Karl Marx, Norbert Elias et le ménestrel blackface

 

 

Posté sur le forum de l’Union des Sociologues d’Aix-en-Provence.

 

Après avoir publié sur le forum des images "racistes" d'un autre temps, j'ai décidé de livrer un petit commentaire "sociologique" ou, au moins, argumenté, sur la caricature américaine des Noirs au début du XXème siècle.

 

Il me semble en effet qu'elle n'est pas fondamentalement raciste. Je rappelle que cet art (car c'est un art à mon sens, les explications qui viennent devraient vous en convaincre) est né dans le Nord affranchi des Etats-Unis, à New York plus précisément, et que certains Noirs, par manque d'argent certainement, se livraient à la caricature de leur propre race pour vivre plus décemment (le cas du ménestrel noir Bert Williams est caractéristique).

 

Puisqu'il s'agit de caricatures, les caractéristiques supposées des Noirs sont exagérées à un point où il est impossible d'y croire une minute. Le langage dans lequel s'exprime les comédiens blackface est très enfantin, mais si on ne regarde que ça, on manque un aspect essentiel. Les Blancs ont eu recours au ménestrel par jalousie et par envie afin de contourner les obligations morales de leur "digne" société, ils ont joué aux bons nègres afin de s'affranchir de leurs propres stéréotypes de classes. Je pense franchement que personne à l'époque n'était dupe de ces manipulations, et que les manifestations artistiques et publicitaires du bon Nègre soumis n'ont pas grand-chose voir avec les équipées sauvages du Ku Klux Klan dans le sud des Etats-Unis, dont les membres avaient à mon avis autre chose à foutre que d'aller voir des clowns blaguer à propos de femmes et de whisky.

 

Le comique de ménestrel est en effet la plupart du temps très vulgaire. Les blagues qu'ils se permettent ne pourraient pas être exprimées le visage non grimé. Mais au-delà de ça, et pour bien comprendre l'aspect interculturel et sociologique du phénomène, je recommanderais de jeter un oeil à une oeuvre de fiction, "Le Chanteur de jazz" (premier film sonore officiel de l'histoire du cinéma). Le ménestrel y permet, sous le masque universel du Nègre émotif, soi-disant primitif, de livrer le fond de ses pensées et de ses sensations à une époque où pudeur absolue est la règle. Il suffit de regarder les dernières minutes de ce film, où Al Jolson exprime devant un public et à coeur ouvert toute une palette d'émotions, plus qu'intimes, privées, que les acteurs traditionnels ne font d'habitude qu'interpréter. Ou en tout cas, (je ne veux pas être faussement naïf non plus), il impose, en la jouant, la grandeur des sentiments dans un monde bourgeois et coincé. En gros, le ménestrel est aussi une exagération mélodramatique dont on entend les échos jusque dans des séries comme "Friends", des films comme "Get rich or Die Tryin'" (avec le rappeur 50 Cent, actuellement à l'affiche) ou les programmes de télé-réalité. Cela me semble particulièrement pertinent dans la mesure où un autre film important de l'histoire du cinéma, "Naissance d'une nation" (où sont définis les canons du montage en alternance), lequel est un film raciste peignant les membres du Ku Klux Klan comme des justiciers du Sud des Etats-Unis, ne joue aucunement sur cette fibre sentimentale et est censé justifier la violence la plus brute.

 

L'art du ménestrel a quelque part joué aux Etats-Unis le rôle civilisateur du théâtre en Grèce antique (où j'imagine que les Barbares environnants étaient mis en scène de la même façon que les Noirs au 20ème), mais placé dans le contexte médiatique et mondialisant de notre temps, il a eu des répercussions globales sur la culture populaire de la société occidentale dans son ensemble. Après le ménestrel, qui est la première étape, vient le blues, le rock n' roll, la montée du cinéma hollywoodien, un espèce de carnaval où le public demande toujours à ses artistes plus d'authenticité et de vérité (jusqu'à ce que se développe une presse "people", impudique et hypocritement marginale), jusqu'à mettre en danger l'équilibre de ces individus toujours exposés. Cette impudeur imposée de fait à quelques membres de notre société a une importance fonctionnelle, elle permet la poursuite de l'intimité chez les anonymes (on peut trouver ces mêmes idées à la fin du livre de Goffman "Les rites d'interaction" si je me souviens bien), d'exprimer quelques pulsions extrêmes par identification et par jeu, et de retourner ensuite à sa vie quotidienne sans trop de problèmes (il y a cependant des exceptions à la règle, comme ces fans tordus prêts à tout pour apercevoir leurs idoles, jusqu'à rentrer par effraction chez elles).

 

On remarquera que le film d'Alan Crosland est aussi une représentation de l'ascension sociale. A travers le masque universel d'Al Jolson, blanc et juif, se grimant en noir, peuvent se lire les élans d'espoir d'ascension sociale qu'ont fait naître le progrès industriel. L'industrie du spectacle a ainsi permis de cacher une des règles ultimes du capitalisme et d'en rappeler inconsciemment à tous une autre : 1) tu es un pion comme un autre du système, 2) pas d'égalisation de conditions.

 

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