alain, Pour les sciences sociales. Essai d’épistémologie, Paris, Christian Bourgeois, 1991

 

« D’un côté, il y aurait les dures, de l’autre ce serait les molles. Une division implacable, définitive entre deux séries de disciplines scientifiques. » (4ème de couverture) Pour démolir cette barrière, Testart a recours à des arguments rationalistes et s’appuie sur des travaux de Galilée, Popper, Kant, Descartes, Hayek, etc. Se constituer en sujet connaissant marque le début de l’activité scientifique, mais Testart critique l’idée d’un sujet « hors du monde », la dualité « sujet/objet » (liée à la distinction « âme/corps ») injustifiée à partir du moment où l’on admet que pour chaque sujet, la totalité de l’environnement est objet. Comme il le dit p.25, « la première caractéristique du sujet de la connaissance, relativement à un monde, ce n’est pas d’être un sujet pensant, c’est d’être de ce monde. Car si je n’en étais d’une façon ou d’une autre, je n’aurais rien à en penser. », et p.28 « l’observateur une fois observé devient un simple objet du monde ». Si ces remarques suffisent à justifier ses conceptions, Testart se sent ensuite obligé d’aborder la vieille question de l’explication ou compréhension en sciences sociales. Il argue que « l’espace physique est le même pour tous alors que les hommes ne vivent pas dans les mêmes espaces sociaux. » (p.88) Il défend l’autonomie des sciences comme autant de subjectivités/objectivités (puisque les deux ne peuvent être contradictoires dans son système) différentes, des sciences donc placées sur un pied d’égalité, pas une n’étant plus noble que l’autre. Ce sont les questions qu’elles posent au monde qui les définit et les autonomise. Dans l’ensemble, il se dégage une envie de rigueur, voire de « raideur » (qui ne m’enchante guère). Comme je l’ai écrit dans la conclusion du mémoire, Testart n’a recours à aucun argument relativiste ou issu de la sociologie des sciences (en fait, puisqu’il voulait faire un essai d’épistémologie, il en est resté à l’épistémologie pure, en accord avec les conceptions ’’sciences autonomes etc.’’ qu’il défend). Résultat : le gage de rigueur qu’il défend avec l’autonomie des sciences est facilement retournable contre lui. En fait, là c’est moi contre lui (et moi, c’est l’emprunt indifférencié mais contrôlé de partout, et pas la rigueur autonomiste qui n’aurait jamais permis à certains travaux d’émerger – et la liste serait longue : Marx, Wittgenstein… soyons même plus violents, si on s’était imposés cette rigueur dès le début, il n’y aurait jamais eu de connaissance. Les philosophes grecs tiraient de tous les côtés sans égard pour des barrières disciplinaires. Leurs travaux restent valables grâce à la rigueur de leur logique, pas à la pluralité des champs alors sans noms où ils allaient piocher leurs concepts.)

 

Citations

 

« Si l’homme peut faire un jour la théorie du social c’est parce qu’il est social, exactement pour la même raison qu’il a pu faire la théorie de la physique parce qu’il est physique. » (p.59)

 

« Si le physicien est dans le monde physique au même titre que l’historien est dans le sien, il peut tout autant se prendre lui-même comme objet d’interrogation et se demander par exemple : qu’en est-il donc de l’être physique de l’homme pour qu’une science de la physique soit possible ? Ou encore, pour restreindre et préciser la question, tout en lui donnant une forme moins philosophique : quelles sont les propriétés mécaniques de l’homme pour que celui-ci ait pu élaborer une théorie générale de la mécanique telle que nous la connaissons depuis Galilée jusqu’à Einstein ? Il fallait entre autres que l’homme soit un être doué de mobilité, car une huître même intelligente, ne pouvant faire varier son point de vue, ne pourrait se faire aucune idée de la relativité du mouvement. » (p.74)

 

« Il n’est guère besoin d’être devin pour prévoir que, si les sciences sociales arrivent un jour à formuler quelque principe général, cela ne pourra consister en ces tristes banalités que l’on nous sert encore aujourd’hui, tels le désir de puissance, la nécessité pour les hommes de s’assembler en société, ni la nécessité de conjurer la violence, pas plus que le profit ou la lutte contre la nature pour lui arracher ses ressources. (…) Nous ne prétendons nullement qu’il faille envisager les acteurs sociaux comme les automates de Vacanson ni qu’il suffise de les traiter statistiquement. Au contraire, il faut chercher à comprendre leur conduite en fonction des valeurs sociales qu’elles supposent et tenter de pénétrer le sens de leur discours. Mais ceci ne nous apparaît que comme la toute première étape de la démarche scientifique. » (p.84)

 

« Résumons : 1° chaque science traite toujours du même monde qui est unique ; 2° chacune est susceptible de s’appliquer à chaque chose du monde, autrement dit est coextensive en droit ou en principe à la totalité du monde ; 3° les différences entre les sciences ne provenant pas du monde, qui constitue en quelque sorte leur seul et unique objet général, elles proviennent de leur problématique.

 

Je propose d’appeler champ épistémologique d’une science la façon dont le monde est mis en perspective par cette science relativement à un sujet (c’est le sujet propre de cette science) et dont il est articulé en objets, le tout au moyen d’un système articulé de concepts qui permet de poser certaines questions (c’est le plan problématique de cette science).

 

Dire que l’objet d’une science est défini par son champ épistémologique, c’est dire que deux sciences diffèrent d’abord par les questions qu’elles posent au monde.

C’est dire aussi, et à la fois, que pour une science déterminée toutes les choses du monde ne peuvent être pertinentes mais que chacune y est en principe repérable dans son champ. » (p.104)

 

« Dire que les sciences sont autonomes, c’est dire aussi que chacune doit développer dans ses propres termes, et dans ceux-ci seulement, l’explication complète de chacun des phénomènes qu’elle prétend étudier. Or, un des effets du marasme qui règne dans les sciences dites ’’humaines’’ a été l’apparition d’explications éclectiques qui empruntent, selon les besoins et sans aucun principe sinon celui de la facilité, tantôt à la problématique d’une discipline, tantôt à l’autre. (…) Ce balancement indécis entre deux disciplines ne traduit rien d’autre que l’immaturité de chacune. C’est aussi pourquoi la vogue actuelle de l’interdisciplinarité, lorsqu’elle concerne lesdites ’’sciences de l’homme’’ paraît bien peu propice à l’éclosion d’une véritable scientificité dans ces disciplines. Cette interdisciplinarité d’ailleurs ne consiste généralement en rien d’autre que la juxtaposition de points de vue différents, chacun s’enfermant dans sa spécialité. » (pp.108-109)

 

« Est réel ce qui fait référence. La référence par rapport à laquelle on juge d’une irréalité, d’une illusion, d’une apparence. Pas de réel qui ne fasse couple avec son contraire. » (p.132)


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