Si seulement j’étais juif…
Un petit texte à l’humour bien brutal.
J’ai longtemps été antisémite. Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai eu tort. Toute ma vie. Aujourd’hui… j’ai affronté cette lettre… et j’ai compris.
A l’adolescence, quand j’avais 17 ans, j’avais le béguin pour Sarah, cette charmante demoiselle aux formes généreuses qui me repoussait incessamment. Le jour où elle me gifla devant toute la classe fut le moment de ma révélation : les juifs étaient inférieurs. Je lui demandais juste de me sucer la queue, rien de plus. Ca demandait pas d’atomes crochus. J’ai pensé alors qu’elle agissait en tant que juive radine de son corps, pas en tant que femme.
J’étais totalement idiot ce jour-là. S’ils passaient leur temps à faire des blagues de cul en public, c’était pas pour rien.
Je me souviens de la bar-mitsva de mon meilleur ami alors à l’époque, Moïse Lévy ; c’était deux semaines avant la gifle. Il avait blagué avec Sarah tout l’après-midi. Puis elle était montéé à l’étage pendant que tout le monde faisait la fête en bas. Alors que j’étais monté la suivre, je me retrouvais le témoin surprise de ses halètements, contenus, derrière la porte. Sur le coup, j’ai pensé qu’elle était en train de se branler. J’ai hésité à ouvrir la porte, mais j’ai pas osé. Neuf mois plus tard, juste deux mois après la sortie du lycée, j’apprenais que Sarah avait accouché ; j’avais pas fait la relation. A ce moment, je commençais à fréquenter les amis skinheads de mon frère. Je comprenais pas qu’ils avaient tout calculé. Et je suis sûr que leurs parents étaient dans le coup.
En fait, les juifs sont forts parce qu’ils calculent tout. Je n’ai plus eu de nouvelles de Sarah à partir de cette époque. Et… aujourd’hui :
« Cher Philippe,
Je me permets de t’écrire à la vieille maison de ton père, j’espère qu’il appartient encore à ta famille et qu’on a pu te transmettre cette lettre.
Ma femme dit t’avoir aperçu au supermarché la semaine passée. Tu es donc encore dans le coin depuis tout ce temps. Tu as disparu si subitement à l’époque, aujourd’hui encore je ne comprends pas comment et pourquoi. Réponds à cette lettre, je t’en prie. On pourra se raconter le bon vieux temps !
Je suppose que tu aimerais avoir des nouvelles de moi. J’ai 69 ans aujourd’hui, ma femme Sarah, la même que celle qui t’a giflé au lycée (ne nous en veux pas !), a fêté ses 70 ans la semaine passée. On a pas été épargnés par les problèmes de santé ces derniers temps, heureusement le docteur Zimmermann, qui est un ami de la famille, s’occupe bien de nous. Tu te rappelles peut-être de lui, il avait 6 ans quand on était sur le point de passer notre bac. Son père peut être fier de lui, il fait du bon boulot à la clinique de son oncle.
J’ai passé quarante ans de ma vie à effectuer des opérations informatiques pour le compte d’une banque new-yorkaise, et j’en ai gardé l’amour de l’Amérique. On est restés à Manhattan pendant 13 ans, après quoi on est revenus ici, Sarah n’en pouvait plus de travailler à l’université du New Jersey, qui comme tu sais est loin de l’île, fallait faire l’aller retour pour les gosses et elle en pouvait plus. On a vite retrouvé des jobs équivalents en France, et on les a gardés jusqu’à la retraite.
On a eu trois enfants, ils ont maintenant 25, 38 et 41 ans. Je suis très fier de Salomon, celui qui a 38 ans. Il est le P-DG des cosmétiques Vichy, tu sais pour les soins du visage. Une belle réussite ! David, 41 ans, est devenu vétérinaire, à l’époque il suivait des cours avec Michel Klein, je sais pas si tu te souviens, celui du Club Dorothée. Il se trouvait qu’il était l’oncle d’un cousin de Sarah, un hasard heureux, on a pu profiter de sa petite notoriété, et David gagne pas trop mal sa vie. Quant à Charles, le « petit », il finit son école d’ingénieur à Albi, il fait les Mines, on verra bien ce qu’il fera ensuite. Il compte certainement sur un petit coup de main de papa et maman ah ah ah ! Mais je pense qu’il s’appuiera plutôt sur son frère le big boss !
Donne-nous de tes nouvelles à l’une des ces deux adresses, comme il te plaira :
LEVY Moïse – Résidence le Jardin d’Or – Villa n°1 – 75016 PARIS
Ou LEVY Moïse – Houston Street, 10 – New York, USA
Comme tu t’en doutes, le timbre est beaucoup moins cher sur Paris ! J’aurais bien voulu t’inviter mais on est jamais au même endroit avec Sarah. Depuis que les enfants ont quitté la maison, on bouge tout le temps. Je serai très heureux de recevoir une réponse, on a été dans la même galère tous les deux, et j’aimerais bien savoir où tu as échoué.
Amitiés,
Moïse. »
Ce que je lis dans ces mots, c’est la preuve écrasante que les juifs constituent la race la plus puissante qui ait jamais existée sur Terre. Les juifs, ils nous sont supérieurs. Avant, quand mes amis skinheads me parlaient du complot juif, je pensais qu’ils déliraient, que c’était pas possible. Ils étaient trop cons, les juifs, je pensais, pour arriver à organiser un tel truc. Ca collait pas avec le fait qu’ils étaient une race inférieure. Je les ai sous-estimé, toute ma vie.
J’ai 70 ans, et je n’ai rien accompli. Je ne sais pas quoi répondre à cette lettre. La mise en place du quatrième Reich... le rêve de ma vie… a été un échec... pour moi… pour tous les autres… Moïse et Sarah, eux, ont tout réussi. Ils poursuivent en toute quiétude l’histoire que leurs anciens ont écrit pour eux, entretenant l’esprit de complot qui leur a permis de vivre dans le luxe et la richesse. Mes enfants, eux, sont au chômage et passent leurs journées à écrire des pamphlets antisémites, comme si ça pouvait avoir un avenir. Si seulement j’étais juif…