LEVY-LEBLOND, Jean-Marc, L’esprit de sel. Science, Culture, Politique, Seuil/Points, Paris, 1984

 

Ouvrage d’épistémologie écrit par un chercheur en physique théorique (importance de la légitimité donnée à l’énonciateur J). Est un recueil organisé de plusieurs articles plutôt qu’un livre planifié de bout en bout. Le premier article, « Une science sociale : la physique » est un argumentaire particulièrement brillant contre les contempteurs des sciences sociales. Le second, « Métaphysique, maths et physique » en est un complément utile et aussi passionnant. L’auteur s’en prend à sa propre discipline d’appartenance pour mettre les choses au clair. Il y démontre que le critère de mathématicité sur lequel se fonde les épistémologues pour affirmer la scientificité des disciplines académiques, notamment la physique qu’ils invoquent souvent à titre d’exemple, n’est pas un critère de démarcation suffisant. Après tout, il est vrai que la géologie n’emploie pas de telles méthodes, même si pour prouver la réalité de la tectonique des plaques, on utilise des instruments de mesure et d’agrégation certainement élémentaires. Affirmer comme Kant (« Or, je soutiens que dans toute théorie particulière de la nature, il n’y a de science proprement dite qu’autant qu’il s’y trouve de mathématique », in Premiers principe métaphysiques de la science de la nature, cité p.31) que la scientificité d’un savoir découle de son utilisation des mathématiques relève donc d’un jugement de valeur. La physique moderne a été constituée comme scientifique par le tournant que lui a fait prendre Galilée par son application des mathématiques. Lévy-Leblond considère que pour les sciences sociales et humaines, Marx et Freud (respectivement) ont été les mêmes tournants, parce que leurs travaux portent les traces d‘importants efforts de conceptualisation. Mais ça c’est le second point. Le premier point consiste à analyser l’étymologie du mot « Nature », puisque la physique est une science « de la Nature » (comme il le relève, l’expression utilise un génitif sournois !), en montrant que le concept de nature est une construction sociale (évidemment), que l’Homme a fini par distinguer de lui-même, alors qu’auparavant, la césure était faite entre le Ciel et la Terre, et donc – j’extrapole peut-être – la société humaine pensée comme indivisible. En gros, l’idéologie masquée des sciences de la nature a contribué à porter une dynamique de long terme qui s’est achevée, peut-être, dans l’individualisme de masse de notre époque et par l’apparition de livres tels que le Contre la méthode de Feyerabend (critiqué pp.137-141), qui appelle les chercheurs à la fois à plus d’autonomie intellectuelle et à plus de dialogue pour sortir du marasme technique. Il finit, en contraste direct, par un éloge de l’ouverture idéologique des sciences « de la société »

 

Citations

 

(suite du passage cité dans Di Ruzza) « Mais de l’autre côté, on n’est pas moins intéressé au maintien de la dichotomie : quelle meilleure garantie de la scientificité des sciences exactes que l’aveu d’impuissance des sciences sociales à satisfaire les mêmes critères épistémologiques ? Il ne peut y avoir du scientifique que s’il existe du presque-scientifique, du pas-encore-scientifique. Le complexe de supériorité des sciences exactes exige le faire-valoir des sciences sociales, parentes pauvres et dernières arrivées dans la famille, quitte à leur faire quelques aumônes mathématiques et à leur laisser escompter pour plus tard une part entière de l’héritage.

C’est la physique, pour l’essentiel, qui a jusqu’ici servi de référence aux sciences sociales. Son double prestige de science expérimentale (science « de la nature ») et formalisée (science « exacte ») semblait en faire le modèle par excellence. » (pp.17-18)

 

« La mathématicité n’est pas une propriété particulière et éventuellement temporaire, qu’il s’agirait d’expliquer, mais sa spécificité même, tant que l’on s’en tient au niveau épistémologique, tout au moins : on verra plus loin que c’est là un aspect seulement du problème de la scientificité de telle ou telle science. En tout cas, il ne peut être question d’ériger la mathématicité en critère général de scientificité : la chimie, la biologie moléculaire, la géologie moderne (tectonique des plaques) sont là pour nous démontrer l’existence de sciences mûres, autonomes et parfaitement constituées, qui n’obéissent à rien à ce critère. De quel droit l’imposerait-on donc aux sciences « sociales », ou inversement, par quelle déraisonnable aspiration voudraient-elles y satisfaire ? Chacun entrevoit ici les réponses qui touchent aux illusions de nécessité, de neutralité et de pureté que les mathématiques véhiculent – servent à véhiculer. » (pp.22-23)

 

« La division du travail entre théoriciens et expérimentateurs, entre disciplines, entre catégories hiérarchiques, atteint une ampleur inégalée, tout comme la parcellisation des tâches et l’institutionnalisation du fonctionnement de la soi-disant « communauté » scientifique. En ce sens, la physique contemporaine témoigne on ne peut mieux que le rapport de l’homme à la nature est un rapport social. Il faudrait au fond renverser la démarche habituelle : que la connaissance du fonctionnement social (« sciences » ou non, peu importe ici) soit irréductiblement prise dans son objet, qu’il n’y soit pas possible d’isoler le sujet (collectif), que le savoir ne puisse y prétendre à la neutralité, c’est là au fond une extrême supériorité. Les deux significations du génitif dans l’expression « sciences de la société » sont indissociées. On trouve ici une transparence relative, une immédiateté des déterminations, qui permettent un mouvement critique presque spontané. C’est d’ailleurs bien à Nanterre, en sociologie, que la critique de la science en 68 avait forgé les premières armes des nouvelles batailles. A l’opposé, en physique, l’écart apparent entre le sujet et l’objet, la production et le savoir produit, la vérité des résultats et la contingence (apparente) de leurs applications, permet le maintien des vieilles illusions sur la neutralité de la science. De ce point de vue, elle apparaît comme beaucoup plus profondément idéologisée encore que les sciences « sociales » ou « humaines ». » (pp.29-30)

 

« Les maths entretiennent avec la physique un véritable rapport de constitution, et pas seulement d’application, comme avec les autres sciences. Celles-ci n’en sont pour autant ni plus, ni moins rigoureuses, sinon exactes : la biologie moléculaire, pour n’être pas mathématique (ni le code génétique, ni l’allostérie, etc., n’exigent de conceptualisation mathématique) dans ses aspects théoriques, n’en offre pas moins toutes les garanties requises de respectabilité épistémologique. » (p.32)

 

« L’idéologie dominante ne sépare la théorie de la pratique que pour surévaluer la première au détriment de la seconde : elle ne peut penser l’efficacité du savoir qu’à partir de sa formalisation, toujours donnée comme préalable et nécessaire à sa mise en œuvre. C’est bien pourquoi les savoirs purement empiriques (savoir technique de l’ouvrier, savoir agricole et météorologique du paysan, savoirs médicaux traditionnels), ne peuvent être reconnus comme valides. C’est pourquoi, inversement, la physique apparaît comme la science par excellence : efficace d’un côté, formalisée de l’autre. Mais ces côtés sont précisément deux, et le passage de l’un à l’autre est loin d’être immédiat : la physique du chercheur astrophysicien n’a quasiment rien à voir avec celle d’un ingénieur de l’automobile ; les adolescents virtuoses du bricolage électronique et de la haute fidélité brillent rarement dans leur classe de physique ; un professeur de physique à l’université, exemple vécu, peut avoir enseigné l’élémentaire électrocinétique du courant triphasé et se trouver incapable d’adapter au courant force un radiateur électrique prévu pour le secteur ordinaire sans le faire griller par suite d’une erreur pratique grossière – que naturellement il n’aurait jamais commise en théorie… Mais cette dichotomie de fait reste masquée : il suffit (et il faut) que le même mot « physique » recouvre les deux pôles, de plus en plus lointains et incompatibles, pour que les apparences soient sauves et que la contradiction de fait entre l’empirique et le formalisé se dissimule derrière une apparence factice, tels ces vieux ménages déchirés qui se font pourtant bonne figure devant les tiers afin de préserver leur statut social.

Admettons donc que les maths, ça sert en physique. C’est déjà ça. Mais la physique, ça sert en quoi ? En mécanique appliquée, en techniques de l’ingénieur, en électronique industrielle, partout, dans la production, quoi… En principe, oui, mais en principe seulement. On vient de le dire : rien de plus éloigné de la physique qui s’enseigne ou se cherche à l’université que celle qui se fait à l’usine, où elle n’existe plus d’ailleurs en tant que telle, savoir séparé de ses applications. Rien dans l’enseignement scientifique, ni son contenu, ni ses méthodes, ne permet finalement d’avoir prise sur le monde, ce même monde réel où pourtant se matérialisent ces connaissances. » (pp.34-35)

 

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