Marxisme et
décentralisation
Posté sur le forum de l’Union des Sociologues d’Aix.
La base du marxisme est la séparation de la population
humaine en deux classes antagonistes et inégales en poids, bourgeoisie et prolétariat. Chacune a
ses intérêts à protéger. Marx prend position pour le prolétariat, masse de
travailleurs exploités par une minorité d'entrepreneurs lancés dans une compétition brutale pour la
détention de parts
de marché. La critique de Marx ne serait pas pertinente si elle n'avait été élaborée dans un temps
où l'économie capitaliste était
réglée selon la théorie de l'offre.
Nous sommes revenus il y a une vingtaine d'années à cette
théorie de l'offre après un crochet par le keynésianisme. Entre le
moment où Marx réagissait
justement à l'amoralité du système capitaliste et la résurrection de celui-ci vers 1975-80, il
y a donc eu : un accroissement
de la consommation, une "moyennisation" de
certaines professions
(qui affaiblit le poids du prolétariat), un changement majeur dans les thèmes de contestation.
En effet, nous sommes passés d'une
contestation qui autrefois portait sur les modalités de redistribution des ressources et qui
visait directement les hommes (à une
époque de forte syndicalisation et d'entreprises plus souvent à taille humaine et moins souvent dirigées
par des délégués de transnationales)
à une contestation portant sur le système et ses effets nocifs sur l'extérieur
(accroissement de la pauvreté et saccage de l'écosystème). On peut donc parler
d'une modification majeure des structures
mentales des individus : si autrefois, il se sentait partie des luttes qu'il menait, aujourd'hui il
est le plus souvent juge et son
action se porte VERS le monde extérieur. Bref, l'individu moderne, porté par sa réflexivité nouvelle (Giddens), oriente son action dans un environnement dont l'extériorité lui
paraît comme plus difficile à modifier
et s'engage pour cette raison dans des institutions locales.
Le retour plus marqué du marxisme à notre époque ne permet
pas une action plus globale dans un système mondialisé et où
dominent encore culturellement
les classes moyennes et leur idéal stéréotypé de consommation quotidienne. Les structures
mentales des individus ne semblent
pas autoriser une re-syndicalisation massive et le réenclenchement de luttes "à l'ancienne" comme
à la vieille époque du Front
Populaire par exemple, sauf peut-être dans les classes les plus défavorisées, les plus coupées
culturellement des classes moyennes. Il est évident que ces personnes ne composent pas routinièrement avec le marxisme, elles en ont les rudiments de
base mais elles ne le savent pas.
Pour le dire autrement, elles ne possèdent pas, n'ont pas intégré la culture marxiste des ouvriers des
années 30.
C'est pour cela que je pense que le marxisme, s'il était
autrefois un moyen de pression politique locale, ne peut plus l'être
aujourd'hui, bref,
qu'il ne joue plus un rôle moteur dans la décentralisation du pouvoir politique.
Bref, le marxisme n'est pas, n'a jamais été compatible avec
la notion d'Etat centralisé parce qu'il suppose une lutte de classes
intense qui se
passe à l'échelle locale. Mais il a aussi cessé d'être un moteur pour la décentralisation parce qu'il est
désormais une idéologie, non rétrograde
(elle a sa pertinence dans un monde où les inégalités de revenus s'accroissent), mais peu diffusée
et rarement vécue, y compris par
les gens qui auraient tout intérêt à le revendiquer comme une culture, voire une religion.