Les
problématiques liées aux syndicats
Texte écrit pour un exposé réalisé
à plusieurs sur la représentation collective. Il en constituait la quatrième
partie, au sein d’autres portant sur le syndicalisme européen, par exemple (et quel bel exemple…).
Les syndicats ont été confrontés depuis la fin des « Trente Glorieuses » à quatre problèmes principaux ; surmonter l’individualisme croissant dû entre autres au consumérisme de masse dont ils avaient contribué à créer les conditions après la Seconde guerre mondiale ; se défaire des effets pervers dû à leur institutionnalisation ; trouver leur place dans un univers de communication toujours plus rapide, qui supporte mal dans son principe la stagnation lexicale ; organiser la riposte des travailleurs face à l’offensive internationale des organisations de commerce et des grandes entreprises. Je vais développer sur chaque problématique à partir de quelques lectures, à défaut de réelle expérience du syndicalisme.
1) Problématique individuelle
Si une idéologie individualiste s’est manifestée jusque dans des disciplines historiques intrinsèquement vouées à la défense du collectif telles que la sociologie, cela ne témoigne pas seulement de l’activité intense des libéraux mais également des conditions positives de sa réception. Les évolutions techniques, la diffusion de l’information sur des supports individuels et, en particulier, le consumérisme de masse ont contribué à élargir la diffusion d’un mode de vie et d’une façon d’être qui étaient autrefois réservés aux élites. Cependant, si dans les élites, la différenciation n’empêche pas, en raison du nombre peu élevé des membres du cercle, la constitution d’un collectif conscient de ses intérêts (clubs, associations patronales…), il en est autrement dans les classes plus larges. La conjonction entre le nombre de personnes potentiellement concernées par les enjeux de classes et la différenciation effective entre les individus permet plus difficilement l’organisation de collectifs soudés et homogènes, sauf à l’occasion de conflits exceptionnels sur des thèmes suffisamment généraux pour être fédérateurs, et donc générateurs de vie civique.
Cela devient encore plus difficile lorsque sur le terrain, les employeurs mettent en place des stratégies pour rompre a priori les dispositions désormais traditionnelles à la solidarité mécanique.
Premièrement, en rapprochant l’encadrement du travailleur, la direction a coupé le fil qui reliait naturellement auparavant le travailleur lésé au syndicat. Plus encore, les grandes entreprises ont redéfini l’éthique de la besogne pour le compte de leurs employés en empruntant aux syndicats les valeurs de travail et de reconnaissance tout en écartant les termes de domination et de lutte de classes. A travers le management, elles ont procédé à un « feutrage de la relation salariale » (Le Syndicalisme au futur, dir. Jean-Pierre Durand, 1996).
Deuxièmement, les travailleurs changent de plus en plus souvent d’entreprises. Si l’individu en quête d’expériences diverses bouge par choix, la réorganisation du marché du travail due à la dérégulation générale de l’économie mondiale depuis la fin des années 1970 a accru la mobilité contrainte du travail. Il est compliqué dans ces conditions de constituer des collectifs stables à l’intérieur de l’entreprise et d’y défendre ses intérêts.
Cependant, la première de ces stratégies implique qu’il y ait une convivialité minimale sur le terrain et trouve ses limites lorsque les salaires baissent à un point inacceptable ou que les cadences sont intensifiées excessivement en raison de la concurrence internationale. Elle paraît également vaine lorsque se profilent des menaces de délocalisation de l’activité.
La seconde suppose que les individus séparent leur vie au travail du reste de leur existence, ce qui est de moins en moins le cas. Une organisation syndicale aurait de toute façon du mal à se pérenniser si une activité militante n’avait pas lieu en dehors de l’entreprise.
Jean-Marie Pernot sous-entend dans Syndicats : lendemains de crise ? que l’individualisme peut être une chance pour les syndicats car il accroît les expectations des participants au collectif. Les pressions de plus en plus lourdes portées sur le salariat pourraient bien amener les syndicats, s’ils étaient investis par des individus aussi exigeants, à trouver l’unité qui leur fait défaut pour améliorer la situation de tous les travailleurs, passagers clandestins compris.
2) Problématique institutions
Pour le moment, cette désaffection des individus a également une incidence sur les syndicats eux-mêmes, dont le renouvellement se trouve dès lors limité et qui se contente faute de mieux de routines « institutionnelles » qui mettent en danger son image et sa réputation, et ceci à l’intérieur de chacun et entre eux. Les organisations syndicales semblent tellement gravées dans le marbre à côté des institutions politiques qu’elles finissent presque par se confondre avec elles, non sans raison, puisque certaines confédérations (suivez mon regard) sont attachées traditionnellement à des partis. Le syndicaliste était un représentant des travailleurs ; maintenant, il est le représentant d’une institution historique, dont la légitimité est plus fondée sur la tradition que sur un idéal autogestionnaire/communiste ou plus simplement un objectif de défense des salariés. Résultat : « les multiples luttes d’influence auxquelles se livrent les organisations syndicales provoquent un sentiment de rejet parmi les salariés. Ils ne se sentent pas concernés donc extérieurs. » (Le Syndicalisme au futur, dir. Jean-Pierre Durand, 1996, p.326)
Par ailleurs, l’institutionnalisation trop poussée dont souffrent la plupart des organisations a crée une professionnalisation du statut de militant qui a coupé les responsables hiérarchiques des bases, aux deux sens du terme, pour lesquelles ils sont censés se battre. Des bases/fonctions de l’organisation elle-même dans un premier temps, qui sont de gérer avec les travailleurs les rapports parfois conflictuels avec les directeurs ; dans un second, des bases/adhérents dans l’entreprise, c’est-à-dire, les travailleurs confrontés parfois à l’arbitraire patronal, parfois aux reproches des managers. Cette sclérose de l’activité syndicale trouve une confirmation lorsque Daniel Richter (délégué central CFDT chez Renault, et auparavant métallurgie) prescrit dans Le Syndicalisme au futur (1996, Jean-Pierre Durand, dir.) : « il faut arrêter les effets pervers de l’institutionnalisation du syndicalisme et donner la priorité absolue à l’engagement des syndicalistes sur les terrain, dans les ateliers et dans les bureaux. » (p.333) Si on s’en tient aux éléments développés dans la partie 1, on peut penser que ce mouvement est déjà amorcé.
3) Problématique médias
Le développement des mass media (journaux de référence, télévision) a eu pour corollaire la diffusion d’une image et d’un discours associé à chaque objet traité, aux contours bien délimités, prompt à créer des stéréotypes, voire des préjugés, dans la tête des gens qui les reçoivent. Le syndicat n’a pas échappé à cette règle. En tant qu’acteur institutionnel, il a développé des instruments de communication qui lui permettent dans un double mouvement de diffuser les actions qu’il organise ainsi que les objectifs qu’il se propose de remplir et de faire sa promotion pour le recrutement de nouveaux adhérents. Les deux sont intrinsèquement liés par la communication elle-même, puisque le récepteur intéressé se fera forcément une opinion de sa probabilité à la participation, ou adhérera s’il adhère au stéréotype qui lui est présenté ; tandis que l’autre passera son chemin ou zappera après s’être distrait.
Pour le spectateur, cette image créée par le média peut entrer en consonance ou en dissonance, sans ordre de hiérarchie, avec :
- les autres idéologies, rationalisées par le récepteur ou présentées comme pragmatiques, séduisantes, nouvelles ou simplement dominantes,
- les valeurs les plus simples de charité et d’humanisme,
- les autres informations liées à l’actualité,
- les pratiques du syndicat sur le terrain,
entre autres (difficile d’être exhaustif sur de telles questions).
Mais quoiqu’il en soit, l’exigence de dynamique de l’information n’est en aucun cas favorable à la couverture de conflits sociaux parfois très longs et aux enjeux souvent trop compliqués pour être résumés en un slogan (les personnes qui se mobilisaient contre la loi d’égalité des chances en ont fait les frais lorsque le CPE a été remplacé). L’émiettement des conflits joue aussi dans le sens où leur localisation extrême, parfois à la branche ou même à l’entreprise, n’encourage pas les médias à les mettre en valeur et ne permet pas la mobilisation fictive de l’opinion publique (qui est elle aussi une fiction, créée à partir d’avis supposés convergents[1]). La représentation étant « fondée sur la légitimité à dire une parole au nom de ceux qui sont absents » (Pernot, Syndicats : lendemains de crise ?, p.301), les médias tiennent (et sont) logiquement une place de choix dans la résolution des conflits nationaux, au détriment des locaux, qui font moins d’audience.
La thématique « moderniste », liée depuis vingt ans dans les médias au monde de l’entreprenariat et excluante sinon ignorante des enjeux attachés au travail (conditions, salaires, etc.), laisse peu de place au discours syndical pour se développer. Dans les médias, à travers le « modernisme » sont renommés en permanence des objectifs et des valeurs, présentés comme à la libre disposition des individus, que le syndicat vient contester en période de crise avec sa rhétorique habituelle. D’où peut-être la nécessité pour les syndicats de refondre plus régulièrement leur vocabulaire afin de conserver leur place dans le spectacle organisé de notre époque. Il semble que les valeurs portées par les mouvements sociaux sont en train de se modifier sous le poids de l’individualisme et du multiculturalisme mais qu’elles tardent à s’exprimer sous une nomenclature neuve. Les syndicats pourraient apporter leur contribution à la construction d’un nouvel édifice sémantique, au risque cependant de s’aliéner une partie de leurs effectifs.
Cependant, médias ou pas, il y a de plus en plus d’insatisfaits, de chômeurs, de travailleurs pauvres, et le « modernisme » ne pourra pas durer longtemps face aux impatiences irrépressibles de la faim. Si, ces dernières années, l’image des syndicats s’améliore, ce n’est pas par hasard non plus.
L’individu qui n’a pas connu la précarité, laquelle semble s’étendre aux classes moyennes (Halimi, Le Grand bond en arrière, 2002), vit encore avec l’illusion que ses droits fondamentaux sont acquis et constituent un cadre garanti par des médias à l’affût de tout cas déplacé, donc stable, jamais remis en cause, sauf loin, au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie du Sud-Est. Gageons que la réalité le rattrapera bientôt.
4) Problématique monde
Au niveau mondial, les organisations d’industriels et des commerçants défendent sans trop de résistance les intérêts des multinationales. L’union des travailleurs de tous pays ayant tardé à se concrétiser, ce sont les élites, plus réduites en nombre, qui ont pu s’instituer au niveau international et édicter les lois assurant leur domination. La présence de nombreuses entreprises multinationales dans des lobbies proches des parlementaires européens et d’autres continents, le va-et-vient de certains dirigeants d’entreprises entre fonctions gouvernementales et présidences de grands groupes, la prépondérance des règles de l’OMC sur le droit des nations sont des faits avérés permettant de juger de l’emprise d’une élite d’intellectuels et d’actionnaires sur des masses appauvries ou surexploitées.
Face à ces injustices, les syndicats, en tant qu’organisation de défense des travailleurs, peuvent diffuser des faits et s’appuyer sur les valeurs les plus simples de charité, d’humanisme ou de mérite pour convaincre des failles du système et encourager les personnes à participer au conflit. Mais puisque la surexploitation a lieu dans des pays enchaînés politiquement plutôt qu’économiquement, il est peu crédible 1) que des syndicats se forment dans ces nations, 2) que les syndicats occidentaux soient jugés compétents pour régler des problèmes dans un champ qui n’est pas censé être le leur. Si une internationale syndicale se forme, il faudra qu’elle s’occupe de problèmes que les élites internationales se gardent bien de résoudre : prolifération des dictatures, redistribution inégale des richesses, conflits interethniques. Ajoutons à tout cela les questions environnementales et on se rendra compte que les syndicats ne seront pas les seuls acteurs importants dans le futur.
[1] Les mass media peuvent à leur guise agréger des individus pour refléter le consentement populaire en matière politique puis les distinguer pour promouvoir de nouveaux produits commerciaux.