Petit manifeste
pour un individualisme méthodologique de gauche (développements)
Posté sur le forum de l’Union des Sociologues d’Aix.
Si la vie n'est faite que de choix, alors il s'agit pour le sociologue de s'intéresser aux motivations des acteurs et de reconstruire le système qui le tient à merci. Chez Giddens, l'acteur est pris dans un système à sa naissance et il participe à sa reproduction selon les moyens dont il dispose. On pourrait parler de moyens financiers bien sûr, mais également de dispositions mentales.
Le comportement face au luxe par exemple est modifié non seulement par l'enveloppe financière dont un individu dispose ou par l'origine sociale de son père, la sienne, et l'éducation qu'on lui a donnée selon certains critères complémentaires d'ordre culturel, mais aussi tout simplement par les routines quotidiennes (dont il faudrait rappeler le plus souvent qu'elles sont le point d'ancrage et la fin du politique). L'homme moderne est la plupart du temps quelqu'un, non d'intelligent, mais qui possède l'esprit de système, et qui sait relativiser sa condition par rapport au monde qui l'entoure, au moins dans nos sociétés occidentales. A travers son expérience, il se construit une philosophie. Il l'expérimente, il la vit heureusement ou malheureusement, parfois la remet en cause. Confronté à la misère, au danger ou plus souvent à la perte, il se découvre une conscience morale qu'il va exprimer par la violence ou la citoyenneté. Si le sociologue se doit d'avoir un engagement, c'est de celui-ci dont il s'agit : il doit militer pour limiter la violence physique dans notre société. Il est aidé dans ce sens par une certaine marchandisation des radicalismes idéologiques et des cultures déviantes. S'il est souhaitable qu'il amène des personnes par son discours à devenir des citoyens actifs, cela n'est pas non plus son devoir. Son devoir est d'abord d'élaborer une science des faits sociaux et de la partager.
Le sociologue doit être matérialiste et croire en ce qu'il voit. La société n'a pas d'âme. Les individus présentent des ressemblances et des différences de comportements et de motivations qu'il s'agit de mettre en évidence. Il me semble possible de prouver l'existence d'un habitus non de classe mais d'activité et de ressources (liées entre elles par le système de règles sur lequel l'individu ne pense avoir aucune prise parce qu'il était là antérieurement à sa naissance) par le moyen de l'individualisme méthodologique.
Si je me sens en décalage avec les individus qui se réclament d'extrême gauche, c'est parce qu'il me semble que derrière les apparences "démocratie participative" qu'ils se donnent, ils sont en fait toujours liés à l'image de l'apparatchik soviétique et qu'ils se prennent toujours pour les guides du peuple. Ils se cachent derrière un relativisme à la mode ; ce relativisme, ils ne l'ont pas vécu. Au nom d'une justice sociale bien arbitraire (je renvoie à Hayek), ils n'assument aucun héritage. Ils oublient que la communication et le vivre ensemble sont d'abord liés à un impératif de production et de survie chez les personnes mal rémunérées, et qui pour cela considèrent leur apport rabaissé par la société (ce qui m'amène à dire que la société est bien une création de l'esprit... et que chaque être humain souffre toujours un peu d'une certaine paranoïa).
Libérer l'homme de ses chaînes psychologiques en lui montrant ses liens avec les autres, les avantages en émotions et en intérêts (je renvoie à Hirschman) qu'il peut tirer de ses contacts avec le monde extérieur et de ses collaborations avec autrui me semble préférable au totalitarisme "gauchiste", qu'on peut ramener selon moi à la vieille idée de la dictature éclairée. Un professeur disait en cours : "le dissensus sur le problème masque le consensus sur le système" ; dans le fond, nous sommes tous d'accord pour dire que chaque être humain devrait récolter son dû pour sa contribution à la survie de l'espèce et que les règles qui ont cours aujourd'hui sont injustes. Je pense profondément que si nous voulons changer de système, c'est à l'individu et aux liens qu'il développe qu'il faut s'intéresser, afin que l'individu se sente concerné par le discours sociologique ; c'est le seul moyen si nous voulons éviter des effets trop importants sur la prise de parole personnelle, dans le cadre d'un débat public, d'un consensus sur le système actuel (on fait avec de toute façon en attendant de changer). J'ai déjà traité ailleurs de la rhétorique en sociologie ; à mon goût, on gagnerait beaucoup en s'adressant au lecteur plutôt qu'à des institutions ou à des spécialistes. Et je ne parle pas ici de "vulgariser" la sociologie, si ce n'est de la rendre disponible à tout un chacun. Je ne suis pas d'accord avec Pierre Bourdieu qui pensait que les choses compliquées s'énonçaient de façon compliquée et avec des tournures de phrase ineptes. On peut dire des choses compliquées avec des structures et des mots simples (ce n'est peut-être pas le cas dans ce message).
Le jour où les sociologues écriront des livres pour la foule de leurs semblables et s'adresseront à eux dans leurs écrits, les choses changeront. Il faut parler au lecteur pour qu'il se sente concerné. Si personne n'a pas encore compris, ce n'est pas l'observation que je me propose de ramener ici à l'échelle individuelle. C'est le discours. Adressons-nous les uns aux autres afin d'agir de concert (j'aime cette métaphore musicale ; elle saisit plus que la lettre l'esprit de mon message), plutôt que de faire des grands discours dans le vent (j'en étais sûr que j'étais un moraliste).