Présentation du mémoire
Un an de travail sous la direction d’une dame aimable, et voilà le résultat. Une farce gigantesque qui n’aura fait rire que moi. Le thème d’origine était les relations hommes/femmes dans un syndicat patronal auquel je croyais avoir accès après une première visite, naïvement. Pour le reste, c’est expliqué dans le texte. Un texte que je regrette maintenant d’avoir écrit, et peut-être plus tard dans le futur quand j’aurai enduré toutes les conséquences qu’il va amener.
L’immaturité, le plus beau de tous les défauts qui ternissent la jeunesse, m’aura porté secours pour combler efficacement le vide de ma vie.
Mais assez avec l’immaturité.
Si je faisais une analyse pas totalement sérieuse des éléments et évènements qui ont entaché le mémoire et fait de mon année ce qu’elle a été, voici quel en serait le résultat :
1) L’immaturité m’a porté à de nombreux excès d’égocentrisme auxquels je ne pouvais pas échapper. Je n’avais rien lu spécialement qui puisse me pousser sur la voie de la spécialisation, cet horrible monstre que j’abhorrais et qui revenait montrer son cul crasseux en licence. J’ai pris n’importe quel thème qui me semblait original et en avant ! J’étais pas prêt pour ça, j’avais encore envie de lire des ouvrages généraux pour me faire une culture et répondre à mes obsessions sur qui je suis, où vais-je etc. (des questions pas très sociologiques, et que les sociologues, comme tous les scientifiques spécialisés[1], doivent éviter de se poser s’ils veulent bien faire leur travail)… Mais je n’avais pas à finir le mémoire sur une note intime.
J’écrivais en tant qu’apprenti sociologue, pas en tant qu’être humain. C’est la règle de base que j’avais oublié dans mon désespoir.
2) Je crache encore sur les règles de sociabilité qui régissent les rapports entre universitaires et futurs universitaires. Tout ce vaste cirque où il faut entretenir des relations pour se faire sa place dans un système injuste - et dire qu’en DEA de sociologie, il y aura des gens qui n’auront même pas lu L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme ! Ce sont ces personnes qui viendront ensuite assurer des cours devant des étudiants qui reproduiront plus tard leurs exemples de professeurs bornés et sans âmes ! Bah, mais autant oublier !
J’ai abordé, quand cela me semblait possible, mes relations avec les enseignants de l’université comme des relations d’égal à égal, et certains m’ont fait l’honneur de rester dans cet esprit, ce qui me permettait ensuite de m’exprimer comme je l’entendais et sans inhibition. Les vieux briscards qui connaissent tout sont bien plus difficiles à contredire. Je n’ai toujours appris que par le conflit, et il est plus difficile de contredire le directeur du département qu’un jeune maître de conférences… On ne fait pas un cours magistral devant une seule personne, sauf si elle se conduit en élève.
3) Dans le même genre d’idée, je peux évoquer mes relations avec ma directrice de recherche, avec qui je ne suis jamais arrivé à m’entendre… Ce n’est ni sa faute, ni la mienne, entendons-nous bien là-dessus. Mais son statut de chercheur (et non d’enseignant chercheur) ne lui permettait pas de développer ses arguments, de discuter plus avant, etc. Elle était sur plusieurs tableaux, elle voyageait souvent, et elle en avait vu d’autres… Je me suis rendu compte que les professeurs avec lesquels je m’entendais le mieux étaient les plus jeunes, ou les plus espiègles… Ca me plaisait bien de pouvoir parler cinoche avec un enseignant, mais encore une fois, c’est pas le but à l’université. Cependant, si vous pouvez parler de ça avec votre directeur, la communication s’en trouve facilitée après. Vous acceptez mieux les remarques, vous sentez que ça vient de quelqu’un qui sait ce en quoi vous attachez de l’importance, qui connaît quelques éléments de votre ontologie, pour parler compliqué.
4) Je me suis trop avancé en certifiant comme certitude ce qui n’était que pensée passagère ou idéologie. Les diatribes que contient le mémoire contre le quantitativisme en sciences sociales sont franchement attaquables. Il est difficile de nier l’apport de ces méthodes dans la progression des connaissances. Cependant, quand même, merde… J’ai le droit de prendre, pour l’instant, quitte à changer plus tard et à nuancer, des prises de position marquées. C’était quand même la marque d’un enthousiasme énorme pour les questions qui ont fait et continuent à faire la discipline. Comment des gens expérimentés ont pu me le reprocher ? Comme le dit l’autre : « Celui qui n’est pas radical à 20 ans n’a pas de cœur. Celui qui l’est encore à 40 n’a pas de tête. »
Bah, mais j’ai plus envie de développer. J’espère que le simple ton du texte suffira à faire sentir ce que je veux faire passer, et que j’ai assez écrit. On comprendra d’autant plus simplement, pour résumer le conflit, dans lequel je suis le pot de terre et l’université le pot de fer, que j’ai d’abord voulu être moi, là où j’aurais dû être un étudiant de sociologie, et que les enseignants étaient des enseignants, au moment où j’aurais souhaité qu’ils soient eux…
Je mets ce texte en ligne comme pour dire adieu à cette mauvaise période… Ce serait à dire que ma vie n’est qu’une suite d’expiations ou d’exorcismes. J’attends le dernier avec une impatience non renouvelable.
Je pourrais raconter mes aventures post-rédaction, ma soutenance calamiteuse (où je ne suis pas montré de visu à la hauteur de l’audace que j’avais manifesté par écrit, et c’est peut-être ce qui m’a perdu), mes rencontres successives avec le responsable du master 2, le directeur du département (assez savoureuse, il va falloir que j’en fasse une bonne fiction), mais je le ferai pas, simplement pour m’éviter d’éventuels ennuis judiciaires.
La conclusion initiale du mémoire
Je publie également un texte infâme, qui présente trop succinctement une théorie épistémologique, selon un point de vue totalement idéaliste. Ce texte devait être la conclusion du mémoire. Il fut rejeté par ma directrice qui le trouvait trop ’’lyrique’’ et ’’détaché de la réalité’’[2]. Si je suis d’accord sur le premier point, je ne le suis pas sur le second, si je l’interprète à ma manière.
AUCUNE PERSONNE QUE LA SOCIETE CONSIDERE COMME APTE NE PEUT ETRE CONSIDEREE EN MEME TEMPS COMME DETACHEE DE LA REALITE.
Cela est d’abord visible par l’usage que je fais de textes lus et annotés, puis par l’effort d’explicitation et de formulation que j’ai accompli pour rendre mes idées claires.
Mais, bien sûr, ce n’était pas son grief. Sa remarque s’insère dans le contexte général d’une recherche spécialisée et travaillant par équipes. Tout est bien sûr déjà en place pour éviter l’idéalisme du jeune chercheur en rut.
Je l’ai donc ensuite remplacée par la conclusion qu’on peut lire dans la version finale du mémoire, que j’ai d’abord essayé d’écrire comme un antidote, avant de réinjecter malgré moi le poison qui me mènerait à ma perte. Au moins, dans ma conclusion de départ, il n’y avait pas de citation de Desproges. Mais ce texte a sa beauté, je pense. Moins rebelle que le texte définitif, plus docile, il m’aurait peut-être, paradoxalement, malgré les idées que j’y expose, davantage aidé à faire passer la pilule de l’inachèvement auprès de l’autre membre du jury (dont, encore une fois, je ne parlerai pas).
[1] Les scientifiques non spécialisés n’existent plus, d’ailleurs. Plus de Galilée, de De Vinci, d’Einstein, c’est à croire que les génies ont disparu.
[2] Et elle en est restée là, d’ailleurs, en disant qu’elle ne voulait pas me vexer, autrement dit qu’elle ne voulait pas m’aider à avancer. Ca, c’est de la pédagogie !